CHAPITRE XL
Ces conséquences sont fort justes : et on ne les pourrait nier, si la majeure était vraie. Mais à qui persuadera-t-on que rien ne puisse être connu par notre esprit que ce qui peut agir sur lui, pour s'en faire connaître? Comme $i être connu supposait une faculté active en ce qui est connu, au lieu que c'est tout au plus s'il en suppose une passive. C'est donc la même chose, que si on disait que la matière ne saurait être mue , et qu'il faut que ce soit quelque autre chose qui soit mue au lieu délie . parce quelle n'est .pas mobile d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle ne se peut pas donner le mouvement à elle-même. On voit assez combien cela serait absurde. Cependant je ne vois pas que cela le fût davantage, que d'argumenter comme on fait ici : les corps ne sont pas visibles par eux-mêmes , c'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas agir sur notre esprit : donc ils ne sont pas visibles : donc ils ne peuvent être connus par notre esprit. C'est le sophisme que les logiciens appellent a dicto secundum quid ad dictum simplicité}'.
Il ne me reste plus qu'a dire un mot sur une autre équivoque du mot d'intelligible , afin que Ton puisse juger si les corps matériels sont ou ne sont point intelligibles : et par là on pourra voir qu'il y a un tres-bon sens , selon lequel de grands philosophes ont pu dire que le monde matériel n'était pas intelligible.
Il faut donc remarquer que le mot d'intelligible vient d'inielligerCj, et qu'il signifie proprement guocZ po/es/ m/eZ/i^f*. Or, le verbe d' intell igere a deux significations. L'une générale, quand il se prend pour connaître , de quelque manière que cette connaissance se fasse. L'autre particuhere , quand on le restreint a une seule manière de connaître , qui est celle de pure intellection, laquelle consiste en ce que notre àme connaît ses objets, sans qu'il s'en forme d'images corporelles dans le cerveau pour les représenter ; et alors intelligible est opposé à sensible, ou à imaginable.
Dans le premier sens , intelligible signifie ce qui peut être
connu : comme qui dWailconnaissahle, et alors il est sans doute que les choses matérielles sont intelligibles, puisqu'il est plus clair que le jour, comme je l'ai prouvé ci-dessus, que notre âme a la faculté de connaître les choses matérielles , et que , par conséquent, les choses matérielles en peuvent être connues. Dans le deuxième sens, les choses matérielles singulières, comme un tel cube, un tel cylindre, ne sont point proprement iyiielligibles , mais sensibles, parce que nous n'apercevons les corps singuliers que par le moyen de nos sens ; mais en général elles sont intelligibles et ne sont même proprement qu'intelligibles; car, comme il n'y a que des corps singulière qui puissent frapper nos sens, n'étant pas possible qu'un cube quelconque . c'est-à-dire un cube en général, qui n'est en aucun lieu, comme je lai déjà remarqué, puisse faire impression sur mes yeux , en ébranlant les filets du nerf optique par les rayons de lumière qui en seraient réfléchis, il faut nécessairement ou que nous ne connaissions aucun corps en général ; ce que l'on ne peut pas dire, chacun se pouvant convaincre du contraire par sa propre expérience), ou que nous les connaissions par la pure intellection , et que par conséquent ils soient intelligibles sans avoir besoin d'autres idées que de nos perceptions, et non de ces êtres représentatifs , que l'on voudrait qui en fussent distingués. Il faut seulement remarquer que la perception d'un corps singulier que nous n'aurons eue que par les sens , nous peut réveiller l'idée d'un corjis en général, comme la figure d'un carré tracé sur du papier nous réveille l'idée universelle d'un carré : mais cela n'empêche pas , à ce qu'il me semble , que l'idée universelle de ce carré ne soit une pure intellection, lors même qu'elle est accompagnée d'une image dans le cerveau, parce que notre esprit ne s'arrête point à ce qu'il y a de singulier ni dans cette image du cerveau, ni dans celle qui est tracée sur le papier, mais quïl s'applique seulement à l'idée abstraite d'un carré en général, qui ne peut être tracée ni dans le cerveau ni sur du papier.