‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 69 sur 172 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

quil a dans lentendement , cela nempéche pas qu il ne le connaisse en même temps selon ce qu'il est hors de l'entendement. Ainsi je connais une pierre, selon l'être intelliLiible qu'elle a dans mon entendement, quand je connais que je la connais ; et, néanmoins, je connais en même temps cette pierre selon ce qu'elle est en elle-même, et selon sa propre nature. Et comme il ne dit tout cela que pour expliquer comment Dieu ne laisse pas de voir les créatures en elles-mêmes, et d'une connaissance propre, quoiqu'il les voie dans son essence , on peut juger de là si c'est parler en théologien que de dire, comme fait notre ami , en ia page 498 : «. Dieu voit « qu'il y a des espaces entre les corps qu'il a créés ; mais « il ne voit pas ces corps ni ces espaces par eux-mêmes. Il « ne les peut voir que par des corps et par des espaces intel- « ligibles. )) Il y a dans ces paroles quelque chose de mystérieux, qui les a pu faire recevoir avec respect par beaucoup de gens. Mais ces mystères disparaîtront sitôt qu'on aura donné la vraie notion au mot d'intelligible, et qu'on ne l'aura pas laissé dans une obscurité qui fait , ou qu'on ne conçoit rien distinctement , ou que l'on conçoit tout autre chose que ce qu'on devrait concevoir, quand on lit ces grands mots : Corps intellifjibles, espaces inielligiUes , soleil intelligible, étendue intelligible; car un soleil intelhgible n'est autre chose, se^ Ion ce que nous venons de voir dans saint Thomas, que le soleil matériel selon ce cpj'il est dans l'entendement de celui qui le connaît : Secundum esse quod habet in cognoscente : ce qui n"a garde d'être opposé à ce qu'il est en lui-même, surtout au regard de Dieu ; puisque la connaissance de Dieu étant très-parfaite , il ne peut connaître chaque chose que selon ce qu'elle est véritablement en elle-même. Il les connaît donc, comme dit le même Saint, et secundum esse tntelligibile quod habent in cognoscente, et secundum ei^se quod habent extra cognoscentem. Il n'est donc pas vrai que Dieu ne voie les espaces entre les corps qu'il a créés que par des corps et par des espaces intelligibles ; et qu'il ne puisse

voir ces corps et ces espaces par eux-mêmes, à moins que ce par eux-mêmes ne soit une équivoque qui détourne l'esprit à un sens dont il ne s'agit point. Car si par eux-mêmes se rapporte ad rationem coynoscendi. Dieu ne voit pas les corps par eux-mêmes, parce qu'il les voit dans son essence, et que son essence est ce qui les lui fait connaître; mais, si par eux-mêmes se rapporte ad rem cofiniiam, Dieu voit les corps par eux-mêmes , puisqu'il les voit selon ce qu'ils sont en eux-mêmes, et dans leur propre nature, et non-seulement selon l'être intelligible quils ont dans Tentendement divin. Et , par conséquent . ce dernier sens de par eux-mêmes étant le seul qui puisse regarder l'engagement où il s'était mis de prouver : « que Dieu voit quil y a des espaces qu'il a a créés; mais qu'il ne les voit que par des espaces intelli- « gibles; « il est plus clair que le jour que cette proposition est insoutenable en bonne théologie : puisqu'on Dieu les espaces intelligibles ne sont autre chose que les espaces réels et matériels qu'il a mis entre les corps qu'il a créés , en tant qu'ils sont connus de Dieu : et que. par conséquent, il est impossible que Dieu voie ces espaces intelligibles, qu'il ne voie en même temps les espaces réels et matériels qu'il a mis entre ces corps ; bien loin que la connaissance des premiers l'empêche de connaître les derniers.

i. De bonne foi je ne saurais deviner ce qu'il a voulu que nous entendissions par cette êtemlue intelligible inpnie , dans laquelle il prétend maintenant que nous voyons toutes choses; car il en dit des choseâ si contradictoires, qu'il me serait aussi difficile de m'en former une notion distincte sur ce qu'il en dit, que de comprendre une montagne sans vallée. C'est une créature, et ce n'est pas une créature. Elle est Dieu , et elle n'est pas Dieu. Elle est divisible et elle n'est pas divisible. Elle n'est pas seulement éminemment en Dieu , mais elle y est formellement : et elle n'y est qu'éminemment et non pas formellement.

C'est une créature, puisque c'est l'étendue que Dieu a faite.

ciL^PiriiE XIV. 121

Et c'est rétendue que Dieu a faite, puisqu'il prouve par là que Dieu la connaît. « Dieu , dit-il, renferme en lui-même « une étendue intelligible infinie; car Dieu connaît l'étendue, " puisqu'il l'a faite, et il ne la peut connaître qu'en lui- « même. »

Et ce n'est pas une créature , puisque si cela était . en voyant les choses dans cette étendue intelliçjihle infinie nous ne les verrions que dans une créature , et son dessein est de montrer que nous les voyons en Dieu.

Et par la il faut qu'elle soit Dieu ; mais elle ne saurait être Dieu ni un attribut de Dieu, par les mêmes raisons par lesquelles cet auteur prouve, en la page oi6. « que l'ame ne (( renferme pas l'étendue intelligible, comme une de ses ma- « nières d'être. » Car il ne faut que les appliquer à Dieu , pour voir sans peine qu'elles sont bien plus fortes pour exclure l'étendue intelligible de la nature de Dieu , que pour l'exclure de celle de notre àme : ou , pour mieux dire , selon la vraie notion de ïétendue inlelligible , que j'ai marquée dans le chapitre précédent, ces raisons ne prouvent point que l'étendue intelligible ne soit pas dans notre àme : et selon la notion confuse de cet auteur, si elles prouvent que \ étendue intelligible n'est pas dans notre âme , elles prouvent aussi qu'elle n'est pas en Dieu. Je commencerai par faire voir le premier.

« On aperçoit , dit-il , cette étendue intelhgible seule sans « penser à autre chose , et l'on ne peut concevoir les ma- « nières d'être , sans apercevoir le sujet ou l'être dont elles « sont manières. »

Eép. Je nie l'antécédent; car, ïétendue intelligible, prise pour la perception de l'étendue, ne saurait se concevoir sans que l'on conçoive en même temps l'esprit qui l'aperçoit.

« On aperçoit cette étendue intelhgible, sans penser à son « esprit. »

Rép. C'est ce que je nie encore pour la raison que je viens de dire ; car on ne peut penser à l'étendue intelligible, sans

penser à quelque esprit de qui elle est aperçue . puisque c'est cela même qui la fait appeler intelligible.

« Cette étendue intelligible étant bornée fait quelque « figure , et les bornes de lesprit ne peuvent se figurer. »

Rép. Elle fait une figure intell i (j ible , qui peut être aussi aisément dans notre esprit que l'étendue intelligible. C'est-àdire que l'une et l'autre y est objectivement.

« Cette étendue intelligible ayant des parties , se peut di- « viser, et Ion ne voit rien en lame qui soit divisible. »

Rép, Je réponds qu'il n'y a rien en notre âme qui soit formeUemenl divisible. Mais elle ne saurait connaître l'étendue, que retendue avec toutes les propriétés, la divisibilité, la mobilité, etc., ne soient en elle intelligiblement , c'est-à-dire oljjectivement : et ainsi , de ce qu'elle est divisible par sa nature, il ne s'ensuit nullement qu'elle ne puisse renfermer en soi l'étendue intelligible, quoique l'étendue ne se puisse concevoir que divisible.

Que si c'est dans un autre sens que cet auteur prend le mot d'étendue intelligible, je soutiens que ces mêmes raisons doivent prouver que l'étendue intelligible infinie ne peut être Dieu, c'est-à-dire être un attribut de Dieu. Il ne faut poui* cela que les reprendre.

« On aperçoit, dit-il, cette étendue intelligible seule sans « penser à autre chose ; et l'on ne peut concevoir les manières « d'être, sans apercevoir le sujet ou fêtre dont elles sont les « manières. •"

Mais on peut encore moins concevoir l'attribut d'un être , sans apercevoir l'être dont il est attribut. Donc , si Dieu renferriiait en lui-même Vétendue intelligible comme un de ses attributs , on ne la pourrait concevoir sans concevoir Dieu : « or, on la peut concevoir sans penser à autre chose ; » donc elle n'est pas renfermée en Dieu comme un de ses attributs.

(' On aperçoit cette étendue inteUigible , sans penser à son « esprit. »

On Taperçoit aussi saiis penser a Dieu : car il ett ceitaia

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