‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 77 sur 172 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Que ce que cet auteur fait faire à notre esprit pour trouver ses idées dans son étendue inlelliffiblf infinie, est contraire à l'expérience et aux lois générales que Dieu s'est prescrites à lui-même pour nous donner la connaissance de ses ouvrages.

Apres avoir fait voir, dans le chaiùtre 1 4 . que cette étendue intelligible infinie, en la manière que cet auteur la représente, est tout à fait ininteUigible, et n'est qu'un amas de contradictions: et après avoir montré, dans le chapitre 15, que, quand on la supposerait telle qu'il veut qu'elle soit , il serait impossible que notre esprit y put ti^ouver les idées des choses qu'il ne connaîtrait pas, et qu'il aurait besoin de connaître : il ne me reste plus, pour un entier renversement de cette nouvelle philosophie des idées . qu'à montrer que . quand ce qu'il fait faire à notre esprit, pour lui faire trouver ses idées dans cette étendue intelligible infinie , pourrait lui servir à les y trouver (ce qui ne peut être, comme nous venons de le faire voir) . on n'en devrait pas moins rejeter, comme des chimères.

tout ce qu'il dit sur cola . parce qu'il est manifestement contraire à ce que nous savons certainement se passer dans notre esprit, qui est la plus certaine des expériences, et aux lois générales que Dieu s'est prescrites à lui-même , pour nous donner la connaissance de ses ouvrages.

Il n'est besoin, pour le reconnaître, que de faire deux réflexions. La première est que cet auteur n'a pas entrepris d'expliquer comment notre esprit pourrait voir les corps dans quelque cas extraordinaire , comme serait la supposition fantastique que Dieu n'en eût point créé , et qu'ils fussent seuleiiient possibles ; mais que son dessein est d'expliquer la manière générale et ordinaire dont notre esprit voit effectivement les corps que Dieu a créés, et sans laquelle illui serait impossible de les voir. Or, quand on a un dessein tel que celui-là, il ne sufSt pas de dire des choses purement possibles, et se piquer de subtilité en inventant des systèmes imaginaires : il faut surtout prendre garde de ne rien supposer de contraire à ce qui est certainement ; puisque rien n'est plus capable de faire rejeter ces ingénieuses méditations, que quand on peut dire : Vous vous tourmentez en vain pour m'apprendre comment je fais une telle chose ; puisque je suis assuré , par une expérience que je ne puis démentir, que je ne la fais pas, mais que je fais tout le contraire.

La deuxième réflexion est que. quand il s'agit, non de quelque effet extraordinaire et sans suite , mais d'un effet commun , naturel , ordinaire , et qui est une suite de ce que Dieu a voulu qui arrivât dans le monde , selon les lois qu'il y a établies, il ne faut pas s'imaginer qu'il suffise d'avoir bien prouvé . à ce que l'on croit , que Dieu en est l'auteur, pour prétendre qu'il dépend tellement de sa volonté, qu'il n'y ait qu'à supposer qu'il fait cela à propos de rien, et parce seulement qu'il le veut, sans qu'on ait besoin d'en rechercher d'autre raison. L'auteur d" la Recherche de la Vérité na garde de contredire cela: puisque c'est sa grande maxime.

CHAPITBE XVI. 139

quil poi]?se quelquefois plll^ loin qu'il ne faut. mai> qui est incontestable, quand Dieu agit selon le cours ordinaire des choses de la nature. Or, il n est point ici question de ce que Dieu fait dans les illuminations extraordinaires et surnaturelles de la grâce , mais de ce qu'il fait au regard de nos plus ordinaires et plus naturelles perceptions des objets les plus communs.

Ces perceptions sont de deux sortes, selon cet auteur, liv. le--, chapitre I . Les premières nous représentent quelque chose hors de nous, comme un carré, une maison, etc. Les secondes ne nous représentent que ce qui se passe dans nous comme nos sensations de la lumière, des couleurs, des sons. Je commencerai par les dernières.

Il veut que Dieu en soit l'auteur : on en demeure d'accord ; mais il faut de son côté qu'il avoue , comme il fait aussi, que Dieu ne les cause pas dans notre âme à propos de rien; mais qu'il ne le fait que par un ordre très-réglé , selon les desseins qu'il a eus en joignant notre àme à un corps ; car, pour me restreindre à la lumière et aux couleurs , il enseigne luimême, après M. Descartes '. '< que les sentiments de la lu- « mière et des couleurs ne nous sont nécessaires que pour « connaître plus distinctement les objets : et que c'est pour a cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement « aux objets. « D'où il conclut, « que ces jugements, aux- « cpiels les impressions de nos sens nous portent , sont très- « justes si on les considère par rapport à la conservation de « nos corps. »

Il ajoute , dans le chapitre d'après , « que la raison pour « laquelle toutes les sensations ne peuvent pas bien s'expli- « quer par des paroles , comme toutes les autres choses, c'est « qu'il dépend de la volonté des hommes d'en attacher les « idées à tels noms qu'il leur plaît; mais que ces mêmes a hommes n'attachent pas comme il leur plaît leurs sensa-

Liv. I. chap. 12.

illO DES VRAIES ET DES FAUSSES IDÉES.

« lions à des paroles, ni nième à aucune autre chose. Ils ne «voient point de couleurs, quoiqu'on leur en parle, sils « n'ouvrent les yeux. Ils ne goûtent point de saveurs, sil « n'arrive quelque changement dans l'ordre des fibres de « leur langue et de leur cerveau. En un mot, toutes les sen- « sations ne dépendent point de la volonté des hommes : et « il n'y a que celui qui les a faits, qui les conserve dans cette « mutuelle correspondance des modifications de leur âme avec « celle de leur corps. »

Il s'ensuit de là deux choses : Tune, que Dieu ne cause ces sensations dans notre àme que quand il arrive quelque changement dans les organes de nos sens; l'autre , que la fin de ces sensations, et principalement de la lumière et des couleurs, n'est que pour nous faire connaître plus distinctement les corps qui nous environnent , par rapport à la conservation du nôtre ; et que c'est pour cela qu'il a été bon que notre àme les attribuât à ces corps, et qu'elle se représentât les uns lumineux et les autres colorés d'une telle ou d'une telle couleur, selon que les corpuscules qui rejaillissent de ces objets auraient frappé différemment les filets du nerf optique , et les auraient diversement ébranlés. Voilà l'ordre commun et ordinaire, selon lequel Dieu cause en nous ces sensations.

Mais il faut que la trop forte application qu'a eue cet auteur a faire trouver les idées de tous les corps que nous voyons dans son étendue intelligible infinie, lui ait fait oublier toutes ces vérités, qu'il avait auparavant si bien expliquées, pour l'avoir rendu capable de nous vouloir persuader que, quand notre àme voit un carreau de marbre blanc , ce n'est point ce carreau quelle voit dune figure carrée, mais qu'elle envisage une partie de l'étendue inteUigible infinie, et qu'elle la conçoit bornée comme il faut pour avoir cette figure, et que ce n'est point aussi à ce marbre quelle attache la sensation de la couleur blanche , comme on a cru jusqu'ici qu'elle devait faire, selon l'institution de l'auteur de son union avec

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