CHAPITRE XIV
Or Dieu connaît l'étendue . les moucherons , les puces , les crapauds et toutes les autres créatures.
Donc il connaît toutes choses en lui-même.
Mais c'est un manifeste paralogisme que d'en conclure absolument :
Donc toutes choses sont en Dieu étendues, mouclierons, puces, crapauds, et il les'renferme en lui-même.
3. Pour en tirer cette dernière conclusion, comme fait l'auteur de la Recherche de la Vérité, au regard de l'étendue , il faudrait que la majeure fût : « Dieu ne connaît que ce qui est en lui ; ^) mais c'est ce qui ne se peut dire sans erreur. Car Dieu connaît ce qui est en lui et ce qui est hors de lui, puisqu'il se connaît lui-même, et qu'il connaît aussi les créatures qu'il a produites au dehors. Saint Thomas en fait un article de sa Somme, première partie, question 14, article -'j, utrum Deus cognoscat alla a se « et il conclut qu'il est né- « cessaire que Dieu connaisse autre chose que lui-même, car « il ne pourrait pas se connaître parfaitement s'il ne con- « naissait à quoi sa puissance s'étend. Or, elle s'étend à beau- « coup de choses hors de lui, puisqu'il en est la cause ; et de « plus l'essence de la première cause qui est Dieu, est d'être « l'intelligence même, ipsum intelligere : donc les effets qui « sont en Dieu comme dans leur cause sont nécessairement « en lui , en la manière que le doit être ce qui est dans une « intelligence, c'est-à-dire, qu'ils en sont connus. «
Il explique ensuite de quelle manière Dieu voit les choses qui sont hors de lui et en quoi diffère la vue qu'il a de luimême de « celle qu'il a des créatures ; c'est qu'il se voit, dita il, en lui-même, parce cpj'il se voit par son essence; mais « il voit les choses qui sont différentes de lui, c'est-à-dire les « créatures, non en elles-mêmes, mais en lui-même, en tant « que son essence contient la ressemblance de toutes les « choses auxquelles il a donné l'être. »
Et sur ce qu'il s'était objecté cette parole de saint Ausustin : Deus extra seipsum riihiJ intuptur, il dit que cela ne
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se doit point entendre en ce sens que Dieu ne voie rien de ce qui est hors de lui, mais seulement, qu'il ne voit qu'en luimême ce qu'il voit qui est hors de lui. Et en effet, ce que dit saint Augustin en l'endroit cité dans la première objection de saint Thoma>, qui est la quarante-sixième question des quatre-vingt-trois, n'a garde de signifier « que Dieu ne voit « point ce qui est hors de lui » (d'où il semblerait qu'on aurait lieu de conclure , comme fait notre ami , qu'il faut qu'une chose soit en Dieu , puisqu'il la connaît) puisqu'il dit seulement que Dieu n'a point cherché hors de lui des exemplaires qu'il ait eu besoin de voir pour faire toutes les choses qu'il a créées : Xon enim extra se quicquam positum intuebatur, ut secuniïinn ici constifueref quod consiituebat : nam hoc opinari sacrilegium est.
Saint Thomas pousse encore cela plus avant dans l'article suivant; car, il y réfute, comme une erreur, l'opinion de ceux qui disaient que Dieu ne connaît les créatures que selon la notion générale cV êtres, et non selon ce que chacune est en elle-même , et en tant qu'elles sont différentes les unes des autres. Et il soutient que, quoiqu'il les connaisse dans soi et par son essence , il les connaît néanmoins chacune par une connaissance particulière, parce que l'essence divine a tout ce que chacune a de perfection , et quelque chose de plus infiniment. Cumessentia Del habeat in se quidquiJ perfectionis habet essentia cujuscumque rei alterius, et adhuc amplius, Deus in seipso potest omnia propria cognitione cognoscere.
Et dans la réponse à la première objection il découvre l'illusion où notre ami tombe presque toujours dans cette matière. C'est qu'il regarde ordinairement comme deux choses opposées : Connaître les choses selon Vêtre intelligible qu'elles ont dans l'entendement de celui qui les connaît; et les connaître selon ce qu'elles sont en elles-mêmes , et hors de l'entendement. Mais ce Saint montre fort bien que cela est si peu opposé, que cette dernière est une suite de la première; car, quoique quelqu'un connaisse un objet selon l'être intelligible