CHAPITRE XXV. — Réponse au vinirl-scplièmc chapitre
I. Si je m'arrêtais à débrouiller toutes les brouilleries de y\. Arnauld, je me donnerais une peine assez inutile, et je ferais un livre fort ennuyeux. Je ne sais si j'ai déjà dit cela ; mais, à tout hasard, c'est une vérité que je puis bien dire deux fois. Il n y aurait guère de gens assez de loisir et assez sottement curieux pour lire un gros livre dont le principal dessein serait de justifier que je ne suis pas le fantôme que M. Arnauld met en pièces. C'est pour cela que je passe légèrement certaines vétilles qui ne tendent qu'à me déguiser, et à me faire passer pour un auteur incapable d'avoir rien dit de solide dans le Traité de la Xature et de la Ci race : car c'est de cela dont il s'agit. L'auteur de Ja lîecherche de la Vérité ne serait point travesti tout d'un coup en lidicule dans l'imagination et dans le livre de M. Arnauld : il serait encore fait comme im autre homme , s'il n'était point Tauteur de ce méchant livre qui a fait quitter avec éclat les bons sentiments à quelques personnes. Je passe donc les premières pages de ce chapitre, où M. Arnauld réfute sérieusement cette pensée, que la comparaison que j'ai faite de l'esprit avec la matière ne prouve pas que l'entendement n'est qu'une faculté passive; comme si j'avais prétendu prouver par là ce sentiment, et que je ne l'eusse pas fait par tous les chapitres, où je montre que nos idées nous viennent uniquement de Dieu, en conséquence néanmoins de notre attention et de nos désirs. Je passe encore d'autres jolies choses,
qui pourraient peut-être ennuyer un lecteur dilTicile et chagrin , et je viens à la page 305, ou il dit :
IL (( Je ne vois pas, que si ce qu'il y a d'actif dans l'âme ne s'étendait a quelques perceptions, aussi bien quà ses inclinations, l'auteur de /a Recherche de la Vérité put expliquer ce qu'il croit nécessaire afin que nous soyons libres. Il ne faut pour cela que l'entendre parler dans le premier chapitre ilu premier livre: «
'< L'esprit considéré comme poussé vers le bien en général , ne peut déterminer son mouvement vers un bien par- ■< ticulier [en quoi il fait consister la liberté), si le même esprit. « considéré comme capable d'idées , n'a la connaissance de « ce bien particuher. Je veux dire , pour me servir des terce mes ordinaires, que la volonté est une puissance aveugle, a qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui « représente. De sorte que la volonté ne peut déterminer di- H versement l'impression qu'elle a pour le bien, et toutes ses a inclinations naturelles, qu'en commandant à l'entendement « de lui représenter quelque objet particulier. La force qua « la volonté de déterminer ses inclinations , renferme donc « nécessairement celle de pouvoir porter l'entendement vers « les objets qui lui plaisent. '>
(' Il a bien vu qu'il s'ensuivait de là , que notre esprit se pouvait donner de nouvelles perceptions, afin qu'il pût agir librement. La preuve en est démonstrative. ♦
« Car, selon lui , l'esprit considéré comme poussé vers le bien en général , ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier en quoi il fait consister la liberté ; , que par le pouvoir qu'il a de faire en sorte , que, comme capable d'idées, c' est-a-dire de perceptions, il ait la connaissance de ce bien particulier qu'il ne connaissait pas auparavant.
« Or, il est impossible que notre esprit connaisse un objet qu'il ne connaissait pas auparavant , que par une perception qu'il n'avait pas auparavant.
" Il s'ensuit donc . que l'esprit ne saurait être libre . selon
/i38 RÉPONSE DE MALEBRANCHE
lui, s'il ii"a le pouvoir de se donner de nouvelles perceptions, aussi bien que de nouvelles inclinations. »
RÉPONSE. — Il est visible, qu'en supposant ce que M. Arnauld sait fort bien être mon sentiment, savoir que nos volontés sont les causes occasionnelles de la présence des idées à l'entendement , il n'y a aucune difficulté à faire voir que sa prétendue démonstration ne prouve rien ; car, quoique l'âme ait le pouvoir de penser à diverses choses, il ne s'ensuit pas que l'entendement soit une faculté active; il sutTit que la volonté le soit, et que par ses divers désirs, causes occasionnelles de la présence des idées , en conséquence de la loi générale de l'union de l'esprit avec la raison, elle rende l'entendement capable de diverses perceptions.
III. Après deux pages de discours superflus, M. Arnauld continue, et prétend qu'on ne peut soutenir cette réponse , qu'on ne s'engage dans un cercle. Voici ses termes : « L'àme comme volonté ne peut désirer de connaître le bien , que comme entendement elle n'en ait la perception; puisque la volonté étant une puissance aveugle, ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente. Il faut donc qu'elle ait la perception du bien A , pour désirer de l'avoir. Or, c'est son désir qui la lui fait avoir. Il faut donc qu'elle ait ce qu'elle désire d'avoir, pour être en état de désirer de l'avoir. »
Xomme il voit bien que la réponse n'est pas difficile , il continue en ces termes, qui ne l'avancent pas davantage ; « Que si on dit que cette perception du bien A , qu'elle a déjà , n'en est qu'une perception obscure enfermée dans ce désir, et qu'elle en désire une plus parfaite : donc ce désir dépendant de nous, et étiint une modification que notre âme se peut donner, il faut qu'elle se puisse donner ce qui est essentiellement enfermé dans ce désir, et sans quoi on ne pourrait dire qu'elle eût ce désir^sans une contradiction manifeste. Or ce désir enferme nécessairement une perception au moins imparfaite du bien A, "puisqu'il est manifestement impossible que j'aie
A M. ARNAir.n. '\?i9
aucun dûsir au regard du bien A, si je n'en ai aucune perception : Ignoii nuUa cupido. Il est donc clair qu'on ne peut dire raisonnablement que je me puis donner le désir de connaître le bien A, et qu'en cela consiste ma liberté, qu'on ne reconnaisse en même temps que jo me puis donner quelque perception du bien A. «
Rei'o.nse. — IV. Comme M. Arnauld voit bien que son grand discours ne l'avance guère et que la réponse saute aux yeux, il la donne de bonne foi en ces ternies, que j'approuve : « On dira peut-être que cela prouve seulement qu'il faut que j'aie déjà une perception obscure et confuse du bien A, avant que mon àme puisse désirer de le connaître plus parfaitement. »
C'est là ma réponse.
« V. Mais quentend-on, continue-t-il, par cette perception obscure et confuse du bien particulier, que j'ai appelé A? Est-ce une idée ou une perception qui représente si confusément le bien A , cpielle peut représenter également à notre àme le bien B, le bien C, le bien D, et une infinité d'autres biens particuliers vers lesquels mon àme peut déterminer son mouvement qu'elle a de Dieu vers le bien en général ? »
RÉPONSE. — Je réponds qu'oui , et de plus, que cette demande est fort inutile , parce que tout le monde sait bien qu'on peut connaître un objet confusément, et qu'à force d'attention il séclaircit à l'esprit. On sait bien qu'on s'approche , pour ainsi dire , des idées par le mouvement de lame qui sont ses désirs, comme on s'approche des objets éloignés par le mouvement des jambes et des pieds.
VI. « Mais, reprend M. Arnauld, il s'ensuivra que cette idée ne donnera pas plus de pouvoir à mon àme de désirer le bien A , que de désirer le bien B, le bien C , le bien D, et une infinité d'autres choses semblables, a moins quelle ne choisisse le bien A dans cette confusion : ce qu'elle ne peut faire que par une perception du bien A , qui soit plus distincte et moins confuse que celle des autres biens. »
RÉPONSE. — Je nie à M. Arnauld que lame ne puisse dé*
'l'iO RKPO.NSK DE MALtr.RANClIE
siior h- bien A , sans en avoir une |>orcei»tion plus dislinrto ot moins confuso que celle des autres biens. M. Arnauld passe cette proposition avec la même assurance que si on ne pouvait la lui contester; et elle est visiblement fausse. S'il pouvait la bien prouver, il renverserait mon sentiment dans son principe; mais cela nest pas fort à craindre. Car chacun sait assez par le sentiment intérietu' qu'on a de soi-même, qu'on peut avoir un fort grand désir de connaître distinctement ce qu'on ne voit que fort confusément : et même qu'on cesse presque toujours do désirer d'avoir actuellement la perception d'un objet lorsqu'on Ta épuisé , et que la perception en est très-distincte.
VIL Je sais clairement que deux fois deux sont quatre, qu'il m'est avantageux d'entendre la messe: et je n'ai pas pour cela toujours un désir actuel de ne penser à autre chose, .le puis penser à mes affaires temporelles, qui m'empêcheront peut-être de rendre à Dieu mes devoirs. Je ne sais que confusément qu'il me soit avantageux de lier ou de rompre un tel commerce. Je ne sais point du tout quel est le nombre dont le carré est égal à quatorze , joint au produit de ce même nombre par cinq ; et cependant je puis former le désir de connaître ces choses. Tout cela est incontestable. Ainsi , la bonne foi qui a obligé M. Arnauld a reconnaître que ces raisonnements précédents ne concluaient rien, devait encore le faire demeurer d'accord que cette proposition à laquelle il demeure tout court . comme si sa merveilleuse analyse l'avait fait remonter à un principe certain , est une erreur grossière, dont chacun peut être convaincu de l'absurdité par le sentiment intérieur de sa propre expérience.
VIII. Mais peut-être M. Arnauld reconnaît-il que tous les raisonnements qu'il a faits depuis la page 30o jusqu'à 31 1 . ne! valent rien , par ces paroles de la page 314, dont le sens eni- 1 barrasse marque bien qu'il ne sait à quoi s'en tenir. Les voici : « Il me suffit d'avoir montré qu'on n'a point de raison de croire que notre àme n'étant point purement passive au
A M. ARNAILD. /|^ll
regard de ses inclinations, elle le doive être au regard de ses perceptions ; ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse dire que notre àme n'est peut-être active quen tant qu'elle est volonté, parce que ce n'est peut-être qu'en le voulaut que nous nous pouvons donner diverses perceptions, » J'ai peine , Monsieur, à accorder le commencement de cette période avec la fin; car je ne comprends pas comment notre àme n'est active qu'en tant qu'elle est volonté; et que néanmoins elle n'est pas purement passive, en tant qu'elle est entendement : ce que j'avais avancé dès l'entrée de la Recherche de la Vérité, et que M. Arnauld a prétendu combattre dans ce chapitre. Mais quoi qu'il en soit , " si on peut dire que notre àme n'est peut-être active qu'en tant qu'elle est volonté, parce que ce n'est peut-être qu'en le voulant que nous nous pouvons donner diverses perceptions; » pourquoi n'ai-je pas pu dire que l'entendement est une faculté passive? N'est-ce pas là reconnaître linutilité de ses raisonnements précédents, et par un remords de conscience, venir charitablement me délivrer d'un cercle où j'étais embarrassé , et d'où je ne pouvais sortir, ainsi que vous avez vu ?
IX. Il n'y a rien , Monsieur, dans le reste du chapitre, qui me regarde, à quoi je n'aie pas déjà répondu. M. Arnauld fait là un partage avec Dieu. Il reconnaît humblement et religieusement qu'il tient de lui l'idée de l'àme et de l'infini , les idées les plus simples et les perceptions des qualités sensibles ; mais il croit « qu'il y a bien de l'apparence que notre àme se donne à elle-même les idées ou perceptions des choses qu'elle ne peut connaître que par raisonnement, >y et finit ainsi : « Mais de quelque manière que nous ayons ces idées . nous en sommes toujours redevables à Dieu ; tant parce que c'est lui qui a donné à notre àme la faculté de les produire , que parce qu'en mille manières qui nous sont cachées, selon les desseins qu'il a eus sur nous de toute éternité , il dispose par les ordres secrets de. sa providence toutes les aventures de notre vie . d'où dépend presque toujours que nous connais-
sons une infinité de choses que nous n'aurions pas connues s'il les avait disposées d'une autre sorte. «
RÉPONSE. — C'est bien de cela , Monsieur , dont il est question. Assurément ce détour, qui pourra contenter les ignorants et les simples, parce qu'il favorise l'amour-propre, ne contentera pas les personnes exactes et qui ont appris une métaphysique un peu plus solide et plus chrétienne que celle de M. Arnauld. Car ceux qui sont bien convaincus que notre faculté de penser ou de connaître la vérité , ne consiste qu'en ce que nos volontés ont été établies causes naturelles ou occasionnelles de la présence des idées, en conséquence des lois générales de l'union de l'esprit avec la raison universelle; de même que nous n'avons la faculté de remuer nos membres, que parce que nos volontés ont été établies causes occasionnelles de leurs mouvements , en conséquence des lois générales de l'union de Tàme et du corps ; ceux, dis-je, qui sont convaincus de cette métaphysique , que Dieu seul est cause véritable, auront horreur du partage que M. Arnauld fait avec Dieu. Mais ils auront encore bien plus d'horreur de cette pensée . que si l'homme a l'idée de Dieu et la connaissance de quelques vérités , il a eu besoin que Dieu même agît en lui par sa puissance ; mais qu'en cela il n'a eu aucun besoin qu'il l'éclairàt par sa sagesse , parce qu'enfin l'idée de Dieu n'est , selon M. Arnauld , que la propre modaUté de son àme. « Car, dit-il, pourvu que l'auteur de la Recherche de la Vériiè veuille n'entendre que perception par le mot d'idée, je n'aurai pas de peine à consentir à ce qu'il dit dans le chapitre 6 de la deuxième partie du troisième livre : « Il est con- « stant que l'esprit aperçoit Tinfini, quoiqu'il ne le comprenne « pas , et qu'il a une idée tres-distincle de Dieu , qu'il ne peut
« avoir que par l'union qu'il a avec lui , etc. »
A M. AR.NALLD. UU6
CHAPITRK XXVI. — Réponse au dernier chapiJre.
I. Le dernier chapitre du livre des Vraies et des Fausses Idées contient diverses réflexions sur ce que j'ai avancé dans la Recherche de la Vérité * , que M. Descartes n'avait point démontré l'existence des corps ; et que même on ne pouvait en donner une véritable démonstration. Je prends, comme vous pouvez bien juger, ce mot de démonstration dans toute ia rigueur et l'exactitude géométrique; car ce serait être fou que de douter qu'il y eût des corps. Comme cette matière est fort abstraite, M. Arnauld la peut-être jugée encore assez propre pour préoccuper le lecteur, à la faveur de sa réputation et de ses amis, contre l'auteur du Traite de la Xature et de la Grâce. Mais peut-être que le monde ne sera pas toujours la dupe de l'opinion ; qu'il y aura des gens qui ouvriront les yeux pour se conduire dans leurs jugements, et que les autres auront l'équité de ne pas condamner ce qu'ils n'entendent pas assez.
II. La première réflexion de M. Arnauld tend à persuader le monde, que je n'ai point démontré les principes du Traite de la Xature et de la Grâce. D'où il conclut que n'ayant pas écrit ce Traité pour ne persuader personne , il sera inutile , selon ce principe, qu'on ne doit se rendre qu'aux raisonne* ments démonstratifs. Ainsi je « n'ai rien fait, selon lui. dans ce nouveau livre . ni pour l'Église en général , ni pour ceux que j'ai eus en vue; car je n'ai point entrepris de prouver par l'Écriture mes grandes maximes. » C'est M. Arnauld qui parle. Voici ma réponse :
RÉPONSE. — Je suis persuadé qu il y a une ville qu'on appelle Constantinople, mais je ne le crois pas comme une vérité démontrée. Je mets chaque chose dans son rang, comme on le doit. Et celui qui croit avoir une démonstration que Constantinople existe . est dans Terreur, et ne sait point discerner entre simple preuve , et démonstration. Je crois donc
' Eclaircisscmeut sur le dixième chapitre du premiei livre.
^'-iU RÉPONSE 1)1- MALtHUANClllî
qu'il y a des corps, mais ce n'est point par la prétendue démonstration de M. Descartes , ni par les liuit preuves de ^I. Arnauld. Ce sont néanmoins de bonnes preuves, mais de fort méchantes démonstrations. Je le crois comme bien prouve, et mal démonfré. Je le crois même comme démontré, mais en supposant la foi; Ccir croyant ù l'Écriture parla foi, c'est une conséquence que je croie que Dieu est Créateur, que le Verbe sest fait chair, et le reste. Il n'y a pas là grande finesse. Au reste, pourvu qu'il y ait autant de gens qui croient les vérités que j'ai prouvées dans le Traité de la Xature et de la Grâce, qu'il y en a qui, sans démonstration, sont convaincus qu'il y a des corps, assurément «je n'aurai pas fait un ouvrage inutile à l'Église. )^ Presque tout ce que je dis dans ce Traité est fondé sur l'Écriture sainte : parce que ceux que j'ai eus en vue sont des philosophes chrétiens : et il est faux. (' que je n'aie point entrepris de me servir de son autorité. » C'est elle qui me conduit , c'est sur elle que j'appuie mes raisonnements : c'est un fait dont il est facile de séclaircir. ,M. Arnauld m'impose encore, lorsqu'il dit que j'ai prétendu détnontrer en prenant ce mot en rigueur) les vérités qui sont dans le Traité de la Xature et de la Grâce. Il y a dans cet ouvrage des vérités démontrées, et d'autres qui ne le sont pas, quoique solidement prouvées pour des personnes qui ne sont point tellement prévenues ou dévouées qu'elles ne soient encore en état d'entendre raison. Mais il faut attendre la réfutation de ce Traité. J'espère que M. Arnauld ne pourra plus se dispenser d'y travailler. Je le prie surtout . qu'il ne la fasse pas aussi négligemment que son livre des Vrais et des Fausses Idées, afin que sa critique exacte me donne le courage de faire une réponse plus travaillée que celle que je viens de faire à son livre.
m. M. Arnauld. dans sa seconde réflexion et dans les huit preuves qui la suivent . qui ne disent rien d'extraordinaire et qui ne vienne dans lesprit de tous veux qui examinent cette question . s'il y a des corps, prétend que Dieu serait
A M. AUNA-LLD. 'l^5
trompeur si lorsqu'on croit parler à des hommes, voir des corps, etc., il ny avait que des apparences, j'entends des idées ou perceptions de corps.
RÉPONSE. — Je lui réponds, que Dieu ne serait point trompeur : parce que la raison nous apprend que nos sens sont trompeurs , et qu'on ne peut voir les corps que par les organes des sens. Rien nest plus certain qu'on peut voir des corps sans que Dieu en ait créé ; Car la raison démontre que ce ne sont pas les corps qui se font voir à Tàme , mais Dieu seul qui agit en elle , et lui en fait voir, et cela même souvent, quoiqu'il n'y en ait point : car en dormant on voit des corps qui ne sont point, et aussi lorsque l'imagination est échauffée.
IV. Mais, dira M. Arnauld. [Huirquoi Dieu nous donnerait-il une suite de pensées par rapport a des corps , s'il n'y en avait point? Car c'est à cela que tous ses huit arguments se réduisent.
Je pourrais répondre que je n'en sais rien . et attendre en patience, pour voir comment M. Arnauld tirerait de cette réponse une démonstration de l'existence des corps. Néanmoins je lui réponds, que je ne vois pas encore de contradiction que Dieu ne puisse doaner à un esprit une suite de pensées semblable à celle qu'il a prévue qu'aurait M. Arnauld * par exemple . en conséquence des lois de l'union de l'esprit et du corps. Peut-être même qu'on pourrait encore, pour embarrasser M. Arnauld , lui dire que Dieu ne fait rien d'inutile, et qu'il est inutile de créer des corps , puisque les corps n'agissent point sur les esprits . et qu'à proprement parler, l'esprit ne voit point les corps , mais selon lui . des modalités représentatives des corps, que Dieu seul cause ou peut causer dans les âmes , sans qu'il y ait aucun corps. \. Mais quoi! Dieu peut-il nous donner immédiatement des pensées deslionnêtes et impies ? Cela étonne davantage l'imagination que les objections précédentes. Néanmoins je réponds , qu'il est certain (pie le corps n'agit point immé-
diatement sur l'esprit, et qu'ainsi c'est Dieu seul qui met immédiatement dans Tesprit toutes les pensées bonnes et mauvaises ; comme c'est lui seul qui remue le bras d'un assassin et d'un impie , aussi bien que le bras de celui qui fait l'aumône; et que la seule chose que Dieu ne fait point, c'est le péché , c'est le consentement de la volonté. 11 est vrai que Dieu ne met dans l'esprit de l'homme des pensées inutiles et mauvaises . qu'en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps , et du péché qui a changé cette union en dépendance. Mais comment M. Arnauld Jémojitrera-t-il , j'entends démonirer. qu'il n'a point fait quelque péché il y a dix ou vingt mille ans: et qu'en punition de ce péché il a ces pensées fâcheuses , par lesquelles Dieu le punit et le veut faire mériter sa récompense . en combattant contre ce qu'il appelle les mouvements de la concupiscence? M. Arnauld démontrera4-il que Dieu , qui a pu permettre le péché et toutes ses suites, qui l'obligent, en conséquence des lois naturelles qu'il a étabhes , à mettre dans l'esprit tant de sales pensées etdesentimemts impies, n'a pas pu permettre qu'il ait péché lui-même il y a vingt mille ans? Démontrera-t-il que Dieu ne peut sans corps lui donner les pensées qui l'incommodent : et cela en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps, qu'il a prévues et qu'il peut suivre , sans avoir formé aucun corps? Mais qu'il raisonne tant qu'il voudra ^ je romprai sans peine la chaîne de ses démonstrations . en lui disant que Dieu peut avoir eu des desseins dont il ne lui a point fait part.
VI. On dira sans doute que je parle en l'air; que tout ceci n'est point solide : et je le prétends bien aussi. Mais cela suffit pour faire voir qu'on peut bien prouver, et non point démontrer, qu'il y a des corps. Car il faut que M. Arnauld fasse deux choses : la première qu'il prouve démon&tra' tivement, qu'il y a contradiction dans ce que je réponds : la seconde , qu'il n'y a point de meilleures réponses que celles ([ue je viens de donner. 11 pourra peut-être démontrer la pre-
A M. ARNAULD. Uhl
mière ; mais je ne crains pas qu'il démontre la seconde; car je crois que voici une démonstration fort simple, qu'on ne peut s'assurer de l'existence du monde que par révélation soit générale , soit particulière , et quon nen peut donner de démonstration exacte.
VII. Le monde n'est point une émanation nécessaire de la Divinité : il dépend des décrets divins, fort libres à cet égard et fort indilférents. L'existence du monde n'est point nécessairement enfermée dans l'idée de l'Être infiniment parfait. Or une vérité n'est démontrée, que lorsqu'on a fait voir clairement qu'elle a un rapport nécessaire à son principe. Donc les saints même, qui contemplent l'essence divine, ont besoin que Dieu leur apprenne par révélation, s'il a créé, ou s'il conserve le monde.
VIII. M. Arnauld , dans sa troisième réflexion , prétend qu'il n'y a jamais eu de cercle plus vicieux que dans ce que je dis, que, la foi supposée, on a démonstration qu'il y a des corps. « Dieu, dit-il, m'a aussi bien représenté ce que je me suis imaginé avoir lu dans l'Alcoran , que ce que j'ai cru avoir lu dans un livre a{)pelé la Bible , et par conséquent on ne doit pas plutôt croire à la Bible qu'à l'Alcoran. »
RÉPONSE. — Je ne conclus pas que les choses soient précisément à cause de l'apparence que j'en ai ; mais je conclus que les choses sont, par la foi , jointes aux apparences que j'ai. Ainsi, j'ai autant l'apparence de l'Alcoran que celle de la Bible; mais la foi me fait recevoir la Bible et rejeter l'Alcoran. Je suis donc certain qn'il y a des corps , puisque l'Écriture me l'apprend. Or je rejette l'Alcoran et je reçois la Bible , à cause des apparences que Dieu , qui n'est point trompeur, m'a données d'apotres, de miracles et d'autres motifs de crédibilité par rapport à la Bible, et qu'il ne m'a point donné de semblables motifs de crédibilité par les apparences que j'ai eues des livres qui traitent de l'histoire de Mahomet , et par plusieurs autres raisons.
ÎX. Enfin M. Arnauld, dans sa quatrième réflexion, pré-
Vl8 RÉPONSE DE MAT.EBRANCHE
tend, de> principes du Traite de la Nature et de la Grâce, démontrer quil y a des corps. Sa première preuve est tirée de ce que je dis que Dieu n'agit que pour sa gloire, et que sans Jésus-Christ l'ouvrage de Dieu n'est pas digne de lui. Voici sa démonstration :
« Si Dieu veut agir au dehors, c'est qu'il veut se procurer « un honneur digne de lui. » ( Ce principe est tiré du Traité de la Xature et de la Grâce. ) « Or, d'une part , je suis assuré tpi'il a voulu agir au dehors , puisque je ne puis douter que je ne sois son ouvrage, et, de l'autre, je sens bien que je ne suis pas capable de lui rendre un honneur digne de lui.
« Donc, il faut qu'en agissant au dehors il ait eu en vue quelque autre chose que moi qui lui ait pu rendre un honneur digne de lui. Donc, je ne puis croire qu'il y ait seulement Dieu et mon esprit. /-
Je réponds qu'à peine cela prouve-t-'û , bien loin que cela démontre, qu'il y a des corps ; car ce n'est point la matière qui rend à Dieu un honneur digne de lui , c'est l'incarnation de son Fils. Or. le Verbe pourrait s'unir à un homme, quoiqu'il fût seul, et par là le tirer de son état profane et le rendre digne d'honorer Dieu.
Je prétends même que c'est une pensée qui doit venir naturellement dans l'esprit . que les anges ont eu cette pensée de la nécessité de l'union du Verbe à l'ouvrage de Dieu pour le sanctifier, et qu'apparemment Eve n'a été tentée que sur ce fondement, qu'elle jugeait bien que l'homme devait être sanctifié et rendu digne d'honorer Dieu par son union avec le Verbe, lorsqu'elle écouta le démon qui lui disait : qu'elle deviendrait semblable à Dieu au moment qu'elle mangerait du fruit défendu ; car il n'y a nulle apparence qu'elle ait cru qu'elle pût devenir semblable à Dieu d'une autre manière. Mais, quoi qu'il en soit, il est visible que la démonstration de M. Arnauld ne vaut rien. Voici sa seconde :
X. « Il n'est pas digne de l'Être parfait d'agir ordinaire- « ment par des volontés particulières ; mais il est plus digne
A M. ARNAILD. /|/|9
« fie lui (l'agir comme cause universelle, dont les volontés « sont déterminées à des eiïets particuliers par des causes (f occasionnelles. » Cela est encore du TraiW' de la Sature et de la Grâce.
'■( Or, si je n'avais point de corps, et que mon esprit fût >a seule créature, comme Dieu m'aurait créé par une volonté particulière , il ferait aussi mille et mille choses en moi par (les volontés particulières, sans avoir de causes occasionnelles, surtout dans tout ce qui me paraît regarder un corps que je n'aurais point, et d'autres corps qui ne seraient point aussi.
" Donc, il n'est pas vrai que je n'aie point de corps, et que mon esprit soit la seule créature de Dieu. »
Je réponds I". Que Dieu doit agir par des causes occasionnelles, mais c'est supposé qu'il y ait des êtres qui puissent servir à ce dessein. Ainsi, M. Arnauld suppose ce qui est en question, et ce qui n'était nullement en question dans le Traité de la Xature et de la Grâce, qui a été composé pour ceux qui croient qu'il y a des corps.
Je réponds 2'\ Que Dieu ne lais.-erait pas on un sens d'agir par des lois générales et non point par des volontés particulières, s'il réglait son action sur la connaissance qu'il a des effets qui devraient suivre naturellement d'un monde qu'il aurait formé.
Enfin je réponds 3''\ Que quoique j'aie dit dans le Traité que Dieu doit agir par des lois générales , dans la supposition qu'il y ait des corps, je ne prétends pas qu'il soit évident cpi'il ne puisse agir d'une autre manière dans d'autres suppositions. Ainsi, selon les principes mêmes du Traité. M. Arnauld ne démontre rien.
Sa troisième Démonstration se renverse par les mêmes réponses, et je ne suis pas assez prodigue de mon temps et de celui des autres pour m'arrèter sans nécessité à la réfuter. Au reste, je ne prétends point démontrer les vérités qui sont dans le Traité de la Xature et de la Grâce. Mais M. Arnauld
650 Rf.PONSE DE MAT.EP.RANCnE
s'est obligé de démontrer en toute rigueur quil y a des corps. Quand il me réduirait sur cela à ne point répondre à ses demandes, il ne sait pas ce que c'est que démonslralion ou ce que jai voulu dire lorsque j'ai rejeté la démonstration de M. Descartes, pour conclure de là que je n'ai pas eu raison de dire qu'on n'avait point démontré l'existence de la matière. Au reste, je ne me suis point arrêté à faire voir la difficulté qu'il y a de démontrer l'existence des corps pour chicaner inutilement les hommes sur leurs préjugés, mais uniquement pour tâcher de leur faire comprendre « qu'il n'y a que la sagesse éternelle qui puisse les éclairer, et que toutes les connaissances sensibles auxquelles notre corps a quelque part , sont trompeuses ou du moins qu'elles ne sont point accompagnées de cette lumière qui force l'esprit à s'y soumettre, » ainsi que j'ai dit en ce même endroit , car rien n'est plus propre que cette vérité pour donner à l'esprit quelque force et quelque élévation.
CONXLUSIOX.
Vous serez. Monsieur, peut-être surpris que ma réponse soit aussi courte qu'elle est ; car assurément je ne dis pas la dixième partie des choses qu'il y aurait à répondre au livre des Vraies et des Fausses Idées: mais j'épargne mon temps, celui du lecteur, et , vous le croirez si vous voulez , la réputation de M. Arnauld. Il n'est pas juste de maltraiter inutilement ceux qui nous attaquent et qui nous maltraitent, quoique sans sujet. Il suffit de se défendre et de ne les blesser que pour se mettre à couvert de leurs insultes. Je sais de plus, que je ne puis pousser M. Arnauld sans remuer les passions de beaucoup de gens, dont les uns s'animeraient contre moi et les autres contre lui , et il faut, autant qu'on le peut, épargner au monde ce plaisir malin qu'on ne prend que trop à voir battre les gens ; car cela corrompt l'esprit et le cœur, comme les spect<icles, beaucoup plus qu'on ne sMma-
gine. Enfin, je suis persuadé que si le peu que j'ai écrit no suffit pas pour mettre mon sentiment à couvert des attaques deM. Arnauld, un plus gros livre, qu'on lirait moins et qu'on n'entendrait pas mieux, y serait aussi fort inutile dans l'entêtement ou le dévouement où je vois certaines personnes. Mais si M. Arnauld croit avoir mieux réussi dans quelque chapitre particulier que dans tous les autres, je le prie qu'il me le marque, et je l'examinerai, je crois, de telle manière qu'on verra bien que, si je n'ai pas répondu en particulier à tous les raisonnements qu'il a faits, ce n'est pas que je manquasse de réponse, mais plutôt qu'ils n'en méritaient aucune après les choses que j'avais déjà expliquées. Je crois devoir rendre ce témoignage à la vérité, que je n'ai rien vu dans le hvre de M. Arnauld , qui me donne le moindre sujet de douter des sentiments quil combat ; et je prie ceux qui ne conçoivent pas distinctement ni mon sentiment ni les preuves que j'en donne, de suspendre leur jugement jusqu'à ce que, l'ayant examiné à fond et sur les principes que j'ai explicjués dans la Recherche de la Vérité et dans les Méditations chrétiennes, l'évidence leur donne droit de décider et de juger.
DEFENSE D'ARXAILD
CO.NTRK