CHAPITRE XL
si naturellement dans la supposition : que Dieu a rendu notre âme capable de connaître les corps matériels, se pourrait faire aussi dans l'autre supposition : qu'elle n'est point capable de les connaître . mais seulement de connaître des corps inteUh gihles , il faudrait toujours avouer que cela ne se ferait dans cette dernière supposition que par une voie , non-seulement bien moins simple que dans l'autre, mais qui serait assurément très-brouillée et très-embarrassée.
Donc cette dernière supposition doit être rejetée , comme tout à fait indigne de la saizesse'de Dieu . quand on y pourrait donner quelque vraisemblance par de vaines subtilités.
Enfin, le dernier retranchement serait de dire que Dieu, qui a créé les corps matériels, n'a pas dû faire en faveur de notre âme ce qui est contraire à leur nature ; et qu'ainsi il ne faut pas s'étonner, si notre àme ne peut voir ni connaître des corps matériels mais seulement les intelligibles, parce qu'il est de la nature des corps matériels de n'être ni visibles ni intelligibles.
C'est aussi le principe dont se sert l'auteur ôe la Recherche de la Vérité, pour condamner notre àme à ne voir aucun corps matériel. Nous l'avons déjà vu dans ce passage de la p. oi6 : « Il faut prendre garde que le soleil que l'on voit n'est pas « celui que Ton regarde. Le soleil, et tout ce qu'il y a dans « le monde matériel , n'est pas visible par lui-même , je l'ai « prouvé ailleurs : Tàme ne peut voir que le soleil auquel elle « est immédiatement unie. » Et c'est par là qu'il commence l'éclaircissement sur la nature des idées , où il prétend expliquer, comme on voit en Dieu toutes choses, ce qui est la même chose dans sa philosophie que de ne voir que les corps qui , étant en Dieu, sont intimement unis a notre àme, ce qu'il appelle autrement les corps intelligibles: car il y établit d'abord comme un principe, d'où cela doit suivre, que les corps ne sont point visibles par eux-mêmes. Mais, au lieu d'en demeurer là, ce qui aurait laissé quelque obscurité mystérieuse qui eût un peu caché ce qu'il y a de défectueux, ou dans ce prétendu principe, ou dans les conséquences qu'il en tire, pour ne nous
laisser voir que des corps nitelligibles/û a tout gâté, en nous marquant ce qu'il entend par être visible par sui-méme ; car il le fait en des termes qui ne rendent ce principe vrai , qu'en le rendant en même temps entièrement inutile à l'usage qu'il en veut faire. « Il est évident , dit-il , que les « corps ne sont point visibles par eux-mêmes; qu'ils ne peu- « vent agir sur notre esprit ni se représenter à lui. Cela n'a « pas besoin de preuves, cela se découvre d'une simple vue. « Mais cela n'est certain qu'à ceux qui font taire leur sens « pour écouter leur raison. Jtmiï tout le monde croit que les « corps se poussent les uns les autres , parce que les sens le « disent : mais on ne croit pas que les corps sont par eux- « mêmes entièrement invisibles et incapables d'agir dans (f l'esprit, parce que les sens ne le disent pas, et qu'ils sem- « blent dire le contraire. »
On voit donc qu'il prend pour la même chose être visible par soi-même^ et pouvoir agir sur notre esprit : et au contraire être par soi-même entièrement invisible et être incapable d'agir dans notre esprit. Ainsi , laissant là les termes équivoques d'être visible ou invisible par soi-même, et mettant en leur place le sens qu'il leur donne, qui est d'être capable ou incapable d'agir sur notre esprit et de se représenter à lui, c'est-à dire de s'en faire connaître; qui ne voit tout d'un coup que rien n'est moins propre à établir ce qu'il prétend : que nous ne voyons point les corps matériels , mais seulement les corps intelligibles. Car il ne pourrait y employer ce principe, qu'en vertu de cette majeure.
Ce qui est incapable d'agir sur notre esprit, et de s'en faire connaître , ne peut être vu par notre esprit.
Or, les corps matériels sont incapables d'agir sur notre esprit , et de s'en faire connaître.
Donc, les corps matériels ne peuvent être vus par notre esprit.
Donc , quand nous croyons les voir, ce sont des corps intelligibles que nous voyons au lieu d'eux.