CHAPITRE IV. Û
les corps qu'ils ont cru devoir chercher quelque comparaison propre à leur faire comprendre comment nous voyons par l'esprit tout ce que nous concevons, et principalement les choses matérielles ; et ils n'ont pas pris garde que ce n'était pas le moyen d'éclaircir , mais plutôt d'obscurcir ce qui leur eût été très-clair , s'ils se fussent contentés de le considérer en eux-mêmes; car l'esprit et le corps étant deux natures tout à fait distinctes et comme opposées, et dont par conséquent les propriétés ne doivent rien avoir de commun, on ne peut que se brouiller en voulant expliquer l'une par l'autre ; et c'est aussi une des sources les plus générales de nos erreurs de ce qu'en mille rencontres nous appliquons au corps les propriétés de l'esprit, et à l'esprit les propriétés du corps.
Quoi qu'il en soit, ils n'ont pas été assez éclairés pour éviter cet écueil : ils ont voulu à toute force avoir une comparaison prise du corps, pour mieux faire entendre (à ce qu'ils croyaient) et à eux-mêmes et aux autres, comment notre esi)rit pouvait voir les choses matérielles ; car c'est ce qu'ils trouvaient et ce qu'on trouve encore de plus difficile à comprendre ; et ils n'ont pas eu de peine à la trouver. Elle s'est offerte comme d'elle-même, par cette autre prévention qu'il doit y avoir au moins beaucoup de ressemblance entre les choses qui ont un même nom. Or, ils avaient donné, comme j'ai déjà remarqué, le même nom à la vue corporelle et à la vue spirituelle , et c'est ce qui les a fait raisonner ainsi : Il faut qu'il se passe quelque chose d'à peu près semblable dans la vue de l'esprit que dans la wie du corps; or, dans cette dernière, nous ne pouvons voir que ce qui est présent, c'est-à-dire ce qui est devant nos yeux ; ou si nous voyons quelquefois les choses qui ne sont pas devant nos yeux, ce n'est que par des images qui nous les représentent ; il faut donc que c'en soit de même dans la vue de l'esprit. Il ne leur en a pas fallu davantage pour se faire un principe certain de cette maxime : que nous ne voyons par notre esprit
t\U DES VRAIES ET DES FAUSSES IDÉES,
que les objets qui sont présents à notre àme; ce qu'ils n'ont pas entendu d'une présence objective , selon laquelle une chose n'est objectivement dans notre esprit que ]>arce que notre esprit la connaît ; de sorte que ce n'est qu'exprimer la même chose diversement que de dire qu'une chose est objectivement dans notre esprit (et par conséquent lui est présente) et qu'elle est connue de notre esprit. Ce n'est pas ainsi qu'ils ont pris ce mot de présence : mais ils l'ont entendu d'une présence préalable à la perception de l'objet , et qu'ils ont jugée nécessaire afin qu'il fût en état de pouvoir être aperçu, comme ils avaient trouvé , à ce qu'il leur semblait, que cela était nécessaire dans la vue. Et de là ils ont passé bien vite dans l'autre principe : que tous les corps que notre àme connaît ne pouvant pas lui être présents par eux-mêmes , il fallait qu'ils lui fussent présents par des images qui les représentassent. Et les philosophes se sont encore plus fortifiés que le peuple dans cette opinion , parce qu'ils avaient la même pensée au regard de la vue corporelle , s'étant imaginé que nos yeux mêmes n'aperçoivent leurs objets que par des images qu'ils ont appelées des espèces intentionnelles, dont ils croyaient avoir une preuve convaincante par ce qui arrive dans une chambre lorsque, l'ayant toute fermée, à la réserve d'un seul trou, et ayant mis au devant de ce trou un verre en forme de lentille, on étend derrière à certaine distance un linge blanc, sur qui la lumière qui vient de dehors forme ces images qui représentent parfaitement, à ceux qui sont dans la chambre, les objets de dehors qui sont visà-vis.
Ils ont donc reçu encore cet autre principe comme incontestable : que l'àme ne voit les corps que par des images ou espèces qui les représentent. Et ils ont tiré de là différentes conclusions, selon leur différente manière de philosopher, et quelques-uns de fort méchantes ; car voici comme raisonnne M. Gassendi, ou plutôt ceux dont il propose les pensées comme des o!»jections auxquelles il souhaitait que M. Des-