CHAPITRE VIII
qui pense, qui voit, qui connaît, lui a donné aus-i la faculté de voir toutes les choses que je viens de dire.
Or, toutes ces choses, le soleil, les étoiles, les hommes qui m'ont entretenu , et généralement tous les corps de la nature, hors celui qui est joint à mon âme, sont éloignés du lieu où est mon àme.
Donc mon àme a la faculté de voir des corps éloignés du lieu où elle est, et Dieu, en la créant, lui a donné cette faculté, parce que c'est une dépendance de sa nature, selon la dernière définition.
Je ne vois pas ce qu'on peut répondre a cela : et on en sera encore plus convaincu, si on considère que Dieu, d'une part, a créé l'homme pour être le spectateur et l'admirateur de ses ouvrages; et que de l'autre, ayant joint l'àme à un corps, il faut bien qu'il lui ait donné la faculté, c'est-â-dire le pouvoir de voir, d'apercevoir, de connaître , non-seulement le corps auquel elle est jointe, mais aussi tous les autres qui l'environnent, qui pouvaient lui nuire ou l'aider a la conservation du sien. Or, il ne se pouvait pas faire que tous les autres corps n'en fussent éloignés. Il a donc fallu nécessairement qu'il lui ait donné le pouvoir de connaître les corps éloignés du lieu où elle serait , c'est-a-dire du corps auquel elle serait jointe.
Mais d'où vient donc, me dira-t-on. que tout le monde s'est laissé aller à cette pensée , que l'àme ne pouvant connaître les objets éloignés d'elle , il fallait que quelque chose servît à les lui rendre présents, et que c'est à quoi sont nécessaires les idées ou espèces ?
J'en ai déjà donné la raison dans le chapitre 4. C'est la comparaison de la vue corporelle mal entendue avec la vue de l'esprit. Et l'équivoque du mot de présence y a aussi beaucoup servi, comme je lai marqué; car il est fort ordinaire que le même mot, étant appliqué à l'esprit et au corps, est pris par la plupart du monde fort grossièrement , et selon ce ([u'il convient au corps ; lors même qu'on l'applique à
Tesprit. Ainsi le mot de ijvésence , signifiant au regard des corps une présence locale, et au regard des esprits une présence objective, selon laquelle les objets sont dits être dans notre esprit , quand ils y sont objectivement , c'est-à-dire quand ils en sont connus, selon la quatrième définition : cette présetice objective étant trop spirituelle pour la plupart du monde , et la présence locale leur étant bien plus connue , on a attaché deux sens très-faux à cette proposition équivoque : // faut que les corps soient présents à l'âme pour en être connus. Le premier est qu"on s'est imaginé que cette présence était préalable à la connaissance des corps , et qu'elle était nécessaire , afin que les corps fussent en état d'être connus; au lieu que cette présence des objets dans notre esprit, n'étant autre chose qu'une présence objective, n'est point différente de la perception que notre esprit a de l'objet, et ainsi n'a garde de précéder la connaissance qu'il en a , puisque c'est par cela même qu'il les connaît , qu'ils lui sont présents.
Le second faux sens est qu'ils ont pris grossièrement cette présejice pour une préservée locale, telle qu'est celle qui convient aux corps ; comme il paraît assez par l'autour même de la Recherche de la Vérité, qui fait consister en cela la difficulté qu'aurait l'âme de voir le soleil par lui-même , de ce qu'il est si éloigné , et qu'il n'est pas vraisemblable qu'elle sorte de son corps pour l'aller trouver dans le ciel. Il regarde donc l'éloigné nient local comme un obstacle qui met un corps hors d'état de pouvoir être vu par notre esprit : donc c'est aussi une présence locale qu'il croit nécessaire afin que notre esprit voie ses objets.
Cependant , comme les fausses opinions ne sauraient bien s'entretenir, et quelles se démentent toujours par quelque endroit, ils disent d'autres choses, qui font voir que cette présence locale n'y fait rien du tout ; et que selon eux, quand Dieu aurait permis à notre àme de sortir de notre corps pour aller trouver le soleil afin de le voir, elle aurait fait un grand