‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 151 sur 172 · V2 r.rPOXSE DE MALF.r.RANr.HE · texte numérisé non relu

V2 r.rPOXSE DE MALF.r.RANr.HE

«lo toulo:î lo? con(lition>, c'ost do rondro ?oi-mèmo cl de porter les autres à rendre à Dieu tout Ihonneiir qui lui est dû. Si un homme simple parlait de Dieu, comme s'il ne se mêlait point des insectes, et n'en connaissait pas le nombre , peut-être ne ferait-il pas grand mal: car il pourrait entrer dans ce sentiment de peur d" abaisser la majesté de Dieu. Mais si un philosophe ne fait pas tout ce qu'il peut pour faire rendre à Dieu tout l'honneur qui est dû à sa jmissance, en prouvant que c'est lui qui fait tout . et que la nature est une chimère . ou c'est un méchant philosophe , ou un méchant homme. De même, s'il ne fait pas tout ce qu'il peut pour faire rendre à Dieu tout l'honneur qui est dû à sa sagesse ou à son Verbe , en prouvant que ni les corps qui nous environnent , ni nos modalités . ni même les intelligences, ne peuvent nous apprendre aucune vérité, mais seulement la raison universelle qui les renfenue toutes en sa substance . toujours lumière a ceux qui la contemplent avec attention, comme dit saint Augustin , ou c'est un philosophe peu éclairé, ou du moins c'est un homme peu délicat sur ses devoirs. M. Arnauld continue :

IV. u Je dis donc premièrement, que quand nos âmes dépendraient de Dieu . en ce qu'elles ne pourraient trouver qu'en lui des êtres représentatifs qu'il appelle idées: cette dépendance n'ajouterait fjuère à celle qu'elles ont comme créatures. -> Je réponds qu'on n'a point de tort de faire comprendre que l'esprit dépend de Dieu en toutes manières, et qu'on a grand tort de composer un livre de trois cents pages , et faire grand bruit pour tirer l'homme de la dépendance où je lavais mis. quand même on ne l'en tirerait guère.

V. Il continue : • 11 n y aurait donc rien en cela de considérable. et nous avons tant d'autres sujets de reconnaissance envers Dieu infiniment plus importants. >-'

VI. Rkpo.nse. — Les philosophes chrétiens ont grand tort de prouver aux hommes que c'est Dieu qui fait tout, jus-

qu'aux insectes. Qu'ils abandonnent à la nature le soin de ce monde : >< Il n'y a rien en cela de considérable, dirait M. Arnauld . et nous avons tant d'autres sujets de reconnaissance plus importants qui regardent notre salut , et l'état de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son inflnie miséricorde.... Pourquoi se mettre si fort en peine d'apprendre à des chrétiens à être reconnaissants envers Dieu pour ces lumières humaines , qui ont été la part de ces philosophes et des autres enfants du siècle , et que Dieu na agi que comme auteur de la nature? Au lieu de considérer qu'il importe peu aux enfants de la Jérusalem céleste de savoir au vrai ce qu'il fait en eux en cette manière , pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas . afin de les faire marcher dans sa voie, et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit qui en a rompu la dureté , et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair. >

Yll. C'est. Monsieur, pour la grâce efficace de M. Arnauld rpi'il faut avoir toute la reconnaissance possible. Mais pour cela , vous savez qu'il faut une nouvelle grâce efficace. 11 est vrai qu'on peut demander cette grâce ; mais on ne la demandera jamais si on n'a la grâce efficace de la prière. Car il faut grâce efficace, mais efficace par elle-même pour toutes choses. Vous savez qu'il en fait un article de foi.

VIII. M. Arnauld fait ensuite de grands djscours pour rendre mon sentiment odieux. Mais il me semble qu'il ne peut que s'attirer l'indignation des honnêtes gens. Je vous prie de les lire avec réflexion.

IX. '( Mais la seconde chose que j'ai promis de montrer, est que bien loin qu'il y ait tant de sujet de faire valoir la spiritualité de ce nouveau système des idées . qu'il me paraît plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter. Car que nous apprend-on par là? que nous voyons Dieu en voyant des corps , le soleil, un cheval, un arbre:

?)oU RÉPONSl- DE MATERRANCHE

que nou> le \ oyons en pliilosophant sur dos trianj^los ol (lo> carrés ; et que les femmes qui sont idolâtres de leur beauté , voient Dieu en se roiiardant en leur miroir , parce que le visage qu'elles y ^ oient nost i)as le leur, mais un visago inteUifjiltle qui lui ressemble et qui fait partie de cette étendue inteUigiblo infinie que Dieu renferme. Et on ajoute à cela qu'il n'y^ a , de toutes les créatures, que notre pauvre àme, qui, quoique créée à limage et a la ressemblance de Dieu, n'a point ce privilège de \oir Dieu en se voyant. Estce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles pour rentrer dans nous-mêmes? Est-ce le moyen de nous faire avoir peu d'estime des sciences humaines, purement humaines, que Ion ne se contente pas de spiritualiser . mais que l'on divinise en quelque sorte en faisant croire à ceux qui s'y appliquent que les objets de ces sciences sont quelque chose de bien plus grand et de bien plus noble qu'ils ne pensent: puisque s'ils cherchent le cours des astres, ces astres qu'ils contemplent ne sont point des astres matériels du monde matériel , mais les astres intelligibles du monde intelligible que Dieu renferme en luimême : et que s'ils étudient les propriétés des figures, ce ne sont pas non plus des figtuTs matérielles qu'ils voient. mais des figures intelligibles qui ne se trouvent que dans retendue intelligible infinie . dans laquelle Dieu lui-même les voit, lui qui ne voit rien que dans son essence? »

RÉPONSE. — X. .le vous avoue . Monsieur . que j'ai peine à répondre à ces puérilités qui ne sont propres qu'à surprendre les enfants et les simples.

Quand on voit une femme, n'est-ce pas la couleur de son visage qui la rend visible? et s'il n'y avait aucune couleur, la verrait-on ? Or. selon M. Arnauld , la couleur n'est point dans la femme, c'est une modification de l'àme. Donc, selon ce raisonnement, jamais homme ne vitet n'aima de femme; car on naime que ce qu'on voit, et l'on ne voit que la couleur, ou l'étendue colorée , qui nest qu'une modalité de l'àme. Si

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M. Arnauld croit que tout ce raisonnement est ridicule, en prenant les choses selon les sentiments populaires, pourquoi le fait-il contre moi . si son dessein est de rechercher la vérité ?

XI. if. Arnauld avait déjà fait ce raisonnement par un arijumeni en forme, page 178. Voici ses paroles :

(' On l'en peut, dit-il, convaincre par des arguments en forme , qui sont de véritables démonstrations.

(' On ne peut pas dire que nous ne voyons pas })roprement ce qui est l'objet immédiat de notre esprit.

i< Or quand nous voyons les créatures , c'est Dieu intimement uni à notre àme qui est l'objet immédiat de notre esprit.

« On ne peut donc pas dire qu'en voyant les créatures , ce n'est pas proprement Dieu que nous voyons, mais seulement les créatures.

" La mineure, continue-t-il. qui est la seule a i)rouver. est de lui en divers endroits, et c'est le fondement de toute sa philosophie des idées. >^

Rkpo.nse. — XII. Il est facile de renverser cette prétendue démonstration, ou la tourner contre M. Arnauld, en lui donnant cette mineure : " Or, quand nous voyons une femme . c'est la couleur qui est l'objet immédiat de l'esprit, et sa propre modification : » car il n'y a proprement que la couleur qu'on voie dans les objets visibles. Donc l'àme ne voit qu'elle-même. Ou de cette manière : « or l'objet immédiat de l'esprit , c'est une modalité essentiellement représentative que rame voit. » Car il est sûr que ce n'est point l'objet matériel, puisque souvent cet objet n'est point et ne fut jamais, comme lorsqu'on dort ou qu'on a la fièvre chaude. Enfin M. Arnauld ne peut pas nier, que quand il n'y aurait point de corps, Dieu ne pût nous en faire voir; donc, selon son sentiment, l'àme ne verrait qu'elle-même, et cependant elle verrait les corps : contradictions semblables a celles qu'il minipute : " qu'on voit Dieu, lorsqu'on voit les corps, et ({u'on

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ne voit pas Dieu, puisque Dieu n'est pas ce qu'on voit. » Le raisonnement qu'il fait après celui-ci. a la même solidité. Prenez la peine de le lire page 180.

XIII, Mais dans le fond, selon le sentiment de M. Arnauld , on ne voit point les corps, on ne voit que soi ; car on ne voit que la couleur et ses propres modalités. Et selon mon sentiment, on ne sent que soi-même , et on ne voit ou connaît que Dieu. Mais comme la couleur se rapporte à un arbre . quoiqu'on ne voie , en parlant exactement , que la couleur ou que soi-même . on peut dire qu'on voit un arbre. Et parce qu'un arbre est étendu , et que la couleur ne l'est pas (je ne me fais pas de nouvelles difficultés : je parle à M. Arnauld selon ses principes et selon les miens), il faut que l'esprit ait l'idée de l'étendue , afin qu'il y attache , pour ainsi dire , le sentiment de couleur : de même qu'il faut une toile à un peintre , afin qu'il y applique les couleurs.

Xn\ Je crois, pour moi , que cette étendue intelligible est en Dieu. Je crois même que c'est une impiété que de le nier: et je suis persuadé qu'on ne peut la voir qu'en lui. Ainsi, en parlant philosophiquement , on peut dire , selon mon sentiment, qu'on voit en Dieu toutes ses créatures. On peut dire en un sens, qu'on ne voit immédiatement que Dieu, et qu'on ne sent que soi. Mais il le faut prendre avec équité; et comprendre qu'on ne le voit, qu'en tant que sa substance a rapport à ses créatures. Car quoique tout ce qui est en Dieu soit Dieu, on ne le voit pas, à proprement parler, lorsqu'on ne le voit que selon Vidn' qu'il a de ses ouvrages , ou que selon qu'il peut être participé par les créatures. Mais il ne plaît pas à M. Arnauld d'avoir de l'équité pour ses amis . lorsqu'ils ne donnent pas dans ses sentiments. Il y a six ans que j'avais raison : il approuvait la Becherche de la Vériic. Mais aujourd'hui, il ne dit pas seulement d'un ton chagrin, que ^/îa nouvelle philusophie des idées apprend qu'on voit en Dieu les corps : mais encore , qu'on voit c Dieu en \oyant un soleil, un cheval, un arbre. Que Ici femuici voient

A M. ARNAULD. ôo i

Dieu . lorsquelles se regardent dans un nuroir, parce que le visage quelles y voient nest pas le leur, mais un visage qui lui ressemble; que je spiritualhe — et que je dàinisc les objets des sciences humaines, et que j'en donne trop d'estime. » Quoi 1 M. Arnauld humanise-t-i\ son cheval , à cause qu'il ne le voit que par la couleur, modification de sa propre substance : ou par ses propres modaUtés essentiellement représentatives? Rien ne me parait, Monsieur, ni plus injuste, ni plus ridicule que ces façons de critiquer les gens.

XV. Plût à Dieu que M. Arnauld fût venu du temps de saint Augustin, et lui eût appris son ancienne philosophie des modalités essentiellement représentatives , bien différentes de ces vérités éternelles, immuables, nécessaires, que renferme la raison universelle ' ! Ce saint docteur ne m'aurait point trompé , par l'attachement qu'il paraît avoir dans plusieurs de ses ouvrages pour ce sentiment, qu'on ne peut voir qu'en Dieu les vérités des nombres, comme que deux et deux font quatre ; et celles de géométrie , comme que de toutes les lignes droites terminées par la circonférence d'un cercle, celle qui passe par le centre est la plus grande. Car j'avoue que c'est principalement son autorité, qui ma donné 1 envie de pousser la nouvelle philosophie des idées. Mais puisque saint Augustin m'a trompé, que M. Arnauld lui reproche à lui, " de dire qu'on voit Dieu, lorsqu'on pense à un cercle, y ou qu'on connaît que deux fois deux font quatre: qu'il l'accuse « de spiritualiser et de diviniser les sciences humaines . et d'en donner trop d'estime ; que son sentiment bien loin d'unir à Dieu les esprits, les unit à de l'étendue et a des nombres. » Qu'il lui dise à lui dans le mouvement qui le transporte, «je ne veux point de cette union: j'y renonce de bon cœur; je ne connais point pour mon Dieu, ni les nombres, ni l'étendue intelligible dans laquelle on peut distinguer diverses parties , quoique toutes de même nature.

' Vojez le deuxiciuc livre du Libre arbitre de ^uinl Amjmlin , depui-? !<• liuiHcmo cliapiJrc jusqu'au quiiuicnic.

338 RÉPONSE l)L .MALtJJllA.NCHE

ce nest point le Dieu que j'adore. » Et quil me laisse ea repos; car je n'adore point d'autre Dieu que l'Être infiniment parfait . dont la puissance seule me donne Tèlre , dont la sagesse seule m'éclaire l'esprit . et dont l'amour, amour seul substantiel et nécessaire, me donne tout le mouvement que j'ai pour le bien.

CHAPiTRE \. — M. Arnauld suppose ciuq ou six fois sculemcni ce qui est en question, dans les delinilions qu'il mel avant ses prétendues démonstrations.

I. Supposé, Monsieur, que j aiebien détruit u les modalités essentiellement représentatives de M. Ainauld, » il faut selon ce que j'ai dit dans le quatrième chapitre, qu'il demeure maintenant d'accord que le sentiment que j'ai sur la nature des idées est incontestable, puisque dans la page 33 il avoue que rénumération que j'ai faite des cinq diverses manières dont on peut voir les objets , est exacte ; et qu'il assure de plus, page 107. « qu'il n'y a nulle apparence de vérité dans les autres manières. » Néanmoins , je crois devoir encore renverser ses prétendues démonstrations, et faire voir que tout ce qu'il avance pour prouver son sentiment, n'a rien de solide : quoique je ne doute pas que vous n'en soyez déjà assez persuadé par le peu que je viens décrire.

II. Il serait fort à désirer que M. Arnauld , qui se glorifie d avoir une idée de l'àme, aussi claire que celles que les géomètres ont de l'étendue , nous apportât des preuves que les modalités de l'àme sont essentiellement représentatives , aussi bonnes et aussi courtes que celles qu'on peut donner, que la rondeur n'est autre chose que la modification de la matière : il convaincrait assurément toute la terre de son sentiment. Mais il est étrange que tout ce qu'il dit làdessus n'est qu'une pure pétition de principe; à quoi néanmoins, comme géomètre, il donne un certain toiir géométrique, dont je doute que les autres géomètres soient contents. Voici. Monsieur, comme il s'y prend.

DÉFINITIONS. — 1. '( J'appoUo àme ou esprit la substance qui pense.

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