LA RÉPONSE AU LIVRE DES IDÉES
Je viens présentement , Monsieur . de recevoir la Réponse au livre des Idées, par le libraire qui l'a imprimée, qui me témoigne, par un billet fort civil . du 2o décembre , que je n'ai reçu que le 6 de janvier, que test un ouvrage de M. Maîebranche, qui lui a ordonné de me le faire tenir.
Comme c'est vous, Monsieur, à qui j'ai adressé le livre auquel on répond par celui-là. la première pensée qui m'est venue, en lisant la lettre du libraire, qui me l'envoyait de la part de l'auteur, a été de vous prier d'avoir la bonté de faire à notre ami mes remercîments pour son présent. Mais dès que j'eus ouVert le livre , et que j'en eus lu les premières lignes , je vis tout d'un coup que ce n'était plus cela :
Sensi mcdios «lelapsus in hostes.
ImprovisuiH aspris veluli qui scotibus angueni Prcssit humi nitens , trepidusque repente refugit ÂUollenlem iras et c.xrula colla lumentem.
J'aurais été satisfait si j'y avais au moins trouvé quelques marques de notre ancienne amitié. Quand elles auraient été entremêlées de quelques plaintes honnêtes , s il avait cru
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avoir lieu d'en faire, comme cela peut arriver aux meilleurs amis, entre lesquels il peut survenir de petites dissensions. Mais^ loin de cela, j"ai été surpris d'y rencontrer d'abord, pour toute civilité, et encore plus dans la suite, lorsque je l'ai parcourue, des reproches personnels, aigres et envenimés, tout à fait hors de propos, qui ont aussi peu de rapport à la matière des idées qu'à la guerre contre le Turc, et qui ne sont fondés que sur les jugements du monde les plus téméraires, et qu'on devait le moins attendre de la piété dun prêtre, et de Ihonnèteté d'un ami qui aurait encore quelque respect pour une amitié passée , à laquelle il aurait voulu renoncer.
Il débute par fouiller dans mon cœur , et il prétend y avoir trouvé que je nai fait ce livre des Idées que par le chagrin que jai contre lui. Il conclut de là, qu'il ne me répond que parce que je suis un trop illustre critique : mais que, sans cela, il n'en aurait pas pris la peine, parce quil y a longtemps qu'il a protesté qu'il ne répoiulrait point à tous ceux doîit les discours lui donneraient quelc^ue sujet de croire quil y a quelque autre chose que l'amour de la vérité qui les fait parler. On ne voit pas que cette protestation soit fort raisonnable : car si l'éclaircissement de la vérité demande que nous satisfassions aux difficultés qu'on nous propose, qu"est-il nécessaire de deviner les intentions de celui qui les propose . pour lui répondre , s'il le fait par l'amour de la vérité, et ne lui répondre point, si quelque chose nous fait croire que ce n'est pas cela qui le fait parler? Mais, que cette protestation soit raisonnable ou non . il en a eu besoin pour faire entendre qu'il me faisait grâce en me répondant ; parce qu'il avait sujet de croire que ce n'était pas l'amour de la vérité qui m'avait fait faire ce Uvre, mais que c'était le chagrin que j'avais conçu contre lui.
On pourrait s'imaginer que cela lui est échappé dans la première chaleur de la composition, et pour n'avoir su comment entrer en matière. Mais il a donné bon ordre qu'on ne
CONTRE LA RÉPONSE DE MALEDRA.NCIIE. kôl
put avoir de lui cette pensée. Il serait fâché que l'on crût que ses injures ne fussent pas bien préméditées. C'est pourquoi il a employé son premier chapitre à chercher des preuves de mon chagrin : et ce n'est pas sans raison qu'il a voulu qu'on ne doutât pas de cette i:rande vérité, qui lui était si nécessaire pour bien soutenir sa bizarre philosophie des L'ires représentatifs : car Ce reproche de chagrin lui est pour cela d'un merveilleux usage : c'est le plus grand fondement de toutes ses autres injures . et le sel qui assaisonne toutes ses solutions. S'il se trouve convaincu de variations, de contradictions et d'cihsurdili^s manifestes , le plus fort de sa réponse est que je suis un ami piqué , qui lui fait dire à tout mwnenf des extravagances , pour contenter mon chagrin. S'il ne peut se défaire autrement de ce que je lui ai fait voir être insoutenable dans son système des idées , qu'en prétendant que ce ne sont pas ses vrais sentiments que j'ai combattus , il croit l'avoir bien prouvé en disant que je n'y ai point donné la moindre atteinte , faute de les bien concevoir, et dérouter trop mon chagrin, qui m'en empêchait. Enfin, ce chagrin revient à tout , remédie à tout , et rétablit heureusement tout ce que j'avais renversé dans ce palais fantastique des êtres représentatifs.
Mais il n'a pas jugé que ce fût assez de m'accuser de ce chagrin, qui pourrait n'être qu'un mouvement passager, qui ne me décrierait qu'au regard du livre que j'ai fait contre ses idées, il a pensé qu'il était bon de m'attribuer une disposition permanente opposée à l'attachement inviolable qu'un théologien et un prêtre doit avoir à la vérité, préférablement à toutes choses. C'est ce qu'il fait , en me représentant comme possédé de l'amour d'un rang qu'il me donne dans un parti , engagé, à ce qu'il prétend , dans des sentiments dangereux : comme on parlerait d'un minisire, que l'on croirait être incapable de se convertir, parce qu'il ne pourrait se résoudre de déchoir de l'autorité qu'il aurait acquise parmi ceux de sa religion. Il donne de moi la même idée,
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quand il témoigne qu"il avait raison de craindre que je ne me rendisse pas à t^es grandes vérités que le Verbe éternel lui a révélées; parce q[i' il savait bien ce que pouvait sur mon esprit la considération où je suis, dans un parti qui in a toujours regardé comme le généreux défenseur des sentiments contraires aux siens. Et c'est ce qu'il dit encore, d'une manière plus claire, plus dure, plus outrageuse, -et d'un style qui ne conviendrait qu"à un prophète envoyé extraordinairement de Dieu , pour soumettre tous les théologiens de rÉghse à de nouvelles lumières touchant la grâce. « En vérité, dit-il. Monsieur, je plains notre ami s'il est si fort vendu à l'amitié de certaines gens, ou tellement esclave du rang qu'il tient dans l'esprit de ses disciples, qu'il sacrifie la vérité pour conserver la place qu'il a dans leur esprit et dans leur cœur. Quoiqu'il écrive utilement contre les hérétiques . il travaillerait bien plus utilement pour la religion . et pour ceux qu'il abuse depuis si longtemps, si. quittant ses préjugés, il examinait de nouveau ses sentiments sur la grâce , par les ouvrages de saint Augustin et des autres Pères , par le concile de Trente , et par le secours des livres qu'on a faits, pour lui montrer cju' il se trompe. » Je laisse là , pour le présent , les autres égarements de ce discours : j'en pourrai parler ailleurs. Je m'arrête seulement à ce qu'il prétend que la cause de ce que je ne me rends pas à la force invincible de ses beaux livres , qui m'ont montré que je me trompais; c'est-à-dire de son Traité de la Xature et de la Grâce, et de se$ Méditations chrétiennes, c'est que je suis si fort vendu à l'amitié de certaines gens , ou tellement esclave du rang que je tiens dans l'esprit de mes disciples, que je sacrifie la vérité, pour conserver la place que j'ai dans leur esprit et dans leur cœur.
\o\is jugez bien sans doute, Monsieur, aussi bien que moi . qu'il ne pouvait déclarer plus hautement qu'il voulait bien que je susse qu'il renonçait à mon amitié , et que , s'il inavait fait donner sa Réponse par son iuqtrimeur; ce n'était
pas comme un présent, mais comme une declaration.de guerre ouverte.
Cependant, il n'en est pas demeuré là. Comme il s'est figuré qu'il avait en moi deux ennemis à combattre , ma personne et ma réputation , et que ce dernier ennemi lui était le plus redoutable , c'est celui aussi qu'il a pris plus à tâche de détruire. Ce ne sont point des Actions pour le rendre ridicule, ce sont ses propres pensées. C'est ce qu'il vous dit, Monsieur, en ces mêmes termes, en la page 45 : « Vous devez. Monsieur, prendre garde que j'ai sur les bras deux puissants adversaires, M. Arnauld et sa réputation. M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs , mais qu'on ne doit pas néanmoins craindre beaucoup lorsqu'on défend la vérité; et sa réputation, qu'on a grand sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne ; parce que c'est un fantôme épouvantable qui le précède dans les combats , qui le déclare victorieux, et par lequel je suis déjà, depuis trois ans, au nombre des vaincus. » Il ne faut donc pas s'étonner s'il a fait ses plus grands efforts contre lennemi qu'il a le plus craint, s'il a mis tout en œuvre pour empêcher que ma réputation ne dominât dans l'imagination d'une infinité de gens, et ne les fît entrer machinalement dans mes pensées, et s'il s'est imaginé qu'il rendrait un grand service à Dieu , s'il ruinait cette réputation nuisible à la vérité: c'est-à-dire à ses nouvelles visions qu'il a entrepris de faire adorer par toute la terre, comme la vérité même.
Voilà ce qui lui a fait prendre, pour me lletrir et pour me perdre de réputation, le conseil le plus malhonnête et le moins sage, le plus mal concerté et le plus mal exécuté qui fût jamais.
Ce conseil a été de me faire passer pour un dogmatiste, et de m'en attribuer tous les caractères.
Il ne fait point de façon de me donner cette qualité : lui , dit-il, qui dogmatise; comme si c'était la chose du monde la plus connue et la plus constante.
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U men attribue aussi les raractoros , dont le premier est (lavoir des disciples qu'on fasse entrer dans des sentiments particuliers à celui qui dogmatise. Et c'est ce que je vous ai déjà fait voir qu'il assurait avec une hardiesse incroyable, jusqu'à dire , que c'est parce que je suis esclave du ranrj que je tiens dans l'esprit et dans le cœur de mes disciiiles, que je sacrifie la vérité à ces vues d'orgueil et d'ambition : et il passe plus loin , en un autre endroit , où il ne craint point de dire, qu'il ij a bien des gens qui vivent tranquillement dans une opiniâtreté malheureuse, sous l'autorité infaillible de M. Arnauld.
C'est déjà marquer ce qui restait pour achever le portrait dun dogmatiste, qui est, que ce qu'il enseigne à ses disciples soit tel, que ce soit vivre tranquillement dans une opiniâtreté malheureuse, que d'y demeurer attaché. Mais que faut-il pour cela? Il a eu soin de le marquer . en disant que , dogmatiser, c'est faire de nouveaux dogmes. Lui, dit-il, qui dogmatise : car c'est dogmatiser que de faire des dogmesnouveaux. Et c'est aussi ce qu'il n'a pas manqué de m'attribuer dès le troisième chapitre de sa réponse.
Mais où trouver ces dogmes nouveaux , dont M. Arnauld ait fait des leçons à ses disciples, et des dogmes qui me soient particuliers, et si certainement méchants, qu'ils aient été frappés d'anathème par le concile de Trente. L'auteur de la Réponse n'a pu prendre le dessein de les chercher , et d'en faire un épisode de son ouvrage . sans faire voir à tout le monde, qu'il n'avait guère de bon sens ; car rien en pouvaitil être plus éloigné, et marquer une passion plus maligne, que de mêler cette accusation de nouveaux dogmes théologiques dans une dispute de philosophie, où on l'avait convaincu de beaucoup d'absurdités ; que de quitter le livre auquel il avait à répondre, pour aller chercher dans un autre une récrimination odieuse, et de choquer le jugement pubhc, en prétendant avoir trouvé ce sujet de récrimination dans la réponse à M. Mallet. que Ion sait avoir été généralement csti-
CONTRE L\ lîÉPONSr DE MAl.Er.RANCHE. ^61
mée en France, au Pays-Bas et à Rome? Il devait au moins réserver cela pour le temps où l'on aurait pu être en contestation avec lui sur le sujet de la grâce. Mais on ne devait pas sattendre qu'il exécutât avec sagesse ce qu'il avait entrepris avec si peu de lumière : car tout autre que lui ne se serait jamais fatigué l'esprit pour trouver, dans les livres que j'ai faits touchant la grâce , des erreurs frappées d'anathème par le concile de Trente. La proposition de la chute de saint Pierre avait été trop bien défendue pour pouvoir de nouveau être mise en jeu. Les jésuites mêmes , dans le plus fort des contestations , ne s'y sont pas arrêtés. Et , faute d'autres hérésies à nous objecter, ils ont été réduits à ne nous reprocher que celle du fait de Jansenius.
Mais pour le P. Malebranche , cela ne lui a pas été difficile. Il a trouvé dans la réponse à M. Mallet, que la grâce efficace par elle-même , qui fait que nos mérites sont des dons de Dieu, est le fondement de la prédestination gratuite. Ten ai été mrpris, dit-il, je Varoue. On ne s'en étonne pas ; car on sait qu'il a plus de soin de méditer sur des questions abstraites et métaphysiques, que de s'informer de ce qui se lit dans lÉcriture et dans les Pères, et de ce qui se passe dans lÉghse. 11 nest donc pas étrange qu'il n'ait pas su que ce qui lui a paru un nouveau dogme , est une vérité aussi ancienne que l'Église ; quelle se soutient tous les jours en Sorbonne, et que je l'y ai soutenue il y a près de cinquante ans, dans un acte dédié à l'assemblée générale du clergé de France de l'année 1635 : et qui fut honoré de la présence de la plupart des évêques de cette assemblée :
Qu'il n'ait pas su, que je lai encore soutenue et j'ose dire démontrée par saint Augustin, il y a quarante ans, dans une analyse du livre de la Correction et de la Grâce, imprimé en latin et en français ;
Qu'il n'ait pas su que. pendant les dernières contestations, nous avons toujours posé, comme un chose indubitable, dont
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nous avons fait convenir nos adversaires *, que la prédestination gratuite, et la grâce efficace par elle-même, opposée à celle qui a effet, ou n'a pas d'effet, selon qu'il plaît a la volonté, sont des doctrines certainement orthodoxes, et qu'on ne peut accuser d'aucune erreur. Ce qui est si vrai, que ces deux vérités se soutiennent encore par de savants jésuites , dans leurs plus fameux collèges, comme il paraît par une thèse de leur collège romain, de l'an 1671 , dont je mettrai l'extrait à la fin de cette lettre;
Qu'il n'ait pas su , que , dans sa propre congrégation, le P. Amelotte , qu'il ne mettra pas sans doute au nombre de me? disciples , n'a pas seulement enseigné ces deux mêmes vérités dans son abrégé de théologie, dédié à monseigneur l'archevêque de Paris, mais qu'il a même soutenu , après le cardinal Bellarmin, qu'elles ne devaient pas être regardées comme l'opinion de quelques docteurs, mais conmie faisant partie de la foi de l'Église catholique ;
Qu'il n'ait pas su , pour sortir de la France, qu'il y a près de cent ans que les deux savantes facultés de théologie de Louvain et de Douai , les ont prises pour le fondement de leurs célèbres censures contre Lessius, sur lesquelles les docteurs de Louvain, dans leur dernier voyage à Rome, ayant demandé le jugement du Saint-Siège , il leur a été répondu, après un sérieux examen, qu'il n'y avait rien dans ces censures qu'ils ne pussent soutenir :
Et enfin, qu'il n'ait pas su que non-seulement tout l'ordre de Saint-Dominique, mais plusieurs autres encore, ne souffrent point qu'on enseigne parmi eux d'autre doctrine, comme étant certainement et incontestablement colle de saint Augustin et de saint Thomas ;
Mais ce qui est plus étrange à l'égard de ce dernier est, qu'ayant pris occasion de la réponse de M. Mallet ^, de me
' Cela paraU par les aveux du P. Annal, qu'on trouvera dans les Disqiiisilions de Paul Irénée.
- Liv. IX, cliap. 1*'.
CONTRE LA RKPONSE DE MALEBRAXCHE. ^63
traiter de dofjmatiste. qui wance r/p.< dogmes nouveaux, il ait oublié ce qu'il doit avoir vu dans celte réponse, que le général des augustins , qui est toujours à Rome et sous les yeux du pape, a fait, il y a peu dannées, un décret publié , imprimé et envoyé partout, par lequel il ordonne à tous les théologiens de son ordre « de ne point enseigner d'autre doc- « trine que celle de saint Augustin touchant la prédestination a à la gloire avant la prévision de nos mérites, comme étant la « source, l'origine et la cause de tous nos mérites, et touchant « la grâce efficace par elle-même . par laquelle Dieu opère « en nous non-seulement de vraies révélations , mais aussi « toutes nos bonnes volontés , depuis le commencement de « notre conversion jusqu'à la persévérance finale, selon cette « parole de l'Apôtre : Cest Dieu, qui opère en nous le vouloir (< et l'action, selon qu'il lui plaît. >
C'est donc le peu de soin quil a pris de s'instruire des matières de la grâce qui lui a fait croire que j'ai avancé un dogme nouveau, et qui mest particulier, sur la grâce et la prédestination.
Et on ne peut encore attribuer qu'à la même négligence, la hardiesse qu'il a eue , de faire frapper d'anathème ce prétendu nouveau dogme par le concile de Trente , n'ayant a alléguer pour cela qu'un canon falsifié par le retranchement de ces paroles : sed velut inanime quoddam , nihil omnino afjere, mereque passive se hahere, qui font voir manifestement qu'il n'y est rien défini que contre les luthériens qui . au commencement de leur secte, niaient entièrement le libre arbitre dans les œuvres de la grâce' ; parce qu'ils prétendaient que cét<iit Dieu qui faisait tout et que nous ne faisions que pàtir . comme aurait fait une chose inanimée. Un écolier en théologie de deux ou trois ans n'aurait pas ignoré cela. Mais ceux qui sont un peu instruits de ce qui s'est passé à Rome dans la célèbre congrégation de auxiliis, auraient su en-
' SoTo, de ynt. et Gral., lib. I, ohap. 13.
IM DÉFENSE D'ATîNAUI.D
coro , que les jésuites ayant allégué ce canon en faveur de leur p;ràce molinienne , qui a eflet ou qui n'a pas d'elTet selon qu'il plaît à la volonté, les dominicains firent voir, qu'ils abusaient du concile ; et cette vaine prétention de leurs ad- \ ersaires fut rejetée par les consulteurs.
Enfin, je n'ai eu garde d'être surpris de voir lancer contre moi cet anathéme du concile,' par ce nouveau protecteur de la grâce molinienne, puisqu'il y a quarante ans que ce même canon, tronqué et falsifié de la même sorte, m'ayant été objecté par M. Habert, théologal de Paris, et depuis évêque de Vabres . je fis voir, dès ce temps-là , dans la seconde apologie pour M. l'évêque d'Ypres, liv. 3, cliap. 29 , que rien ne pouvait être plus faible que cette allégation du concile, contre l'efficacité de la grâce de Jésus-Christ , soutenue unanimement par toute l'école de saint Thomas . et par les plus savants théologiens de l'Église.
Mais quoi 1 pour savoir ces faits , il faut avoir lu : et les méditatifs ne lisent guère: parce qu'ils négligent les faits, pour ne s'occuper que des vérités éternelles et immuables.
Ces deux points. Monsieur , l'un qui regarde mes mœurs , et l'autre ma foi, font à mon égard la plus considérable partie de ce nouveau livre, parce que dans le rang qu'il a plu a Dieu que je tinsse dans son Église , de prêtre et de docteur, ce ne serait pas une patience chrétienne , mais une négligence blâmable , de souffrir qu'une diffamation , si publique et si mal fondée , pût faire impression sur l'esprit de ceux qui ne me connaissent pas , ou donner occasion aux hérétiques de Hollande, qui font livres sur livres, pour me déchirer avec des emportements furieux . d'ajouter à leurs autres injures, les reproches, qu'ils diront que me fait mon ami même, en me représentant comme un dogmatiste, qui n'est attaché à ses sentiments que par la secrète ambition d'être le chef d'un parti, et qui n'écrit que par chagrin, et sans aucun amour pour la vérité.
.Te pourrai faire sur cela deux sortes d'apologies. L'une ,
CONTRE LA RÉPONSE DE MALERRANCHE. /iÔJ
pour justifier la droiture de mon cœur contre les injures personnelles de cett€ réponse ; l'autre , pour effacer la tache honteuse d'un dogmatiste qui soutiendrait de nouveaux dogmes frappés d'anatheme par les conciles.
Cela m'a paru plus important que de lui répliquer aussit(M sur la matière des idées. Mais comme il a fait connaître , par sa réponse, qu'il est d'humeur à prendre avantage de tout, pour ne pas lui donner lieu de chanter de vains triomphes rie ce qu'on ne se serait attaché qu'aux incidents de son dernier livre, sans l'attaquer dans le fond, je vous supplie, Monsieur , de trouver bon que je m'arrête ici un peu plus longtemps que je n'avais eu dessein quand jai commencé à vous écrire , et que ce soit comme une seconde partie de cette lettre, dans laquelle je vous ferai voir, par trois considérations, qu'il sera si facile à toutes les personnes d'esprit de reconnaître la faiblesse de sa Réponse, avant même qu'on en fasse une entière réfutation . qu'on jugera sans peine que le public s'en pourra passer, ou au moins l'attendre sans impatience.
Première considération. — La première considération est que ce qui est dans la réponse sur cette matière . est si embarrassé et si confus, et laisse tellement ce que j'en ai dit dans toute sa force, que toute la grâce que je demande a ceux qui voudront lire ce nouveau livre est que ce soit en le conférant avec le mien , et qu'ils prennent garde de ne se pas laisser éblouir par la fierté et la confiance que l'auteur de la Réponse témoigne lorsqu'il se sent le plus faible : mais de considérer avec attention à quoi il avait a répondre, et comment il y répond : car je suis assuré que pour peu qu'on y fasse attention , on trouvera qu'il a été dans l'impuissance de rien opposer aux endroits les plus importants du livre, des Idées. Lisez, je vous prie, le chapitre i. Le seul titre fait voir la nécessité qu'il yavait d'y répondre, puisqu'on promet d'y montrer que ce qu'il dit de la nature des idées n'est fondé que sur les préjugés de l'enfance. Cependant il n'y répond rien du tout. Lisez le sixième. La manière dont nous vovons les choses
t\66 DÉFENSE D'ARNAULD
dans les idées y est très-nettement expliquée. Il déclare . qu'il h passe , parce que h dégoût l'a p?'/s de répondre à des discours qui ne prouvent rien. Lisez le dixième, qui est la quatrième démonstration. Il la jointe à la cinquième, afin qu'on ne s'aperçût pas si aisément quil n'avait rien à dire sur la quatrième, qui est la plus convaincante. Lisez le vingtunième. Il le laisse là tout entier, ensuite d'une petite préface injurieuse, où il reproche à M. Arnauld , que, s étant mis un peu sur le tard à philosopher, il 7iest pas étrange qu'il ne prenne pas bien le sens de ceux qui méditent. Lisez les chapitres 23 et 2i, qui contiennent quarante-cinq pages, parce qu'on y réfute toutes les méchantes preuves quil avait apportées dans /a Recherche de la Vérité, pour montrer que nous avons une idée claire de l'étendue , et que nous n'en avons point de notre àme. Au lieu d'y répondre, il promet en l'air qu'il réfutera cela dans un autre ouvrage. Lisez aussi le vingt-cinquième . et vous jugerez s'il l'a dû passer sans en dire le moindre mot.
On trouvera qu'à l'égard des chapitres mêmes auxquels il prétend avoir répondu , il le fait si cavalièrement, comme il dit lui-même, qu'il ne satisfait solidement à aucune difficulté, et que souvent , de cinq ou six choses importantes , traitées dans un chapitre, il n'a parlé que d'une ou deux, et encore fort légèrement. On peut voir, par exemple, le chapitre 12 des Idées , qui marque cinq ou six de ses variations ou contradictions en choses importantes.il prétend y répondre dans son quatorzième chapitre. Il dit un mot de la première et la résout fort mal. Après avoir proposé la difficulté sur la seconde, toute la réponse qu'il y donne Qèi (\\\ il croirait se rendre ennuyeux et ridicule de repondre sérieusement à ces vétilles.
Et pour toutes les autres, la réponse est encore plus courte ; car elle ne consiste qu'en ces paroles : Le reste du chapitre est de même force. On peut voir aussi le chapitre 1 i , qui est de vingt-deux pages, réfuté en sept page? par son seizième cha-
pitre. Il feint que je fais rembarrasse , lorsque je représente ses embarras, et les treize dernières pages de ce chapitre, étant ce qu'il y a de plus considérable , parce que j'y montre, d'une part, qu'on ne peut mettre formellement an Dieu Vétendue intelligible , de la manière qu'il la décrit, que cela ne soit indigne de Dieu; et de l'autre , que bien des choses font voir qu'il croit qu'elle y est formellement. Il emploie , pour répondre à tout cela , la seule page 192 , ou plutôt cinq ou six lignes de cette page, si énigmatiques qu'il paraît que tout son soin a été que l'on n'y pût rien comprendre.
On trouvera, qu'au lieu de réfuter l'éclaircissement que j"avais donné à cette matière des idées , ou d'eu convenir, il ne tâche qu'à l'obscurcir par ses pensées bizarres et confuses, en répétant tout ce qu'il en a dit en d'autres livres , comme si c'étaient des oracles auxquels tout le monde fût obligé de se rendre. C'est ce qu'il fait d'une manière fort ennuyeuse dans les quatre premiers chapitres de la Réponse, depuis qu'il est entré en matière, le cinquième, sixième, septième, huitième.
On trouvera qu'au lieu d'exprimer mes sentiments par mes propres tenues, qui sont clairs et intelligibles, il m'en prête de sa façon, d'obscurs et d'ambigus, pour m'attribuer, par la plus mauvaise foi du monde, la quatrième de ces cinq manières dont on pourrait croire, selon lui. que l'on voit les choses par des êtres représentatifs ; qui est . que notre âme a en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans les corps j, et qu'ainsi elle les voit dans ses propres perfections. Je dis qu'il m'attribue cela dans son cinquième chapitre, par la plus mauvaise foi du monde , puisqu'il sait bien que j'ai traité de chimères toutes ces cinq manières de voir les choses par des êtres représentatifs.
On trouvera que , ne pouvant soutenir les faux principes par lesquels il avait tâché de prouver généralement la nécessité prétendue de voir les corps par des êtres représentatifs, distingués des percei»lions, dont le principal était, ([ue lee
^68 DLFOSE D'aPAAILI)
corps ne peiicent être intimemenl unis a 7wln' cime, en étant même souvent tres-éloignès , comme le soleil et les éloiles , il a été réduit à nier qu'il eût pris cela pour principe, en disant tantôt . qu'il nen avait parlé que selon le sentiment des philosophes qu'il voulait réfuter, et tantôt , que çavait été par raillerie qu'il avait dit : que notre âme ne sortait pas du corps pour aller voir le soleil. Mais rien n'est moins sincère que cette dénégation , comme on le voit sans peine , par les deux passages de son livre de la Recherche de la ^ ériié, que j'avais rapportés dans le chapitre i . page 1 9o et 1 96 . et surtout par le dernier, où, en voulant établir le besoin que nous avons d'êtres représejitatifs pour voir les corps . il se sert de deux raisons : l'une cju'ils ne peuvetit être unis a notre âme; l'autre , qu'il exprime en ces termes : Outre que nos âmes ne sortent point du cmps j^our mesurer la grandeur des deux, etcjue par co}}séquent [X B elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées cjui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord. Est-ce ne parler que selon le sentiment des autres? Est-ce là ne point prendre léloignement des corps pour un principe qui nous oblige d'admettre des idées qui les représentent . c'est-à-dire des êtres représentatifs distingués des perceptions?
On trouvera que sa mauvaise foi ne lui sert de rien , et n'empêche point que je n'aie fort bien fait voir la fausseté de sa proposition générale qu'il a prise pour fondement de sa philosophie des idées: que nous avons besoin, pour voir les corps, d'êtres représentatifs distingués des perceptions : car je ne me suis engagé, sur cela, à la fin du sixième chapitre, qu'à montrer deux choses : l'une, c^ue tous les principes et toutes les preures sur lesquels on a bâti cet édifice des êtres représentatifs n'ont rien de solide et c'est ce que j'ai fait voir dans les deux premières démonstrations,!; l'autre, que îious nen avons nulle nécessité pour connaître les choses que Dieu a roulu qup nous connussions: et c'est ce que j'ai traité dans les trois dernières. Or. il n'a osé nier que je n'aie bien détruit.
CONTRE LA UÉPONSi: DE MALEIîRA.NCHl-. ^09
(liins les deux premières, et à la fin de la cinquième, ce qu'on it pris pour principe de la nécessilédeces êtres représentai if:', imiis il dit seulement, que ce nest pas sur cela qu'il s'«'St appuyé. J'ai donc de mon cùtô tout ce que j'ai prétendu, et tout ce (ju'il gagne du sien est de pouvoir dire qu'il a avancé cette proposition générale de la nécessité des êtres représentatifs, non pour avoir été trompé par de faux i)rincipes , f[a'il aurait pris pour vrais, mais en ne s'appuyant sur aucun principe : ce qui est encore plus indigne d'un philosophe.
On trouvera enfin , j)our passer bien d'autres choses , que, , dans une dispute philosophique . il s'avise de vouloir faire le théologien , après avoir fait le j^hilosophe dans une matière aussi Ihéologique qu'est la conduite de Dieu dans la dispen— sation de ses grâces, et qu'il paie le monde de spiritualités mal entendues et de passages de saint Augustin , qui , de quelque m miere qu'on les entende, sont très-éloignés d'aj)l)uyer son ojiinion de la vue des corps dans une étendue intelligible inlinie . qui est Dieu même, qu'il nous paie, dis-je , de fausses spiritualités, lorsque la raison lui manque au besoin, et ne lui fournit plus rien de quoi soutenir sa prétendue nécessité de voir les corps dans l'étendue intelligible infinie qui est Dieu même; comme si on ne lui pouvait pas dire ce que le saint homme Job disait à ses amis : Xumquid J)eas indi'ifet restro mmulacio , ut pro iUi> loquamini dolos.
DEixii-iME CoxsiDKUATio.N. — La seconde considération, qui peut rendre moins nécessaire la réplique à cette réponse, est qu'on n'a guère besoin de réfuter un homme qui, dans son livre même , donne cause gagnée à son adversaire. Or, c'est ce que fait l'auteur de la Képonse aux idées en déclarant, en plusieurs endroits, quej'ai gagné mon procès contre lui . et qu'il n'a plus rien à dire , si je puis montrer que les ■perceptions que notre âme a des ofjjets sont esscntielli'nvnt représentatives de ces objets.
Il le fait principalement dans son chapitre 10, où il examine deux d<''finili(ins de mon cinquième chapitre, la sixième
ZilO DÈFt.NSE D"AR>;ALLD
et la septième. Voici la sixième : « Jai déjà dit que je prenais pour la même chose la perception et Vidée. Il faut néanmoins remarquer que cette chose, (juoique unique, a deux rapports : lun à l'àme qu'elle modifie. Tautre à la chose aperçue, en tant quelle est objectivement dans lame, et que le mot de perception marque plus directement le premier rapport , eè celui tVidèe le dernier. Ainsi la perception d'un carré , martjuc plus directement mon âme comme apercevant un carré, et Vidée d'un carré, marque plus directement le carré, en tant (|uil est objectivement dans mon esprit. '^
Écoutons maintenant ce que l'auteur de la Réponse dit sur cela : Certainement il faut être élramjement préoccupé de son sentiment et l'avoir bien peu examiné, pour ne pas voirc^u'on le suppose, lorsqu'on préfend faire des définitions pour en convaincre les autres. C'est-à-dire qu'il avoue que ce qui est dit dans cette sixième définition , que nos perceptions ont deux rapports; l'un à l'âme , qu'elles modifient, et l'autre à l'objet, qu'elles représentent , ne saurait être vrai, qu'il ne soit vrai, que notre esprit n'a point besoin, pour connaître les choses matérielles, de certains êtres représentatifs , distingués des perceptions: mais que j'ai tort de supposer comme vrai, ce que j'ai mis dans cette sixième définition, au lieu que je le devais prouver, comme étant ce qu'il me contestait.
Ce qu'il dit sur la septième définition est encore bien plus net. Voici cette septième définition : a Ce que j'entends par des êtres rcprésoitatifs, en tant que je les combats comme des entités superflues , ne sont que ceux que l'on s'imagine être réellement distingués des idées prises pour des perceptions ; car je n'ai garde de combattre toutes sortes d'êtres ou de modalités représentatives, puisque je soutiens qu'il est clair, à quiconque fait réflexion sur son esprit, que toutes nos perceptions sont essentiellement représentatives. »
Il faut remarquer qu'il y a une faute d'imprimeur ou de copiste dans l'endroit de la Réponse où ce passage est r&[y~ P'.Tté: car il y a. que toutes nos modalitéi^ sont représenta-
CONTRE LA RÉPONSE DE MALtBR ANCHE. Ml
tu'i's . ce qui n'est pas vrai , au lieu qu'il y a dans le livre des l'.îéps que toutes nos perceptions sont représentatives.
Voyons maintenant ce qu'il répond à cela. Rien n'est plus décisif pour me donner gain de cause.
« Vous voyez , dit-il , qu'il suppose ce qui est en question : « car, s'il est clair que nos perceptions sont essentiellement « représentatives, sa proposition a démontrer n'a pas l)esoin « de preuves : // sera clair ([ue notre esprit n'a pas besoin . « pour connaître les choses matérielles, de certains êtres « représentatifs distin;zués des perceptions. »
Je n'en veux pas davantage. Il ne pouvait mieux faire pour prononcer son arrêt contre lui-même. C'est comme si un géomètre avait réduit son adversaire à parler ainsi : Quand vous dites qu'il est clair quil n'y a point de tout cjui ne soit plus grand que sa partie, vous supposez ce qui est en question; car j avoue que, s'il était clair qu'il n'y eût point de tout qui ne fût plus grand que sa partie , ce que vous prétendez contre moi serait clair aussi. Que dirait-on d'un géomètre qui en serait réduit là? ne passerait-il pas pour un homme <[ui aurait l'esprit si bouché, (piil n'y aurait plus rien à lui dire? Je soutiens que c'est où s'est réduit le P. Malebranche; car il n'y a point d'homme raisonnable qui ne reconnaisse , s'il veut y faire un peu d'attention , qu'il n'est pas plus clairement enfermé dans la notion du tout , d'être .plus grand que sa partie, qu'il est clairement enfermé dans la notion des perceptions que notre âme a des objets, qu'elles sont essentiellement représentatives de ces objets.
Ce ne sont pas là des choses qu'on ait besoin de prouver , maison les peut rendre plus claires, et y faire faire plus d'attention, par l'explication des termes.
Je n'ai que deux choses à faire voir, pour gagner mon procès contre lui. par sa propre confession. L'une, que quand notre esprit aperçoit un nolnbre. un carré, son propre corps, l'être parfait, ces perceptions sont des modifications de notre àme. L'autre , que ces perceptions . qui sont
'\\'2 DKFliNSi: d'aunaim)
lie» niodificalions do notro àmo, sont représentali\es do loinobjets; que la perception dun noml>re est représenlalive dun nombre: celle d'un carré, représentative d'un carré. L'un et l'autre sera l)ieii facile. Comnienoons par le premier.
Ouand une chose ou une substance, demeurant substantiellement la même, est tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, on appelle ce qui la détermine à être d'une telle façon , l)lutùt que d'une autre, nmnicn' d'clrc , mmhlHè , ou nioOifiration : car ces trois mots ne signifient que la même chose. Cela se comprendra mieux par un exemple. J'ai un morceau fie cire dans la main , que je fais tantôt rond , tantôt carré , eu d'une autre ligure : quoique ce morceau de cire demeure toujours le même morceau de cire, j'appelle donc, être rond, être carré, ou dune autre figure, une manière d'être, une modalité, ou une modification de ce morceau de cire.
Or mon ;ime demeurant la même, pense quelquefois à un uumljre ; d'autres fois à un carré . d'autres fois a son propre corps, d'autres fois à Dieu. Il faut donc que. penser à un nombre . à un carré , à son propre corps . à Dieu , soient des manières d'être, des modalités, des modifications de notre àme.
Penser à un nombre ou à un carré . a[»ercevoir un nombre ou un carré, avoir la perception d'un nombre ou d'un carré, n'est que la même chose, différemment exprimée.
Puis donc que . penser à un nombre ou à un carré , est' une modification de notre àme, il s'ensuit évidemment que la perception d'un nombre ou d'un carré, est aussi une modification do notre àme; et. par conséquent, on ne peut douter de la première chose que j'avais à faire voir, qui est, que toutes nos perceptions, comme est la perception d'un nombre ou d'un carré, sont des modifications de notre àme.
La seconde ne sera [>as plus difiicile à montrer. On ne peut penser qu'on ne pense à quelque chose , et penser à rien, c'est ne point penser du tout; c'est-à-dire, qu'il n'y a piiinl de ponsi'O qui n'ait son oltjcl.
COXTr.K LA I'.r.lM)\SE 1)L MAILIinANCHE. 'l 1 3
Il s'ensuit do hi, que toiile [cMisée a essenliellement deux rapports : l'un à Tànie quelle modifie, ou dont elle est une inoditication . comme je viens de le faire voir, lautre à la chose qu'elle a pour objet. Et ainsi,. quand je pense à un carré, mon àme est modifiée par celte pensée, et le carré est l'objet de cette modification de mon àme. qui est la l)ensée d'un carré.
Or, comme j'ai déjà dit , penser à un carré, apercevoir un carré, et avoir la perception d'un carré, sont la même chose. Donc nos perceptions ont aussi deux rapports : l'un à l'àme. quelles modifient; l'autre aux choses quelles ont pour leur objet. Kt par conséquent, je nai rien dit dans la sixième définition , qui ne soit clair et évident. Car. pour avoir dit que , ne prétendant marquer que la même chose, par le mot d'idée et par. celui de iK-rceplion, il nie semblait néanmoins que le nK)t de irtn'cepttou marquait plus directement le premier ra^)port , et celui (ïùlee le second , ce ne peut être un sujet de dispute ; puisque d'une part, ce n'est que fixer un mot à une notion particulière, ce qui est arltitraire comme tout le monde le reconnaît et que, de l'autre, j'ai suivi en cela lusai^e des plus habiles philosophes. Quoi qu'il en soit, ne m'arrètant pas au mot d'idée, jwur ne pas choquer votre ami. on ne saurait nier, je le redis encore une fois, que toutes nos perceptions ne se rapportent en même temps a notre àme . comme en étant des modifications; et aux objets, conmie étant ce par quoi nous les apercevons : id quo intelliijimus : id quu ijercipimus objecta.
Or ce sont des façons de parler qui . sous divers termes . signifient la même chose, de dire de la perception d'un carré, que c'est ce par quoi j'aperçois un carré, que c'est ce par quoi un carré est objetlivement présent à mon esprit, que c'est ce qui représente un carré . ou que c'est une modification de mon àme qui est represenlative d'un carré. II n'est donc pas plus clair que le lout est plus grand que sa partie, qu'il est chiir que nos perceptions, qu'on ne peut
VI 'l DÉFENSE r)'\RNUI.n
nier être de> modifications do notro àme, sont représentatives do leurs objets.
On peut dire même que c'est la clarté du dernier qui fait la clarté du premier, c'est-à-dire qu]il n'est clair que le tout est plus (p'and que sa partie, que parce que cela nous est ainsi représente par nos perceptions ou par nos idées prises pour des perceptions. C'est ce quon a fait voir dans VArt de penser, partie iv, cliap. 6. On le peut voir.
En voilà assez, ce me semble, pour convaincre les plus opiniâtres, et néanmoins je ne m'attends pas que votre ami s'y rende; car il n"a garde de m'en croire, quoique je lui puisse dire, puisqu'il ne craint point de me reprocher, p. 295, que je suis assurément Ihomme du monde ie plus singulier daiis mon sentiment sur la nature des idées, c'est-à-dire que, si on l'en croit , je suis le seul au monde qui ose soutenir, ce qui paraît un grand paradoxe, que nos perceptions sont essentiellement représentatives des objets.
11 faut donc , Monsieur, lui faire voir que je ne snis pas Vhotnme du monde le plus singulier da7is ce sentiment , ipais que c'est lui qui est Tliommo du monde le plus hardi à assurer les choses les plus certainement fausses.
Je pourrais lui objecter tous les philosophes de l'école et ceux mêmes qui, par un préjugé de l'enfance, ont recours à des èlwè représentatifs pour connaître les choses absentes; car, nonobstant cela, ils ne laissent pas d'avouer que nos perceptions sont représentatives des objets, puisqu'ils disent tous que conceptus sunt signa formalia rerum.
Mais parce qu'il les pourrait récuser comme n'étant pas instruits de la véritable philosophie, ou chicaner sur la manière dont ils entendent cela, je ne m'y arrêterai pas, et je ne lui en alléguerai que de ceux qui sont dans les mêmes principes cjue lui.
J'ai devant mes yeux la thèse d'un très-habile philosophe de Louvain. soutenue au mois de juillet do l'année dernjère. 11 fait un article exprès de cette difficulté. Je no le rappor-
CONTRE LA TîKPONSF. HE MALEBRANCHf. 'j 1 . >
Icrai quen latin, parce que les lermes en sont si forts, que j'aurais peur qu'il nen fût trop blessé si je les mettais en français :
' Quoinodo inextensa et ind'visibilis mens concipit exletisum d (Urisibile spatium? Vbi et in qua percipil absentia ac procul dissita corpora'^' Indabie in ideis ipsaram. Sed cave, ne receniioris cujusdam somnio deleciatus ideas ipsas, aliquid a per-cepiionibus diversum cor/iies, et nescio quem mundum intellifjibilem menti sic applicatum incptias, ut in eo quasi speculo vel imagine potiùs cuncta conspiciat. Siquidem ideœ rerum formaliter sunt earum perceptiones, nec per intuitum ab idca diversum res ut in hac expressa videtur, sed per imaginem, seu ideam, formaliter res ipsa percipitur : quamvis idea réflexe cognosci, et ita perceptionis perceptio dari possit. »
>[ais il dira peut-être que ce philosophe est trop dur. et il pourra s'imaginer que je l'ai gagné.
•Il lui en faut donc trouver im autre sur qui ce soupçon ne puisse tomber, et pour qui aussi il ne puisse avoir du mépris. Il avouera sans doute quç ces deux conditions se rencontrent en M. Descartes; il sera donc propre à lui faire voir qu'il y en a d'autres que moi qui , prenant les idées pour des perceptions, ne doutf'nt point qu'elles ne soient représentatives de>i objets; ce qu'il avoue être le i)oint décisif de notre différend. Je crois sans exagération qu'on en pourrait alléguer cinquante passages de ce philosophe. Mais en voici un qui est si clair, et qui dit si expressément tout ce que j'ai dit dans mes deux définitions, que je ne crois pas avoir besoin d'en rapporter d'autres. C'est dans sa troisième Méditation où il parle fort au long des idées en les prenant toujours pour nos perceptions. Or, voici comme il entre en discours sur cette matière :
« L'ordre, dit-il , semble exiger que je distribue toutes mes pensées en de certains genres. Il y en a quelques-unes qui sont comme les images des choses auxquelles seules convient proprement le mot d'idée: comme lorsque je pense à un iiomme, à une chimère, au ciel, à un ange, à Dieu. >^ Et.
'iMi Di.Ft.NSL D'aIINALI.I)
].lii> bas . (Jiiand je considère les idi'-es comme étant -ini- })lement des inodi/ications île mu /jewsee, je ne reconnais enlr^ elles aucune inégalité; mais, en tant que lune représentp une chose et lautre une autre, elles paraissent fort dillérentes les unes des autres ; car celles qui me représentent des substances sont quelque chose de plus grand , et pour parler ainsi , contiennent en soi plus de réalité objective que celles qui ne représentent que des manières d'être ou des accidents : et enfin, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel et infini, qui connaît tout, qui peut tout, contient certainement plus de réalite objective que celle qui ne représente que des substances finies. »
Il y a dix autres passages dans cette seule Méditation qui font entendre la même chose.
On peut voir par là quel peut être l'éblouissement d'esprit de Fauteur de la Réponse, qui lui a fait dire, en la pag. V6(), que « i)ersonne que M. Arnauld na jamais compris que l'idée d'un cercle, ou de Tinfini. fût une modification de son esprit : <> et, on la page 239, que w je soutiens l'opinion la plus insoutenable qui se puisse imaginer, quand je dis que la modalité de mon àme, c'est-à-dire ma perception, est représentative de Dieu même et de l'infini. '■ Il n'a qu'à lire encore une fois ce passage de M. Descartes pour \- trouver, comme des vérités certaines et indubitables, que les idées sont des modalités de notre àme, et que, entre ces modalités de notre àme, il y en a qui sont représentatices d'un Dieu souverain, éternel et infini, qui connaît ttnit, qui peut tout : ce que l'auteur de la Réponse a cru ridiculement être si absurde, qu'il lui a plu de s'imaginer que cela ne pouvait tomber que dans un esprit comme le mien: au lieu que M. Descartes la cru si certain et si important pour la religion, qu'il n'a pas fait dithculle dédire, comme je lavais déjà rap[)Orté dans le livre (les Idées, chap. 26, « qu'en prenant le mot d'/V/cc , comme il la pris dans ses démonstrations, pour la perception que nous avons d'un objet, personne ne peut nier qu'il n'ait en
COMllE LA RLPO.NSi: DE MALEIiRA.NCIIE. ^1/
lui ridée de Dieu , à moins qu'il ne dise quil n'entend pas ce ({ue veulent dire ces mots : la phi^i par [aile de toulea les choses que nous paissions concecoir: car c'est ce que tous les hommes entendent parle mot de DiEr. Or, dire que l'on n'entend pas des mots aussi clairs que ceux-là, cest aimer mieux se réduire soi-même aux dernières extrémités que davouer qu'on a eu tort de combattre le sentiment d'un autre ; à quoi je puis iijouter qu'on ne peut guère s'imaginer de confession plus inii)ie que celle d'un homme qui dit qu'il n'a point d'idée de Dieu , dans le sens que j'ai pris ce mot d'iiléi': car c'est laire profession de ne le connaître ni par la raison naturelle, ni l)ar la foi . ni par quelque autre voie que ce soit : puisque si l'on n'a nulle perception ({ui réponde a la signification du mot DiEi , il n'y a point de ditlérence entre dire qu'on croit ijue Dieu est. et dire qu'on croit que rien est; et ainsi on demeure dans 1 abîme de rim[)iét<} et dans l'extrémité de l'ignorance. >
J'avais encore rapporté, dans le ([uatrieme chapitre du livre lU-s Idées , deux définitions de M. Descartes, qui contiennent la même chose. Mais c'est peut-être aussi à cause que votre ami se trouvait trop embarrassé de ces définitions qu'il a laissé là tout ce chap. i. sans en dire un seul mot. Il s'est contenté, a la fin de son livre, de répondre caralirretnent à l'autorité de ce philosophe, en se gardant bien de rapporter ce qu'on lui en avait objecté, parce qu'il aurait été impossible d'y appliquer ses solutions. Je n'aurais pas daigné les rap- Ijorter, tant elles sont frivoles et déraisonnables, si ce n'est que j'ai cru important que le public en fût informé, afin que l'un connaisse parla le génie de ces philosophes théologiens, et que l'on s'attende aux chicaneries qu'ils seront capables d'employer pour éluder les passages des Pères les plus manifestement contraires a leurs nouveautés. Car j'avoue que cela ne leur sera pas plus difficile que d'entreprendre de persuader le monde que ce serait faire tort à M. Descartes de vouloir qu'il ait cru que nos perceptions, qu'il appelle idres.
/j18 défensk d'arnauld
et qu'il reconnaît expressément être des moâificationfi ck noire âme, sont représentatives des objets. Je marquerai à part chacune de ses défaites.
Voici la première. « Il est contre le bon sens et contre l'équité de prétendre, comme fait M. Arnauld, que M. Descartes ait exclu les idées au sens ordinaire et prétendu , que les modalités de Tàme sont essentiellement représentatives. »
RÉPONSE. — Il n'est point question d'exclure les idées aii seris ordinaire. C/est un galimatias qui ne signifie rien ; mais il est plus clair que le jour que M. Descartes a dit expressément que les idées dont il parlait , étaient des modifications de noire âme , et que de ces modifications de notre àme l'une représentait une substance , l'autre une manière d'être, et une autre l'Être parfait et infini. Je ne connais point ce bon sens et cette équité de l'école des méditatifs qui leur fait prendre la liberté de faire dire aux auteurs tout le contraire de ce qu'ils disent, lorsque cela ne s'accorde pas avec les opinions de leur école.
Deuxième défaite. — « 11 faudrait que M. Arnauld , pour s'appuyer sur l'autorité de ce philosophe, apportât quelques endroits de sa métaphysique contraires au sentiment commun, et ne se servît pas d'un terme qui a deux sens : tel que celui de perception d'un objet , ou de réalité objective , pour assurer que ce philosophe l'entendait comme lui. »
RÉPONSE. — Nouveau galimatias qui ne mériterait pas de réponse. M. Descartes a philosophé comme si jamais personne n'avait philosophé avant lui, et ainsi il n'a point regardé si ce qu'il disait était pour ou contre les sentiments communs; mais il a eu le don de s'expliquer fort clairement. Et rien aussi n'est plus clair que les deux passages de la métaphysique de ce philosophe . que j'ai rapportés dans le sixième chapitre du livre des Idées, aussi bien qu'au troisième que j'ai rapporté aussi dans le vingt-sixième chapitre . page 333. C'était donc à lui a faire voir qu'ils sont obscurs, et qu'ils peuvent avoir un autre sens que celui qui
est manifestement contraire à ces fausses imaginations des êtres représentatifs. Mais , comnîe il a trouvé que cela lui serait impossible, il n'a osé dire un seul mot de ces passages , ni faire mention des passages où je les ai rapportés , de peur que ses lecteurs, les y allant chercher, ne fussent entièrement convaincus de sa mauvaise foi. Rien enfin nest plus ridicule que ce qu'il ajoute pour dernière chicanerie ^ cque je ne me devais pas servir d'un terme qui a deux seris^ tel que celui de perception d'un objet , ou de réalité objective, pour pouvoir assurer que ce philosophe l'entend comme moi : » car, dire en l'air que des termes très-simples , tels que sont ceux de perception et de réalité objective, ont divers sens, sans oser dire quels sont ces divers sens, ni se mettre en peine de montrer que M. Descartes les a pris dans un autre sens que moi, cela s'appelle se sauver comme on peut, par des solutions d'écolier, qui exposent au dernier mépris des honnêtes gens ceux qui n'ont rien de meilleur à dire.
Troisièjje défaite. — '( Mais il faut plutôt croire que M. Descartes n'a point eu sur cela de sentiment arrêté, ou qu'il n'a pas voulu le déclarer. »
RÉPONSE. — C'est-à-dire que M. Descartes a travaillé avec grand soin pour nous donner des démonstrations certaines et inébranlables de l'existence do Dieu et de l'immortalité de l'àme, et qu'ayant fondé tout cela, comme il le déclare dans sa troisième Méditation, sur ce qui nous est représenté par nos idées , qu'il dit être des modifications de noire âme, nous devons néanmoins nous persuader, sur la foi d'un méditatif, qu'il Ji'a point eu sur cela de sentiment arrêté, ou fju'il n a pas voulu nous le déclarer. Qui empêchera qu on n'en dise autant de saint Augustin et de tous les autres Pères , quand on voudra éluder leurs passages les plus exprès '?
Qi ATRiEME DÉFAITE. — « Car je suis sur, autant qu'on le peut être de ces sortes de choses, que . s'il avait voulu donner à entendre qu'il croyait que les modalités de notre àme (pourquoi ne pas dire les perceptions.''] sont essentiellement
20 DÉFENSE 1) Ar.NALLD
rop^é^entative^ . et exclure les idées im sens ordinaire, il n'aurait point ))arlc sur cette matière aussi obscurément et aussi généralement qu'il a fait. »
HÉpoxsE. — S'il est sur. autant (ju on le ])eut être de ces soi tes de choses dune aussi grande fausseté (lue celle de dire que M. Descartes n'a parle qa.oburnn'mcnt et généralement, quand il a dit que ce qu'il prenait pour idées étaient les modificaiions de noire àme qui ;joj/s repréf^enient différent ohjetsi. il ne faut pas s'étonner s'il croit avoir de quoi démontrer ce qu'il appelle les vérités qui lui sont particulieref^; puisque l'on voit par cet exemple que bien des choses lui paraissent certaines et assurées non par la lumière et la clarté qu'elles aient en elles, mais par la fausse lueur dont son imagination les revêt.
Concluons donc qu'il est clair a tout homme qui veut }>rendre la peine de rentrer en lui-même , pour considérer ce qui se passe dans son esi)rit. que les idées prises pour des perceptions sont en même temps et des modifications de notre àme, et représentatires des objets; les unes nous représentant des substances, d'autres des manières d'être ; les unes des esprits, d'autres des corps et d'autres l'Être parfait et infini.
Or. l'auteur de la llepunse est demeure d'accord que. si cela est clair, il est clair aussi que nous n'avons point besoin d'êtres représentatifs, distingués des perceptions, pour faire voir les clwses matérielles.
Il est donc constant que j'ai gagné ma cause par sa propre confession et que, par conséquent, il n'est plus guère nécessaire de réfuter ses contredits.
Mais il faut . Monsieur, vous faire remarquer, en passant, en quels al)îmes il se jette pour avoir de quoi couvrir en apl>arence l'absurdité de sa doctrine. J'avais fait voir que . selon lui . nous ne voyons point les corps que Dieu a créés , mais seulement des corps intelligibles , qu'il dit être Dieu même, et qu'ainsi nous ne \ oyons (jue Dieu. Il ne dit rien
CU>TRi: I.\ RÉPONSE l)\L MALLIJRANCHE. ^21
en rcponrlant à cela, qui ne le confirme plutôt que de linfirmer. r.ar, apre^ avoir tàclié d'arloncir cette absurdité par quelques expressions équivoques, enfin il déclare nettement, ] taire I2'i, que, selon son sentimenl , on ne sent que soi-même et on ne voit ou connatt que Dieu. ^lais , pour empêcher qu'on ne trouve cela ridicule, il ose assurer que, dans le fond , on ne voit pas plus les corps selon mon sentiment que selon le sien. Dans le fond, dit-il. selon le sentiment de M. Arnauld, o\ \E voit point les corps , on ne voit que soi. Car on ne voit que la couleur et ses propres modalités, c"est-àdire ses perceptions.
Et n'ayant que cette extravagance a mupposer, il no laisse ]>as de triompher, et de dire , page 123, qu'il a peine à ré~ p<mdre a mes puérilités , qui ne sont propres quù surprendre les enfants et les simples. Mais y eut-il jamais , Monsieur, de plus grande puérilité , et rien de plus contraire au bon sens, que cette instance . que , « selon mon sentiment . aussi bien que selon le sien , on ne voit point les corps ? » Car peut-on simaginer que ce soit enseigner qu'on ne roit point les corps, mais qu'on ne voit que soi , ou que les modalités de son âme , que d'enseigner, comme je fais, que ces nwdalités de notre àme. c'est-à-dire les perceptions que nous avons des corps, sont essentiellement représentatives des corps: que cest ce par quoi notre àme aperçoit les corps, que c'est la cause formelle qui fait que notre àme ai3erçoit les corps et qu'elle sait en même temps quelle les aperçoit, parce que c'est le propre des êtres intelligents d'être conscla suœ operationis. La comparaison des miroirs ne nous peut faire entendre que fort imi)arfaitement ce qui se passe dans notre esprit: et néanmoins ne serait-ce pas une chose ridicule , de dire à une femme qui se regarde dans un miroir, qu'elle ne voit que son miroir et qu'elle ne voit pas son visage, sous prétexte qu'elle ne voit son visage que par le moyen Je son miroir?
Je pensais finir là cette seconde considération ; mais je m'avise que votre ami s'étant plaint que j'avais laissé sans
Ui
U'2'2 DÉFENSE D'ARNALLD
réponse ses grands arguments par lesquels il avait prétendu montrer, dans la RccJierche de la Véritt', que nos perceptions, qui sont des modifications de notre àme , ne sauraient être représentatives des objets de dehors, comme est l'étendue, et les ayant encore répétés dans sa réponse, pour m' obliger d'y satisfaire ou d"y donner les mains, il ne serait pas content si je n'en disais rien. Il faut donc les examiner. Mais, en vérité, si je n'avais peur de passer pour précieux, je croirais en pouvoir dire, avec plus de raison qu'il ne dit des miens en un certain endroit : Ces raisonuemenis-ki me désolent; car je ne puis y répondre sans qu'on s'imagiîie que je prends plaisir à rendre ridicule celui qui les fait. On verra par la suite si c'est avec fondement que j'en pourrais parler ainsi :
Premier argi.mext contre les modifications représentatives.— « L'esprit humain peut connaître tous les êtres, et
des êtres infinis L'esprit ne voit pas seulement tantôt une
chose et tantôt une autre successivement, il aperçoit même actuellement f infini, quoiqu'il ne le comprenne pas. Ainsi, n'étant point actuellement infini ni capable de modifications infinies dans le même temps, il est absolument impossible qu'il voie dans lui-même ce qui n'y est pas. Il ne voit donc pas fessence des choses en considérant ses propres perfections ou en se modifiant diversement, etc. »
RÉPONSE. — C'est le sophisme qui est appelé par Arislote : ignoratio elenchi , fignorance de ce qu'on doit prouver contre son adversaire; car je n'ai jamais dit, ni M. Descartes avant moi. que notre àme vit l'Être infini ou l'Être parfait dans ses propres perfections. Cela serait ridicule, puisqu'il faudrait pour cela qu'elle fût toute parfaite. J'ai dit seulement, comme M. Descartes fa dit avant moi, qu'elle voit l'Être infini ou l'Être parfait par la perception qu'elle en a ; ce qui ne pourrait pas être si cette perception n'était représentative de l'Être parfait. Mais ce que l'on peut demander est commi^nt. n'étant point parfaite, elle peuf avoir la per-
fiO-NTRE LA RÉPONSE DE MALEBRANCHE. '1*23
ception do TfJre infini? Et M. Descartes répond à cela que c'est une preuve de l'existence de l'Être parfait de ce que notre ànie en a la perception, parce quil serait impossible qu'elle l'eût d'elle-même si l'Ktre parfait n'était pas. C'est la seconde de ses trois Démonstrations de l'existence de Dieu ; mais elles supposent toutes trois que nous avons en nous la notion ou la perception de l'Être parfait.
Car la première est exprimée en ces termes dans ses Principes de h Philosophie, livre I. article 14: Qu'on peut démontrer qu'il y a un Dieu de cela seul que la nècessUé d'être ou d'exister est comprise en la notion que nous avons de lui.
Et il suppose, dans la seconde, article 17, ce que nous avons déjà rapporté de la troisième Méditation : '< Que lorsque nous faisons réflexion sur les diverses idées qui sont en nous (par où il est visible qu'il entend nos perceptions , il est aisé d'apercevoir qu'il n'y a pas beaucoup de différence entre elles, en tant que nous les considérons comme des dépendances de notre àme et de notre pensée (c'est à-dire comme des modifications de notre âme); mais qu'il y en a beaucoup, en tant que l'une représente une chose, et l'autre, une autre ; et même que leur cause doit être d'autant plus [larfaite, que ce qu'elles représentent de leur objet a plus de perfection. »
Voilà donc encore nos idées prises pour des perceptions qui étant, d'une part, des dépendances et des modifications de notre àme, sont, de l'autre, représentatives des objets plus parfaits infiniment que n'est notre àme; car c'est par là qu'il prouve l'existence de Dieu dans l'article 18. -( Parce, dit-il, que nous trouvons en nous l'idée d'un Dieu ou d'un Être tout parfait, nous pouvons rechercher la cause qui fait que cette idée est en nous; mais après avoir considéré avec attention combien sont immenses les perfections qu'elle nous représente, nous sommes contraints d'avouer que nous ne saurions la tenir que d'un Être tres-parfait, c'est-à-dire d'un Dieu qui est véritablement ou qui existe, pour ce qu'il est
Vri DKFL.AbL D vr.NALI.D
nun-seulement manile>te, par la lumière nalurolU'. qiK.' le néant ne peut être l'auteur de quoi que ce soit, et que le plus parfait ne saurait être une suite et une dépendance du moins parfait ; mais aussi pour ce que nous voyons, par le moyen de celte même lumière, qu'il est impossil)le que nous ayons l'idée ou l'image de quoi que ce soit , s'il n'y a en nous ou ailleurs un original qui comprenne en etfet toutes les perfections qui nous sont. ainsi représentées. Mais comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de défauts, et que nous ne possédons pas ces suprêmes perfections dont nous avons l'idée, nous devons conclure qu'elles sont en quelque nature qui est différente de la notre, et en effet très-parfaite. "
La troisième Démonstration sup[^ose encore que nous avons la perception de Dieu, qu'il appelle l'idée des perfections de Dieu. Il l'exprime en ces termes, dans le même livre, article 20 : « Si nous recherchons qui est l'auteur de notre âme ou de notre pensée, qui a en soi l'idée des perfections infinies qui sont en Dieu il n'a donc pas cru qu'il fût impossible qu'une modification de notre âme, telle qu'est, selon lui, ce qu'il appelle idée, fût représenlative des perfections infinies qui sont en DieU;, nous trouverons qu'il est ('vident que ce qui connaît quelque chose de plus parlait que soi ne s'est point donné l'être, à cause que, par ce même moyen, il se serait donné toutes les perfections dont il aurait eu connaissance, et, i»ar conséquent, qu'il ne satirait subsister par autre que par celui qui possède en effet toutes ces perfections, c'est-à-dire qui est Dieu. >'
J'ai cru devoir rapporter ces passages, quoiqu'un peu longs, parce qu'ils établissent parfaitement bien la vérité que votre ami s'imagine avoir détruite par ses sophismes, et qu'ils démêlent en même temps ses brouilleries.
Dei MÎ-iME AiioiMEXT. — v Ccrtiiinement on peut assurer ce que l'on conçoit clairement. Or. on conçoit clairement que rétendue que l'on voit o-t une chose distinguée de soi.
CONTRE LA RÉPONSi. DE MAEERRANCHE. /|25
On peut donc dire que celte étendue n'est point une modification de son être, et ([ue cest etiectivement quelque chose de distingué de* soi. »
KÉi'ONSE. — Cest le même sophisme, mais encore pUjs grossier que l'autre ; car il avait à prouver que la perception d'un carré, laquelle est certainement une modification de notre àme. n'est pas représentative de ce carré, et. au lieu de cela , il prouve que notre àme conçoit clairement que le carré qu'elle aperçoit est quelque chose de distingué de soi , et qu'ainsi il ne peut être une de ses modifications. Qui en doute? Qui a jamais cru qu'un carré fût une modification de notre àme? Mais sensuit-il de laque la perception qu'elle a d'un carré ne soit pas une de ses modifications, et (jue cette modification, cpi'on ai)pelle la perception d'un carré, ne soit pas représentative du carré? V eut-il jamais de raisonnement plus misérable? car, pour lui dire en un mot ce que l'on en pense, on lui accorde tout son argument, et on l'attend sur l'avantage qu'il tirera de cet aveu.
Ti'.oisiKME ARGi .MENT. — '< L'àuio apcrçoit un triangle, un cercle en général, quoiqu'il y ait contradiction ([ue l'àme puisse avoir une modification en général. «
KÉPo.NSE. — C'est la majeure et la mineure d'un argument dont la conclusion est sous-entendue; car, voici conmic il doit être pour être en forme : l'àme aperçoit un triangle en général. Or, il y a contradiction que l'àme puisse avoir une modification en général. Il est donc impossible qu'une modification de l'àme soit représentative d'un triangle en général ; mais cet argument est si peu concluant, que j'en nie la conclusion, après en avoir accorde'' la majeure et la mineure.
.l'en dis autant d'un autre qu'il a joint a celui-là , et qu'il a mis tout à fait en forme.
« Il est évident que toute modalité d'un être particulier ne peut être générale. Or, je pense à un cercle en général : la réalité objective de ma pensée . c'est un cercle en général.
^126 DÉFENSE D'aRNAILD
Donc la ri'alilé objective, ou Tidée de ce cercle, ne peut être une modalité particulière de mon esprit. Je ne puis pas deviner ce qu'il {tlaira <à M. Arnauld de nier dans cet argument. )'
RÉPONSE. — Cela veut dire qu'il a cru cet argument si bon et si concluant, qu'il s'est imaginé qu'on n'y pourrait pas trouver de réponse. Mais c'est par une raison tout opposée qu'il n'aurait jamais deviné la réponse que j'y ferais. C'est qu'il est si méchant, que, comme je l'ai déjà dit, j'en accorde la majeure et la mineure , et j'en nie la conclusion. Or, c'est ce qu'assurément il n'aurait jamais deviné : car il aurait fidlu pour cela qu'il eût eu assez mauvaise opinion de lui-même pour se croire capable de faire de si pitoyables raisonnements, qu'on en puisse tout accorder en niant la conclusion . et en même temps d'en juger si mal que de les croire indissolubles. Mais, pour lui épargner la peine de se fatiguer inutilement pour mettre celui-ci en meilleure forme, afin de le rendre convaincant, je vous supplie, Monsieur, de l'avertir que ce qu'il voudrait montrer par là est incapable d'être prouvé par quelque argument que ce soit ; parce qu'il est si faux qu'un triangle en général ne puisse être représenté par une modification singulière de mon esprit, qu'il est impossible que cela soit autremept. Car un triangle en général ne peut être ailleui's que dans notre esprit , selon cette maxime commune des philosophes : UnilersaJia sunt tantum in meule. Et il n'est en notre esprit que par la perception qu'il a d'un triangle en général qu'il s'est formée lorsqu'il a considéré un espace terminé par trois lignes droites, en faisant abstraction, si elles sont toutes trois égales, ou s'il y en a seulement deux d'égales, ou si elles sont toutes trois inégales ; et faisant aussi abstraction si tous les trois angles sont aigus . ou s'il n'y en a que deux d'aigus , le troisième étant droit ou obtus. Or, il n'y a que l'esprit qui puisse faire ces abstractions; et ainsi le triangle en général ne pouvant être dans la nature, il ne saurait être
CONTRE LA RÉPONSE DE M^î.Er.RANCHE. '|27
qu'objectivement clans l'esprit , c'est-à-dire dans la perception que l'esprit a d'un triangle en général. Or. notre esprit ne peut avoir que des perceptions singulières ' comme votre ami le reconnaît;. C'est donc dans des perceptions singulières que le triangle en général doit être objectivement contre ce qu'il soutient dans sa conclusion.
Quatrième argument. — Il consiste à prouver , par un grand nombre de passages de saint Augustin , que nous ne sommes pas notre lumière'. Et voici comme il prétend démontrer par là que nos perceptions , qui sont des modifications de notre àme, ne sont pas représentatives de leurs objets.
« Soutenant, comme vous faites, que les modalités de notre âme (c'est-à-dire les perceptions qu'elle a des objets) sont essentiellement représentatives , vous dites que vous êtes à vous-même votre lumière, votre sagesse, votre maît^re intérieur. Vous rendez à la puissance de Dieu l'honneur qui lui est dû, si vous reconnaissez que vous n'êtes pas la cause de votre lumière ; mais vous ne rendez pas l'honneur qui est dû à sa sagesse , en soutenant que vos modalités sont essentiellement représentatives de la vérité , en soutenant qu'elles sont réellement et formellement la lumière qui vous éclaire. « Ces deux mots, réellement et formellement , sont en italique, pour montrer que c'est sur cela qu'on fait fort. »
RÉPONSE. — Pour philosopher avec justesse , il ne faut point sauter de question en question , mais demeurer ferme dans celle qu'on examine. Et ainsi , comme il ne s'agit ici que de savoir si nos perceptions , qu'on ne peut nier être
' C'est iuutili mcDl qu'il rapporle lous ces passages de saint Augustin puisqu ils m- regardent en aucune sorte ce de quoi il sagit ici, qui est de savoir si les perceptioi»s que jai d'un nontbre, d un carré, duu corps, dun esprit, de Uieu, qu'on ne peut nier être des modiUcations de notre âme, sont roprésenlalives de ces olije's. On p' ut voir saint Thomas, lib. I , q b4 à 5 , où il prétend que ce que dit saint Augustin , que nous voyons les choses iramatéritlles dans les raisons eiernelUs, se doit enlendre caamlUf.r et nun objeciiic.
^28 DKFKNSL DABNAILI)
lies modalilés de notre âme. sonl représentali\es des objets, on ne doit entendre par le mot de lumière, dans le reproche que l'on me fait très-mal à propos , de iw vouloir jxis que Dieu soit notre lumière, que celle qui consiste dans la perception des o])jets; et il n'est point du tout question delà lumière qui consiste dans la connaissance des vérités complexes, qui ne se trouvent que dans les jugements qu'elle fait ensuite de la perception des objets . ni des vérités pratiques qui nous sont nécessaires pour la conduite de notre \ie; et à l'égard de ces deux dernières sortes de vérités, il serait aisé de montrer qu'il n'y a peut-être point de philosophe chrétien qui ùte plus a Dieu la gloire d'être notre lumière que celui qui fait ce reproche aux autres.
t'.ela étant supposé, voyons comment il prouvera qu'en soutenant, comme je fais, que la perception d'un nombre . d'un carré, d'un corps, d'un esprit, de l'Être parfait, est la représentation formelle d'un nombre, d'un carré, d'un corps, d'un esprit, de l'Être parfait, c'est-à-dire à Dieu : Vous n'êtes pas ma lumière , mais c'est moi qui suis ma lumière à moimême. Il n'ose pas nier que je n'avoue que c'est Dieu qui c*/ la cause de ma lumière : mais il prétend que cela ne suffit pas : parce qu'il lui plaît de s'imaginer . qu'à la vérité c'est rendre à Dieu l'honneur qui est dû à sa puissance , que de reconnaitie. par exemple, comme fait M. Descartes touchant la perception de Dieu , u que si nous venons à rechercher la cause qui fait qu'elle est en nous , après avoir considéré combien sont immenses les perfections qu'elle nous représente , nous sommes contraints d'avouer que nous ne saurions la tenir que d'un être très-parfait , c'est-à-dire de Dieu: » mais que si nous en demeurons là, nous manquons à rendre l'honneur (jui est dû a sa sagesse, qu'on ne lui peut rendre, si on l'en croit, tant qu'on pensera , comme la pensé M. Descartes, et comme le pensent avec lui tout ce qu'il y a de philosophes raisouuables dans le monde, que la perception de l'Être parfait que nous tenons de Dieu , est
COMRt LA Ri.PONSE DE MALLRRANC:iIL. 'l29
notre lumière formelle, en ce qu'elle est la représentation formelle de rTJre parfait, et que cest ce par quoi nous apercevons réellcmeiit et formellement ses perfections infinies, quoique nous ne les comprenions pas.
Est-ce donc que les philosophes méditatifs simaizinent qu'ils n'auront qu'à revêtir d'un air de spiritualité les pensées les plus bizarres et les plus absurdes, pour les faire recevoir à tout le monde? Il prend lui-même, pour la même chose, que nos inodalités (c'est-à-dire nos perceptions, soient représentatives Je la vérité c'est-à-dire de leurs objets,, et qu'elles soient réellement et formellement la lumière qui nous éclaire. Or, le premier est indubitable, comme je l'ai fait voir; le second l'est donc aussi. Il faut seulement prendre garde à l'équivoque de ces termes : la lumière qui nous éclaire, et se souvenir que c'est formellement et non pas causalement . puisque lui-même a opposé l'un a l'autre. Souffrez donc, Monsieur, que je vous dise que cette grande preuve se réduit à un galimatias inintelligible; car c'en est un sans doute de nous venir dire gravement, que ce n'est pas rendre à la sagesse de Dieu l'honneur qui lui est dû . que de soutenir ce qui ne peut être nié sans extravagance , que la perception d'un carré est représentative d'un carré; que la perception de FÈtre parfait est représentative de l'Être [)arfait; et c'est y ajouter une nouvelle brouillerie, que d'exprimer la même chose en ces termes plus mystérieux : « Que c'est manquer à rendre l'honneur qui est dû à la sagesse di\ine , de soutenir que ces mêmes perceptions sont réellement et formellement la lumière qui nous éclaire; » c"est-adire qu'elles sont la cause formelle qui fait que notre âme aperçoit tels et tels objets : ce qu'on ne saurait nier sans abrutir notre àme, pour parler ainsi, et la priver d'intelligence; puisque ce serait vouloir que ce ne fût pas elle qui aperçût les ol)jets , mais que ce fût la sagesse divine qui les aperçût pour elle 'comme la cru Averroès de son Intellect universel" . n'étant pas possible que. si c'est notre àinequi les
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aperçoit , elle les aperçoive sans en avoir les perceptions, ni que ces perceptions soient autre chose que la cause formelle qui les lui fait apercevoir.
Cela se comprendra mieux par la comparaison de ce que Dieu fait dans notre volonté, pour nous rendre saints, avec ce qu'il fait dans notre ent^dement pour nous éclairer; car on n'oserait dire qu"il soit plutôt fauteur de notre lumière que de notre sainteté. Cependant , on ne peut nier que ce qui nous rend fûrmellemeni et réeUemeni saints, ne soient les bonnes dispositions de notre volonté qu'il forme en nous par sa grâce, et on ne pense pas que lauteur de la Réponse fit difficulté davouer que ces bonnes dispositions de notre volonté sont des modifications de notre ùme. Qu'il cherche donc ce qu'il aurait à répondre à un homnie qui lui ferait sur cela un argument semblable au sien et qui lui dirait : "Sous rendez à la puissance de Dieu l'honneur qui lui est du , si vous reconnaissez que vous n'êtes pas à vous-même la cause de votre sanctification . et que c'est Dieu qui vous sanctifie, en formant dans votre cœur, par l'eflBcace de sa grâce , ce saint amour qui fait toute la sainteté du chrétien. Mais vous ne rendez pas l'honneur qui est dû à sa sainteté incréée, en soutenant, comme vous faites, que ce sont vos modalités qui sont votre sainteté réelle et formelle . c'est-àdire, qui sont la cause formelle de ce que vous êtes saint. Pourquoi donc n'avouez-vous pas , pour rendre un égal honneur à la puissance de Dieu et à sa sainteté, que c'est sa puissance qui est la cause efficiente de votre sainteté, et que c'est sa sainteté infinie qui en est la cause formelle'?
Je vous dirais. Monsieur, que j'attends la réponse qu'il ferait à cet argument pour y conformer la mienne , si je ne croyais avoir tellement renversé cette fausse spiritualité , que je ne saurais douter que toutes les personnes raisonnables n'en soient satisfaites.
Troisième considération. — La troisième considération est d'une antre nature : cest qu'on ne saurait proposer son
CONTRE LA RÉPONSE DE MALEBRA.NCHE. U'ôi
bizarre sentiment , de la vue de» corps dans sa cliiinérique étendue inldligiUe infinie , tel quil est en effet, et qu'il le représente lui-même dans ce dernier livre , qu'il ne soit regardé, par tous les gens d'esprit de toutes sortes de conditions, hors quelques initiés dans les mystères de l'école des méditatifs, pour une des plus grandes absurdités qui aient jamais été proposées dans le monde. Pour le faire voir plus clairement , je n'ai , Monsieur, qu'à vous faire le récit d'une conversation qui m'a été rapportée en ces termes :
Un jeune abbé, grand disciple de l'auteur de la Recherche (le la Vérité, étant allé rendre visite à un duc, qui a beaucoup d'esprit et de vertu , et que l'on sait avoir de la curiosité pour les nouvelles découvertes dans les sciences , il le trouve en conversation avec trois ou quatre de ses amis , entre lesquels il y avait un docteur de Sorbonne , qui passe pour être fort bon théologien , mais qui sait aussi fort bien la philosophie de M. Descartes. Le duc avait sur sa table le livret/es Vraies et des Fausses Idées, et lentretien était tombé sur l'opinion du P. Malebranche , qui y est combattue , que nous voyons toutes choses en Dieu. C'est pourquoi) après les premiers compliments, le duc dit à l'abbé qu'il était arrivé fort à propos, et qu'il obligerait beaucoup toute la compagnie , s'il leur voulait expliquer la véritable doctrine du P. Malebranche sur cette question , parce que tout le monde ne convenait pas de son vrai sens : les uns l'entendent d'une manière , les autres dune autre. Il s'excusa d'abord , mais enfin il se rendit aux instantes prières qu'on lui en fit. et commença de la sorte :
Pour vous bien faire entendre ce qui a fait croire à notre maitre , que nous ne pouvons voir les corps qu'en Dieu , il faut reprendre la chose de ftlus haut, et établir en général la nécessité que nous avons de certains êtres représentatifs, distingués des perceptions, pour voir les choses matérielles ; or voici comment il l'établit.
Je crois que tout le monde demeure d'accord que nous
'j3*2 Dl'.Ft.NSL I)^\H^ALLI)
ne voyons point les objets qui sont hors de nous ' en euxmêmes. Nous voyons le soleil, les 'toiles, et une inlinité d'objets hors de nous, et il nest pas vniisemblable que làmc sorte du corps, et qu'elle aille. ]»our ainsi dire, se promener dans les cieux, pour y contempler ces objets. Kllene les voit donc point en eux-mêmes, et lob^et immédiat de notre esprit n'est pas le soleil , mais quelque chose dintimement uni à notre àrae. « C'est ce que nous appelons dans notre école, idée, ou éire rcprésenlatif.
Mais il faut remarquer que. quand nous disons, « que nous ne pouvons apercevoir les choses qui sont hors de nous, que par le moyen des idées, c'est, supposé que ces choses ne lui puissent être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a apparence quelles peuvent se découvrir à notre âme sans idée , et par elles-mêmes, y^ Mais si nous nous arrêtons aux choses matérielles, il est clair quelles ne peuvent être vues que par des idées; c'est-à-dire par des êtres représentatifs, (listiniiués des perceptions, c Car certainement, elles ne peuvent s'unir à notreàme, parce quêtant étendues, et l'amené l'étant pas. il n'y a point de proportion entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps du dehors, que par les idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord. »
Remarquez bien. Messieurs, ces deux raisons de la nécessité des êtres représentatifs pour voir les corps. L'une, qu'étant étendus, et l'àme ne l'étant point, ils ne peuvent être intimement unis à lame. L'autre, parce qu'il y en a de fort éloignés du lieu où est lame : c'est-à-dire de notre corps, et que notre àme n'en sort pas pour les aller voir.
Après avoir ainsi établi que notre àme ne peut voir les
' Il y a par ctr-mrmcs, d;ins la Ueclurchc de la Vrritr, p. iS8 .- mais ce mot esl équivoque, el il reconii.iil dans la pa-ic i:3 el •,•02 de la Rcpuiisc que cela \eut dire en cur-mrmt^:.
CONTRE LA RÉPONSE DE MALERRANCHE. 'l3o
corps que par des êtres représentatifs, voici comment cela nous a fait découvrir qu'on ne les pouvait voir qu'en Dieu. Nous avons considéré quil « fallait nécessairement que ces êtres représentatifs, ou idées, fussent en nous en lunedeces manières : 1". ou parce qu'elles nous seraient venues de ces mêmes corps ou objets : 2". ou parce que notre àme a la puissance de les produire; -i". ou parce que Dieu les a créés avec elle en la créant ; ou qu'il les produit toutes les fois qu'elle pense à quelque objet; i^. ou parce que l'àme a en ellemême tout<?s les perfections qu'elle voit dans ces corps ; .'i®. ou enfin , parce que notre àme est unie avec un être tout parfait, et qui renferme généralement toutes les perfections des êtres créés. »
Or nous avons trouve des dilTicultes insurmontables dans les quatre premières manières : d'où nous avons conclu qu'il ne nous restait que la dernière, qui est. «[u'il fallait que ce fût Dieu qui fût l'être représentatif, intimement uni à notre àme , dans lequel nous voyons toutes les choses matérielles.
Nous avons eu plus de peine à découvrir comment cela se faisait ; et ce que nous pourrions trouver en Dieu , qui put être, à notre éijard, Vidée des corps; c'est-a-dire, Yctre représeufaiif, dans lequel nous voyons les choses matérielles. Mais enfin , nous nous sommes déterminés à dire que c'est Vétendue inteUigibJe infinie : ce que nous expliquons en cette manière.
« Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie : car Dieu connaît l'étendue puisqu'il l'a faite, et il ne la peut connaître qu'en lui-même. Ainsi, comme l'esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible, que Dieu renferme, il est certain qu'il peut apercevoir en Dieu toutes les figures ; car toute étendue intelligible finie est nécessairement une figure intelligible , puisque la figure n'est que le terme de l'étendue. De plus, cette figure d'étendue intelligible et générale, devient sensible et particulière parla couleur, ou par quelque autre (jualité sensible, que l'àme y
UZU DÉFENSE d'aRNAULD
attache : car l"àme répand presque toujours sa sensation sur lidée qui la frappe vivement. Ainsi, il n'est point nécessaire qu'il y ait en Dieu de corps sensibles, ou de figures dans rétendue intelligible, afin que Ion en voie en Dieu, ou afin que Dieu en voie , quoiqu'il ne considère que lui-même. Si Ion conçoit aussi qu'une figure d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur , soit prise successivement des différentes parties de cette étendue infinie ; ou si Ion conçoit qu'une figure d'étendue intelligible puisse tourner sur son centre, ou s'approcher successivement d'une autre, on aperçoit le mouvement d'une figure sensible ou intelligible, sans qu'il y ait même de mouvement dans l'étendue intelligible.... Mais, quoique nous ne voyions que l'étendue intelligible, immobile ou non , elle nous parait mobile à cause du sentiment de couleur, ou de l'image confuse qui reste après le sentiment, laquelle nous attachons successivement à diverses parties de l'étendue intelligible , qui nous sert d'idée lorsque nous voyons, ou que nous imaginons le mouvement de quelque corps. On peut comprendre par les choses que je viens de dire, pourquoi on peut voirie soleil intelligible, tantôt grand, tantôt petit, quoiqu'il soit toujours le même à l'égard de Dieu : car il suffit pour cela, que nous voyions tantôt une plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une plus petite . et que nous ayons un sentiment vif de lumière pour attacher à cette partie d'étendue. Or comme les parties de l'étendue intelligible sont toutes de même nature , elles peuvent toutes représenter quelque corps que ce soit. Il ne faut pas s'imaginer que le monde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait. par exemple , un soleil, un cheval et un arbre : et que tous ceux qui voient le soleil, voient nécessairement ce prétendu soleil intelligible. Toute étendue intelligible pouvant être conçue circulaire , ou avoir la figure intelligible d'un cheval ou d'un arbre : toute étendue intelligible peut servir à représenter le soleil, un cheval, un iirly.e. et par. conséquent être soleil,
CONTRE LA RÉPONSE DE MALEBRANCME. kùJ
cheval, arbre du monde intelligible, et devenir même soleil, cheval, arbre visible et sensible, si l'àme a quelque sentiment, à l'occasion des corps pour attacher à ces idées. »
Vous nous dites-là d'étranges choses, M. l'abbé, s'écria un homme desprit de la compagnie, qui n'avait point lu le livre de la Beckerche de la Mérité. Est-ce donc qu'il y a en Dieu une étendue intelligible infinie, dans laquelle on puisse distinguer ditîérentes parties , les unes plus grandes et les autres plus petites , quoiqu'elles soient toutes de même nature? Cela peut-il être en Dieu, sans qu'il soit étendu, et être étendu, sans être corporel? puisque j'ai oui dire, que, selon vous autres cartésiens, l'essence du corps ou de la matière, consiste dans l'étendue, et qu'ainsi, corps . matière et étendue, ne signifient que la même chose.
Je pourrais, reprit l'abbé, vous empêcher de tirer ces conséquences, en vous disant que cette étendue intelligible infinie, n'est autre chose que l'idée que Dieu a de l'étendue ; et en effet, notre maître l'appelle souvent ain-i: car il dit. que cette étendue intelligible est l'archétiipe, ou Vidée par laquelle Dieu commit toufi les objets matériels, et sur laquelle il les a formés. Il prend souvent pour la même chose, Vétendue intelligible, l'idée de l'étendue, et ce qu'il ij a en Dieu qui représente l'étendue : et c'est ce qui lui a fait dire, que Dieu voit les corps par les idées qu il en a, lesquelles idées sont Vessenc^ même de Dieu. Mais, pour vous dire le vrai, car je suis sincère, si cela explique quelque chose de notre sentiment, il ne l'explique pas tout entier, et il me paraît que. quand nous nous servons de ces expressions, c'est plutôt pour le cacher aux profanes qui en pourraient abuser, que pour le découvrir entièrement. Nous disons donc, quand nous voulons parler clairement, que, lorsque nous pensons à dire des espaces immenses, tels que sont ceux que l'on conçoit ordinairement hors du monde quand on le conçoit borné , nous ne voyons pas seulement des modifications infinies, mais une substance infinie. Or il ne peut y avoir hors du monde de substance
A30 DÉFENSE D'aR.NAULD
créée; ces espaces immenses sont donc nécessairement la substance divino; c'est-à-dire, qu'ils sont Dieu.
Pour bien entendre cela , il faut considérer ce que la sagesse éternelle a répondu à notre maître à ce sujet ' : « Tu dois distinguer deux espèces d'étendues ; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire : c'est l'immensité de l'être divin.... C'est par cette étendue intelligible que tu connais ce monde visible ; car le monde que Dieu a créé est invisible par lui-même.... L'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé. Bien loin que tu lapeiçoives comme un être nécessaire qu'il 11 "y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et peut cesser d'être ; il a certaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir, et il est invisible : tu lui attribues ce que tu aperçois, lorsque tu ne vois rien qui lui appartienne. »
J'avoue, dit le duc, que cela me donne une notion bien plus nette de ['éiendae infeUiyible infinie , que je n'en avais eu jusqu'ici : car je reconnais par là que c'est une vraie étendue , une étendue formelle , qui n'est différente de l'étendue que vous appelez matérielle , que parce que la première est nécessaire . immense , éternelle : au lieu que l'autre a pu n'être point ; qu'elle est bornée , et qu'elle a été créée dans le temps : si ce n'est qu'on y doit mettre encore cette différence que la première, que vous appelez intelligible, est pénétrable et immobile , au lieu que l'autre est impénétrable et mobile. Et ainsi je ne vois point que cette étendue intelligihle infnie. que vous dites être l'immensité de l'être divin, soit différente de l'espace des gassendistes , qu'ils disent aussi être une étendue, nécessaire, immense , éternelle, pénétrable et immobile : mais ils ne disent pas que ce soit Dieu. Ils prétendent seulement , si je m'en souviens bien , que l'espace et le temps sont deux sortes d'êtres qui n'ont rien de commun
' Al('(ii(;iiif.n IX . !•.
CONTRE LA RÉPONSK DE MAI^EHRAXCHi:. -'|37
avec les autres. Quoi qu'il en soit , puisque vous nous avez appris que cette élemlue inteUitjlhh infinie, est Vimmonsiié (le Dii'u , nous i)Ourrons à lavonir prendre inditléreninient ces deux mots l'un pour l'autre.
Mais, laissant à M. le docteur que voici , à nous dire son sentiment sur cette nouvelle explication de l'immensité de Dieu , qui me paraît bien ;:ro5sière et bien charnelle. je prie M. l'abbé de nous dire, s'il croit de bonne foi tous ces parrdoxes que son maître a pris pour des réponses de la sagesse éternelle : (< que nous pensons voir le monde matériel que Dieu a créé, mais que nous nous trompons, parce que le inonde matériel est invisible , et que nous avons tort de lui attribuer ce que nous \ oyons . parce que nous ne voyons rien qui lui appartienne. ■
Ne doutez point, repartit Tabbe, cpie je ne sois tres-persuadé de ce que vous appelez des paradoxes : et ce n'est que faute d'attention que vous rejetez des vérités qui paraissent si claires à tous la esprits attentifs '.Car enfin, quoi que vous ])uissiez dire, si nous y prenons bien garde , le corps matériel (jue nous animons n'est pas celui que nous coijons lorsque nous le regardons ; je veux dire , lorsque nous tournons les i/eux du corps rers lui : c'est un ciwps intelligible que nous roijons. Il en est de même de tous les autres corps que Dieu a créés : car. comme je vous ai déjà dit : Le soleil, par exemple, que ion voit, n'est pas celui que l'on regarde. Le soleil , et tout ce qu'il g a dans le monde nuitériel, n'est pas visible en lui-)ni'me. L'chue ne peut voir que le soleil auquel elle est iaunédiaten^ent unie . qui est le soleil intelligible.
Le docteur prit la parole à cet endroit. Obligez-moi. dit-il à l'abbé, de nous dire encore une fois, ce que vous entendez par ces corps intelligibles, que nous voyons par les yeux de notre esprit, que vous distinguez des corps matériels, vers lesquels nous tournons les yeux , mais que nous ne voyons
' Rccticrctic de la Vinic.
hZS DÉFENSE DARNAULD
point, parce qu'ils sont, à ce que vous prétendez . in\isihles et inintelligibles en eux-mêmes ?
J'entends, ditlabbé, commeje vous Tai déjà marqué, une partie quelconque de retendue intelligible, taillée et formée comme elle le doit être pour être semblable au corps vers lequel j e tourne les yeux , à laquelle mon âme applique la sensation de la couleur, que Dieu lui a donnée à l'occasion du corps matériel qui est devant moi. Voilà ce que nous appelons les corps intelligibles, que notre àme peut seule apercevoir, parce que les autres ne lui peuvent être intimement unis.
Cela me donne, dit le docteur, une plaisante pensée. Je me représente Teffroyable armée des Turcs devant Vienne , et une autre fort nombreuse de chrétiens qui la vient attaquer. Nous autres grossiers, nous aurions cru que les chrétiens apercevaient les Turcs , et les Tui es les chrétiens ; mais M. l'abbé nous fait bien voir que c'est en juger comme le peuple qui n'a pas soin de rentrer en soi-même, pour écouter le maître intérieur. Il nous apprend que les chrétiens n'apercevaient qu'un nombre prodigieux de Turcs intelligibles couverts de turbans et de vestes intelligibles , dont plusieurs étaient montés sur des chevaux intelligibles, et le reste de même; c'est-à-dire, comme il nous le vient d'expliquer, un nombre innombrable de parties quelconques de l'étendue intelligible , qui est l'immensité de l'être divin , taillées et formées en Turcs, en vestes, en turbans, en chevaux, en tentes, auxquelles l'àme de chacun des spectateurs appliquait les sensations des couleurs convenables, quelle avait reçues de Dieu à l'occasion des Turcs invisibles, des turbans invisibles , des chevaux invisibles, des tentes invisibles , qui étaient devant ses yeux.
Il voulait poursuivre, mais M. l'abbé l'interrompit, ne trouvant pas bon qu'on tournât en raillerie une doctrme qui lui paraissait si avantageuse à la religion, en ce qu'elle montre , d'une manière admirable , l'union de nos esprits avec Dieu . et la dépendance quils ont . non-seulement de sa
CONTRE LA Rf.PONSE DL MALEBRANCHE. ^39
puissance, mais aussi de sa sagesse. Cela suffit, Monsieur, lui dit-il, tout ce que vous ajouteriez ne serait que la même chose. Mais permettez-moi de vous dire que la doctrine que je vous ai expliquée ' « me parait si conforme à la religion, que je me crois indispensablement obligé de la soutenir autant qu'il me sera possible. .l'aime mieux qu'on m'appelle visionnaire , qu'on me traite d'illuminé, et qu'on dise de moi tous ces bons mots que l'imagination, qui est toujours railleuse dans les petits esprits, a de coutume d'opposer à des raisons qu'elle ne comprend pas. ou dont elle ne peut se défendre, que de demeurer d'accord ) que notre esprit puisse apercevoir autre chose que des corps intelligibles; puisque les matériels sont incapables d'être connus en euxmêmes , ne pouvant être intimement unis à notre àme.
Hé bienl Monsieur reprit le docteur un peu piqué de ce qu'on le traitait de petit esprit , je le veux bien; ne raillons point, parlons sérieusement. On ne le peut faire davantage qu'en opposant à vos nouvelles pensées les oracles du Saint- Esprit. Vous nous voulez persuader que f< le monde matériel est invisible ; que nous nous trompons quand nous pensons voir les ouvrages de Dieu , au lieu que nous ne voyons que l'étendue intelligible qui est Dieu même. » D'où vient donc que l'Écriture nous dit le contraire , et qu'elle nous parle toujours des créatures de Dieu comme étant visibles , et comme capables de nous servir de degrés pour arriver à la connaissance des grandeurs invisibles de Dieu? Saint Paul nous assure l'un et l'autre dans l'Épitre aux Hébreux, XI, 4 : (( C'est par la foi que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu , et que tout ce qui est visible a été formé, n'y ayant rien auparavant que d'invisible:» ou, selon le grec, « de sorte que les choses visibles n'ont point été premièrement formées d'autres choses visibles , » comme elles sont maintenant. N'est-ce pas le monde matériel que
' Reclierclie du la Vérité.
Uki) DKH-NSL D'aRNAULD
Dieu a crée par ^a parole? Pourquoi donc rtcrilure nous dit-elle que la création du monde est la création des choses \isibles. si le moink matériel est ni visible, comme on a la hardiesse de nous le faire dire ])ar la sagesse éternelle? Le même apôtre, dans l'Épître aux Romains. 1, 20 : « Les grandeurs invisibles de Dieu deviennent comme visibles, en se faisant connaître par ses ouvrages, depuis la création du monde. « Ce n'est donc ]ias. selon saint Paul. Vétemlue intelli;iible , que Ion nous dit être Dieu même , (jue nous voyons en pensant voir ses ouvrages, qu'il appelle visibles dans une autre Lpître, et qui le sont en ellet . (}ui nous servent à découvrir, par leur visibilit^^, linvisibilité des grandeurs de Dieu : tant les idées que nous donne TÉcrilure sur ce sujet , sont opposées à celles de cette nouvelle philosophie.
Mais je vous supplie , dit-il a M. le duc, de me faire donner le livre de la Sapesse. On le lui donna de la nouvelle traduction . et il y lut ces paroles du chapitre 13 . I : « Tous iei hommes qui n'ont point la connaissance de Dieu ne sont que vanité. Ils n'ont pu comprendre, par les biens visibles , celui qui est souverainement ; et ils n ont point reconnu le Créateur par la considération de ses ouvrages. Mais ils se sont imaginé que le feu. ou le vent , ou lair le plus subtil, ou la multitude des étoiles, ou l'abîme des eaux, ou le .soleil et la lune, étaient les dieux qui gouvernaient tout le monde: que s'ils les ont crus des dieux, parce qu'ils ont pris plaisir d'en voir la beauté, qu'ils conçoivent de là combien celui qui en est le dominateur doit être encore plus beau : car c'est l'auteur de toute beauté qui a donné l'être à toutes ces choses. Ainsi , la grandeur et la beauté de la créature peuvent faire connaître et rendre en quelque sorte visible le Créateur. » Et on nous vient dire que la beauté de la créature ne se voit point, « que le monde matériel est invisible, et que c'est par erreur que nous lui attribuons ce que nous apercevons . lorsque . i>ensant voir ce monde matériel , qui
CONTRt LA RÉPONSE DE MALEIiRANCHE. 'l'il
est l'ouvriiiie de Dieu , nous ne voyons rien qui lui ii^tpartienne. »
L'abbé, se voyant poussé, demanda un mot d'audience pour ex{)liquer en quelle manière il avait dit que nous ne voyons pas les corps que Dieu a créés. C'est , dit-il , que nous ne les voyons pas en eu.r-nièmes ; et en cela nous ne disons que ce que disent avec nous les philosophes de l'école (jui admettent les espèces, qu'ils appellent iinpresses, qui sont (les entités représentatives distinguées des perceptions. l'.ai' ils soutiennent, comme nous, qu'on ne voit point les corps immédiatement, mais seulement médiatement. par le moyen de ces espèces. Un pourrait donc leur faire les mêmes instances que vous nous faites.
Quand cela serait , reprit le docteur, ce ne vous serait pas un grand avantage, puisque tous ceux qui philosophent avec justesse doivent reconnaître qu'en cela ceux dont vous parlez sont dans Terreur. Or . l'erreur d'un homme ne peut jamais justifier celle d'un autre. Pardonnez-moi. néanmoins, ^lonsieur, si je vous dis que votre cause n'est point la leur, et qu'ils ne se sont point jetés sur cela dans le même embarras que vous; car ils croient, aussi bien que tout le reste des hommes hors ceux de votre nouvelle école ) , que nos perceptions sont les représentations formelles des objets auxquels nous pensons: mais ils se sont imaginé que d'autres entités représentatives, ({u'ils appellent des e.s/x^ces impresses , nous étaient nécessaires, afin que notre àme eût les perceptions des choses matérielles. Ht ils n'ont erré qu'en admettant ces entités superflues ; mais ils n'ont pas troublé la vraie notion de nos perceptions. C'est par une erreur semblable qu'ils ont cru qu'une pierre , que je veux jeter , ne pouvait continuer son mouvement, étant sortie de ma main , qu'elle n'eût reçu dans ma main une rcrta impresse , distinguée du mouvement. En quoi ceux qui philosophent mieux qu'eux ne sont différents d'eux qu'en ce qu'ils rejettent cette verla t'mpresse comme superflue : mais ils sont
tout à fait d'accord ensemble pour ce qui est de reconnaître que celte pierre continue le mouvement qu'elle avait dans ma main lorsqu'elle en est séparée. Je dis de même que ces philosophes de l'école admettent une entité préalable à la perception des choses matérielles, laquelle M. Arnauld n'admet pas dans son livre des Idées: mais qu'ils sont d'accord avec lui , pour ce qui est de croire que lorsque notre àme a la perception des choses matérielles , cette perception les lui représente. C'est pourquoi ils se gardent bien de dire absolument que notre àme ne voit point les choses matérielles , mais seulement qu'elle ne les voit point immédiatement . c'est-à-dire qu'elle les voit et les aperçoit véritablement , mais que ce n'est pas sans avoir besoin , pour en avoir la perception , du secours de l'espèce impresse.
Or, ce n'a garde d'être là votre sentiment , puisque vous prenez pour le principe de votre doctrine , sans lequel vous avouez qu'elle ne saurait subsister, que nos perceptions, qui ne sont que des modifications de notre àme, ne sauraient être représentatives des objets de dehors . telles que sont les choses matérielles. Comment donc pourrions-nous les apercevoir ou immédiatement . ou médiatement , si nos perceptions ne nous les peuvent représenter?
Enfin, ce que vous nous avez dit avec tant d'emphase, u que le corps que nous animons n'est pas celui que nous voyons . mais que nous voyons seulement un corps intelligible , et que notre àme ne peut voir que le soleil intelligible auquel elle est immédiatement unie . » serait entièrement contre le bon sens et contre toutes les règles du langage humain, si cela ne voulait dire autre chose, sinon que nous avons besoin de voir les corps intelligibles pour voir les corps créés 4^ mais que cela n'empêche pas que nous ne voyions véritablement les corps créés. Un exemple, Monsieur , vous en convaincra : Trouveriez-vous qu'un homme fût raisonnable qui dirait qu'on ne voit point les satellites de Saturne. qn"//.« scml inrisihles . et que ceux qui croient
CONTRE LA RtPU.NSt DE MALEBRANCHE. ^^3
les voir , ne voient que les verres de leurs lunettes : et qui, étant poussé sur cela comme ayant avancé une chose trèsfausse et très-ridicule, prétendrait s'être bien justifié, en disant que tout ce qu'il a entendu par là est qu'on ne voit point sans lunettes ces satellites de Saturne? C'est ici la même chose, et vous ne sauriez prétendre , sans une absurdité visible, que ces propositions, tant de fois répétées et accompagnées de cet avertissement : que l'on y prenne bien f/arde, pour les faire mieux remarquer, que ces propositions, dis-je : notre âme 7ie roit que les corps intelligibles; elle ne voit point le soleil matériel; elle ne voit point le corps même qu'elle anime, ne veulent dire autre chose sinon qu'elle voit véritablement les corps réels, mais quelle ne les voit que par le moyen des corps intelligibles. Cette glose serait ridicule; et ainsi, Monsieur, il faut avouer de bonne foi que tout ce que vous pouvez dire, selon votre philosophie des idées , est que, dans un sens métaphorique et fort impropre, les corps que Dieu a créés , demeurant invisibles et inintelligibles , comme vous croyez qu'ils le sont par leur nature , sont censés être aperçus par notre àme ; parce que les corps intelligibles , qui en sont seuls véritablement aperçus , sont semblables à ces corps réels, et que la vue qu'a notre àme des corps intelligibles, lui est d'un aussi grand usage pour les fonctions de la vie , que celle quelle aurait des corps réels. Car enfin . me direz-vous , quoicpie mon àme n'aperçoive qu'un feu intelligible , le feu réel ne laisse pas d'être la cause occasionnelle de la chaleur que je ressens quand je m'en approche ; et quoiqu'à la levée du siège de Vienne , les chrétiens n'aperçussent que des Turcs intelligibles, quand les Polonais et les Allemands les perçaient de leurs épées ^ les Turcs réels n'en étaient pas moins bien tués.
Mais quand cela serait ainsi, sur quoi il y aurait bien dés choses à dire, il n'en serait pas moins vrai que, selon votre système des idées, notre àme ne voit en aucune sorte les corps que Dieu a créés. Voici quelques exemples qui le feront voir :
UhU DLFt.>SE D'ARNALI.n
On a appris a des sourds de naissance a connaître ce qu'on leur voulait dire quand on leur parlait . et à parler eux-mêmes, en leur faisant observer les mouvements de la bouche de ceux qui leur parlaient, qui se varient en diverses manières en prononçant les lettres et les syllabes. On peut donc dire que la connaissance des divei^ mouvements des lèvres , qu'ils ont par la vue , leur tient lieu de la perception des sons, qu'on ne peut avoir que par l'ouïe. Mais cela ne fait pas qu'on puisse dire qu'ils aient aucun sentiment des sons. On sait aussi qu'il y a eu un aveugle en Hollande , et un autre à Florence, qui discernaient, par lattouchement, k-. corps que nous appelons blancs, noirs, verts, jaunes, rouges. C'est qu'ils avaient le tact des doigts si délicat, qu'ils pouvaient discerner les différentes inégalités de la surface de ces corps . qui fait rejaillir différemment les petits globules qui . causant différents mouvements dans la rétine et dans le cerveau, font par là que nous avons les sensations de ces différentes couleurs. Et ainsi la connaissance qu'ils avaient par lattoucbement , leur tenait lieu de celle qu'ils auraient eue par les yeux, s'ils avaient eu le sens de la vue; mais cela n empêchait pas qu'il ne fût vrai qu'ils n'avaient aucune perception des couleurs. M. l'abbé appliquera facilement ces exemples à son paradoxe , que voufi jwnsons voir les corps réels lorsque nous ne loynns que les corps intelli' (jihles. Il dira, tant qu'il voudra, que ce dernier nous tient lieu de l'autre, et nous est de même usage : il sera toujours constant que. selon lui, notre àme n'aperçoit en aucune manière les corps que Dieu a créés : ce qui est aussi contraire à rKcriture quau sens commun de tous les hommes.
L'Écriture, dit M. l'abbe . parle souvent selon les sentiments communs, et les hommes ne suivent que trop leurs préjugés. Mais , après tout . qii'avons-nous besoin de connaître les corps qui nous environnent pourvu que nous les sentions? Est-ce que j<' ;/'> puis mapprovher du feu . ri ni'fii
CONTRE LA RÉPO.NSE DE MALEHRANCHE. 5Uj
!>i'n'ir pour la cunservaiion de ma vie, sam que je le connaisse? Xe su/pi-il pas que je le sente?
Cela serait vrai, reprit le docteur, si nous n'étions que de simples automates; car nous voyons tous les jours des chiens qui s'approchent macliinalement du feu, et s'en servent pour la conservation de leur vie, sans qu'ils le connaissent. Mais a qui persuaderoz-vous que Dieu, nous ayant faits, non-seulement pour le connaître, mais pour être aussi les spectateurs de ses ouvrages . afin d'en prendre occasion de le louer, il nous suffise de nous en servir, comme les bêtes, pour la conservation de notre vie , sans que nous les connaissions?
Je passe néanmoins encore plus loin. Vous dites qu'il ne vous est pas nécessaire de connaître le feu; qu'il suffit que vous hsentiez. Et moi je vous soutiens que si ce que vous nous avez dit tantôt est véritable , vous le sentez aussi peu que vous le connaissez. Car qu'est-ce que sentir un corps? Arrêtons-nous au sens de la vue comme à celui que nous concevons le mieux. C'est le voir lumineux et coloré. Or, comment pouvons-nous voir un corps coloré , la couleur n'étant pas une modification des corps, mais de notre esprit? Cest en appliquant à un corps le sentiment de couleur, que Dieu nous donne pour le discerner plus facilement. Qui sont donc les corps que nous sentons par le sens de la vue? ce sont ceux à qui nous appliquons les sensations de la couleur ou de la lumière. Or, je me souviens très-bien qu'en nous expliquant votre philosophie des idées, vous nous avez fait entendre, en diverses manières, que c'était aux corps intell i(jible.< que nous appliquions ces sensations. Car vous nous avez dit: « que notre àme apercevant une partie de l'étendue intelligible , cette partie devient sensible par la couleur, ou par quelque autre qualité sensible que l'àme y attache*. » Vous nous avez dit : « que, pour voir le soleil intelligible , tantôt grand et tantôt petit, il suffit que nous voyions tantôt une
' Kecherche dt lu Vcrilc,
plus grande partie de l'étendue intelligible, et tantôt une plus petite, et ([ue nous ayons un sentiment vif de lumière, pour attacher à cette partie d'étendue. » Vous nous avez dit : « que toute étendue intelligible pouvait être soleil , cheval , arbre , visible et sensible , si l'àme a quelque sentiment à l'occasion des corps pour l'attacher a ses idées: » c'est-àdire à ces parties quelconques de l'étendue intelligible. Ce sont donc les corps intelligibles, et non les corps que Dieu a créés , que nous sentons par le sens de la vue, ou par les autres sens . puisque ce n'est point aux corps réels , mais aux corps intelligibles, que notre àme. selon vous , attache le sentiment de la lumière, des couleurs et des autres qualités sensibles.
Mais ceci nous cause un étrange renversement dans les idées que la religion nous donne de Dieu et des créatures corporelles ; car . en prenant le mot de visible dans son étroite signification . pour ce que nous apercevons par l'entremise de nos yeux, il n'y a point de chrétien qui ne fasse profession de croire que le Dieu que nous adorons est invisible, mais que le monde qu'il a créé est visible ; et c'est ce qui nous fait dire que la sagesse éternelle, qui était invisible, s'est rendue visible en se faisant homme , et ce qui fait chanter à l'Église . que l'humanité de Jésus-Christ nous faisant connaître Dieu visiblement, c'est par ce Dieu rendu visible que nous sommes embrasés de l'amour des choses invisibles : Ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hune in invisibilium amorem rapiamur. Mais tout cela est renversé par la nouvelle philosophie de M. l'abbé : car c'est Dieu en luimême qui est visible , puisque nous appelons visible ce à quoi notre àme applique les sentiments de la lumière et des couleurs, et que, selon lui, c'est à des parties quelconques de rétendue intelligible qu'on ne peut, dit-il, nier sans impiété qui ne soit Dieu même, que notre àme applique les sentiments de la lumière et des couleurs , lorsque , par erreur, nous pensons voir les choses matérielles ; de sorte que Notre-
CONTRE LA RÉPONSE DE MAlEBRANCnE. 507
Seigneur, comme Dieu , avait toujours été vu avant son incarnation, puisque, selon lui. il est avec le Père et le Saint- Esprit, cette étendup inieUigihle infinie que tous les hommes voient lorsqu'ils pensent voir les corps réels; mais c'est à l'égard de son humanité qu'il a toujours été invisible, puisque ni sa sainte mère, ni saint Joseph, ni ses disciples, ni quelque homme que ce soit, ne l'ont jamais vu; n'ayant tous vu, au lieu de son humanité sainte, qu'une partie quelconque de l'étendue intelligible, rendue visible par le sentiment des couleurs cpi'ils y appliquaient. Peut-on, Monsieur, s'imaginer rien de plus monstrueux que tout cela?
Je puis encore ajouter, qu'il faudrait résoudre une question que l'on fait en théologie , après saint Thomas et les saints Pères , d'une manière tout opposée à celle dont ces saints l'ont résolue. C'est de savoir si Dieu peut être vu par les yeux du corps? Ils répondent que non: et je viens de faire voir, Monsieur, que vous devez répondre que, non-seulement cela se peut , mais que nous voyous sans cesse Dieu par nos yeux corporels , puisque lorsque nous pensons voir des corps réels et matériels , nous n'en voyons que d'intelligibles qui sont des parties quelconques de l'étendue intelli' gible, qui est Dieu même, auxquelles notre àme applique les sentiments de la douleur qui est tout ce qui est requis , afin que l'on puisse dire que notre àme voit quelque chose par les yeux du corps.
Mais il ne faut pas s'étonner si on doit répondre autrement dans votre école à cette question que les saints Pères n'y ont répondu. Cela vient de ce qu'on y a des idées de la nature divine toutes contraires à celles qu'en avaient ces saints : car toute la raison que saint Thomas rend, pourquoi Dieu ne peut être vu par les yeux du corps , est qu'il n'est pas corporel, c'est-à-dire étendu. C'est la même qu'en rend aussi saint Augustin avant lui dans sa lettre à Italique '.
' Ep. 92, al. 276.
508 DKFENSE DARNAULD
C'est pourquoi on ne doit pas ôtre surpris que, dans votre école, Dieu peut être vu des yeux du corps, puisque vous mettez des espaces et de l'étendue dans sa substance. Et ainsi, avouant comme vous faites, « qu'il faut que l'esprit ait l'idée de rétendue, afin qu'il y attache, pour ainsi dire, le sentiment de couleur, de même qu'il faut une toile au peintre afin qu'il y applique ses couleurs, » cela n'empêche pas que vous ne croyiez que notre àme peut appliquer le sentiment de la couleur et de la lumière à la substance de Dieu même, comme les autres cartésiens veulent que notre esprit les applique aux corps sensibles ; parce que vous voulez que cette substance divine soit infiniment étendue, en longueur, largeur et profondeur, comme saint Augustin le croyait avant sa conversion , ne pouvant alors concevoir qu'il pût y avoir de substance qui ne fût corporelle ' .
C'est donc à cela, dit le duc. qu'il faudrait principalement s'arrêter : s'il peut y avoir de l'étendue en Dieu , et une étendue dans laquelle on puisse désigner des parties plus grandes et plus petites?
Cela est vrai. Monsieur, dit le docteur; mais comme je trouve une infinité d'absurdités et de contradictions dans ce que vous a dit M. labbé de ces deux espèces d'étendue, l'une intelligible et l'autre matérielle dont on veut que la première soit Dieu même et que je n'en trouve pas moins dans la nouv elle imagination , quelle soit l'idée de la dernière : c'est-à-dire , que nous ne puissions apercevoir la matérielle que dans l'intelligible, il me semble qu'il est trop tard pour entamer ce discours, et qu'il vaut mieux le remettre à unautre jour. L'abbé y consentit et témoigna qu'il avait besoin d'un peu de temps pour penser aux difficultés qu'on lui avait proposées ; mais qu'il espérait d'y satisfaire d'une manière que l'on en serait content. Je vous entends , dit le duc : c'est que vous êtes bien aise de consulter votre oracle
' Coni , lib. vu. r. 1.
qui consultera pour vous le Verbe éternel. Chacun se mit à rire, et la compagnie se sépara. On ne ma pas encore mandé ce qui s'est fait depuis, et quand je le saurais je* n'en dirais rien ici : car il est temps , Monsieur, de finir cette longue lettre. .le ne vous en fais point d'excuses, ayant encore à vous fatiguer dun plus long écrit ; mais que vous ne pourrez pas vous dispenser de lire , parce qu'on vous y prend pour juge entre deux amis , dont chacun se plaint de l'autre , comme avant mal observé les règles de l'amitié. Je suis. etc.
Le 2S janvier 1C8V.
DÉFE> SE. — GL>'OUIÈME PARTIE.
EXEMPLES REMARQUABLES Qll MONTHENT d'iNE PART COMBIEN l'-MTEIR DE LA RÉPONSE EST INJLSTE DANS SES REPROCHES PERSONNELS, ET DE l'autre combien IL EST FAIBLE, CONFUS ET BROUILLÉ D.VNS SES RÉPONSES SUR LA MATIÈRE DES IDÉES.
Premier exemple. — Faux principe : que les corps ne sont pas intelligibles par eux-mêmes ou en eux-mêmes. Que ma première démonstration Va contraint de Vahandonner.
Il n'y a rien dont Tauteur de la Réponse témoigne être plus choqué que de ce qu on a cru avoir trouvé des sophismes dans ses ouvrages , et nous avons déjà vu qu'il en fait une des principales preuves du chagrin qu'il prétend que j'ai contre lui. Cependant, comme il ne saurait dire que j'aie rien mêlé d'offensant contre sa personne en découvrant les défauts de ses arguments , on ne peut dire aussi que je lui aie donné par là aucun légitime sujet de plainte. Tout ce qu'il avait à faire était de montrer que ses raisonnements étaient bons quoique, par défaut de lumière, je les eusse trouvés mauvais; mais il ne pouvait , sans une injustice manifeste , prendre occasion de là de m'attribuer des passions malignes et déréglées. Il pourrait néanmoins avoir tort en cela sans que j'eusse raison dans le fond , et ainsi il est bon de voir si je l'ai repris mal à propos d'avoir employé de méchantes preuves pour établir sa doctrine.
Je n'ai trouvé que deux principes par lesquels il ait voulu nous persuader dans la Recherche de la Vérité que nous avons besoin d'e/res représentatifs, distingués des perceptions, pour connaître les choses matérielles : l'un, que nous ne pouvons ■pas les connaître par elles-mêmes ; l'autre, que ce que nous connaissons doit être présent à 7\otre esprit et y être intimement
uni , et qm lefi corps ne peuvent pas être présents et unis à îiutre âme en cette manière.
J'ai combattu le premier de ces deux principes par la première démonstration que voici, c'est dans le chap. 6 des Idées :
Première désiostratio'. — « Un principe qui n'est appuyé que sur une expression équivoque, qui nest vrai rpie dans un sens qui ne regarde point la question qu'on veut résoudre par ce principe, et qui dans l'autre sens suppose, sans aucune preuve, ce qui est en question , doit être banni de la véritable philosophie.
(' Or, telle est la première chose que l'auteur de la Recherche de la Vérité prend pour principe de ce qu'il veut prouver touchant la nature des idées. »
Supposant la majeure comme incontestable , voici comme j'ai prouvé la mineure.
« La mineure est bien facile à prouver; ses paroles sont : Tout le monde demeure d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. L'équivoque est dans ces mots : par eux-mêmes : car ils peuvent être pris en deux sens. Le premier, qu'ils ne se font point connaître à notre esprit par eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ne sont point la cause que nous les apercevons et qu'ils ne produisent point, dans notre esprit, les perceptions que nous avons d'eux; comme on dit que la matière ne se meut point de soi-même, ou par soi-même, parce qu'elle ne se donne point à soi-même son mouvement. Ce premier sens est vrai , mais il ne fait rien à la question qui est de la nature des idées et non pas de leur origine... . Il ne reste donc que le second sens dans lequel il a pu prendre ces mots, par eux-mêmes, en opposant être connu par soi-même {comme il croit que l'est notre âme quand elle se connaît) à être connu par ces êtres représentatifs des objets, distingués des perceptions dont nous avons déjà tant parlé. Or, les prenant en ce sens, c'est supposer visiblement ce qui est en question , avant que de l'avoir établi par aucune preuve : et ce qu'il aurait reconnu sans peine devoir
être rejeté comme faux, ou au moins comme douteux, s'il l'avait examiné par ses propres règles , et s'il avait philosophé dans cette matière comme il a fait dans les autres; »-ce que je fais voir dans le reste du chapitre.
L'auteur de la Réponse a été fort tidèle à rapporter tout ce chapitre; et, ce qui m'étonne, est qu'il n'ait pas cru que tous ceux qui le liraient n'y trouveraient rien que de convaincant. Mais il s'est imaginé qu'il les éblouirait par les deux défaites par lesquelles il a cru pouvoir s'échapper.
PREMiiiRE DÉFAITE. — « J'ai dit que tout le monde tombait d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hoi^ de nous par eux-mêmes ; mais où M. Arnauld a-t-il vu que je l'ai pris pour principe de ce que je veux prouver touchant la nature des idées? »
RÉPONSE. — Remarquez, Monsieur, qu'il ne nie pas qu'il aurait eu tort de prendre cela pour principe de ce qu'il avait à prouver touchant la nature des idées, c'est-à-dire touchant la nécessité des êtres représentatifs , distingués des perceptions, pour voir les choses matérielles ; qu'il ne nie pas que cette proposition , nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes, n'ait deux sens; qu'il ne nie pas que, dans l'un, elle ne faisait rien à son sujet; et, qu'en le prenant dans l'autre, c'était une pétition de principe, mais qu'il est réduit à nier qu'il l'ait prise pour principe de ce qu'il nous voulait persuader touchant la nécessité de ces êtres représentatifs , et à me demander où j'ai vu qu'il lait prise pour principe. Il faut donc le lui dire : c'a a été dans le titre de son premier chapitre de la deuxième partie de son troisième livre, joint à la première période de ce même chapitre.
Le titre est : Ce qu'on entend par ses idées. Qu'elles existent véritablemeiU et quelles sojit nécessaires pour apercevoir les objets matériels. Il ne niera pas que, par le mot d'idées, il n'ait entendu ces êtres représentatifs distingués des perceptions; et. par conséquent, il ne peut aussi nier que son des-
sein ait été de prouver dans ce chapitre la nécessité de ces êtres représentatifs. Ur, voici comme il le commence :
« Je crois que tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par euxmêmes. Nous voyons le soleil, les étoiles et une infinité d'objets hors de nous, et il nest pas vraisemblable que l'àme sorte du corps pour contempler ces objets. Ell^e les voit DONC point par-eux- mêmes, et lobjet immédiat de notre esprit lorsqu'il voit le soleil, par exemple, nest pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre àme; et c'est ce que j'appelle idée. »
Voilà où j'ai vu qu'ayant entrepris de prouver dans ce chapitre, que nous acom besoin d'êtres représentatifs, qu'il appelle idées, pour voir les corps, il y avait pris pour principe cette proposition : Xous îi' apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. Et c'est ce que verront tous ceux qui entendent le français, et qui savent que la particule doîic est illaiive : c'est-à-dire qu'elle signifie que l'on tire une conclusion de ce qui a été dit auparavant. Or, ce dont on tire une conclusion . en est appelé le principe dans le langage des philosophes.
Voici encore ou j'ai vu qu'il a pris cette proposition , les corps ne sont pas intelligibles par eux-mêmes, pour le principe de ce qu'il voulait prouver, que nous avons besoin pour les voir d'êtres représentatifs, qu'il appelle idées. C'est dans le chapitre 6 du même livre, page 20o, où il dit en propres termes: On ne peut douter, dit-il, qu'on ne voie les corps avec leurs propriétés , par leurs idées ^c'est-à-dire par des êtres représentatifs). Et pourquoi n'en peut-on douter? remarquez bien la raison qu'il en donne : Parce que , n'étant pas intelligibles par eux-mêmes, nous ne les pouvons voir que dans l'être qui les renferme d'une manière intelligible.
Ainsi , Monsieur, on ne peut douter que cette prétention, qu'il 71 a pas pris cela pour principe de ce qu'd voulait prouver touchant la nature des idées, ne soit une pure défaite.
Et il e>t si vrai que ce n'a été que l'embarras où il s'est trouvé, qui la obligé d'y avoir recours, qu'en un autre endroit de sa réponse, il reconnaît qu'il a pris pour principe ce qu'il dit ici n'avoir pas pris pour principe. On ne peut le reconnaître plus clairement qu'il le fait en la page 202. Xai-je pas, dit-il, toujours marqué, que l'esprit 7\e pouvait connaître ^s corps en eux-mêmes : et n'est-ce pas pour cela que j'ai voulu qu'on les vit par l'étendue inielligibfe, qui est leur idée. Rien peut-il être plus exprès? Et c'est ce qui nous fera encore voir combien la seconde défaite est misérable. Deuxième défaite. — " L'opinion des philosophes, que j'avais principalement dessein de réfuter, c'est : que l'âme voit les objets par des espèces expresses ou exprimées des impresses qu'impriment les objets, etc. Ne pouvais-je pas leur parlant, commencer par cette proposition : qu'on tombait d'accord, que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes, puisque ces philosophes la reçoivent?»
RÉPONSE. — Il n'a osé rapporter ses propres paroles qui sont : Tout le inonde demeure d'accord, etc., de peur qu'on ne vît trop clairement, que c'est se moquer du monde , de vouloir que des paroles si générales ne signifiassent autre chose, sinon . que les philosophes , qu'il avait en vue de réfuter, et dont il ne parle point dans ce chapitre . demeuraient d'accord, etc. Mais cette défaite est entièrement ruinée parles deux passages que je viens de rapporter; l'un de la Recherche de la Vérité, page 205 ; et l'autre, de sa réponse, page 202 : où il témoigne expressément , qu'il a toujours marqué (pie l'esprit ne peut voir les corps en eux-mêmes, et que c'est pour cela qu'il les voit dans un être représentatif qui est Vétendite intelligible.
Troisième défaite. — e Quand j'aurais été assez ridicule pour supposer ce qui est en question... M. Arnauld n'aurait encore nul droit de prétendre avoir prouvé sa proposition à démontrer, qui est : que notre esprit n'a point besoin . pour
connaître les choses matérielles , de certains êtres représentatifs diîtingués des perceptions : car il se pourrait faire fort facilement qu'un autre, plus habile que moi. convaincrait M. Arnauld , ou du moins toute la terre , que les modalités de lame ne sont point essentiellement représentatives. »
RÉPONSE. — Je n'ai point dit qu'il fût ridicule, pour avoir supposé ce qui est en question; mais j'ai si bien montré qu'il l'a supposé; qu'il ne s'en est pu tirer que par les deux premières défaites, qui n'ont pas la moindre vraisemblance.
Celle-ci ne vaut pas mieux. Car j'ai fait ce que j'avais entrepris, si j'ai bien prouvé, qu'il avait employé, pour établir sa doctrine, le sophisme appelle pétition de principe, comme il paraît par la majeure qu'il a accordée , et par la conclusion qui le regarde en particulier. A quoi néanmoins on peut ajouter que ce que j'ai mis comme de surcroît, à la fin de ma démonstration, doit convaincre toutes les personnes raisonnables que comme presque tous les philosophes habiles croient aujourd'hui, que la supposition dune forme substantielle, dans tous les corps, en la manière qu'on la conçoit dans l'école, est une invention de gens oisifs, on a la même raison de rejeter, comme une pure imagination, encore plus mal fondée, la supposition fantastique de ces êtres représentatifs des corps, qui ont été inventés par la même voie que les formes substantielles . et dont la notion est encore plus obscure et plus confuse que celle de ces formes.
Mais il se pourra faire facilement, nous dit -on. qu'un autre homme plus habile que le P. Malebranche convaincra M. Arnauld, ou au moins toute la terre, que les perceptions 'qu'a notre âme des objets, ne sont pas représentatives de ces objets. On l'attend donc cet habile homme . et nous sommes aussi disposés à nous rendre , quand il nous aura convaincus , qu'à ne point contester contre celui qui nous aura fait voir qu'il n est pas vrai que le tout est plus grand que sa partie.
516 DÉFENSE D'aRNAI'LD
Quatrième défaite. — « Enfin, quand personne ne pouirait donner des preuves qu'il ne réfutât , c'est une nouvelle manière de démontrer les i)ropositions qu'on ne recevra jamais, que de conclure qu'une chose n'est pas, à cause que la preuve qu'on en donne ne vaut rien. »
RÉPONSE. — C'est ne savoir pas la ditTérence que les règles du bon sens ont toujours mise entre prouver qu'une chose est, et soutenir qu'elle n'est pas : entre prouver qu'on a besoin d'un être représentatif, et soutenir qu'on n'en a pas besoin. Car tout le monde convient que celui qui entreprend de prouver qu'une chose est nécessaire pour voir les corps, doit apporter des raisons convaincantes qui le prouvent positivement : et on se moquerait de lui . s'il disait, pour toute raison , qu'on ne lui en saurait apporter de convaincantes qui montrent que cela n'est pas. Mais, pour celui qui soutient qu'une chose n'est pas , que ces êtres représentatifs ne sont pas nécessaires , tout le monde convient, au contraire, qu'il a satisfait pleinement à ce qu'on pouvait attendre de lui, quand il a fort bien réfuté toutes les preuves que Ion pourrait apporter, pour appuyer ce qu'il soutient n'être pas. Et cela est vrai, principalement quand il s'agit d'entités, que l'on prétend être chimériques, et dont personne ne saurait avoir de notion distincte, que l'on voudrait introduire dans la philosophie. Car voudrait-on obliger un homme d'apporter des preuves positives . pour montrer qu'une chimère n'e:^t point? et n'est-ce pas avoir suffisamment montré que ces entités ne sont que des chimères, quand on a détruit toutes les raisons qui ont porté quelques philosophes à les inventer? Je suis donc bien obligé à l'auteur de la Réponse , de ce que son dernier retranchement contre ma démonstration . pour' rendre encore quelque combat en faveur de ses êtres représentatifs, est de dire qu'elle ne serait pas recevable, quand personne ne pourrait donner de preuves pour les établir, que je ne réfutasse fort bien.
Second exemple. — Autre faux principe : que notre cirne )ie peut voir les objets éloignés : que ma deuxième démonstration le lui a fait désavouer. Des trois autres démonstrations.
La seconde preuve des êtres représentatifs, distingués des perceptions, est que notre àme ne saurait voir que ce qui lui est présent et intimement uni : d'où il s'ensuit qu'elle a besoin d'êtres représentatifs pour voir les corps qui en sont éloignés.
C'est ce que j'ai combattu par ma deuxième démonstration . qui a mis encore Tauteur de la Réponse en plus mauvaise humeur que la première. Cela parait par son préambule que voici :
« Ne trouvez pas mauvais, Monsieur, si je vous arrête à la lecture de choses qui nont nulle utilité . ni nul agrément. La réputation de M. Arnauld m'oblige, à cause de la vérité, à faire remarquer ses méprises , et qu'il a bien désappris à faire des démonstrations. »
RÉPONSE. — Il est à craindre que le monde ne dise que l'auteur de la Réponse n'a pas désappris à en faire. Quoi qu'il en soit, on lui est obligé de ce que son dégoût ne l'a pas empêché de rapporter cette deuxième démonstration dont il l»arle avec tant de mépris. Voyons-la donc.
Deuxième démonstration. — (^Ce n'est pas ithilosopher avec justesse, en traitant d'une matière importante, que de prendre d'abord pour un principe général dont on fait dépendre tout ce que Ton dit dans la suite , ce qui , non-seulement n'est pas clair, mais ce qui est tout contraire à ce qui nous est si clair et si évident qu'il nous est impossible d'en douter.
«Or, c'est ce qu'a fait l'auteur de la Recherche de la Vérité dans son Traité de la Nature des Idées.
« On ne peut donc philosopher avec moins de justesse qu'il a fait dans cette matière, ni d'une manière plus opposée a celle qu'il a suivie dans presque toutes les autres.
« Il n'y a que la mineure à prouver.
« Ce quil a supposé dabord comme un principe clair et indubitable, est, que notre esprit ne pouvait connaître que les objets qui sont présents à notre âme, et c'est ce qui lui fait dire : « Nous voyons le soleil . les étoiles et une infinité d'objets hors de nous, et il n'est pas vraisemblable que l'àme sorte du corps et qu'elle aille pour ainsi dire se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes , et l'objet immédiat de notre esprit lorsqu'il voit le soleil , par exemple , n'est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement uni à notre àme, et c'est ce que j'appelle idée. » Un homme qui parle de la sorte, suppose manifestement, comme un principe clair et incontestable , que notre àme ne saurait apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu où elle est, tant qu'ils en demeureht éloignés. Or, non-seulement je doute de ce prétendu principe, mais je soutiens qu'il est faux, de la dernière fausseté, parce quil est évident, de la dernière évidence que notre àme peut connaître une infinité de choses éloignées du lieu où elle est, et quelle le peut, parce que Dieu lui en a donné le pouvoir ; la preuve en est facile. »
Je supplie le lecteur de la voir. Elle est depuis la moitié de la page 215. et le commencement de la suivante. Je crois qu'il en sera satisfait, et qu'il jugera que l'auteur de la Ré^ ponse a bien fait de la dissimuler, parce qu'il a trouvé plus d'avantage à employer les mêmes défaites pour éluder cette démonstration . qu'il avait employées pour éluder la première ; en niant qu'il eût pris cela pour principe , et en prétendant qu'il n'avait parlé que selon le sentiment des autres.
Première défaite. — « C'est sans doute un principe faux, de la dernière fausseté, que notre àme ne puisse voir ni connaître . ni apercevoir les objets éloignés du lieu où elle est, tant qu'ils en demeurent éloignés; je l'ai toujours cru tel. Il faudrait être bien stupide pour en douter; M. Arnauld a grand tort de me l'atlribuer. et de dire qu'il est certain
que je le suppose dans tout le reste du Traiti' de la Xalure des Idées. »
RÉPONSE. — C'est son adresse ordinaire, déparier ainsi fort durement contre les sentiments qu'on l'oblige de désavouer, afin que l'on croie plus facilement qu'il ne les a jamais tenus. Mais l'importance est de bien répondre aux preuves qui font voir qu'il les a tenus. Et c'est à quoi il emploie les deux défaites suivantes.
Deuxième défaite. — « Mais quoi 1 jai dit qu'il n'est pas vraisemblable que Tàme sorte du corps pour voir le soleil. Donc j'ai cru qu'on ne pouvait voir les objets lorsqu'ils étaient éloignés. L'équitable conséquence I lorsqu'on parle aux hommes suivant leurs idées, les approuve-t-on ? o
Troisième défaite. — a N'est-il pas visible que ce que je dis est plutôt une espèce de raillerie, qu'un principe sur lequel j'établis des sentiments qui renversent ce même principe ■? »
RÉPONSE. — La raisonnable solution! Est-ce qu'il n'y a qu'à dire en lair, qu'on a parlé selon le sentiment des autres ou par raillerie, pour désavouer ce qu'on a dit plus clairement? Mais cette réponse fait voir, qu'à moins qu'on ne puisse être persuadé qu'il a parlé selon le sentùnent des autres, ou par raillerie, il faut que l'on demeure convaincu qu'il a pris pour principe ce qu'il est contraint d'avouer maintenant être faux , de la dernière fausseté. Or, il est impossible que cette défaite impose à personne , quand on aura considéré que, dans le même chapitre de sa Recherche de la Vérité, il répète la même chose et se sert du même principe , en des termes si précis qu'on ne saurait les éluder, ni par l'une ni par l'autre de ces fausses gloses, de n'avoir parlé que selon le sentiment des autres, ou par raillerie. C'est un passage qu'il n'a pas du dissimuler, puisque je l'ai rapporté dans le chapitre 6 des Idées.
« Nous ne pouvons, dit-il, apercevoir les choses qui sont hors de l'àme. que par le moyen des idées ( c est-a-dire par
520 DÉFENSi: d'arnauld
iles^êtres représentatifs, distinguéfi des jiercept ions); supposez que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies ; telles que sont les choses matérielles, qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme. de la façon qui est nécessaire afin qu'elle les aperçoive, parce qu'étant étendues, et l'àme ne létant pas, il n'y a point de proportion entre elles. Outre que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par co.NsÉyuENT elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. Et dans le livre L chap. XIV : Ce n'est pas proprement le soleil qui se lève que nous voyons, puisquil est éloigné de plusieurs millions de lieues. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord • . »
Un ne peut dire qu'il v ait dans ces paroles la moindre apparence de raillerie. Et on peut encore moins prétendre que, s'il n'avait parlé que selon le sentiment des autres, qu'il aurait cru faux, de la dernière fausseté , il aurait pu dire : Cest de quoi tout le monde doit tomber d'accord. Il est donc faux, de la dernière fausseté qu'il n'âW parlé que par raillerie, ou dans le sentiment des autres, quand il a supposé que les corps ne peuvent s'unir à notre unie, de la façon qu'il est nécessaire afin quelle les aperçoive; et nos âmes ne sortant point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, il s'ensuit de là, (ju'elles ne peuvent voir les corps de dehors, que par des êtres représentatifs, distingués des perceptions : ce qui est manifestement supposer que notre âme ne peut apercevoir les objets éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeurent éloignés, et se servir de cela comme d'un principe, pour établir la nécessité des êtres représentatifs. X"aurais-je pas droit. après cela, de lui appliquer ce quil dit de moi avec si peu de raison ? En vérité, Monsieur, je n'ose appeler la conduite de votre ami par son îiom. Ce cjue je puis dire de plus honnête, c'est, qu'où il n'entend pas ce qu'il écrit , ce qui fait pitié : ou
' r,echcrche de la Véritc.
ce qui es7 du moins fort vraisemblable, il feint de ne le pas entendre, ne pouvant s'échapper autrement : ce qui est indigne, et ne peut qu'exciter ï indignation des honnêtes gens. Mais ce ne sont pas encore là toutes ses défaites. 11 faut examiner les autres . quoiqu'elles soient telles que j'aurais pu les négliger.
Quatrième défaite. — « Supposé-je que notre àme ne peut voir les objets éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeurent éloignés, moi qui enseigne, qu'afin que lesprit aperçoive quelque chose, il est absolument nécessaire que ridée de cet objet ( c'est-à-dire l'être représentatif de cet objet, distingué de sa perception) lui soit actuellement présente; mais qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à celte idée (a cet être représentatif ), parce que l'on aperçoit souvent des choses qui ne sont point, et qui n'ont jamais été ? »
RÉPONSE. — Il faut qu'il n'entende pas ses propres opinions, ou qu'il ne sache ce qu'il dit, quand il ne pense qu'à s'échapper d'un argument qui le presse. Car quand notre esprit aperçoit une chose qui n'est pas, comme une montagne d'or, il n'aperçoit, selon lui, que l'être représentatif de cette montagne d'or, qui est intimement uni à notre àme. En quoi donc cela peut-il être contraire à ce principe que j'ai fait voir qu'il a supposé, que notre âme ne saurait apercevoir les corps qui sont éloignés du lieu où nous sommes, tant qu'ils en demeure}^ éloignés? 'D'où il a inféré, qu'elle ne les saurait apercevoir que par des êtres représentatifs, distingués de ses perceptions, qui lui soient intimement unis ? Xe voir que ce qui est intimement uni à notre àme, est-ce supposer que notre àme peut voir ce qui est éloigné du lieu où nous sommes ?
Cinquième défaite. — « Encore un coup, je n'examine point dans ce premier chapitre du troisième livre de la Recherche de la Vérité, ce que c'est qu'idée, et je n'établis mon sentiment qu'après avoir prouvé que toutes les diverses manières d'ex-
pliquer comment on voit les objet?, sont fausses, excepté la mienne. »
RÉPONSE. — Autre illusion fondée sur l'équivoque du mot d'idée. Car il est certain qu'il prend le mot d'idée , dans ce chapitre, pour un être représentatif distingué de notre percep' iion. Il est certain encore quil a prétendu y avoir établi en général la nécessité de cet être représentatif intimement uni à notre àme pour voir les corps. Il est certain qu'il s'est servi pour cela de deux principes que je l'ai obligé de désavouer par mes deux premières démonstrations ; mais il est vrai que ce nest que dans la suite, qu'ayant posé cinq manières dont il a cru que Ton pouvait concevoir ces êtres représentatifs, il s'est déterminé à embrasser la dernière, qui est que c'est Dieu qui . étant intimement uni à notre àme. lui sert d'être représentatif pour connaître les choses matérielles. Or, que fait cela, je vous prie , pour montrer qu'il na pas pris pour principe que notre àme ne peut apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu ou elle est ; c'est-à-dire qui ne lui sont pas intimement unis?
Sixième défaite. — « M. Arnauld a-t-il pu croire que j'aie supposé qu'on ne pouvait voir les objets lorsqu'ils étaient éloignés, après les reproches qu'il me fait en tant d'endroits que je dis qu'on ne les voit pas : que le soleil, par exemple, qu'on regarde n'est pas celui que l'on voit : mais que ce que l'on voit est l'étendue intelligible jointe avec la couleur? » RÉPONSE. — Je cherche du sens commun dans cette défaite, et je n'y en saurais trouver : car quelle connexion y a-t-il entre ces deux choses? Le P. Malebranche dit que le soleil que nous voyons n'est pas celui que nous regardons, mais que celui que nous voyons est le soleil intelligible intimement uni à notre àme. Il n'y a donc pas d'apparence que le même père ait cru que notre àme ne peut voir les objets éloignés d'elle. Il me semble qu'on a du dire, au contraire : il y a donc bien de l'apparence que cet auteur croit que notre àme ne peut voir ce qui est éloigné d'elle, et que c'est pour cela
que, ne pouvant, selon lui. voir le soleil matériel, qui en est trop éloigné, elle voit seulement le soleil intelligible: c'est-àdire une partie quelconque de l'étendue intelligible taillée en soleil, laquelle lui est intimement unie et à laquelle elle applique un vif sentiment de lumière. Je ne sais s'il y aura personne qui ne trouve cette dernière conséquence plus juste que l'autre.
Septième défaite. — '(M. Arnauld a-t-il pu croire que j'aie supposé ce sentiment ridicule que notre àme ne peut voir les objets éloignés d'elle, lui qui sait et qui combat cette pensée que j'ai que nous pourrions voir le monde tel qu'il nous paraît, quoiqu'il n'y eût rien de créé, et que je ne suis parfaitement assuré que par la foi qu'il y a des corps ? Certainement si je puis voir des corps quoiqu'il n'y en eût point, je puis en voir quoiqu'ils soient éloignés. »
Réponse. — C'est la même illusion que la précédente. Car dans la supposition que Dieu n'aurait point créé de corps, ce ne seraient pas ces corps que Dieu n'aurait point créés que mon esprit verrait, selon l'auteur de la Réponse, ce seraient seulement leurs êtres représentatifs; c'est-à-dire des parties quelconques de l'étendue intelligible auxquelles mon esprit appliquerait le sentiment des couleurs. Or. selon le même auteur, ces parties de l'étendue intelligible que mon esprit verrait, ne seraient point éloignées de mon àme , mais lui seraient intimement unies. Et ainsi, quand l'auteur dit : Si je puis voir des corps, quoiqu'il n'y en eût point, je puis en voir, quoiqu'ils soient éloignés, c'est comme s'il disait : Si je puis voir des corps intelligibles, intimement unis à mon âme, j'en puis voir de réels éloignés de mon âme. Ce qui serait la plus méchante preuve qui fût jamais pour montrer qu'il n'a pas supposé que l'âme ne peut voir des objets éloignés d'elle.
J'ai voulu faire voir l'inutilité de ces quatre dernières defaites, quoique cela ne fût point nécessaire. Car les premières étant détruites, et demeurant pour constant qu'il n'a parlé ni selon le sentiment d'autrui. ni par raillerie, quand il a
524 DÉFENSE D'aRNAULD
représenté réloignement des deux comme une raison qui los empêchait d'être aperçus par notre àme, et qui faisait qu'on ne les pouvait voir que par des êtres représentatifs, distingués des perceptions, on ne peut douter qu'il n'ait admis pour un principe de sa doctrine touchant ces êtres représentatifs, que notre âme ne saurait apercevoir les objets éloignés d'elle, quoique une seconde démonstration lui ayant ouvert les yeux, il dise maintenant quil a toujours cru que ce principe est ridicule, et quil est faux, de la dernière fausseté.
Je ne dirai rien des trois dernières démonstrations ; car, pour la troisième et la quatrième, comme il les passe sans y répondre, je n'ai aussi, Monsieur, qu'à vous supplier de les lire de nouveau dans le livre des Idées, et de juger, après les avoir examinées avec toute la rigueur possible, si elles ne sont pas convaincantes.
Pour la cinquième, elle est toute ramassée en ces deux lignes de la page 229 : « Lauteur de la Recherche de la Vérité a supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles. Il n'était en peine que du comment : si c'était par des idées ou sans idées , prenant le mot d'idée pour des êtres représentatifs distingués des perceptions, et, après avoir bien philosophé sur la nature de ces êtres représentatifs, après les avoir promenés partout et n'avoir pu les placer qu'en Dieu, tout le fruit qu'il en recueille n'est plus de nous expliquer comment nous voyons les choses matérielles , qui était uniquement ce que l'on cherchait , mais c'est que notre esprit est incapable de les apercevoir, et que nous vivons dans une continuelle illusion en croyant voir les choses matérielles que Dieu a créées lorsque nous les regardons, c'està-dire que nous tournons nos yeux vers elles et cependant ne voyant, au lieu d'elles, que des corps intelligibles qui leur ressemblent. »
Et tout ce qu'il y a pu opposer est une vaine défaite. J'ai cru, dit-il, qu on ne voyait pas les corps. Xon en eux-mêmes, réjKtndrai-je à iou4es ces grandes citations qui ne tendent
qu'a étourdir le lecteur et faire croire à quelques-uns que je me contredis à tout moment.
Or, tout cela se trouve éclairci à la fin de la lettre que je vous ai écrite, et qui sert d'entrée à cette Défense. Et ainsi , pouvant supposer que cette fausse distinction y est entièrement ruinée, et qu'on y a fait voir clair»?ment que, selon sa doctrine, on no voit nullement les corps que Dieu a créés, parce quils ne peuvent être V objet de nos connaissances , comme il le soutient dans cette Réponse même, page 110, je puis supposer qu'il n'a donné aucune atteinte à cette cinquième démonstration, non plus qu'aux quatre autres.
Troisième exemple. — Raillerie pélagienne de la grâce efficace de Jésus- Christ. Faux raisonnement pour autoriser cette absurdité, que nous ne voyons que Dieu lorsque nous croyons voir les corps que Dieu a créés.
Un raisonnement qu'il m'oppose dans sa Réponse fera voir qui de nous deux a désappris à bien raisonner. Voici l'occasion qui a produit ce raisonnement.
Il y a bien des gens qui embrassent certaines opinions et qui s'y attachent, non parce qu'ils aient des motifs suffisants pour les croire vraies, mais parce qu'ils ont l'esprit prévenu de certaines considérations qui leur font désirer qu'elles soient vraies ; et c'est ce qui arrive assez souvent à des personnes de piété qui croient légèrement certaines choses, ou s'attachent à de certaines opinions sans se mettre en peine si elles sont suffisamment appuyées ou attestées, parce qu'ils s'imaginent, quoique ce soit souvent sans raison, qu'elles sont avantageuses à la piété.
C'est ce qui m'avait porté, dans le chapitre 19 du livre des Idées, à parler de deux préjugés qui pourraient empêcher qu'on ne se rendît à ce que je croyais avoir démontré contre la nouvelle philosophie des idées , dont l'un était l'estime que l'on fait de celui qui en est l'auteur, et l'autre.
cette raison spirituelle que cette philosophie fait mieux voir qu'aucune autre combien les esprits soîit dépendants de Dieu, et combien ils lui doivent être unis.
J'ai dit, entre autres choses, contre ce dernier préjugé : « Que nous avions tant d'autres sujets de reconnaissance envers Dieu, infiniment plus importants, qui regardent notre salut et l'état de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son infinie miséricorde, que notre esprit étant borné et ne pouvant s'appliquer beaucoup à un objet qu'il ne soit moins capable de s'appliquer fortement à d'autres; que, ne considérant que le motif de la piété , il paraissait peu important aux chrétiens de savoir au vrai de quelle manière Dieu nous fait reconnaître les choses matérielles, pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas afin de les faire marcher dans sa voie, et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit , qui en a rompu la dureté, et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair. »
Ce passage, qui n'est que de mon dix-neuvième chapitre, est rapporté par votre ami dans son neuvième , et la réponse qu'il y fait est une raillerie peu digne d'un chrétien, contre la nécessité et l'efficace de la grâce de Jésus-Christ, qu'il lui plaît d'appeler la grâce efficace de M. Arnauld. Car saint Augustin enseigne partout que c'est se moquer de Dieu que de lui rendre grâces du bien que nous faisons, si nous ne reconnaissons sincèrement que c'est son esprit qui nous le fait faire ; jusques à dire qu'à moins de cela les actions de grâces que nous lui en rendons sont autant de faussetés et de mensonges, puisque nous le remercions de ve qu'il ne fait pas comme s'il le faisait *. Mais votre ami ne trouve pas bon que j'aie représenté, comme une chose fort importante, d'apprendre aux chrétiens combien ils sont plus redevables à
' Dans sa Lettre à Vital.
Dieu « pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas afin de les faire marcher dans sa voie , et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit, » que de ce qu'il leur fait voir (à ce que l'on prétend) les choses matérielles dans l'étendue intelligible qu'il renferme, et la raison qu'il a de ne le pas trouver bon est que je crois que cette action de grâces, qui ne saurait être sincère si nous ne confessons de bouche et de cœur que c'est Dieu qui fait en nous et par nous le bien pour lequel nous le remercions, doit être générale pour toute sorte de bien, sans en excepter la prière, qui n'est pas moins un don de la grâce que les autres grâces quelle nous obtient , comme l'Église le reconnaît en nous faisant dire à Dieu et ut peientibus desiderata concédas, fac nos quœ tibi sunt placita postulare. C'est le fondement de cette raillerie pélagienne avec laquelle il m'insulte pour avoir exhorté les fidèles d'être reconnaissants envers Dieu de ce qu'il les éclaire pour les faire marcher dans sa voie, et de ce qu'il change leur cœur par l'opération secrète de son esprit.
« C'est , dit-il , Monsieur, pour la grâce efficace de M. Aruauld ( il devait dire de Jésus-Christ ) qu'il faut avoir toute la reconnaissance possible. Mais, pour cela, vous savez qu'il faut une nouvelle grâce efficace. Il est vrai qu'on peut demander cette grâce ; mais on ne la demandera jamais si on n'a la grâce efficace de la prière : car il faut grâce efficace, et efficace par elle-même, pour toutes choses. » Il faut être bien mal informé de la doctrine de TÉglise pour regarder cela comme particulier à M. Arnauld : bien téméraire pour le condamner, et bien pofSMé de l'esprit des ennemis de la grâce pour en faire des plaisanteries.
Mais ce n'est pas encore là le mauvais raisonnement : c'est en suite de ce que j'ai dit au même endroit et sur le même sujet : «. Que bien loin qu'il ait tant de lieu de faire valoir la spiritualité de ce nouveau système des idées, qu'il me parait plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter.
:)28 DÉFENSE DARNAULD
Car que nous apprend-on par là ? que nous voyons Dieu en voyant des corps : le soleil, un cheval, un arbre; que nous le voyons en philosophant sur des triangles et de^ carrés, et que les femmes, qui sont idolâtres de leur beauté, voient Dieu en se regardant dans leur miroir, parce que le visage qu'elles y voient n"est pas le leur, mais un visage intelligible qui lui ressemble et qui fait partie de cette étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Et on ajoute à cela qu'il ny a, de toutes les créatures, que notre pauvre àme qui, quoique créée a l" image et à la ressemblance de Dieu, n'a point le privilège de voir Dieu en se voyant. Est-ce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles pour rentrer dans nous-mêmes? » Et le reste, qu'on peut voir dans son livre et dans le mien.
Il a été choqué de cette rétlexion d'une femme qui se regarde dans son miroir et qui n'y voit pas son visage, mais un visage intelligible, qui est une partie de cette étendue intelligible infinie qui est Dieu même. Il a appréhendé que cela ne parût ridicule aux gens du monde, comme il Test certainement, et, pour empêcher ce mauvais effet, il se sert de deux moyens : dun préambule dédaigneux et méprisant, et de l'application qu'il me fait d'un ariiument qu'il prétend être semblable à celui auquel il avait à repondre.
Préambile iiÉPRiSANT. — a Je VOUS avouc , Monsieur, que j'ai peine à répondre à cespuériUtés qui ne sont propres qu'à surprendre les enfants et les simples. »
RÉPONSE. — On voudrait bien savoir ce que signifient puérilités dans son dictionnaire , car assurément il en a un particulier. Quand il nous l'aura appris, on pourra juger s'il l'applique bien en cet endroit, ou s'il se sert au hasard de toutes sortes de mots qui peuvent donner du mépris de son adversaire.
Applicaiion d'un argument qu'il a cru semblable à celui qu'il veut résoudre. — « Quand on voit une femme, n'est-ce pas la couleur de son visage qui la rend visible ? Et s'il n'y avait aucune couleur, la verrait-on? ■>
RÉPONSE. — Non, certainement , si on restreint le mot de voir au seul sens de la vue. « Or, selon M. Arnauld , la couleur n'est point dans la femme; c'est une modification de rame. »
REPOSE. — J'en demeure d'accord. ¥â ainsi remarquez que j'avoue la majeure et la mineure de son argument.
<( Donc, selon ce raisonnement, jamais homme ne vit et n'aima sa femme; car on n'aime que ce que l'on voit, et l'on ne voit que la couleur ou l'étendue colorée, qui n'est qu'une modalité de l'àme. »
RÉPONSE. — Je ne sais ce que veut dire selon ce raisonnement, étant bien assuré que ce n'est pas selon le mien, ni selon un raisonnement semblable à celui que j'aurais fait; car je n'ai pas tellement désappris à raisonner, que je fasse des arguments dont on puisse accorder la majeure et la mineure, et en nier la conclusion comme je nie celle-ci ; non-seulement parce qu'elle n'a aucune connexité avec les deux premières propositions , mais parce qu'on y trouve autant de fautes que de mots , comme il est aisé de les faire remarquer.
1". Jamais homme ne vit et lïaima sa femme. Réponse. — L'amour n'avait que faire là ; il ne s'en agissait point.
2*^. Car on n'aime que ce ([ue l'on voit. Réponse. — Comme on prend le mot de voir, et devant et après, pour ce qui se voit par les yeux, on avance au hasard une proposition trèsfausse. Les aveugles naiment-ils point leurs femmes , leurs enfants, leurs pères, leurs mères? Et combien y a-t-il de gens qui ont pour amis des personnes qu'ils ne connaissent que par lettres et qu'ils n'ont jamais vus? On peut voir ce que saint Augustin dit sur cela a saint Paulin et à saint Jérôme, dans les deux premières lettres qu'il leur a écrites. Mais de plus , comment accorder cette maxime qu'on n'aime que ce que Ton voit, en la prenant même dans un sens plus général avec sa nouvelle philosophie des idées , selon laquelle nous ne voyons point les corps que Dieu a créés, parce qu'ils sont invisibles et inintelligibles en eux-mêmes, et que, quand
nous les regardons nous ne voyons, aulieudeux , que des parties quelconques de l'étendue intelligible infinie rendues visibles par le sentiment des couleurs que notre àme y applique? C'est donc lui a qui l'on peut dire que, selon sa bizarre philosopliie , jamais mari n'aima sa femme, ni père ou mère ses enfants, puisqu'on n'aime que ce que Ton voit, et que si l'on croit les philosophes méditatifs, jamais mari ne vit sa femme, ni père ou mère ses enfants. Et ainsi ce serait bien en vain que l'Écriture nous aurait défendu û'aiiuer le monde et ce qui est dans Je monde, puisque la sagesse éternelle a dit à son nouveau disciple : Tu crois voir le monde, et il est invisible, et tu lui attribues ce que tu aperçois, lorsque tu ne vois rien qui lui appartienne. D'où il s'ensuit que, puisqu'on ne peut aimer ce qu'on ne voit pas , on ne peut aimer le monde, ni ce qui est dans le monde. Mais comme on pense voir le monde, et qu'on ne le voit pas, on pense aussi aimer le monde, quoique dans la vérité on ne laime pas.
3". Et on ne voit que la couleur. Réponse. — Autre fausseté. Quand on voit une colonne de marbre blanc , on ne voit pas seulement de la blancheur, on voit aussi une colonne de marbre. Quand on admire une belle statue de bronze, ce n'est point la couleur qui nous la fait admirer, c'est la configuration de la statue, qui est quelque chose de réel hors de notre àme, que nous ne laissons pas de voir des yeux, quoique ce soit par le moyen de la couleur, comme on ne laisse pas de voir les satellites de Jupiter et de Saturne, quoiqu'on ait besoin, pour les voir, des verres d'un télescope.
1**. On ne voit que la couleur ou l'étendue colorée. Cette alternative gâte tout , car il y a grande différence entre la couleur et l'étendue colorée. Et si on voit l'étendue colorée , il n'est pas vrai qu'on ne voie que la couleur.
o°. L'étendue colorée, qui n'est qu'une modalité de Vàme. Autre illusion. C'est comme qui dirait qu'un homme prudent n'est qu'une modalité, parce que la prudence est une moda-
lité de l'àme qui se conduit sagement. Que de leau chaude n'est qu'une modalité de notre àme, parce que la chaleur de l'eau est une modalité de l'àme de celui qui la touche.
y eut-il donc jamais rien de plus mal fondé que la réprimande qu'il me fait ensuite?
RÉPRIMANDE. — a Si M. Amauld croit que tout ce raisonnement est ridicule, en prenant les choses selon les sentiments populaires, pourquoi le fait-il contre moi , si son dessein est de rechercher la vérité? i>
RÉPONSE. — Pour donner quelque couleur à cette réprimande, il aurait fallu : 1*^. qu'il eût prétendu avoir droit de dire de moi quelque chose de semblable à ce que j'ai dit de lui; 2**. qu'il l'eût fait voir par un argument qu'il eût montré être semblable au mien; 3°. que, sachant mieux raisonner qu'il ne le fait , il eût mis au moins son argument en bonne forme, comme serait celui-ci :
Selon M. Arnauld, un mari qui regarde sa femme ne voit que de la couleur; or, selon M. Arnauld, la couleur n'est qu'une modalité de notre àme. Donc, selon M. Arnauld, un mari ne voit qu'une modalité de son àme quand il regarde sa femme, et il ne voit point le visage de sa femme.
L'argument alors eût été bon , quant a la forme ; mais la majeure aurait été une imposture manifeste. Car où ai-je dit ou pensé qu'en regardant les corps que Dieu a crées , nous ne voyons que des couleurs , et que nous ne voyons pas les corps? Je n'ai pas seulement supposé le contraire, mais je l'ai dit et redit et prouvé par tout le livre des Idées. On peut voir principalement les chapitres VIIÏ et IX ; je connais de mes amis qui seraient d'humeur à dire à quiconque m'attribuerait cette extravagance, qu'o;« ne voit que de la couleur^ ce que le grillon de la fable disait au lièvre :
Cornes cela ? vous nie prenez pour cruche j Ce sont oreilles que Dieu fit.
Ils diraient de même : Quoi 1 vous nous dites : que, selon
532 DÉFENSE D'aRNAULD
3/. Arnauld, un mari ne voit que de la couleur, qui est une modalité de son âme, quand il regarde sa femme? vous nous prenez pour des cruches ; car nous savons que, selon ce docteur, quand un mari regarde sa femme il voit un nez que Dieu fit, des joues que Dieu fit, une l)Ouche que Dieu fit, un front que Dieu fit, des yeux que Dieu fît. Or, il est bien certain que, selon M. Arnauld, un nez, des joues, un front, des yeux que Dieu a faits , ne sont point des modalités de lame de celui qui regarde un visage. Il faudrait donc être cruche, pour croire que. selon M. Arnauld, un mari ne voit que de la couleur, qui est une modalité de son àme, quand il regarde sa femme.
Mais on pensera peut-être que, quand jai dit que , selon notre ami, une femme qui se regarde dans son miroir, n'y voit qu'un visage intelligible, qui ressemble au sien, cela n'est pas mieux fondé, et que ce n'est aussi qu'une conséquence que j'ai tirée de sa doctrine, par quelque argument semblable à celui de sa Réponse. Cette réplique serait très-bonne si elle était vraie : mais rien n"est plus faux ; car, à proprement parler, ce n'est pas raisonner, que d'apphquer simplement une doctrine générale à un cas particulier, comme celui qui croit que tous les hommes comparaîtront devant Dieu, pour lui rendre compte de leur bonne ou mauvaise vie, n'a pas besoin de raisonnement pour croire qu'il y comparaîtra aussi. Or, c'est tout ce que j'ai fait en parlant de cette femme qui se regarde dans son miroir: je n'ai eu besoin que d'appliquer à ce cas particulier les propositions générales de votre ami ; que les corps que Dieu a créés ne sont point intelligibles en eux-mêmes ; qu'ils sont invisibles, que ceux qui les regardent ne les voient point, mais voient au lieu d'eux, des corps intelligibles qui leur ressemblent, et qui sont des parties quelconques de l'étendue intelligible infinie, que Dieu renferme. Avouez donc, Monsieur, que l'auteur de la Réponse suppose faussement que je n'ai pu lui attribuer ce que j'ai dit de cette femme qui se regarde dans son miroir, que par un raisonne-
ment ridicule ; au lieu que je nai eu besoin pour cela daucun raisonnement : mais de la seule application de sa doctrine générale à un cas particulier, et qu'il n'y a en tout cela de raisonnement ridicule que le sien, qu'il Test certainement au delà de ce que l'on peut s'imaginer, dans les formes et dans la matière, comme je viens de le faire voir.
OiATRiÈME EXEMPLE. — Variation dans la manière de roir
les choses en Dieu , contestée et vérifiée.
Une des choses dont lauteur de la Réponse prend plus de sujet de m'accuser de chagrin, et dédire en même temps que je lui impose des sentiments ridicules, est que j'ai souvent remarqué qu'il y avait des variations et des contradictions, au moins apparentes, dans sa Recherche de la Vérité, sans néanmoins qu'il puisse prétendre que je lui en aie fait aucune insulte, ni que j'aie pris occasion de lui dire sur cela quelque chose d'offensant : c'est ce qu'il est bon de vérifier par quelque exemple.
Le treizième chapitre du livre des Idées a pour titre : qu'il a varié aussi dans l'e-xplication des manières dont nous voyons les choses en Dieu ; que la j^reinière était par les idées, qu'il ne s'en est départi qu'en niant qu'il ij ait dans le momie intelligible des idées qui représentent chaque chose en particulier: ce qui ne se peut nier sans erreur.
Il répond à ce chapitre par son seizième ; et comme on ne peut remarquer aucune variation dans ses livres quil n'en ait du ressentiment, il le commence par m'accuser d'itijustice ou d'i;jnorance.
« AGn, Monsieur, que vous compreniez, ou l'injustice que me fait M. Arnauld, ou l'ignorance où il est du sentiment qu'il combat, il faut que je vous représente les deux passages de la Recherche de la Vérité, qu'il rapporte lui-même dans ce chapitre, pour prouver que j'ai changé de sentiment sur la manière dont nous vovons en Dieu ses ouvrases. )
534 DÉFENSE n'ARNAULD
C'est en effet ce qui est fort à propos, de considérer ces passages que j'ai rapportés; mais il n'est pas juste qu'il leur fasse dire ce qu'il lui plaît par de fausses gloses qui seraient manifestement contraires au texte.
Le premier de ces passages est du livre III , partie ii , chapitre 6 : « Il faut se souvenir de ce qu'on vient de dire dans le chapitre précédent , qu'il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de ious ks êtres qu'il a créés: car autrement il n'aurait pas pu les produire.... Il faut de plus savoir que Dieu est très-intimement uni à nos âmes par sa présence.... Ces deux choses supposées, il est certain que l'esprit peut voir ce qu'il y a en Dieu qui représente les êtres créés puisque cela est très-spirituel très-intelligible et très-présent à l'esprit. Ainsi l'esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a dans lui qui les représente ; » c'est-àdire les idées par lesquelles il les a faites, comme il paraît par le commencement de ce passage. Or, Dieu a créé chaque chose par son idée : le soleil, par l'idée du soleil ; la terre, par l'idée de la terre, la lune par l'idée de la lune ; comme saint Augustin l'enseigne dans le passage que j'en ai rapporté dans ce chapitre, où le mot de ratio est pris pour idée. « Il est certain que Dieu a eu le dessein ou l'idée de tout ce qu'il a créé. Et on ne peut pas dire qu'il a créé l'homme par la même idée qu'il a créé le cheval. Il serait absurde d'avoir celte pensée : chaque chose a donc été créée par son jdée particulière. Et où seraient ces idées, sinon dans l'entendement du Créateur?» Il est donc clair que j'ai eu tout lieu de croire que ce qu'il dit dans ce passage « faisait assez entendre , que la manière dont il voulait alors que nous vissions les choses en Dieu, consistait en ce que Dieu nous découvrait chacune de ses idées. » Car établir pour principe, que Dieu a en lui-même les idées de ious les êtres qu'il a crééSj afin d'en conclure, que l'esprit peut l'oir en Dieu les ouvrages de Dieu^ supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il
y a dans lui qui /es représente, n'est-ce pas nous faire entendre que ce sont les idées de Dieu que Dieu nous doit découvrir pour nous faire voir ses ouvrages par ses idées ? Or, chaque ouvrage de Dieu a son idée : le soleil a la sienne , la lune la sienne, la terre la sienne; comme cet auteur a été obligé d'en convenir à la fln de son chapitre 16. Il faut donc, selon la pensée qu'il avait alors, que Dieu nous découvre chacune de ses idées pour nous faire voir chacun de ses ouvrages.
Cependant quoique je n'eusse rien dit en cela que de trèsvéritable et d'une manière fort modérée, l'auteur de la Réponse n'a pas laissé d'en prendre occasion de me reprocher que la passion que j'ai contre lui me fait voir dans son livre ce qui n'y est pas.
« M. Arnauld . dit-il. m'impose, dans le passage que je viens de citer, un sentiment ridicule , que sa passion lui a fait voir dans la hecherche de la Vérité, sans qu'il y fût. C'est que f avais assez fait entendre que ma manière d'expliquer comment on voit en Dieu ses ouvrages, consistait en ce que Dieu nous découvrait chacune de ses idées. »
Il semble qu'il prenne plaisir à parler durement contre lui-même , a6n de faire croire que c'est ainsi que j'en ai parlé : car, outre qu'il est certain que ce sentiment est de lui , et que je ne lui en ai point imposé , comme je le viens de justifier, il n'est point vrai que je laie représenté comme un sentiment ridicule. J'ai dit au contraire « cfue s'il pouvait y avoir de vraisemblance dans une opinion mal fondée , telle qu'est cette imagination, que nous ne pouvons voir qu'en Dieu les choses matérielles, c'est tout ce qu'on pourrait dire de mieux, pour ne rien attribuer à Dieu qui soit indigne de lui, que de dire que nous les voyons chacune, dans chacune des idées qu'il en a. » Mais sur ce qu'il avait dit pour rendre cette opinion plus plausible, que nous ne voyons pas proprement les idées de Dieu , mais les choses mêmes que ces idées représentent, je lui avais objecté :
536 DÉFENSK D'ARNAULD
« Que c'est mal connaître notre esprit, que de s'imaginer quune idée qui serait en Dieu et que notre esprit ne verrait pas, lui pût servir à connaître ce que cette idée représente. C'est comme qui dirait , que le portrait d'un homme, que je ne connaîtrais que de réputation, étant mis si loin de mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait pas de me pouvoir servir à connaître le visage de cet homme. » Et c'est ce qu'il a laissé sans réponse, quoiqu'il Tait rapporté; parce qu'en etîet il n'y en a point, et que de plus il n'avait fait par là que déguiser son sentiment. Car il est si vrai qu'il veut que ce soit Dieu que l'on voie en voyant les choses matérielles, qu'après avoir dit que Dieu a en lui les idées de tous les êtres qu'il a créés, il ajoute : que Dieu est intimement uni àfws âmes: d'où il conclut que l'esprit peut voir ce qu'il y a en Dieu, qui représente les êtres créés (c'est-à-dire les idées dont il venait de parler ■ parce que cela est très-spirituel, très-intelligible et très-présent à l'esprit. Ce sont donc ces idées qu'il a prétendu que notre esprit voyait, pourvu que Dieu veuille bien les lui découvrir. Or voici, dit-il. les raisons qui sembletU prouver qu'il le veut , etc.
C'est assez avoir expliqué sa première pensée. Voyons maintenant s'il n'a point varié sur cela. Il ne faut que l'écouter dans ses Éclaircissements, page oi8.
a Lorsque j'ai dit que nous voyons les différents corps par la connaissance que nous avons des perfections de Dieu qui les représentent, je n'ai pas prétendu précisément qu'il y eût en Dieu certaines idées particuhères qui représentassent chaque corps en particulier, et que nous vissions une telle idée, lorsque nous voyons un tel corps.... Mais je dis que nous voyons toutes choses en Dieu par l'application que Dieu fait à notre esprit de l'étendue, en mille manières différentes.... J'ai parlé d'une autre manière; mais on doit juger par les choses que je viens de dire , que ce n'était que pour rendre quelques-unes de mes preuves plus fortes et plus sensibles. )
CONTRE LA RÉPONSE DE MALERRANCHE. ."ïS?
Parler en un endroit d'une manière, et en un autre dune autre, n'est-ce point varier? Or c'est ce que lui-même dit qu'il a lait. Pourquoi donc me querelle-t-il de ce que j'ai dit qu'il a varié ? Mais il voudrait bien que l'on crût que d'avoir substitué son ètendw inteUiffiblp (qui n'est pas plus l'idée du soleil que Ton voudrait que je ne pusse voir qu'en Dieu, que de cent mille millions d'autres corps) aux idées par chacune desquelles Dieu a créé chacun de ses ouvrages, nest qu'une explication de son premier sentiment, et non une contradiction, et non pas même une variation. Et c'est ce qu"on lui pourra accorder, quand on nentendra plus le français ou qu'on n'aura plus de sens commun.
Il est donc plus important d'examiner le dernier reproche ({u'il me fait, (jui est que j'ai voulu faire croire qu'il a douté d'un mérite dont il n'a jamais douté. Voici ce que c'est.
Il est vrai que j'ai remarqué dans le titre du chapitre treizième , « que la manière dont nous voyons les choses en Dieu, selon sa première pensée, était par les idées, et qu'il ne s'en était départi qu'en niant qu'il y ait dans le monde intelligible des idées qui représentent chaque chose en particulier : ce qui ne peut se nier sans erreur. »
Pour savoir si j'ai eu raison de parler de la sorte, il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit maintenant, qu'il n'a jamais douté de cette vérité : mais si ce qu'il a dit, dans ses Éclaircissements, n'y est pas contraire, quoique peut-être il ne s'en soit pas aperçu, parce qu'il ne prend pas toujours assez garde à ce qu'il écrit.
Il voudrait d'abord que l'on crût que je ne lui ai attribué cela que par conséquence. Delà, dit-il, il tire une conséquence fjue je ne veux donc point qu'il y ait en Dieu d'idées particulières qui lui représentent tous ses ouvrages ; ce qui n'est pas de bonne foi , puisque je ne lui ai rien attribué sur cela qu'en suite de deux passages dont il n'a osé rapporter le premier tant il est exprès. C'est celui que je viens de rapporter de la page 548 de ses Éclaircissements , où il dit en
termes clairs qiul n'avait paf^ prétendu précifiément qu'il ij eût en Dieu certaines i(lée>i particuUcrefi qui représentassent chaque corps en particulier. N'est-ce pas là la proposition , en propres termes , qiril trouve si mauvais que j'aie pris la peine de réfuter par saint Augustin et par saint Thomas? N'est-ce pas là la contradictoire de la proposition de saint Augustin : Que chacun (les ouvrages de Dieu ayant été créé par son idée particulière , il y a, dans l'entendement du Créateur, des idées particulières qui représentent chacun de ses ouvrages en particulier? Mais ce n est pas (dit-il maintenant) ce que jai voulu dire. Je ne réponds pas de ce qu'il a voulu dire : je ne suis pas dans son cœur pour le deviner : mais c'est manifestement ce qu'il a dit.
L'autre passage n'est pas moins clair : « Il ne faut pas , dit-il , s'imaginer que le monde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait, par exemple, un soleil , un cheval , un arbre intelligible, destiné à nous représenter un soleil, un cheval , un arbre. » Il a un peu tronqué la réflexion que je fais sur cela. La voilà tout entière :
« Et moi je dis quen ôtant le mot de nous (car les idées de Dieu ne sont pas pour nous rien représenter, au moins tant que nous sommes en cette vie; mais c'est à Dieu même, selon notre manière de concevoir, qu'elles représentent les ouvrages i; ôtant donc ce mot de 72oi<.<;, je soutiens que ce n'est pas une imagination , mais une certitude , que le monde intelligible a un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y a, par exemple , un soleil, un cheval, un arbre /«/e/ligible qui représentent un soleil , un cheval, un arbre. Et il est impossible que cela ne soit pas ainsi : car le monde intelligible n'est autre chose que le monde matériel et sensible , en tant qu'il est connu de Dieu et qu'il est représenté dans ses divines idées. Et par conséquent , il est impossible qu'il n'y ait pas un parfait rapport de lun à l'autre, et que tout ce qui est matériellement dans le monde matériel , ne soit pas intelligiblement dans le monde intelligible. »
CO.NTRE LA RÉPONSE DE MALEBRA.NCHE. 539
Rien nest plus surprenant que ce qu'il répond a cela. Il rapporte son passage : // 7ïe faut pas s'imaginer , etc., tel que je l'ai rapporté: et sans se mettre en peine de faire voir qu'il n'est pas contraire à la vérité, à laquelle j'ai fait voir (juil était contraire, il se contente de dire ce qui suit:
M. Arnauld a tort de me reprendre par ces paroles : « Et moi je dis, qu'en ôtant ce mot de nuis, ce n'est pas une imagination, mais une certitude, que le monde intelligible a un tel rapport avec le monde inatériel et sensible, qu'il y a un soleil, etc. Et il est impossible que cela ne soit pas. Mais il a encore plus de tort d'avoir employé huit pages de discours, et les autorités de saint Augustin et de saint Thomas pour le prouver: car qui doute de cette vérité? Certainement je n en ai jamais douté; mais ce que dit M. Arnauld fera croire que j'en doute, et peut-être que cela lui suffit. Plut a Dieu que je me trompe dans la pensée que sa critique fait naître dans mon esprit ! >
L'auteur de la Réponse est louable de ne pas contester une chose aussi certaine qu'est la vérité que j ai prouvée par saint Augustin et saint Thomas. Mais il n'en fallait pas demeurer là : il devait montrer que deux propositions qui ne sont différentes qu'en ce qu'il y a dans lune : // )ie faut pas s imaginer qu'une telle chose soit; et dans l autre : ce îi est pas une imagination, mais une certitude qu'une telle chose est, ne sont pas contradictoires; et comme cela n était pas possible , d'où vient qu'il a laissé perdre une si belle occasion de pratiquer « cette vertu héroïque et chrétienne qui fait qu'on né se contente pas de dire en général qu'on est homme sujet à l'erreur; mais qu'on est bien aise de reconnaître ses erreurs, et se couvrir de confusion devant des hommes qu'on rencontre à tous moments, afin de plaire à la vérité qui nous pénètre , mais qui ne se présente pas devant nous. »
Il ne semble pas néanmoins qu'il eût eu besoin d une vertu si héro'ique pour dire ingénument : J'avoue que je me suis trompé dans la liecherche de la Vérité, et que ce que
5U0 DÉFENSE D ARNALLD
jtii dit du rapport entre le monde intelligible et matériel , n'est pas véritable. Mais quoi! on ne sait que trop qu'il est plus aisé de prêcher les autres que de faire ce que Ton prêche.
Ci.vynt.ME EXEMi'LE. — Raisonnement par lequel il met en Dieu une étendue qu'il appelle intelligible , dans laquelle on peut distinguer différentes parties.
Ce raisonnement est « que Dieu renferme en lui-même une étendue intelligible infinie ; car Dieu connaît l'étendue parce qu'il l'a faite, et il ne la peut connaître qu'en lui-même '. »
On voit qu'il conclut de ce que Dieu connaît l'étendue . qu'il y a en Dieu une étendue intelligible infinie; et il dit, dans cette réponse, plus clairement encore qu'il n'avait fait dans la Recherche de la Vérité, que cette étendue, en laquelle on peut distinguer différentes parties, les unes plus grandes et les autres plus petites , est Dieu même.
J'ai parlé de ce raisonnement en deux endroits. Voilà ce que j'en ai dit dans le chap. 13 : (^ Saint Thomas reconnaît que Dieu voit, par une seule et unique vue, toutes les choses, et selon ce qu'elles sont en son entendement divin , et selon ce quelles sont en elles-mêmes. Et il paraît qu'il regarde la première sorte de perception comme une preuve de la seconde. D'où il s'ensuit que les choses sont objectivement en Dieu , telles qu'elles sont en elles-mêmes : et que, par conséquent, une chose peut être objectivement en Dieu, c'est-adire être connue de Dieu, sans qu'elle y soit formellement: car un crapaud , une chenille , une araignée , sont objectivement en Dieu puisqu'il les connaît, quoique l'on ne puisse dire qu'il y ait en Dieu formellement des crapauds . des chenilles, des araignées. Et néanmoins, nous allons voir que c'est pour n'avoir pas bien discerné ces choses , que l'auteur de la Recherche de la Vérité augmente encore très-souvent ,
' Pirclitichc de la Mrilc,
a dido secundiim quid ad dicfum simpliciter , en raisonnant presque toujours de cette manière : Dieu connaît une telle chose; or, Dieu ne connait rien que dans lui-même. Donc, une telle chose est en Dieu. Car être en Dieu se peut entendre dans cette conclusion ou objectivement , ou formellement ; si on l'entend formellement , c'est le sophisme que je viens de marquer , a dicto secundum quid ad dicium simpliciter. Car il ne s'ensuit pas qu'une pierre soit formellement dans mon esprit, parce que je la connais; mais il s'ensuit seulement qu'elle y est objectivement. Et si ce n'est que cela que l'on entend quand on conclut : Donc une telle chose est en Dieu: c'est-à-dire qu'elle y est objectivement, c'est badiner que de raisonner de la sorte : car c'est ne conclure que ce qui est déjà dans la majeure , n'y ayant point de différence entre (lire que Dieu connaît une telle chose, et qu'une telle chose est objectivement en Dieu. >> Il aurait semblé que cela méritait bien quelque réponse : mais on n'est pas obliiié a l'impossible.
J'en ai parlé encore dans le chapitre suivant, en ces termes : « Tout ce discours roule sur cette hypothèse ' : que Dieu renferme en lui-mémi' utie étendue intelligible infinie; et toute la preuve qu'il en apporte est que Dieu connaît l'étendue puiscju il l'a faite: et qu'il ne la peut connaître quen lui-même. Il n'y a rien qu'on ne mette en Dieu par un semblable raisonnement, puisque j'aurai autant de sujet de dire : Dieu renferme en lui-même des millions de moucherons et de puces intelligibles; car il les connaît puisqu'il les a faits. Et il ne les peut connaître qu'en lui-même.
Mais tous ces arguments sont de purs sopjhismes : car, de cette majeure : Dieu connaît tout en lui-même , on n'en peut rien conclure qu'en cette manière :
Or, Dieu connait l'étendue, les puces, les crapauds et toutes les autres créatures. Donc il connaît toutes ces choses
Idées.
542 DÉFL.NSL D'ARNALLD
en lui-même; mais c'est un manifeste paralogisme que d en conclure absolument, donc toutes ces choses sont en Dieu, étendue, moucherons, puces, crapauds, et il les renferme en lui-même V
On ne répond rien à cela en répondant a ce quatorzième chapitre, parce quil aurait fallu montrer que cet argument n'est pas vicieux, ce qui n'était pas possible. Mais laissant la le vice du raisonnement qui ne se pouvait excuser, il a tâché , dès lechap. (3 , de répondre à cette proposition : Que c est un manifeste paralofjisme que de cojichire de ce que Dieu voit en lui-même toutes choses, qu'il y a en Dieu de l'étendue, des moucherons, des pitces, des crapauds. Mais la manière dont il y répond nest quune brouillerie continuelle : et pour en convaincre tout le monde, il ne faut que rapporter tout ce qu'il dit avec quelques réflexions.
L'auteur. — Qui le conclut?
RÉPONSE. — ' L'auteur de la Recherche de la Vérité; car il ne peut conclure qu'il y a en Dieu de l'étendue . parce qu'il connaît l'étendue, qu'il ne soit obligé de conclure aussi qu'il y a en Dieu des moucherons, des puces, des crapauds, parce qu'il connaît des moucherons, des puces , des crapauds.
L'auteur. — 11 y a en Dieu de l'étendue intelligible : celle que je vois quand j'y pense; car certainement Dieu voit l'étendue , puisqu'il en a fait. Il voit bien a quoi je pense.
Réponse. — Il y a en Dieu des crapauds intelligibles : ceux que je vois quand j'y pense : car certainement Dieu voit les crapauds, puisqu'il les a faits. Il voit bien à quoi je pense, quand je pense à des crapauds.
L'auteur. — Mais il n'y a pas en Dieu des moucherons, des puces, des crapauds, au sens ridicule de M. Arnauld.
Réponse. — Je n'ai point dit en quel sens il y a en Dieu de l'étendue et des crapauds. J'ai dit seulement que s'il y a de l'étendue en Dieu, parce qu'il connaît l'étendue, il y a aussi des crapauds en Dieu , parce qu'il connait les crapauds; et je soutiens que, dans tous les sens selon lesquels on pourra
dire qu'il y a en Dieu de l'étendue, on pourra dire au<?i qu'il y a en Dieu des crapauds; et que, dans tous les sens selon lesquels il serait ridicule de mettre des crapauds en Dieu, il serait ridicule aussi d'y mettre de l'étendue.
L'auteur. — Dieu a l'idée de l'étendue •. il en a voulu faire.
RÉPONSE. — Dieu a l'idée des crapauds : il en a voulu faire. Et j'ajoute à cela que l'idée d'un crapaud , comme crapaud , enferme quelque chose de plus admirable et de plus digne de Dieu que l'idée de l'étendue comme étendue.
L'auteur. — Il a voulu de plus qu'une partie de cette étendue qu'il a faite fût arrangée de la manière que l'est le corps d'un crapaud.
RÉPONSE. — Cela est vrai ; mais cet arrangement rend le crapaud quelque chose de plus admirable , comme je l'ai déjà dit , qu'une infinité d'autres ouvrages que Dieu a faits de cette même étendue.
L'auteur. — Il voit donc par l'idée cpvil a de l'étendue, idée de toutes les substances corporelles , qu'il y a un crapaud.
RÉPONSE. — Et c'est ce que je nie , et ce que je soutiens être une nouvelle vision inconnue à tous les Pères et à tous les théologiens ; car le crapaud a été créé de Dieu par son idée particulière , comme le soleil par la sienne : Singuîa enim propriis suni creata rafionibus ' , comme dit saint Augustin , et saint Thomas après lui : et c'est une imagination sans fondement de vouloir que tous les corps créés aient la même étendue intelligible pour leur idée. Et par conséquent on suppose sans raison , et sans l'avoir prouvé que c'est dans l'idée de l'étendue intelligible que Dieu roit qu'il y a un crapaud : au lieu que c'est dans l'idée par laquelle il a fait le crapaud, qui est l'idée du crapaud et non d'aucun autre ouvrage de Dieu , qu'il voit qu'il y a un crapaud , par une con-
' Qnrest. 83. — Quœst. 46.
5UU DÉFENSE D ARNAULn
naissance réfléchie , selon notre manière de concevoir, comme l'explique saint Thomas dans sa question des Idées.
L'aitelr. — Mais il ne le voit pas tel que nous le voyons: coloré, puant, revêtu de toutes les qualités sensibles que nous lui attribuons.
RÉPONSE. — Cela est bien certain. Mais il le voit tel qu'il est en hii-mème, et tel qu'il Ta créé; car il n'est en luimême ni coloré, ni puant: et ainsi, ce ne serait pas cela qui empêcherait qu'il ne pût y avoir formellement des crapauds en Dieu, aussi bien que de l'étendue, de ce qu'ils n'y seraient pas colores et puants.
L'auteur. — Il voit néanmoins que nous le voyons par nos sens tel qu'il n'est pas en lui-même ; car Dieu a l'idée de rame qu'il a faite : M. Arnauld prétend bien lui-même l'avoir. Il sait de plus les lois de l'union de l'àme et du corps qu'il a établies. Il connaît donc quelles senties couleurs, l'odeur, l'horreur dont nous sommes frappés en regardant ces animaux.
RÉPONSE. — Que de paroles perdues I II ne s'agit point de savoir comment Dieu connaît la couleur et la puanteur d'un crapaud; car de quelque manière qu'il les connaisse, elles ne peuvent rien faire pour admettre ou n'admettre pas des crapauds en Dieu , comme l'auteur y admet de l'étendue.
L'auteur. — Mais, continue M. Arnauld, afin que mes raisons fussent bonnes , il faudrait que Dieu ne connût que ce qui est en lui-même ; ce qui ne se peut dire sans erreur : et sur cela il discourt à son ordinaire. Il traduit un article de saint Thomas qui a pour titre : Uirum Deus cognoscat alia a se ? et fait de grands raisonnements qui ne me regardent nullement , si ce n'est que cela peut faire croire à ceux qui ne voient que le blanc et le noir dans les livres, que je pense que Dieu ne connaît point ce qui se fait ici-bas.
RÉPONSE. — C'est son adresse ordinaire pour détourner ailleurs l'esprit du lecteur. Il est très-faux qu'on ait voulu faire douter s'il croyait que Dieu connaît tout ce qui se fait ici-bas. C'est, au contraire, ce que l'on a supposé comme
indubitable. Mais on lui demande raison de cet enthymème: Dieu connaît l'étendue, donc il y a de l étendue en Dieu; et on désire savoir en quoi il est meilleur que celui-ci : Dieu connaît des crapauds: donc il y a des crapauds en Dieu. Et s'il dit que Tun et l'autre est bon , on prétend inférer de là qu'il n'y a donc de l'étendue en Dieu que dans le même sens qu'il y a des crapauds. C'est uniquement de quoi il s'agit , comme il paraît par la proposition à laquelle il a prétendu répondre ; et au lieu de cela il nous dit tout autre chose pour nous faire perdre de vue ce à quoi on voulait qu'il satisfît. Et il continue dans cette dissimulation jusqu'à la fin du chapitre ; car voici ce qu'il ajoute :
L'autfa-r. — Je lui réponds en deux mots : que Dieu connaît tout ce qui est hors de lui , et que c'est une impiété que de prétendre qu'il le connaisse autrement que je viens de dire; savoir, par l'idée qu'il a dans son Verbe de leurs essences, et par la connaissance qu'il a de ses volontés qui leur donnent l'être et toutes les modifications de leur être.
RÉPONSE. — Cela veut dire : je réponds en deux mots en ne répondant à rien sur ce que l'on me demande. Il faut avouer , Monsieur, que votre ami est un homme rare : son caractère particulier est de parler clairement et de répandre la lumière dans les esprits attentifs. Et, au contraire, si on l'en croit, le caractère de M. Arnauld est de faire des galimatias auxquels on ne comprend rien , et de critiquer ce qu'il n'entend pas. Cependant , cet esprit si net propose , en quatre lignes, une objection de M. Arnauld; il emploie deux pages à y répondre. L'objection est fort claire, quoique décharnée et dénuée de ses preuves ; et je supplie tous ceux qui voudront juger de ce différend, de lire ces deux pages que je viens de rapporter sans en avoir omis une seule parole, et de dire, après les avoir lues avec toute l'attention possible , ce qu'il a répondu à l'objection, ou même de deviner ce qu'il y faut répondre selon sa doctrine. Tout ce qui paraît est, que les longs et ennuyeux discours de M. Arnauld l'ont obligé d'à-
vouer ce qui rend Tobjection indissoluble : car s'il est vrai , selon que l'enseigne saint Thomas, comme l'auteur confesse maintenant que l'on n'en peut pas douter ; s'il est vrai , disje , que Dieu connaît et ce qui est en lui , et ce qui est hors de lui , c'est donc mal raisonner que de dire : Dieu connaît l'étendue ; donc il y a en Dieu de l'étendue. Dieu connaît les crapauds ; donc il y a en Dieu des crapauds. Dieu connaît les villes de Paris , de Rome , de Constantinople ; donc il y a en Dieu des villes de Paris . de Rome, de Constantinople. Si ce n'est que l'on voulût dire qu'on entend seulement par là qu'il y a en Dieu de l'étendue . des crapauds , des villes de Paris et de Rome , parce que tout cela est en Dieu objectivement et éminemmeiif : ce qui ne serait pas le compte de votre ami, puisque, par là. l'étendue n'aurait aucun avantage sur les crapauds, et que, selon cela, s'il était vrai que nous vissions toutes choses en Dieu , il serait bien plus court de dire que nous voyons le soleil, les chenilles et les crapauds que Dieu a créés, dans le soleil , dans les chenilles et dans les crapauds qui sont en Dieu, que de nous venir dire que nous voyons généralement toutes choses dans l'étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Mais c'est de quoi nous avons déjà parlé dans l'exemple précédent.
Sixième exemple. — Preuves que l'auteur de la Réponse met en Dieu l'étendue formellement et non-seulement idéalement ou objectivement.
Rien n'est plus important pour combattre les sentiments de l'auteur de la Recherche de la Vérité touchant les idées, que de savoir ce qu'il a entendu par ces mots : Vétendue intelligible infinie que Dieu renferme. La difficulté n'est pas de savoir ce qu'il a voulu dire par le mot d'éterulue, car il paraît assez que c'est une vraie étendue , puisqu'il l'appelle espace et corps, et qu'il lui attribue différentes parties, les unes plus grandes et les autres plus petites; mais ce qui fait de la
rONTRE LA RÉPONSE DE MALERRANCIIE. 5'l7
peine, est le mot d'intelligible , qu'il répète sans cesse sans l'avoir jamais expliqué.
?i on l'en croit , rien n'est plus clair, et il ne peut s'imaginer que ce soit autre chose que mon chagrin qui m'y fasse trouver de l'obscurité. Il devrait donc éclaircir mes doutes au lieu de me dire des injures : mais, loin qu'il l'ait fait dans sa réponse , il parait avoir affecté de ne se point expliquer clairement sur ce qu'il entewlait par ce mot. quoique je lui eusse donné très-souvent occasion de le faire, et particulièrement dans le chapitre 14 du Traité des Idées, où j'ai dit : « Qu'il y avait quelque chose de mystérieux dans les discours qu'il fait sur cela qui les avait fait recevoir avec respect de beaucoup de gens. Mais ces mystères disparaîtront sitôt qu'on aura donné la vraie notion au mot d'intelligible, et qu'on ne l'aura pas laissé dans une obscurité qui fait qu'on ne conçoit rien distinctement , ou que l'on conçoit tout autre chose que ce que l'on devrait concevoir quand on lit ces grands mots : corps intelligibles, espaces intelligibles, soleil intelligible, étendue intelligible ; car un soleil intelligible n'est autre chose, comme nous venons de voir dans saint Thomas , que le soleil matériel , selon qu'il est dans l'entendement de celui qui le connaît : secunduni esse quod habH in cogno^cente. Ainsi, dit ce saint . je connais une pierre selon l'être inteUigible qu'elle a dans mon entendement, quand je connais que je la connais, et, néanmoins, je la connais en même temps selon ce qu'elle est en elle-même et selon sa propre nature. »
On ne trouverait rien à dire à l'étendue intelligible en ellemême et indépendamment de l'usage qu'il en veut faire, s'il la prenait en ce sens : car, en effet . l'étendue intelligible , selon la propre notion du mot intelligible, ne doit être que l'étendue, en tant quelle est idéalement en Dieu, pour parler ainsi , comme le dessin dune maison qui est dans l'esprit de l'architecte , peut être appelé une maison intelligible. C'est en ce sens que saint Augustin a dit, dans ses Rétractation^, livre I , chap. 3. qu'il avait parlé du monde intel-
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ligible selon la doctrine de Platon, qui entendait par la la raison éternelle et immuable par laquelle Dieu a fait le monde : Munduni quippe ille inteUigibilemnuncupavit ipsamrationem sempiiernam atque immutabilem,per quamfecit Deus mundujn .
Mais on dira peut-être que c'est en ce sens que l'auteur de la Réponse a pris le mot d'intelligible, puisque Ton rencontre souvent , dans les ouvrages que je combats , des expressions qui disent que Tétendue^intelligible est Vidée que Dieu a de rétendue. Vidée éiernelle par laquelle Dieu voit retendue, l'idée archétijpe sur laquelle Dieu a fait l'étendue, l'idée d'une infinité de mondes jiossibles. Il est vrai que, s'il prenait le mot d'idée, comme M. Descartes et les plus habiles philosophes, pour les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, cela donnerait un grand jour à cette matière, et on ne pourrait douter que, par l'étendue intelligible, il n'eût entendu létendue en tant qu'elle est idéalement en Dieu ; où , comme dit saint Thomas , secundum esse quod Juihet in intellectu divino. Mais ce qui fait que ces expressions, et d'autres semblables , sont au moins ambiguës et ne font point connaître clairement son sentiment sur l'étendue intelligible, c'est qu'il déclare, en plusieurs endroits, qu'il n'entend point par le mot d'idée les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, mais certains êtres représentatifs, distingués des perceptions et préalables aux perceptions, selon notre manière de concevoir, et qu'il s'est élevé contre moi dans sa Réponse parce que j'ai soutenu, dans le Traité d^s Idées, qu'idée et perception sont la même chose.
C'est ce que j'avais fait voir, dans le chap. 14 de ce traité, par plusieurs raisons ; et comme il ne s'est point mis en peine d'y satisfaire, je les répéterai encore ici avec quelques autres, afin que l'on juge d'une part, ou de son peu de sincérité, ou de son peu d'intelligence; et de l'autre, de la raison que j'ai eue d'attribuer à son étendue intelligible un autre sens que celui d'être idéalement ou objectivement en Dieu.
Première raison. — L étendue inteUigible , selon lui , est
COMUE LA RÉPONSE DE MaLEBR ANCHE. 549
en Dieu dune manière selon laquelle le mouvement ou l'étendue en mouvement, ou l'étendue mobile ne sont pas en Dieu ; car il ne veut pas qu'il y ait de mouvement dans son étendue inteUigible infinie. Or, on ne saurait nier que le mouvement, l'étendue en mouvement, l'étendue mobile, ne soient idéalement et objectivement en Dieu ; car Dieu a l'idée de l'étendue qu'il a créée, et il l'a créée mobile et en mouvement, sans quoi il n'en aurait pas fait tous les différents ouvrages qui composent l'univers. Il faut donc que l'auteur de la Recherche de la Vérité ait cru que son étendue intelligible infinie fut autre chose que l'étendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement en Dieu.
Deuxième raison. — Dans la même page où il assure que Yetendue intelligible est en Dieu ^ il dit qu"/7 n'est point nécessaire c^uil y ait en- Dieu des corps sensibles (c'est-à-dire comme il l'explique souvent, le soleil, un cheval, un arbre), afin que l'on en voie en Dieu, ou afin que Dieu en voie. Or, il est impossible que les corps sensibles, le soleil, un cheval, un arbre, ne soient pas en Dieu idéalement et objectivement, et sans cela il ne les pourrait pas connaître par ses divines idées, comme il a été obligé de l'avouer, lorsque, le lui ayant prouvé dans le chapitre 13 des Idées, par saint Augustin et par saint Thomas , il n'a eu autre chose à répondre sinon : « que j'avais tort d'avoir employé huit pages de discours et les autorités de saint Augustin et de saint Thomas pour prouver cela : parce que c'est une vérité dont personne ne doute, et dont certainement il n'avait jamais douté. » Il faut donc, selon lui, que l'étendue intelligible ne soit pas seulement en Dieu idéalement et objectivement , et par conséquent, ce qu'il entend par là n'est pas seulement l'idée de l'étendue, ou l'étendue en tant quelle est idéalement en Dieu.
Troisième raison. — Il dit dans la page 516, que lame ne renferme pas Vétendue intelligible comme une de ses manières d'être; et il rapporte plusieurs raisons pour le prouver ; comme « que cette étendue intelligible, étant bornée, fait quelque
5jO défense d'arnauld
figure, et que les bornes de l'esprit ne se peuvent figurer : que cette étendue intelligible ayant des parties, se peut diviser, et qu'on ne voit rien en lame qui soit divisible. »
Or, nous avons montré, dans le chapitre -14 des Idées, que si ce qu'il appelle l'étendue intelligible était l'étendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement dans l'esprit, comme est la forme matérielle d'une maison dans l'esprit de l'architecte, il n'aurait eu aucun sujet de dire que notre àme ne renferme point cette étendue intelligible , et qu'il n'y aurait rien de plus absurde que tous les arguments qu'il apporte pour le prouver.
Il faut donc nécessairement que ce soit dans un autre sens qu'il ait pris les mots d'étendue intelligible, selon lequel il sest imaginé qu'elle ne puisse être dans notre àme quoiqu'elle puisse être en Dieu.
Voilà les raisons qui mont fait croire qu'il mettait l'étendue en Dieu d'une autre manière qu'idéalement ou objectivement. Elles subsistent dans toute leur force, et sont même devenues convaincantes par l'aveu, au moins tacite, de l'auteur de la Réponse, qui m'a donné droit , en n'y répondant pas , de lui reprocher qu'il n'a pu y répondre.
Il reste maintenant à examiner si j'ai eu raison de soupçonner, dans le Traité d<'s Idées, que c'était formellement qu'il mettait en Dieu cette étendue, et de ne point craindre d'assurer ici qu'il a depuis donné lieu de n'en point douter.
Ce n'est proprement que ce dernier que j'ai à prouver ; car. pour peu que l'on considère ces raisons sans prévention, il sera aisé de juger qu'elles sont plus que suffisantes pour former le soupçon et le doute que je ne lui avais fait que proposer dans le Traité des Idées, parce que l'énormité de ce paradoxe, et la bonne opinion que l'amitié et la charité me donnaient de votre ami . me fermaient en quelque sorte les yeux, pour ne pas être frappé de toute la lumière de ces raisons qui se présentaient à moi. Mais, depuis qu'il s'est expliqué plus clairement . dans ses Méditations chrétien7h's
et dans sa Réponse au Traité des Idées, mon doute s'est changé en une opinion arrêtée. J'ai senti en cette occasion quon n'est point maître de ses jugements et qu'on ne peut retenir son esprit dans l'équilibre . quand il a des raisons qui le portent invinciblement d'un côté. Ainsi, je n'ai point appréhendé d'assurer qu'il met de l'étendue en Dieu formellement; et afin que l'on puisse s'en assurer aussi bien que moi , et que l'on puisse juger si c'est sans fondement que je lui attribue un sentiment si dangereux et si contraire à la religion , je ramasserai ici les principales raisons qui m'ont fait former ce jugement :
l*^. C'en est une assez considérable de ce qu'en répondant, dans son chapitre 16, aux doutes que je m'étais contenté de lui proposer dans mon chapitre U , il ne fait autre chose que me quereller sur ce qu'il prétend que j'ai voulu faire douter s'il ne mettait point formellement en Dieu l'étendue après avoir dit que c'était une créature. Mais il ne dit point que, prenant le mot d'étendue pour quelque chose de divin , et non point pour une créature . il ne l'ait point mise formellernent en Dieu ;
2'\ C'en est une autre, de ce qu'ayant dit en la page 28G du Traité des Idées « que je ne reconnaissais point pour mon Dieu une étendue intelligible infinie dans laquelle on pouvait remarquer différentes parties, » il répond à cela, dans la page 128 de sa Réponse. Et au lieu de dire qu'il ne reconnaissait point pour son Dieu une vraie et formelle étendue, non plus que moi , il s'amuse à dire des choses qui n'y sont nullement contraires. Car, tout ce qu'il répond est : « Je n'adore point d'autre Dieu que l'Être infiniment parfait, dont la puissance seule me donne l'être , dont la sagesse seule m'éclaire l'esprit, et dont l'amour seul, substantiel et nécessaire, me donne tout le mouvement que j'ai pour le bien. »
3". Mais, ce qui m'a paru convaincant, est un endroit de sa IX" Méditation, §§. 8, 9, 10. qu'il est nécessaire , pour le bien entendre, de rapporter tout au long : « Il y a encore
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une raison qui porte les hommes à croire que la matière est incréée : c'est que, quand ils pensent à l'étendue, ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. En effet , on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses , que ces espaces n'ont jamais commencé, et que Dieu même ne peut les détruire : de sorte que. confondant la matière avec ces espaces , parce que effectivement la matière n'est rien autre chose que de l'espace ou de l'étendue, ils regardent la matière comme un être éternel. Mais tu dois distinguer deux espèces d'étendues; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle , immense . nécessaire : c'est l'immensité de l'Être divin . c'est l'être intelligible d'une infinité de mondes possibles : c'est ce que ton esprit contemple, lorsque tu penses a l'infini : c'est par cette
étendue intelligible, que tu connais ce monde visible
L'autre espèce détendue est la matière dont le monde est composé. Bien loin que tu l'aperçoives comme un être nécessaire , il n'y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et peut cesser d'être. Il a certaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir, et il est invisible Prends donc garde à ne pas juger témérairement de ce que tu ne vois en aucune manière. L'étendue intelligible te paraît éternelle , nécessaire , infinie. Crois ce que tu vois , mais ne crois pas que le monde soit éternel . ni que la matière qui le compose soit immense , éternelle , nécessaire. N'attribue pas à la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur. »
Pour bien entendre ce passage , il est bon de remarquer qu'il y a eu en vue de réfuter Spinoza, qui a cru que la matière dont Dieu a fait le monde était incréée, et qu'il cherche une raison qui a porté cet impie dans cette erreur.
Cette raison, selon lui, est que, quand les hommes pensent à l'étendue, ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. Or il paraît, par ce qui suit, qu'il n'a pas cru que celte pensée fut fausse, mais seulement que Spinoza
en avait abusé, en la portant trop loin ; car il conûrme cela par ces paroles : En effet, on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses, que ces espaces n'ont jamais commencé, etc., et, par conséquent, qu'ils sont éternels, et que Dieu même m lesyeut détruire. En quoi donc met-il Timpiélé de Spinoza? en ce qu'il a confondu la matière dont Dieu a formé le monde avec ces espaces immenses , éternels et nécessaires dans lesquels le monde a été créé. Et il ajoute que ce qui lui a donné sujet de confondre la matière avec ces espaces, est qu'effectivement la matière nest rien autre chose que de l'espace et de l'étendue.
Mais voici quel doit être , selon lui . le dénoùment de cette difficulté. Tu dois, dit la Sagesse éternelle à son disciple, distinguer deux espèces d'étendues ; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense et nécessaire, c'est l'immensité de l'Être divin. Il est donc clair qu'il prend pour la même chose l'étendue intelligible, qu'il dit être éternelle et nécessaire , les espaces immenses dans lesquels le monde a été créé, et l'immensité de l'Être divin. Or s'il avait pris ce qu'il appelle l'étendue intelligible pour l'étendue matérielle, en tant qu'elle est idéalement en Dieu, il n'aurait pu dire que l'étendue prise en ce sens , est l'espace immense dans lequel le monde a été créé, et que c'est l'immensité de Dieu. Car quel sens aurait, je vous prie, de dire, que le monde a été créé dans l'étendue matérielle en tant qu'elle est idéalemetit en Dieu, et que cette étendue conçue de Dieu est l'immensité de Dieu.
Quant à ce qu'il ajoute que ce qu'il appelle l'étendue iuteUigible est l'idée intelligible d'une infinité de mondes possibles, j'ai déjà fait voir que c'est une pure équivoque, et qu'il y prend le mot d'idée, non pour la perception que Dieu a de l'étendue, mais pour une vraie et formelle étendue, qu'il prétend être l'être représentatif de l'étendue matérielle, et qu'il regarde en ce sens . comme pouvant être l'archétype dune infinité de mondes possibles.
On doit encore considérer ces paroles : C'est ce que ion esprit contemple lorsque tu penses à l infini. Car il y confond deux sortes dinfinis qu'il faut extrêmement distinguer, comme a fait saint Thomas : l'un selon l'essence, secundum essenliam, qui est la vraie infinité de Dieu : l'autre, selon la grandeur, secundum magnitudinem, que saint Thomas n"a jamais cru qui fût en Dieu, ayant seulement mis en question s'il pouvait y avoir un infini, selon la grandeur, dans les créatures. Cependant il est visible que c'est ce dernier infini que l'auteur des Méditations a en vue, lorsqu'il dit : C'est ce que ton esprit contemple lorsque tu penses a l'infini.
Enfin, dans l'article X, il dit que l'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé ; qu'on pense la voir, et qu'elle est invisible, mais qu'elle est infiniment difîérente de l'autre, parce que ce n'est qu'une créature, et que l'autre appartient au Créateur. Il reconnaît donc une espèce détendue qui appartient au Créateur, et non à la créature. Or l'étendue intelligible prise pour l'étendue matérielle, en tant qu'elle est idéalement en Dieu , n'appartient pas seulement au Créateur, mais aussi à la créature, puisque c'est une créature en tant qu'elle est conçue de Dieu. On ne voit donc pas qu'il puisse dire qu'il a entendu par ce qu'il appelle l'étendue intelligible, l'étendue matérielle, eu tant qu'elle est idéalement ei objectivement en Dieu.
4**. Dans une note marçinale delà page 78 de sa Réponse, il dit : « qu'il faut remarquer, que c'est une propriété de l'infini, incompréhensible a l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses; composé pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède, renferme toutes les autres, sans aucune distinction réelle; car. comme chaque perfection est infinie, elle fait tout l'Être divin. Mais l'àme. par exemple, étant un être borné et particulier, elle serait matérielle si elle était étendue : elle serait composée de deux substances différentes, esprit et corps. '^ Comme je dois parler de cette note
amplement ailleurs, je me contenterai de remarquer en passant, qu'elle n'aurait point de sens, s'il ne croyait qu'il y a en Dieu une telle iHendue que, si notre àme était étendue de la même sorte, elle serait matérielle et composée de deux substances différentes , esprit et corps , parce que c'est un être borné et particulier.
Toutes ces raisons , et autres semblables que Ton peut aisément former sur celles-ci , me paraissent convaincantes et plus que suffisantes pour justifier le reproche que j"ai cru devoir faire à l'auteur de la Réponse , dans plusieurs endroits de cet ouvrage, qu'il met formellement en Dieu de l'étendue. Je crois que toutes les personnes tant soit peu habiles en tomberont d'accord ; qu'ils avoueront sans peine que ces raisons, que nous venons de rapporter, en sont des preuves très-certaines , autant qu'on en peut avoir dans des matières si abstraites, et qu'on les peut appeler, comme saint Augustin appelle en quelque endroit des raisons qu'il avait apportées touchant la nature de l'àme : argumenta certissima, quitus quod fuerit inventum atque confectum, impudentem habeat dubitationem quantum homini talia vestigare pennissum est.
J'aurais bien osé espérer la même docilité ou la même justice de l'auteur que je combats, s'il n'avait fait voir, dans sa Réponse, d'une manière si fière et si méprisante, qu'il n'est nullement disposé à recevoir de moi des lumières contre ses nouvelles découvertes. Je m'attends donc bien à de nouvelles injures et à de nouvelles plaintes. Il dira peut-être que je lui impute, sur cet article, un sentiment ridicule ou impie. Il pourra m'alléguer de certaines choses qu'il soutient qui semblent ne pouvoir s'accorder avec cette étendue formelle qu'on l'accuse de mettre en Dieu , comme si ce n'était pas une des propriétés de l'erreur de se démentir par quelque endroit.
Je pourrais néanmoins me tromper, et depuis que j'ai vu , dans la Préface d'un livre que jai reçu depuis deux jours.