‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 75 sur 172 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

je ne pusse savoir que par cette étendue intelligible? Prenez donc votre parti , ou ne vous moquez point de mon invention , ou ne faites pas plus d"état de celle de cet auteur, d'ailleurs si habile, que de la mienne. La convei^ation finit de la sorte, et le peintre ne fut pas fàclié qu'on lui eût ouvert les yeux sur cet endroit de la Becherche de la Vérité, qu'il avait lu autrefois avec respect , et qu'il n'avait osé approfondir, le croyant trop mystérieux et trop haut pour lui.

Voilà mon histoire ou ma parabole. Je n'ai rien à y ajouter, sinon que je trouve un endroit dans ce même auteur sur cette même matière des idées , qu'il ne faut qu'appliquer à ce qu'il dit de c^tte étendue intelligible , pour confirmer ce que nous venons de dire, qu'elle ne nous peut faire connaître que ce que l'on supposerait que nous connaîtrions déjà.

C'est dans le chapitre 3 de la deuxième partie du troisième livre, où il combat l'opinion de ceux qui disent que Tàme a la puissance de produire ses idées : « Quand on accorderait, ({ dit-il, à l'esprit de l'homme une puissance souveraine pour « anéantir et pour créer les idées des choses, avec tout cela « il ne s'en servirait jamais pour les produire. «

J'en dis de même de ce qu'il fait faire à l'esprit, pour trouver les idées des choses dans son étendue intelligible. Quand notre esprit pourrait borner, comme il lui plairait, cette étendue intelligible . il n'y pourrait trouver l'idée d'aucune figure qu'il ne connaîtrait pas encore, et qu'il voudrait connaître. Et les raisons qu'il apporte pour prouver sa proposition seront encore plus fortes pour prouver la mienne.

« Car, de même, dit-il, qu'un peintre, quelque habile qu'il « soit dans son art. ne peut pas représenter un animal qu'il « n'aura jamais vu, et duquel il n'aura aucune idée, de sorte « que le tableau qu'on l'obligerait d'en faire ne peut pas être « semblable à cet animal inconnu ; ainsi un homme ne peut « pas former l'idée d'un objet, s'il ne le connaît auparavant, (( c'est-à-dire s'il n'en a déjà l'idée, laquelle ne dépend point « de sa volonté. Que si! en a déjà une idée, il connaît cet

(( objet; et il lui est inutile d'en former une nouvelle. Il est « donc inutile d'attribuer à l'esprit de Fliomme la puissance « de produire ses idées. »

Il est donc inutile aussi d'attribuer à l'esprit de l'homme la puissance de borner l'étendue inteUigihh infinie, pour y trouver l'idée d'une figure qu'il a besoin de connaître; car, de même qu'un peintre, quelque habile qu'il soit en son art , ne peut pas représenter un animal qu'il n'aura jamais vu, et dont il n'aura aucune idée, de sorte que le tableau qu'on l'obligera d'en faire ne peut pas être semblable à cet animal inconnu : ainsi un homme ne peut pas borner l'étendue intelligible en la manière qu'il faudrait qu'elle fût pour être l'idée de cette figure qu'il a besoin de connaître, telle que serait la figure d'un verre qui doit grossir les objets, s'il ne connaît auparavant cette figure, c'est-à-dire s'il n'en a déjà l'idée. Et s'il en a déjà une idée, il connaît cet objet, et il lui est inutile d'en former une nouvelle dans cette étendue intelligible infinie.

Il se fait sur cela une objection; et la solution qu'il lui donne sera la même qu'on lui donnera, s'il en fait une semblable : « On pourrait peut-être dire que l'esprit a des idées (( générales et confuses , qu'il ne produit pas , et que celles « qu'il produit sont particuUères , plus nettes et plus distinc- (( tes; mais c'est toujours la même chose; car, de même qu'un « peintre ne peut pas tirer le portrait d'un homme particu- « lier, de sorte qu'il soit assuré d'y avoir réussi , s'il n'en a « une idée distincte , et même si la personne n'est présente ; « ainsi l'esprit, qui n'aura, par exemple, que l'idée de l'être « ou de l'animal en général , ne pourra pas se représenter « un cheval , ni en former une idée bien distincte , et être « assuré qu'elle est parfaitement semblable à un cheval, s'il « n'a déjà une première idée avec lac[uelle il confère cette « seconde. Or, s'il en a une première, il est inutile d'en force mer une seconde, et la question regarde cette première; « donc. etc. »

Page 1