‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 24 sur 172 · CHAPITRE IV. Zl · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. Zl

cartes satisfît : c Notre àme ne connaît les corps que par fies « idées qui les représentent; or, ces idées ne pourraient pas « représenter des choses matérielles et étendues, si elles « n'étaient elles-mêmes matérielles et étendues ; elles le sont « donc; mais afin qu'elles servent à Tàme à connaître les « corps, il faut qu'elles soient présentes à Tàme, c'est-à- « dire qu'elles soient reçues dans l'âme; or, ce qui est étendu « ne peut être reçu que dans une chose étendue ; donc il « faut que l'àme soit étendue et par conséquent corporelle. » Quelque damnable que soit cette conclusion , je ne vois pas qu'il soit facile de ne la pas admettre, si on en admet les principes, ce qui doit faire juger que ces principes ne sauraient être vrais.

Néanmoins, les autres philosophes, qui auraient eu horreur d'une telle conséquence , ont cru l'éviter en disant que ces idées des corps sont d'abord matérielles et étendues , mais qu'avant que d'être reçues dans lame elles sont spiritualisées , comme les matières grossières se subtilisent en passant par l'alambic. Je ne sais s'ils se servent de cette comparaison, mais c'est à quoi revient ce qu'ils disent : Que les idées des corps, qu'ils appellent espèces impresses, élant d'abord matérielles et sensibles, sont rendues intell ijjibles et immatérielles par l'intellect agent, et que par là elles 'deviennent propres à être reçues dans l'intellect patient.

Je ne m'étonne pas que la plupart des philosophes aient raisonné de la sorte , après avoir reçu aveuglément ces deux principes comme incontestables : Que rame ne pouvait apercevoir que les objets ([ui lui étaient présents; et que les corps ne lui pouvaient être présents que par de certains êtres représentatifs appelés idées ou espèces, qui tenaient leur place, leur étant semblables, et qui au lieu d'eux étaient unis intimement à rame. Mais que l'auteur du livre de la Recherche de la Vérité, qui fait profession de suivre une route toute différente, les ait reçus aussi bien qu'eux sans autre examen , rien en vérité n'est plus étonnant.

Car il sait mieux que personne que la comparaison de la vue corporelle avec la spirituelle , sur laquelle apparemment tout cela est fondé, est fausse en toutes manières : non-seulement parce que cest lame , et non pas les yeux qui voient , mais aussi parce que, quand ce serait les yeux qui verraient, ou rame en tant qu'elle est dans les yeux, on ne trouverait rien dans cette vue qui pût servir à autoriser les deux choses que les philosophes de Técole prétendent se devoir trouver dans colle de l'esprit. La première est la présence de l'objet, qu'ils disent devoir être uni intimement à l'àme. Or c'est tout le contraire dans la vue du corps ; car, quoiqu'en parlant populairement on dise que l'objet doit être présent à nos yeux afin que nous le voyions, ce qui a été la cause de l'erreur, néanmoins en parlant exactement et philosophiquement, c'est tout l'opposé. Il en doit être absent, puisqu'il en doit être éloigné, et que ce qui serait dans l'œil, ou trop près de l'œil , ne se pourrait voir.

Il en est de même de la deuxième condition , qui est de voir de certains êtres représentatifs , qui , étant semblables aux objets , nous les font connaître. Il sait bien que nos yeux ne voient rien de tel, ni notre àme par nos yeux. Il sait que quand on se voit dans un miroir, c'est soi-même que l'on voit, et non point son image. Il sait bien que ces petits êtres voltigeants par l'air , et dont il devrait être tout rempli, que l'école appelle des espèces inteniionnelks, ne sont que des chimères. Et enfin il sait bien que , quoique les objets que nous regardons forment des images assez parfaites dans le fond de nos yeux , il est certain néanmoins que nos yeux ne voient pas ces petites images peintes dans la rétine , et que ce n'est point en cela quelles servent à la vision , mais d'une autre manière , que M. Descartes a expliquée dans sa Diupirique.

C'est donc assurément une chose fort surprenante, qu'ayant si bien connu la fausseté de tout ce qui a donné lieu à ces préjugés, il n'ait pas laissé d'en être si persuadé qu'il les a

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