‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 154 sur 172 · CHAPITRE XI. — Réfutation de la première Demonsiralion de M. Arnaulii · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — Réfutation de la première Demonsiralion de M. Arnaulii

Voici . Monsieur, le septième chapitre du livre de M. Arnauld. Il comprend la première de ses Démonstrations. Je vous prie de le lire avec toute lattention que mérite son auteur.

Démonstrations contre les idées prises pour des élrefi rcpré- >ientati'fs distingués des perceptions. — Proposition à démontrer.— « Noti^e esprit n"a point besoin, pour connaître les choses matérielles, de certains êtres représentatifs distingués des perceptions , qu'on prétend être nécessaires pour suppléer à l'absence de tout ce qui ne peut être par soi-même uni intimement à notre âme. >■

Première démonstration. — « Un principe qui n'est appuyé que sur une expression équivoque, qui n'est vraie que dans im sens qui ne regarde point la question qu'on veut résoudre par ce principe, et qui , dans l'autre sens, suppose sans aucune preuve ce qui est en question, doit être banni de la véritable philosophie.

(( Or, telle est la première chose que l'auteur de la Rocherche de la Vérité prend pour principe de ce qu'il veut prouver touchant la natuiT des idées.

( Il ne pouvait donc pécher plus ouvertement contre ses jiropres iTirles. qu'en commençant parla son Traité de la

Xatare (les Idées, et il ne peut l'avoir propo>é comme indubitable que faute de l'avoir bien examiné et pour s'être lais'sé prévenir dun sentiment communément reçu par les philosophes, n'ayant pas pris garde que c'était un reste des préjugés de l'enfance, qui n'était pas mieux fondé que cent autres qu'il a rejetés.

« On ne peut nier la majeure, et l'auteur de la Recherche (le la Vérité le fera moins que personne, vu le soin qu'il dit partout que l'on doit prendre dans les sciences de n'admettre pour vrai que ce dont la vérité nous est clairement connue, et de ne s'en fier sur cela à l'autorité de personne.

" Il ne reste donc à prouver que la mineure, ce qui est bien facile. Ses paroles sont : Tout le momie tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets ([ui, sont hors de nous par eux-mêmes. L'équivoque est dans ces mots : par eux\ mêmes: car ils peuvent être pris en deux sens. Le premier, qu'ils ne se font point connaître à notre esprit par euxmêmes, c'est-à-dire qu'ils ne sont point la cause que nous les apercevons, et qu'ils ne produisent point dans notre esprit les perceptions que nous avons deux , comme on dit .que la matière ne se meut point de soi-même ou par soi-même, parce qu'elle ne se donne point à soi son mouvement. Ce premier sens est vrai ; mais il ne fait rien à la question . qui est de la nature des idées et non pas de leur origine. Il est clair aussi que ce n'est pas en ce sens qu il a pris ces mots ; car, soutenant comme il fait que Dieu est l'auteur de toutes nos perceptions . il aurait dû mettra l'àme. aussi bien que toutes les choses matérielles . entre les chose,^ que nous n'apercevons point par elles-mêmes; puisque, selon lui, c'est Dieu et non pas notre àme qui cause en notre esprit la perception par laquelle nous l'apercevons.

( Il ne reste donc que le second sens, dans lequel il a pu prendre ces mots : par eux-mêmes, en opposant être connu par soi-même (comme il croit que l'est notre àme quand elle se connaît) à être connu par des êtrea repréf^entatifs des objets

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'h'stingucs des percepfiom, dont nous avons déjà tant pnric. Or, les prenant en ce sens, c'est supposer visiblement ce qui est en question avant de l'avoir établi par aucune preuve, et ce qu'il aurait reconnu sans peine devoir être rejeté comme faux ou au moins comme douteux, s'il lavait examiné par ses propres règles , et s'il avait philosophé dans celte matière comme il fait dans les autres.

« Car, si au lieu de nous renvoyer a ce prétendu monde , qu'il dit être d'accord de ceci et de cela, il s'était consulté soi-même . et avait considéré attentivement ce qui se passe dans son esprit , il y aurait vu clairement qu'il connaît les corps, qu'il connaît un cube, un cône, une pyramide, et que, se tournant vers le soleil, il voit le soleil : je ne dis pas que ses yeux corporels le voient, car les yeux corporels ne voient rien; mais son esprit, par l'occasion que ses yeux lui en donnent. Et si, passant plus avant, comme il devait pour observer ses règles, il s'était arrêté sur cette pensée, je connais un cube , je vois le soleil, pour la méditer et considérer ce qui y est enfermé clairement, je suis assuré que, ne sortant point de lui-même, il lui aurait été impossible d'y voir autre chose que la perception du soleil, ou le soleil objectivement présent à l'esprit ; et qu'il n'y aurait jamais trouvé la moindre trace de cet être représentatif du cube ou du soleil, distingué de la lyerception, et qui aurait dû suppléer à l'al)sence de l'un et de l'autre. Mais que pour l'y trouver, il aurait fallu qu'il l'y eût mis lui-même, par un vieux reste d'un préjugé dont il n'aurait pas eu de soin de se dépouiller entièrement. C'est-à-dire, qu il ne l'y aurait trouvé, que comme les défenseurs des formes substantielles les trouvent dans fous les corps de l'univers, parce qu'ils se sont imaginé qu'elles sont propres a expliquer ce que l'on remarque dans ces corps . et qu'on ne le pourrait pas faire sans cela. Puis donc que cette manière de philosopher par ce qui est ou n'est pas enfermé dans les notions claires que nous avons des choses . lui est une raison convaincante de rejeter, comme

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une invention de gens oisifs, la supposition d'une forme substantielle dans tous les corps, en la manière que l'entendent les philosophes de l'école, ce lui en devait être une aussi de rejeter comme une pure imagination encore plus mal fondée, la supposition fantastique de ces êtres représentalifs des coips, qui ont été inventés par la même voie que les forme» :«ubstantielles, et dont la notion est encore plus obscure et [)lus confuse que celle de ces formes. »

Réponse a la première démonstration de M. Arnauld. — I. M. Arnauld est si fort préoccupé de son préjugé, et a si i)Onne envie de combattre mes sentiments, qu'il s'imagine que je n'ai dû penser qu'a combattre les siens. Il assure, Monr-ieur, chapitre i, que son sentiment n'est pas celui des philosophes ordinaires. Il sait bien que mon dessein a été de réfuter les préjugés les plus communs. Et cependant il trouve a redire que je commence a traiter de la nature des idées, l)ar des paroles qui ne regardent point son sentiment. Et c'est la le fondement de sa première démonstration et des deux (]ui suivent, comme vous le verrez.

II. Ainsi, Monsieur, je nie sa mineure , et je prétends que la preuve qu'il en apporte est extravagante. Voici comme M. Arnauld la prouve: « Il ne reste, dit-il, a prouver que la mineure ; ce qui est bien facile. Ses paroles sont : » Tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les oi)jets qui sont hors de nous , par eux-mêmes. « Or cette expression est équivoque. Donc, etc. »

Réponse. — J'ai dit que tout le monde tombait d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous, par eux-mêmes. Mais où M. Arnauld a-t-il vu, v que je l'ai pris pour principe de ce que je veux prouver touchant la nature des idées? « N'est-il pas visible par les chai»itre5 précédents de cette réponse, que je n'ai point pris cela pour principe de ce que j'ai dit contre ceux qui prétendent qu'ils sont à eux-mêmes leur lumière et leur raison?

Ili. L'opinion des philuso[thes que j'avais principalement

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deèsein de réfuter, c'est que lame voit les objets par des espèces expresses, ou exprimées des iinpresses quimpriment les objets, etc. Ne pouvais- je pas. leur parlant . commencer par cette proposition . <( qu'on tombait d'accord que nous n'apercevions point les objets qui sont hors de nous, par euxmêmes, >' puisque ces philosophes la reçoivent?

IV. Mais, dira M. Arnauld , je n'en conviens pas : pourquoi le supposez-vous? Et moi je lui répondrai : Je ne vous parie pas encore. Attendez un peu , Monsieur, ou passez au chapitre 5 ', et vous y verrez que je prouve par d'autres princii^es, que c nos modalités ne sont point essentiellement représentatives. >■

V. Vous croyez . Monsieur, que les betes raisonnent , moi (ju" elles sentent . et M. Arnauld qu'elles ne raisonnent ni ne sentent. M. Arnauld, pour vous convaincre, vous dit. par exemple : Tout le monde demeure d'accord, que pour raisonner, il faut être uni à la raison, etc. Sur cela je lui déclare qu'il se trompe, et qu'il avance une proposition qui ne fait rien contre mon sentiment. Et je vas jusqu'à en conclure, que c'est une chhnonstrafion que les bètent sentant. Suis-je en cela raisonnable? Car. ^Monsieur, prenez garde à la proposition a démontrer, que M. Arnauld s'est proposée, et voyez s'il raisonne juste. Certainement, quand j'aurais été assez ridicule, pour supposer ce qui est en question : quand tout ce que j'ai écrit de la nature des idées, serait tout a fait impertinent. M. Arnauld n'aurait encore nul droit de prétendre avoir prouvé sa proposition à démontrer, qui est « que notre esprit n'a. point besoin, pour connaître les choses matérielles, de certains êtres représentatifs distingués des perceptions. ■» Car il se pourrait faire fort facilement qu'un autre plus habile que moi. convaincrait M. Arnauld. ou du moins toute la terre, que les « modalités de l'àme ne sont point essentiellement représentatives . ^' et qu'il faut des idées

- Li^ro Iroisiémo. partie douxicmc do la hcchcrclie de lu Virile.

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distinguées de ces modalités, afin d'avoir la perception de quelque objet. Enfin, quand personne ne pourrait donner de preuves qu'il ne réfutât , c'est une nouvelle manière de de- )iumtrer les propositions, qu'on ne recevra jamais, que de couclure quune chose n'est pas. à cause que la preuve qu'on en donne ne vaut rien.

VI. Comme M. Arnauld a une idée de l'àme plus claire ' que celle que les géomètres ont de l'étendue et des figures , (|uc ne démontre-t-il par cette idée, que ses modalités sont essentiellement représentatives ? Rien ne lui est plus facile. Car rien n'est plus facile à comprendre à celui qui a l'idée de l'étendue, que toute figure en est une modification. Et personne, que je sache, ([ue M. Arnauld. n'a jamais compris clairement que l'idée d'un cercle, ou de l'infini, fût une modification de son esprit.

M. Arnauld dira tant qu'il voudra, que pour lui il en est convaincu : « Que rien ne peut être plus clair, pourvu que l'on ne s'arrête qu'à ce que l'on voit clairement dans soimême . et qu'on n'y mêle point d'autres choses que Ion n'y voit point , mais qu'on s'est imaginé faussement y devoir être. Que si je m'étais consulté moi-même , si j'avais considéré attentivement ce qui se passe dans mon esprit , j'y aurais vu clairement, etc. » C'est à de semblables affirmations que toutes ses démonstrations se réduisent. Car pour moi je lui répondrai que je ne vois rien de clair sans idées : que je me sens , et que je ne me connais pas : que lorsque je pense a un cercle , ou que je connais quelque chose par une idée, je le vois comme séparé de moi. Je lui donnerai des preuves, que je n'appellerai point démonstrations, parce qu'on ne démontre que les propriétés des choses dont on a des idées claires; mais des preuves dont on ne fera jamais voir la fausseté.

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