CHAPITRE XIV
cause, et n'y pouvant être formeUemmt , on a été obligé de chercher un mot pour marquer la manière dont elles y étaient, et on n'en a point trouvé de plus propre que de dire qu'elles vêtaient éminemment, c'est-à-dire d'une manière plus noble qu'elles ne sont en elles-mêmes , et qui est dégagée de toutes les imperfections, qui sont inséparablement attachées à leur condition de créatures, quand on les compare à la perfection infinie du souverain Être. M. Descartes , qui n'était pas homme à se servir d'une distinction de l'école, s'il ne l'avait jugée bien fondée, se sert de celle-ci en plusieurs endroits de ses ouvrages , et surtout dans la réponse aux secondes objections, où il devait parler avec plus d'exactitude , puisqu'il y entreprend de prouver , par la méthode des géomètres, l'existence de Dieu et la distinction réelle de notre àme d'avec notre corps. L'auteur de la Recherche de la Vérité ne se sert pas de ces mêmes mots, mais il s'explique en des termes qui reviennent au même sens , lorsqu'il dit « que Dieu est tout être parce qu'il est infini, et qu'il comprend tout, mais qu'il n'est aucun être en particulier. I) D'où il conclut qu'encore que nous voyions toutes choses en Dieu (à ce qu'il s'est imaginé) « néanmoins nous ne « voyons pas Dieu , parce que ce que nous voyons n'est qu'un « ou plusieurs êtres , et que nous ne comprenons point cette « simplicité parfaite de Dieu , qui renferme tous les êtres, j) A quoi se rapporte ce qu'il avait dit auparavant en la page 198: « Que toutes les créatures, même les plus terrestres et les « plus matérielles, sont en Dieu, quoique d'une manière « toute spirituelle, et que nous ne pouvons comprendre. »
Mais on est bien empêché de savoir en laquelle de ces manières il a prétendu que Dieu renferme en lui-même cette étendue intelligible infinie, dans laquelle il veut que nous voyions toutes choses. On voudrait bien que ce ne fût qu'éminemment, car cela pourrait ne rien marquer qui ne fût digne de Dieu. On serait seulement en peine de deviner pourquoi tous les corps que Dieu a créés . et que nous avons
besoin de voir, étant éminemment en Dieu à plus juste titre que cette étendue intelligible infinie, il n'aurait pas plutôt dit que chacun de ces corps étant éminemment en Dieu , c'est là où nous les voyons, que de dire que nous les voyons tous dans cette étendue intelligible infinie, s'il avait cru qu'elle n'était, aussi bien que tous les corps particuliers, qu'éminemnunU en Dieu. C'est déjà une raison qui fait croire qu'il a pensé qu'elle y était formellement , et non-seulement éminemment, mais que cela était suffisamment adouci par le mot d'intelligible , auquel je ne vois pas qu'on puisse donner aucun bon sens en cet endroit-là.
Mais cela paraît encore en ce que rien ne peut mieux marquer qu'une chose est formellement étendue , et non-seulement éminemment , que quand on y met ce en quoi consiste le plus l'imperfection de l'étendue , qui est d'avoir des parties distinctes réellement les unes des autres; de sorte qu'on y en peut prendre d'autres plus petites et d'autres plus grandes; or, c'est ce qu'il dit de son étendue intelligible infinie, comme nous avons déjà \ii dans l'endroit que nous avons rapporté.
C'en est une autre de ce qu'il oppose l'étendue aux corps sensibles et au mouvement , et qu'il ne veut pas que les corps sensibles, ni le mouvement, même intelligible, soient en Dieu en la même manière qu'il s'est imaginé que cette étendue y était. Cela est exprès pour les corps sensibles; car dans la même page où il dit que Dieu renferme l'étendue , il dit qu'il n'y a point en Dieu de corps sensibles, et qu'il n'est point nécessaire qu'il y en ait afin qu'on en voie en Dieu. Et pour le mouvement , voici ce qu'il en dit au même endroit : « On peut, dit-il, apercevoir le mouvement d'une « figure sensible , sans qu'il y ait même de mouvement dans « l'étendue intelligible ; car Dieu ne voit point le mouvement « des corps dans sa substance ou dans l'idée qu'il en a en « lui-même , mais seulement par la connaissance qu'il a de « ses volontés. Il ne voit même leur existence que par cette