‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 74 sur 172 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La première est que, comme o l'esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible que Dieu renferme, il est certain qu"il peut apercevoir en Dieu toutes les figures; car toute étendue intelligible finie a nécessairement une figure intelligible finie , puisque la figure n'est que le terme de rétendue. »

La deuxième , « que cette figure d'étendue intelligible et générale devient sensible et particulière par la couleur ou par quelque autre qualité sensible que l'àme y attache. »

La troisième « est que , si Ton conçoit qu'une figure d'étendue intelligible, rendue sensible par la couleur, soit prise successivement des différentes parties de cette étendue infinie, ou si Ton conçoit qu'une figure d'étendue intelligible puisse tourner sur son centre ou s'approcher successivement d'une autre, on aperçoit le mouvement d'une figure sensible ou intelligible , sans qu'il y ait même de mouvement dans l'étendue inteUigible. »

Je ne saurais croire que l'on ne voie tout d'un coup que tous ces moyens , bien loin de me pouvoir donner la connaissance de ce que je ne connaîtrais pas , supposent néces^ sairement que je le connais déjà, et qu'à moins que je ne le connusse, ils ne me sauraient être d'aucun usage. Mais vous me permettrez , Monsieur, de rendre cela plus sensible par le conte suivant , que vous prendrez , comme il vous plaira, pour une histoire ou pour une parabole :

Un excellent peintre , qui avait autrefois bien étudié . et qui était aussi habile en sculpture , avait un si grand amour pour saint Augustin , que , s' entretenant un jour avec un de ses amis . il lui témoigna qu'une des choses qu'il souhaiterait plus ardemment serait de savoir au vrai, si cela se pouvait, comment était fait ce grand saint; car vous savez, lui dit-il , que nous autres peintres désirons passionnément d'avoir les visages au naturel des personnes que nous aimons. Cet ami trouva comme lui cette curiosité fort louable, et il lui promit de chercher quelque moyen de le contenter

sur cola. Et, soit que ce fut pour se divertir, ou qu'il eût eu quelque autre dessein , il fit apporter le lendemain chez le peintre un grand bloc de marbre , une grosse masse de fort belle cire et une toile pour peindre (car pour une palette chargée de couleurs et des pinceaux, il s'attendit bien quil y en trouverait). Le peintre . étonné , lui demanda à quel dessein il a fait apporter tout cela chez lui. C'est, lui dit-il, pour vous contenter dans le désir que vous avez de savoir comment était fait saint Augustin ; car je vous donne par là le moyen de le savoir. Et comment cela, repartit le peintre? C'est, lui dit son ami , que le véritable visage de ce saint est certainement dans ce bloc de marbre , aussi bien qde dans ce morceau de cire : vous n'avez seulement qu'à en ôter le superflu , ce qui restera vous donnera une tête de saint Augustin tout à fait au naturel , et il vous sera aussi bien aisé de la mettre sur votre toile en y appliquant les couleurs qu'il faut. Vous vous moquez de moi , dit le peintre; car je demeure d'accord que le vrai visage de saint Augustin est dans ce bloc de marbre et dans ce morceau de cire , mais il n'y est pas dune autre manière que cent mille autres. Comment voulez-vous donc qu'en taillant ce marbre , pour en faire le visage d'un homme , et travaillant $ur cette cire dans ce même dessein, le visage que j'aurai fait au hasard soit plutôt celui de ce saint cpie quelqu'un de ces cent mille qui sont aussi bien que lui dans ce marbre et dans cette cire? Mais , quand par hasard je le rencontrerais, ce qui est un cas moralement impossible, je n'en serais pas plus avancé ; car, ne sachant point du tout comment était fait saint Augustin, il serait impossible que je susse si j'aurais bien rencontré ou non. Et il en est de même du visage que vous voudriez que je misse sur cette toile. Le moyen que vous me donnez, pour savoir au vrai comment était fait saint Augustin, est donc tout à fait plaisant; car c'est un moyen qui suppose que je le sais, et qui ne me peut servir de rien si je ne le sais.

11 semblait que l'ami n'eût rien à répliquer à cela. Mais

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comme ce peintre est fort curieux , il lui demanda sil . n'avait point le livre de la Recherche de la Vérité. Il l'avait , il Talla quérir, et le mit entre les mains de son ami, qui, l'ayant ouvert à la page oi7, reprit le discours en ces termes : Vous vous étonnez de lïnvention que je vous ai donnée {)ourvous faire avoir le visage de saint Augustin au naturel. Je nai fait en cela que ce qu'a fait l'auteur de ce livre pour nous faire avoir la connaissance des choses matérielles qu"il prétend que nous ne pouvons connaître par elles-mêmes, mais seulement en Dieu; et la manière . dont il dit que nous les connaissons en Dieu, est par le moyen dune étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Or. je ne vois point que le moyen qu'il me donne pour voir dans cette étendue une figure que j'aurais seulement ouï nommer, et que je ne connaîtrais point , soit ditîérent de celui que je vous avais proposé pour vous faire avoir le visage de saint Augustin au naturel. Il dit que , comme mon esprit peut apercevoir une partie de cette étendue intelligible que Dieu renferme, il peut apercevoir en Dieu toutes les figures, parce que toute étendue intelligible finie a nécessairement une figure intelligible. Cest aussi ce que je vous ai dit, qu'il n'y a point de visage d'homme qu'on ne puisse trouver dans ce bloc de marbre en le taillant comme il faut. Mais est-il moins nécessaire de connaître cette figure ^que j'ai supposé que je ne connaissais pas) pour prendre une partie de cette étendue intelligible , et la borner par mon esprit comme il faut qu'elle le soit , afin que cette figure en soit le terme , que vous avez cru avec raison qu'il était nécessaire de connaître le vrai visage de saint Augustin , pour le faire apercevoir dans ce marbre et dans cette cire , où il n'est pas moins caché que chacpie figure dans cette étendue intelligible? En quoi est-ce donc que son invention vaut mieux que la mienne , cpie je ne doute point qu'en votre àme vous n'ayez traitée de ridicule , quoique vous n'ayez pas voulu user de ce mot.

13^ DES VRAltS ET DES FAUSSES IDÉES.

. Il fait aussi ontendie que mon esprit peut voir dans cette étendue intelligible tout corps sensible que je ne connaîtrais pas, et que j'aurais besoin de connaître, en attachant la couleur ou quelque autre qualité sensible à une partie de cette étendue intelligible.

Mais il faudrait encore pour cela que je connusse ce corps sensible, afin d appliquer à une partie de l'étendue une couleur convenable; car si j'appliquais une couleur rouge à cette partie de l'étendue . ce ne serait pas le moyen d'y voir un objet sensible qui ne pourrait être que vert. C'est donc la même chose que ce que je vous disais, que vous n'aviez qu'à appUquer sur votre toile les couleurs nécessaires , pour y former le visage de saint Augustin , et qu'il ne tiendrait qu'à vous d'en avoir par là un portrait parfaitement ressemblant. Car vous avez eu raison de me dire qu'il faudrait pour cela que vous sussiez comment était fait le visage de saint Augustin, et que votre peine était de ne le pas savoir.

Enfin , comme il n'a pu ignorer que les lignes courbes d'où dépend la connaissance des figures curvilignes ne se peuvent ordinairement bien concevoir qu'en considérant le mouvement par lequel on les décrit , il a voulu que l'on put aussi apercevoir le mouvement dans son étendue intelligible infinie, parce que Ton peut concevoir qu'une figure d'étendue intelligible peut tourner sur son centre , ou s'approcher successivement d'une autre. Mais, comme chaque figure ou chaque ligne courbe se trace différemment , et qu'autre est le mouvement par lequel se trace une hyperbole , et autre celui par lequel se trace une ellipse , comment pourrai-je voir dans cette étendue intelligible immobile le mouvement particulier, qui est nécessaire pour trouver une ellipse , ert concevant qu'une de ses parties s'approche successivement d'une autre en la manière qu'il faut pour cela , si je ne connais pas encore ce qu'est une ellipse , ni comment elle se trace? N'est-ce donc pas supposer que je connais par ailleurs que par cette étendue intelligible ce que l'on voudrait que

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