CHAPITRE VIII
voyage fort inutilement, puisqu'elle ne le verrait pas davantage lorsqu'elle serait non-seulement tout proche, mais au dedans même de cet astre, qu'en demeurant où elle est. Car notre àme pourrait-elle être plus présente au soleil qu'elle l'est à son propre corps ? Or, selon l'auteur de la Recherche de la Vérité, elle ne voit non plus son propre corps par lui-même que tous les autres: donc c'est en vain qu'il allègue , comme une raison qui empêche notre àme de voir le soleil par luimême, de ce qu'elle en est éloignée et qu'elle ne peut pas sortir de son corps pour s'aller promener dans le ciel ; puisque, présent ou éloigné , c'est pour elle la même chose . et qu'elle est condamnée, par une sentence irrévocable de cette philosophie des fausses idées, de ne voir jamais aucun corps par lui-même, présent ou absent , proche ou éloigné. Et je pourrais même ôter ces mots par lui-même , et dire absolument qu'elle est condamnée à ne voir jamais aucun corps, comme nous le verrons dans la suite.
On dira peut-être que cela vient de ce que les corps ne peuvent être présents à notre àme de la manière qui est nécessaire afin (jue notre esprit les aperçoive. Mais je ne saurais croire que notre ami approuvât cette réponse. Il hait trop les termes vagues qui ne sont point expliqués , pour prétendre que nous nous en devons payer. Il faudrait donc qu'il nous fit entendre ce que c'est au regard d'un corps qu'être présent à notre âme de la manière qui est nécessaire, afin que notre esprit l'aperçoive. Or, quelle notion distincte nous pourrait-il donner de cette sorte de présence , si ce qu'il en dira nous fait comprendre que ce n'est ni la présence objective, ni la présence locale? Il faudra donc qu'il abandonne la prétendue nécessité d'une présence locale entre le soleil et notre âme, afin que notre àme puisse voir le soleil. Et il ne le pourrait faire sans m'accorder tout ce que j'ai entrepris de prouver, et sans être en même temps obligé de reconnaître qu'il n'a pas assez pris garde à ce qu'il disait , quand il a représenté l'éloignement local du soleil , comme une raison qui
/6 ni:S VRAIES ET DES FAUSSES IDÉES.
(MiipcThait notre àme do le voir, à moins que cet empêchement ne fût levé ; ou parce que notre àme, sortant de notre corps, irait trouver le soleil, ce qui n'est pas vraisemblable , ou parce que quelque être représentatif du soleil viendrait s'unir intimement à notre àme, pour suppléer à son absence. Car, s'il était maintenant forcé d'avouer que la présence locale, ou léloignement local ne fait rien à un corps, pour pouvoir ou ne pouvoir pas être l'objet de notre esprit, ce qu'il dit de l'éloignement du soleil, et de ce que notre àme ne sort pas de notre corps pour l'aller trouver, serait aussi peu raisonnable . que si , parlant d'un bas Breton , qui m'aurait parlé en sa langue que je n'entends pas, je me plaignais de n'avoir pu rien comprendre à tout ce qu'il m'aurait dit, parce qu'il m'aurait parlé trop bas; ce qui serait sans doute ridicule, puisqu'au regard d'une langue que je n'entends point, que Ton me la parle bas, ou que l'on me la parle haut, c'est pour moi la même chose. L'application est aisée à faire.
Que si , pour ne pas tomber dans cet inconvénient , il persistait toujours à nous expliquer cette présence dune présence locale, l'argument que j'ai fait contre demeure donc dans toute sa force. Et en voici encore un autre que je ne crois pas moins fort.
Il est certain , par la sixième demande . que mon esprit n'aperçoit pas seulement les choses matérielles singulières, comme un tel carré, un tel triangle, un tel cube , mais qu'il conçoit un carré en général , un triangle en général , un cube en général; et sans cela il n'y aurait point proprement de géométrie : car, quand un géomètre démontre les propriétés d'un carré ou d'un triangle, ce n'est point d'un tel carré ou d'un tel triangle, mais de tout carré et de tout triangle.
Or. ces sortes d'objets . quoique corporels , un carré en général, un triangle en général, un cube en général, ne sont nulle part localemeiit : et ce qui n'est nulle part localement ne peut être localement ni présent ni absent de mon àme.