‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 146 sur 172 · III. En troisième lieu, il sait qu'avant même que ce Traité · texte numérisé non relu

III. En troisième lieu, il sait qu'avant même que ce Traité

lut composé, les principes qui y sont expliqués ont fait abandonner ce qu'il appelle les bons sentiments à des personnes ([ui en étaient auparavant fort persuadées. 11 doit donc par iiarité faire voir incessamment à ces pauvres dévoyés qu'ils ■;:5arent et les rappeler au troupeau qui se dissipe, et qui se dissipera, s'il n'y veille.

IV. Enfin, il y est obligé par principe de religion : car le Traité de la Nature et de la Grâce étant fait pour justifier aux philosoplies la sagesse et la bonté de Dieu dans la construction de son ouvrage, pour nous faire aimer Dieu et nous lier à .lésus-Christ , ayant rapport à ce qu'il y a de plus saint dans la foi que nous professons, si mes principes sont faux, rien n'est plus pressant pour un homme qui a de l'amour pour la religion . que de maniuer précisément ou je me trompe.

V. Mais , Monsieur , ajoutez à tout cela qu'il y a longtemps que c'est une chose publique, que M. Arnauld a déjà écrit contre mon Traité. Une personne d'honneur m'a dit à moi-même et à plusieurs autres, il y a plus d'un an, qu'il en avait lu vingt-cinq cahiers. Que sont devenus ces écrits? S'ils sont solides , pourquoi en prive-t-on le public ? Ils sont maintenant nécessaires. M. Arnauld ne sait-il pas que le monde est soupçonneux et malin? Ne voit-il pas qu'on pourra croire que son livre des Vraies et des Fausses Idées, au temps auquel il paraît, est une approbation authentique du Traité de la Nature et de la Grâce , où il est parlé de matières qu'il a bien plus à cœur qu'une question abstraite sur laquelle il n"a nul engagement, et qui est tirée d'un ouvrage qu'il estimait autrefois lorsqu'il s'imaginait que j'étais dans ses sentiments aussi bien que de ses amis.

VI. En vérité. Monsieur, je plains notre ami, s'il est si fort vendu à l'amitié de certaines gens, ou tellement esclave du rang qu'il tient dans l'esprit de ses disciples , qu'il sacrifie la vérité pour conserver la place qu'il a dans leur esprit et dans leur cœur. Quoiqu'il écrive- utilement contre les héré-

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tiques, il travaillerait bien plus utilement pour la religion et pour ceux qu'il abuse depuis si longtemps, si, quittant ses préjugés, il examinait de nouveau ses sentiments sur la grâce par les ouvrages de saint Augustin et des autres pères, par le concile de Trente, et par le secours des livres qu'on a faits pour lui montrer qu'il se trompe , et renonçât enfin à des opinions particulières dont les conséquences font horreur , qu'il avance néanmoins comme des dogmes de foi , et qu'il fait dire aux pères qui certainement ont enseigné tout le contraire. Cela lui serait plus glorieux devant Dieu *, je ne dis pas que de démontrer que l'homme est à lui-même sa lumière et sa raison, contre ce qu'enseigne l'auteur de la Recherche de la Vérité, je dis que de terrasser M. Claude et tout le parti. Il faut de la vertu , et une vertu héroïque et chrétienne , non pour dire en général qu'on est homme sujet à Terreur . mais pour reconnaître ses erreurs à se couvrir de confusion devant des hommes qu'on rencontre à tous moments afin de plaire a la vérité qui nous pénètre, mais qui ne se présente point devant nous.

VIT. J'ai été surpris, je vous l'avoue, lorsqu'on lisant le deuxième volume de M. Arnauld contre M. Mallet, jy ai trouvé encore ces paroles , que je vous prie d'examiner avec soin : car c'est à cela que notre ami pense que se réduit tout ce qu'on peut dire de solide sur la prédestination.

Défense de la Traduction de Mons contre M. Mallet , deuxième volume, page 3^. — « En un mot , tout ce qu'il peut y avoir de solide dans la dispute de la prédestination , se réduit à savoir si les mérites des saints auxquels Dieu a destiné le royaume du ciel pour récompense , sont Teftet d'une Grâce dont ils usent bien ou mal. comme il leur plaît; ou si ce sont des dons de Dieu, parce que les saints ne les ont,

' C'est que, selon le senlimonl de M. Arnauld, làmecontienÈ eu ellemême toutes les vérités qu'elle contemple. I.a suite éclaircira celle pensée.

c[i fautant que Dieu les leur fait avoir par l'efficace de sa Grâce.

Si les mérites , continue-t-il , étaient l'effet d'une grâce ia première sorte , comme ils ne seraient pas proprement ~ dons de Dieu, il faudrait avouer, que la prédestination - rait tout à fait dépendante de la prévision des mérites. Mais il n'y a que les péla;Mens qui puissent avoir cette pensée: et c'est un article de notre foi. que tous nos mérites sont des dons de Dieu , et qu'il ne donne ses récompenses éternelles qu'aux bonnes œuvres qu'il nous a fait faire. Tanta est, dit saint Célestin , ou quelque autre qui a fait le recueil des autorités du siège apostolique joint à la lettre de ce pape, ergahomines honitas Dei , ut nostra velit esse mérita , quœ sunt ipsius dona , et pro lus quœ largitusest, œterna prœmîa sit donaturus. Et la raison que ce recueil en apporte, est que Dieu fait en nous, que nous voulons et que nous faisons ce qu'il veut. Agit quippe in nohis, ut quod rult, et velimufi et agamus. Et le deuxième concile d'Orange, etc. »

VIII. Quoi! M. Arnauld soutient encore que les mérites des saints s'acquièrent par une « grâce dont ils n'usent pas bien ou mal . comme il leur plaît : » mais de plus il prétend que ce sentiment tant de fois condamné est un article de notre foi, et traite de pèlagiens ceux qui soutiennent le contraire? Où est la tradition de ce nouveau dogme? Quel est le concile nouveau qui a corrigé celui de Trente , et fait un article de foi du sentiment que ce concile œcuménique a condamné (ou il n'a condamné personne^ par ces paroles : Si quis dixeril, liberum hominis arbitrium a Deo motum et excitaturn, nihil cooperari assentiendo ï)eo excitanti atque vocanii, quo ad obtinendam justificationis gratiam se dispoîiat ac prceparet, neque posse dissentire , si velit...., anathema sit. Voilà les hérétiques devenus catholiques sur les matières de la grâce : car je ne crois pas qu'il s'en trouve un seul qui ne soit pas tout prêt de recevoir le prétendu dogme de ^1. Arnaidd, si ce n'est peut-être, qu'il refuserait d'en faire

28Ô RÉPONSE DE MALEBRANCITE

un article de m foi. Mais les Pères du concile de Trente sont de mauvais pélagicns , ainsi que les hérétiques les ont appelés tant de fois sur les mêmes principes sur lesquels M. Arnauld prononce, « Qu'il n'y a que les pélagiens qui aient cette pensée, que les mérites sont l'effet d'une: grâce dont nous usons bien ou mal, comme il nous plaît. »

IX. Mais quoi ! les Pères assurent que nos mérites sont des dons de Dieu? oui sans doute. Le concile en convient aussi. Car tous les catholiques conviennent que sans la grâce nous ne pouvons faire aucun bien, ni acquérir aucun mérite. On convient que nous ne pouvons même vouloir faire le bien sans le secours du ciel : VoJuntas prœparatur a Domino. Mais que ce secours soit invincible , qu'il ne soit pas véritablement en notre pouvoir den bien ou d'en mal user, comme il nous plaît; pure pétition de principe. C'est ce que les Pères et les conciles n'ont jamais défini. C'est plutôt ce qu'ils ont condamné, bien loin d'en faire un dogme, et de traiter do iwlagiens ceux qui ne veulent pas le recevoir.

X. Vous donnez, Monsieur, dix pistoles à un pauvre pour lui avoir du pain pour sa famille. Ce pauvre pourra-t-il raisonnablement refuser do reconnaître , que ce pain est un effet de vos libéralités, à cause qu'il aura toujours eu le pouvoir de faire de votre argent, l'usage que fit Tenfant prodigue des biens paternels? De plus, ce pauvre aurait pu par d'autres voies nourrir sa famille. Mais on convient , qu on ne peut ni faire, ni même vouloir faire le bien , sans le secours de la grâce. Je retire, par mes conseils, ou par des promesses et des menaces, un débauché d'un lieu où on l'aurait assassiné : refusera-t-il de reconnaître qu'il me doit la. vie, quoique je lui aie laissé le pouvoir de demeurer, s'il eût voulu , dans le péril de la perdre? Il aurait peut-être évité la mort ou par la fuite, ou par la résistance vigoureuse. Mais on ne peut pas même vouloir le bien , sans le secours du ciel. Pourquoi donc M. Arnauld décide-t-il que « nos mérites ne seraient pas proprement des dons de Dieu , » si la grâce n"é-

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tiiit invincible? Pourquoi, pour appuyer son nouveau dogme et le faire croire aux simples, fait-il tant valoir ce passage catholique du pape Célestin : Tanta est erfja homines bonitas Dei , ut nostra i-elit esse mérita, qiiœ sunt ipsius doua? D'où vient qu'il ajoute pour preuve de sa grâce invincible , ou toujours victorieuse, agit quippe in nobis. ut quod vult , et velimm et agamus, et finit la phrase où elle l'incommode? car voici la suite , nec ociosa esse in nobis patitur, quœ exercenda , non negligenda donai'it, ut et nos cooperatores simus gratiœ Dei : ac si quid nobis ex nostra viderimus remissione languescere, ad illum sollicite recurramus.

XI. M. Arnauld ne sait-il pas que les hérétiques, successeurs des pélagiens , croyaient par des raisons fort vraisemblables , et qui sont ruinées par les principes établis dans le Traité de la Nature et de la Grâce, que la raison du choix de Dieu , qui déclare si souvent qu'il veut sauver tous les hommes, devait se tirer des hommes mêmes? Car, selon les idées communes . n'y ayant point proprement de choix où il n'y a point de différence , la nature étant égale dans tous les hommes , il faut que la raison du choix se tire de l'inégalité des mérites: et que Dieu encore un coup, qui " veut la conversion des pécheurs, qui veut sauver tous .les hommes et les conduire à la connaissance de la vérité , » donne sa gràc€ à tous , fasse connaître à tous le mystère qui est encore caché a tant de nations . ou se règle dans son choix sur la différence des mérites naturels. Qu'ainsi, c'est aux hommes à croire et à vouloir : c'est aux hommes à commencer par les forces du libre arbitre, et à Dieu à les aider à exécuter ce qu'ils ne peuvent sans son secours. Xe sait-il pas que c'est pour réfuter ces pensées de l'orgueil humain , qui ruinent véritablement et au sens de saint Augustin, la prédestination gratuite, et distribuent la grâce selon les mérites *. que ce saint docteur dit après saint Paul , que c'est c Dieu qui opère

' De doni Persevi^f.j caj3. îO et il. PuiLir., 2 et i3.

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en nous le vouloir et le faire : » operaiur in )wbis celle et perficcre : « que c'est lui qui prépare les cœurs, » volunlas prœparatur a Domino : en un mot , que c'est lui qui nous fait vouloir, comme il le dit en plusieurs endroits , et après lui le luipe Célestin, ou lauteur du recueil : Af/ii quippe in nobis, ut quoâ vuU, et velimuset agamus? Pourquoi donc M. Arnauld se sert-il de ces passages des Pères pour appuyer la manière dont il prétend que la grâce agit en nous? Question qui n'était point agitée du temps de saint Augustin , et sur laquelle néanmoins ce saint docteur s'explique assez clairement dans la seconde question à Simplicien : ouvrage qu'il a fait étant évèque , qu'il cite et approuve dans ses derniers ouvrages ' , et duquel il dit ces paroles : In cujiis quœstionissoluiione elahoratiDn est quidein pro lihero arhitrio volunlaiis hiunanœ ; sed vicit gratia Dei.

XII. Les pélagiens soutenant qu'il n'y avait que la rémission des péchés qui fût grâce purement gratuite, et que la vie éternelle se donnait aux mérites précédents . voici ce que saint Augustin dit qu'il leur faut répondre 6'/ enim mérita nostra sic intelligerent , ut etiam ipsa dona Dei esse cognoscerent , non esset reprohanda isia senteniia : quoniam vero nwrita humana sic prœdicant , ut ea ex semet ipso liahere hominem dicant , prorsus rectissime respondet apostolus , quis enim le discernit, etc.? Comment, Monsieur, accorder cela avec ce que dit M. Arnauld , « que les mérites qui sont l'effet d'une grâce de laquelle nous usons bien ou mal , comme il nous plait, ne sont pas proprement des dons de Dieu? » Comment accorder ce passage avec son dogme nouveau? et comment peut-il . en conscience , traiter de pélagiens ceux qui demeurent d'accord que nous devons à la grâce tous nos mérites , et que Thomme par lui-même et sans le secours du ciel ne peut ni faire le bien ni même vouloir le faire? Voici

' De Prœcks'.., cap. 4. de duni Persever., cap. '2i, de Grat. cl lib. Aib.j cap. «i.

A M. All.NALLD. :2Sy

deux passages de saint Augustin , qui suffisent seuls pour obliger M. Arnauld à se taipe. Hoc quippe ita dicunt, dit ce Père, velut homo a seipso shie acljutorio Dei habeat propositum honum studiumque viriutis, qno meriio prœcedcnic, ditjnus i^itadjuvari Dei fjraiia subséquente. Ad Bonifac, lib. I. cup. îi. Voici le second passage : S/ consenserit , dit saint Augustin parlant de Pelage, etiam ipsam voluntatem et actionem divinitus adjuvari , ut sine illo adjutorio nihil bene veïimus et afiamus: eamque esse fjratimn Dei per Jesum Christutn Dominum 7wstrum, in qua nos sua, non nostra justitia , justos facit, ut ea sit vera nostra juslitia, quœ nobis ab illo est : nihil de adjutorio gratiœ Dei, quantum arbitror , inter nos controversiœ relinquetur. De Grat. Christi, cap. 47.

XIII. Si je ne craignais point de m'éloigner trop de mon sujet , et qu'on s'imaginât que je voulusse prendre la défense d'un ouvrage que je n'approuve nullement , je continuerais l'examen de la seconde partie du livre de M. Arnauld contre M. Mallet ; et peut-être que j'y ferais voir que M. Arnauld ne conçoit pas trop bien ce cpi'il lit : qu'il vaut mieux ne point citer les Pères , que de leur mettre dans la bouche des paroles fort opposées à leurs sentiments ; et qu'ainsi , lui qui dogmatise, car c'est dogmatiser que de faire de nouveaux dogmes, n'a pas eu trop de droit de me donner cet avis charitable, par lequel il m'accuse indirectement de bien des choses : « Que je dois chercher plutôt l'intelligence des mvstéres de la grâce dans la lumière des saints que dans mes propres pensées. "

XIV. En effet, on m'a fait un crime de ce que je n avais point cité saint Augustin dans le Traité de la Nature et de la Grâce. La raison néanmoins en est évidente à ceux qui examinent avec équité le dessein de ce Traité : et je n'ai rien à ajouter pour ma justification , aux raisons qu'en donne l'auteur de l'extrait dune lettre imprimée à la tète de ce même Traité. Personne n'a jamais tant cité saint Augustin, que Jansenius : cela me suffit. Mais je veux bien qu'on sache la

290 r.tPO^SL DE .MALEBRA^CHE

conduite que jai tenue dans le Traité de la Nature et de la Grâce, et dans tous les sujets que j'examine, qui ont quelque rapport à la foi. Le dogme , je le cherche ou dans les Pères ; ou pour abréger le travail , lorsqu'on n'a pas assez de loisir, et éviter les écueils, je le cherche dans les définitions des conciles. Je dis pour éviter les écueils et épargner le travail , car Jansenius est un bon témoin . aussi bien que quelques autres, qu'il est plus facile et plus sur de s'instruire, par exemple , des dogmes de la grâce dans le concile de Trente , que dans les ouvrages de saint Augustin. Mais lorsque le do2me m'est clairement connu , alors je ne crains point de mégarer dangereusement , lorsque je l'ai toujours en vue, et que toutes mes réflexions ne tendent qu'à le prouver, ou à l'appuyer. Je tâche ainsi de faire servir le peu que j'ai de lumière, pour soutenir ma foi par quelque intelligence de la vérité. Je trouve beaucoup d utilité pour mon édification particulière , et celle de quelques autres , dans cette conduite. Je suis eil cela le conseil que donne saint Augustin en plusieurs endroits. Je suis son exemple , celui des Pères, celui de tous les théologiens qui cherchent les dogmes dans la parole de Dieu écrite ou non écrite, et se servent de la raison pour les éclaircir.

XV. Je me suis peut-être trop étendu sur le sentiment qu'a M. Arnauld touchant la prédestination gratuite; mais, Monsieur, ce que je viens de vous dire, a plus de rapport au Traité de la Xature et de la Grâce, que les livres des Vraies et des Fausses Idées. Ceci n'est pas si long que son ouvrage. La Réponse à M. Mallet est plus nouvelle que la Recherche de la Vérité. Ainsi, après le livre que notre ami vous a adressé, vous ne devez pas être surpris de tout ce que je viens de vous dire. Car enfin, l'examen de ceci me parait pour M. Arnauld de plus "rande conséquence que les meilleurs ouvrages qu'il pourrait composer. Plût a Dieu, Monsieur, qu'il voulût bien se défaire pour quelque temps de ses anciens préjugés , et arracher la poutrcqui l'aveuglC; aNant quede prétendre éclairer lesaulrcs 1

\ M. ARNAirn. 291

CHAPITRE IV. — Quels sont les principes du Traité de la Salure et de la Grâce j et ce que doit taire M. ArnauKi pour renverser cet ouvrage.

I. C'est "une chose assez nouvelle de solliciter son ami qu'il devienne son critique , et un critique public. Cependant , c'est à quoi m'oblige la conduite de M. Arnauld, jointe à sa réputation , qui donne cours et autorité au jugement qu'il a porté en général contre le Traité de la Nature et de ht Grâce, duquel jugement je voudrais bien mettre la vérité à couvert. M. Arnauld devait, ce me semble, répondre à la civilité que je lui avais faite, de lui envoyer manuscrit ce Traité. II n'avait qu'à me marquer précisément où je me trompais , ce que je n'ai pu encore apprendre de personne depuis que ce livre est composé ; ou me renvoyer mon manuscrit, et me faire dire qu'il n'avait pas le loisir de l'examiner : j'eusse été content , et la vérité sans atteinte. Mais ayant rendu jugement public, par la bouche de ses amis, contre les formes auxquelles il s'était engagé, je n'ai point pour ma justification d'autre défense que de tâcher d'exciter les esprits, M. Arnauld, et tous mes juges, à l'examen de mes sentiments , et tacher ainsi de faire paraître la lumière de la vérité . pour dissiper les bruits qu'on a fait courir.

II. Car vous devez , Monsieur, prendre garde que j'ai sur les bras deux puissants adversaires , M. Arnauld et sa réputation. M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs, mais qu'on ne doit pas néanmoins craindre beaucoup lorsqu'on défend la vérité ; et sa réputation, qu'on a grand sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne ; car c'est un fantome épouvantable qui le précède dans les combats . qui le déclare victorieux . et par lequel je suis déjà depuis trois ans au nombre des vaincus. Mais comme les coups que donne un fantôme ne sont point mortels, que la lumière les guérit . et

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fait môme évanouir le fantôme qui les a portas, jespère qu'enfin on s'appliquera sérieusement à l'examen de mes principes, qu'on ne croira pas M. Arnauld, sur sa parole, touchant un ouvrage contraire au parti qu"il a pris depuis longtemps, et qu'on me rendra la justice que j -ai toujours espérée des lecteurs éclairés et équitables.

III. C'est pour cela, Monsieur, que j'ai prouvé dans le chapitre précédent, que M. Arnauld était indispensablement obligé à examiner le Traité de la Xature et de la Grâces et que j'y ai parlé de son dogme prétendu , afin de l'obliger par là à méditer sérieusement mes principes, cpril ne conçoit peutêtre pas encore assez clairement. Mais pour lui en faciliter l'intelligence , et l'empêcher de prendre ou donner le change, comme il le donne presque à chaque page de son livre des Vraies et des Fausses Idées, où il trouve autant de variations que les termes dont je me sers ont de sens différents ; je crois devoir dans ce chapitre lui marquer comment il doit battre le Traité par les fondements.

IV. En voici , Monsieur , le dessein : J'y prétends justifier la sagesse et la bonté de Dieu dans la construction de son ouvrage. Je prétends faire taire les libertins et les impies , qui attribuent à une 7mture aveugle les dérèglements de l'univers, et l'univers même; et certains théologiens ou philosophes outrés, qui prétendent que Dieu n'a pas une volonté sincère de sauver tous les hommes. Mais les principes que j'ai établis vont encore infiniment plus loin. Je n'en sais point dont les conséquences soient plus avantageuses à la religion ; et j'espère qu'on en reconnaîtra l'utilité à proportion qu'on se les sera rendus familiers. Voici comme on peut découvrir ces principes.

C'est, par exemple, une proposition de foi que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; et il est certain que tous ne le sont pas. Or rien ne peut résister à Dieu que Dieu même : il peut , sans blesser la liberté, sauver tant de nations qui périssent. Donc il faut qu'il se trouve en Dieu même quel-

que chose qiii empêche ((nii n'ait une volonté pratique de sauver tous les hommes.

V. Pour découvrir ce que ce peut être , il n'y a qu'à prendre garde que Dieu doit agir dune manière qui porte le caractère de ses attributs; qu'il aime sa sagesse plus que son ouvrage, plus que les hommes; et qu'il ne doit pas troubler l'ordre et la simplicité de ses voies , pour subvenir à nos besoins, ni pour remédier aux dérèglements de la nature. En un mot, Dieu doit agir par des lois ou des volontés générales, dont l'efficace soit déterminée par l'action des causes naturelles ou occasionnelles. Voilà le grand principe, ou comme le fondement du Traité. M. Arnauld en convient en partie dans son ouvrage, page 321 . C'est donc ce qu'il doit combattre. Je vas en donner quelques preuves. Si M. Arnauld les détruit, il aura, je le veux, ruiné tout l'ouvrage. Que si l'on n'entend pas clairement ce que c'est qu'agir par des volontés générales, il faut Ure avec rétlexion l'article qui suit. Mais il serait bien plus à propos qu'on eut lu la Recherche de la Vérité, ou j)\ut6l\es Méditations chrétiennes depuis la cinquième jusqu'à la huitième inclusivement.

VI. « Ce que c'est qu'agir par des volontés générales, et par des volontés particulières. «

Je dis que Dieu agit par des volontés générales *, lorsqu'il agit en conséquence des lois générales qu'il a établies. Par exemple, je dis que Dieu agit en moi par des volontés générales, lorsqu'il me fait sentir de la douleur dans le temps qu'on me pique, parce qu'en conséquence des lois générales et efficaces de l'union de l'àme et du corps qu'il a établies, il me fait soutfrir de la douleur, lorsque mon corps est mal disposé.

De même, lorsqu'une boule en choque une seconde, je dis que Dieu meut la seconde par une volonté générale, parce qu'il la meut en conséquence des lois générales et ef-

' Ceci est tire du premier Éclaircissement du Traité de la yatnre et de la ijrace.

firaces des communications des mouvements; Dieu ayant établi généralement que, dans le moment que deux corps se choqueraient, le mouvement se partageât entre eux selon certaines proportions ; et c'est par l'efficace de cette volonté générale que les corps ont la force de se remuer les uns les autres.

Je dis au contraire que Dieu agit par des volontés pariicu- Ueres, lorsque l'efficace de sa volonté n'est point déterminée par quelque loi générale à produire quelque effet. Ainsi, supposé que Dieu me fasse sentir la douleur d'une piqûre, sans qu'il arrive dans mon corps, ou dans quelque créature que ce soit, aucun changement qui le détermine à agir en moi selon quelques lois générales . je dis qu'alors Dieu agit par des volontés particulières.

De même, supposé qu'un corps commence à se mouvoir, sans être choqué par un autre, ou sans quil arrive de changement dans la volonté des esprits, ou dans quelque autre créature qui détermine l'efficace de quelques lois générales, je dis que Dieu remuera ce corps par une volonté particulière.

VII. Voici maintenant une preuve a priori, tirée de l'idée qu'on a de Dieu.

Un être sage doit agir sagement. Dieu ne se peut démentir soi-même : ses manières d'agir doivent porter le caractère de ses attributs. Or Dieu connaît tout et prévoit tout : son intelligence n'a point de bornes. Donc sa manière d'agir doit porter le caractère d'une intelligence infinie. Or, choisir des causes occasionnelles et établir des lois générales pour exécuter quelque ouvrage, marque une connaissance iflfiniment plus étendue, que changer à tous moments de volontés, ou agir par des volontés particulières. Donc Dieu exécute ses desseins par des lois générales dont l'efficace est déterminée par des causes occasionnelles. Certainement il faut une plus grande étendue d'esprit pour faire une montre qui , selon les lois des mécaniques, aille toute -eule et règlement, soit

A M. ARNU'LD. 295

qu'on la porle sur soi. soit qu on la tienne suspendue, soit qu'on lui donne tel branle qu'on voudra, que pour en faire une qui ne puisse aller juste, si celui qui la faite n"y change à tous moments quelque chose, selon les situations où on la met. Car enfin , lorsqu'il y a une plus grande quantité de rapports à comparer et à combiner entre eux . il faut une plus grande intelligence. Pour prévoir tous les effets qui doivent arriver en conséquence d'une loi générale, il faut une prévoyance infinie; et il n'y a rien à prévoir de tout cela, lorsqu'on change à tous moments de volontés. Donc établir des lois générales et choisir les plus simples, et en même temps les plus fécondes, est une manière d'agir digne de celui dont la sagesse n'a point de bornes : et au contraire, agir par des volontés particulières, marque une intdligence bornée et qui ne peut comparer les suites ou les etfets des causes les moins fécondes. Je pourrais encore démontrer (/ priori la même vérité par quelques autres attributs de Dieu, comme par son immutabilifé, par laquelle M. Descartes prouve que tout ce qui se meut tend à décrire une ligne droite: qu'il y a toujours dans le monde une égale quantité de mouvement et d'autres vérités. Car il est évident que Dieu étant immuaUp, sa conduite doit être uniforme, régulière et constante, pour porter le caractère de son immutabilité : ce qui ne serait point si Dieu agissait par des volontés particulières : comme s'il remuait les corps sans qu'ils fussent choqués, ou ne les remuait pas s'ils l'étaient. Mais ces preuves a priori, ou tirées des attributs divins, sont peut-être trop abstraites pour la plupart des hommes. M. Arnauld aura bien l'adresse de les obscurcir à l'égard de ceux qui ne les conçoivent pas clairement. Mais il ne sera pas pour cela fort avancé, car en voici d'autres plus sensibles.

VIII. Lorsqu'on ne peut pas prouver une vérité a priori, on doit, si on le peut, la démontrer par les effets. Ainsi, supposé que nous n'ayons aucune idée de l'Être infiniment parfait, voyons, par tous les effets qui nous sont connus,

29n RKPONSE DE MATERRANCTIF.

quelle ejit >a conduHe. Je prétendji prouver que Dieu ne fait rien dans le monde que par des lois générales ; j'excepte les miracles et les effets dont les causes naturelles ou occasionnelles nous sont inconnues. En voici la preuve.

IX. Dieu ne meut jamais les cx)rps, s'ils ne sont choqués ; et lorsqu'ils sont choqués, il les meut toujours. L'àme ne sent jamais la douleur d'une piqûre, si le corps n'est piqué, ou s'il n'arrive dans le cerveau le même ébranlement que si le corps était piqué ; et Dieu fait toujours sentir à l'àme la douleur de la piqûre, quand le corps est piqué ou quand il arrive dans le cerveau le même ébranlement que si le corps était piqué. Dieu ne remue jamais mon bras que lorsque j'ai la volonté de le remuer ; et Dieu ne manque jamais à le remuer, lorsque j'ai la volonté qu'il se remue. Je ne vois jamais la lumière du soleil, que le soleil ne soit levé ; et lorsqu'il est levé, je le vois toujours. En un mot, ce que Dieu fait en nous, et dans ce qui nous environne, n'arrive jamais qu'en conséquence des lois générales que Dieu a établies pour exécuter ses desseins par des voies qui portent le caractère de ses attributs. Car je suppose que la nature des philosophes païens est une pure chimère que les hommes ont imaginée sur le témoignage de leurs sens: je suppose que c'est Dieu qui fait tout, et que nul autre que lui ne peut, comme cause véritable, faire sentir à l'àme la douleur d'une piqûre, ou le sentiment que j'ai de la lumière du soleil, ni même changer les modifications des derniers êtres. Je pense que M. Arnauld en convient; mais s'il n'en convient pas, qu'on ajoute à ceci les preuves que j'en ai données dans la Becherche île la l 'crite . dans les Méditations chrétiennes et ailleurs.

X. S'il est donc vrai que tout ce qui se fait dans le monde matériel, dont la cause nous est connue, se fait « en conséquence des lois générales des communications des mouvements, dont le choc des corps est la cause occasionnelle qui détermine leurs efficaces; » s'il est vrai que tout ce qui se

pa?-e dans rame et le corps de Tbomme arrive « en conséquence des lois générales de l'union de Tàme et du corps, dont Tefficace est déterminée par des modifications qui arrivent à l'une ou à l'autre de ces deux substances ; « il est évident par tous les effets que Dieu produit, qui nous sont connus, qu'il agit toujours par des lois générales, ou du moins qu'il agit ordinairement de cette manière. Car il ne me faut que cela pour la suite, et je n'en ai pas demandé flavantage dans le Traité de la Xature et de la Grâce.

XL Mais si Dieu agit par des lois ou des volontés générales dans tous les effets qui me sont connus, je puis dire que cette conduite est digne de lui : je pourrais même dire la plus digne. Car quoique Dieu ne fasse pas toujours le plus bel ouvrage qui se puisse, à cause qu'il n'y a rien hors de lui qu'il aime invinciblement, il agit toujours de' la manière la plus digne de ses attributs qui se puisse, parce qu'il aime invinciblement sa sagesse. Dieu est indifférent pour agir ou ne pas agir au dehors ; mais il n'est point indifférent à l'égard de la manière d'agir : il suit toujours la conduite la plus sage qui se puisse par rapport à son ou\Tage.

XII. Que si maintenant cette manière d'agir par des lois générales est digne de Dieu , je puis m'en servir pour justifier sa sagesse et sa bonté. J'en puis conclure que Dieu n'est point inconstant, quoiqu'il ravage par la grêle ce qu'il avait auparavant fait croître par l'abondance des pluies ; qu'il est sage et bon. quoique ces mêmes pluies ne soient point proportionnées au besoin des terres, qu'il prétend par elles en général de rendre fécondes: quoiqu'elles se répandent aussi bien sur les sablons et dans la mer, que sur les terres ensemencées : qu'il est juste, quoique la peste confonde les bons avec les méchants ; que les gens de bien ne prospèrent pas icibas; que celui qui va secourir un pauvre se trouve accablé sous des ruines ; et que celui qui court à la vengeance ne trouve rien qui lui résiste. Car il est évident que la grêle, la peste, l'irrégularité des saisons, la distribution des pluies, ne

298 RÉPONSE DE MAI.EnRANCHE

sont ordinairement que des suites des lois générales des communications des mouvements que Dieu a établies, et qu'il suit et doit suivre constamment, lorsque l'ordre, qui est sa loi inviolable, ne l'oblige point à en user autrement. Lois, dis-je, que Dieu a établies, non pour rendre des terres stériles, non pour engendrer des monstres, non pour accabler celui qui fait une bonne œuvre, non enfin pour faire régner l'injustice et prospérer les méchants, mais pour de meilleurs effets, plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Mais Dieu ne doit pas troubler l'ordre et la simplicité de ses voies pour empêcher un monstre, une stérilité, une injustice. Il ne doit point agir comme nous par des volontés particulières, puisque ses connaissances n'ont point de bornes ; et comme il est immuable par sa nature et dans ses desseins, il faut que sa conduite soit toujours la même.

XIII. Après que M. Arnauld aura fait voir, que tout ceci est de travers . et que je n'ai point prouvé ni a prioî'i, ni a posteriori, ni par lidée que j'ai de l'Être infiniment parfait, ni par les effets, quelle est la conduite de Dieu , ni quelle elle doit être, il faudra qu'il renvei-se les preuves que je vas donner, quon appelle dans l'école, per reductionetn ad absurdum. En ^oici quelques-unes :

Si Dieu agissait par des volontés particulières, une des conséquences impies qui suivrait de là , c'est qu'il ne serait pas sage. Car un être sage proportionne toujours les moyens à la fin : or l'action de Dieu n'est pas toujours proportionnée à la fin. Donc , etc. La fin pour laquelle Dieu fait pleuvoir, c'est de rendre la terre féconde: or souvent la pluie la rend stérile. Donc. etc. Que si on répond, que Dieu fait pleuvoir pour rendre la terre stérile : son action serait inutile, et par conséquent elle ne serait pas sage. Car afin qu'une terre demeure stérile, il suffit qu'il n'y pleuve point ; c'est là le plus court.

XIY. Mais afin d'ôter sur cela tout sujet de doute , rapportons à la pluie de la grâce ce même raisonnement. Nous

i .M. ARiNALLD. 299

savons que Dieu veut « que tous les hommes soient sauvés , que sa volonté est notre sanctification ; qu'il hait limpie et l'impiété ; » qu'il peut avoir le dessein de punir et de rendre misérable , mais jamais celui de rendre les hommes plus coupables et plus méchants. Or Dieu ne proportionne pas toujours sa grâce à ce dessein de convertir les pécheurs, il ne la proportionne pas toujours à leurs besoins. Et même , à l'égard des justes, quoiqu'il la jiroportionne à leurs besoins, elle n'a pas toujours ce bon effet de les sanctifier. En un mot, la grâce rend quelquefois les hommes plus coupables. Donc Dieu n'est ni bon , ni sage ; car il n'en est pas de la pluie de la grâce, comme de la pluie ordinaire. Lorsque Dieu renverse les moissons par des orages , on peut dire qu'il fait cela , non en conséquence des lois générales des communications des mouvements ( et je crois que cela arrive trèssouvent en conséquence d'autres lois qui sont peu connues), mais dans le dessein de punir les hommes. On peut échapper par ce détour; je dis détour, car pour punir les hommes, il suffit comme je viens de dire , de ne point faire pleuvoir sur leurs terres. Mais on ne peut pas dire sans impiété , que Dieu répande le prix du sang de Jésus-Christ dans les cœurs, avec ce dessein funeste de les endurcir et de les rendre plus coupables par l'abus qu'ils en feront. Si « la volonté de Dieu est notre sanctification : si Dieu hait l'impie et Timpiété , » comme dit le Sage . il ne nous éclairera pas , il ne nous touchera pas par ses saintes inspirations, pour nous rendre plus criminels. Or il est certain , que souvent la grâce nous rend plus coupables par l'abus que nous en faisons. Donc si Dieu agit par des volontés particulières , il n'est pas sage , puisqu'il ne proportionne point les moyens à la fin qu'il se propose , et qu'il est trompe dans ses desseins. Mais si Dieu agit par des lois générales , toutes ces absurdités se dissipent, comme on peut voir dans le Traité de la Nature et de la Grâce, et ailleurs. Donc , etc.

Je ne veux pas des principes communs tirer de nouvelle»

300 RÉPO-NSE DE MALEBRANCHE

absurdités injurieuses à Dieu. Je voudrais plutôt, si cela était possible, que les sentiments les moins raisonnables fussent bons à faire rendre à Dieu le respect et Tamour qui lui sont dus. Mais il a fallu, pour la défense de la vérité, tirer l'absurdité que je viens de conclure du sentiment de ceux qui trouvent à redire que je soutienne que Dieu n'agit que par des lois générales . dont l'efficace est déterminée par des causes occasionnelles, si la nécessité de l'ordre , qui à l'égard de Dieu même est une loi inviolable , ne l'oblige à en user autrement. Voici d'autres absurdités moins odieuses.

XV. Supposé que Dieu agisse par des volontés particulières, je dis que s'il pleut sur nous, par exemple, c'est péché que de se mettre à couvert : car c'est péché que de résister à la volonté de Dieu. Or, selon cette supposition , il n'y a point d'action particulière sans volonté particulière. Ainsi . résister à l'action de Dieu . c'est résister à sa volonté connue . ce qui certainement est péché. Car si Adam a commis un crime énorme en mangeant du fruit défendu, ce n'est pas précisément parce qu'il a mangé de ce fruit , mais c'est qu'il en a mangé contre la volonté connue de son bienfaiteur. Lorsqu'un homme sage fait quelque chose, et qu'on résiste à son action, il est certain qu'on l'offense; car comme il n'agit que par des volontés particuhères, on ne peut résister à son action sans résister à ses volontés. Mais lorsqu'on résiste à l'action de Dieu , on favorise souvent ses desseins , bien loin de s'y opposer : comme lorsqu'on soutient un homme qui se renverse, qu'on guérit un malade, qu'on réveille celui qui dort sous des ruines qui vont l'accabler, qu'on fait tous ses efforts pour se tirer du naufrage , et éviter les flots que Dieu par les vents pousse contre nous. Il est donc évident, que Dieu n'agit point par des volontés particulières.

XVI. Si Dieu n'agissait pas en conséquence des lois générales qu'il a établies, on ne le tenterait jamais. Au Heu de descendre pas à pas un escalier, ce serait bien plus tôt fait de se jeter par les fenêtres en se confiant en Dieu. Appa-

A M. AK.NALLI). 301

remment on jugera que ce serait être fou ; et pour moi , je le crois par mes principes , aussi bien que quelques autres par l'expérience, car assurément on se casserait la tète, mais je le nie selon les principes contraires aux miens : car on ne peut se blesser en tombant, on ne peut même tomber que par une suite nécessaire des lois générales des Communications des mouvements: on ne peut pas en tombant se blesser, qu'en supposant que Dieu suive les lois générales qu'il s'est prescrites . pour exécuter son ouvrage par des voies dignes de lui. Car la nature est une chimère si ces lois mêmes ne sont la nature. Mais pourquoi donc serait-ce péché et folie que de se précipiter? Ce serait péché, car ce serait tenter Dieu : ce serait prétendre l'obliger à asir d'une manière indigne de lui , ou par des volontés particulières ; ce serait lui déclarer, que son ou\Tage va périr s'il ne trouble lui-même la simplicité de ses voies. Et ce serait une folie : car c'est être fou . que de prétendre que Dieu doive régler son action sur nos besoins particuliers , et changer sans raison, pour l'amour de nous, l'uniformité de sa conduite ; ce que l'expérience apprend ne réussir pas.

XVII. Que les hommes sont impies de s'amuser à plaider et à chercher des témoins pour assurer les juges du bon droit de leurs affaires! Que ne tirent-ils au sort, que ne prennent-ils Dieu seul pour juge de leurs différends ? Se défient-ils de la Providence . et craignent-ils que Dieu donne gain de cause à celui qui n'a pas droit? Pourquoi intenter des procès criminels? Le duel est la plus sainte des procédures. Que l'accusé et l'accusant se battent rehgieusement. Quelle impiété , que de croire que Dieu puisse favoriser le crime , ou que sa providence ne s'étende pas a toutes choses ! Le criminel succombera.

Je ferais un volume entier des absurdités étranges qui se tirent directement des principes de ceux qui mesurent Dieu sur eux-mêmes, et soutiennent qu'il n'agit pas en conséquence de certaines lois générales, dont l'efficace est déter-

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minée par des causes occasionnelles; car je prétends avoir ruiné ailleurs cette nature aveugle, que les philosophes païens ont introduite dans le monde, pour partager avec Dieu la gloire qui est due à la fécondité et à la simplicité de ses voies. La belle et noble idée qu'ils ont de la Providence, lorsqu'ils disent que mes principes la renversent ! H faut j Monsieur, attendre leurs ouvrages, et alors nous en jugerons solidement. Mais que M. Arnauld déclame, que je me perds dans mes nouvelles pensées. Nouvelles ou non , je les crois solides , je les crois chrétiennes , je les crois seules dignes de la sagesse et de la bonté de celui , à qui on donne , du moins pour adjoint de l'empire du monde , un fantôme incompréhensible. une nature aveugle et bizarre, qui aveugle et qui trouble l'esprit des philosophes qui ne savent ou ne veulent point méditer.

XVIII. Mais quel rapport de tout ceci avec la grâce'? Pourciuoi se chagrine-t-on contre ces principes ? Le voici , Monsieur, en partie. C'est qu'en supposant que Dieu agisse par des volontés particulières, il est clair que la gràcje est eflBcace par elle-même , et que Dieu ne veut le salut que des seuls prédestinés : ce que bien des gens ne mettent pas au nombre des absurdités , car Dieu est sage. Il proportionne les moyens à la fin. Quand il donne sa grâce , il a un dessein particulier selon ce principe, qu'il agisse par des volon^ tés particulières. Donc la grâce a toujours l'effet pour lequel Dieu la donne : autrement . il serait trompé. Donc Dieu ne veut pas sauver tous les hommes , il ne donne qu'aux seuls prédestinés sa grâce dans le dessein de les sauver. Il donne aux autres des grâces suffisantes , mais il ne prétend pas qu'ils en fassent un bon usage, il ne les donne pas dans ce dessein. Car s'il les donnait dans ce dessein, elles seraient efficaces comme .les autres, puisqu'on ne peut résister à la volonté de Dieu , et que Dieu n'est jamais trompé dans ses desseins.

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