CHAPITRE XVI. iUi
le corps , mais que c'est a une partie quelconque de cette même étendue intelligible. Je dis quelconque; car c'est ce qu'il enseigne, quand il dit : « Quafin que nous puissions « voir le soleil intelligible, tantôt grand et tantôt petit, ilsuf- « fit que nous voyions tantôt une plus grande partie de l'éten- « due intelligible , et tantôt une plus petite , et que nous « ayons un sentiment vif de lumière pour attacher à cette « étendue. C'est pourquoi, ajoute-t-il. comme toutes les par- « ties de cette étendue intelligible sont de même nature , « elles peuvent toutes représenter quelque corps que ce soit.» Un exemple suffira pour faire voir qu'on ne peut aller plus directement contre l'institution de l'auteur de la nature. Je marchande trois sortes de marbres de différent prix, parce qu'ils sont de différentes couleurs, l'un blanc, l'autre noir et l'autre jaspé. Or, de ce que l'on dit que ces trois différentes couleurs ne sont proprement que dans mon esprit et non dans ces marbres, il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait rien dans chacun qui soit cause qu'il me paraisse plutôt d'une couleur que de l'autre. Il est certain que cela vient du différent arrangement des petites parties de leur surface, qui est cause que les corpuscules qui rejaillissent de ces marbres vers nos yeux , en ébranlent diversement les filets du nerf optique ; mais parce que notre âme aurait eu trop de peine à discerner la différence de ces ébranlements qui n'est que du plus ou du moins, Dieu a jugé à propos de nous donner moyen de les discerner plus facilement par ces sensations de différentes couleurs , qu'il a bien voulu causer dans notre àme à l'occasion de ces divers ébranlements de notre nerf optique, comme les tapissières ont un patron quelles appellent rude, où les diverses nuances d'une même couleur sont marquées par des couleurs toutes différentes, afin qu'elles s'y trompent moins.
Mais ce dessein de Dieu serait renversé si, sous prétexte que nul de ces marbres n'est proprement ni blanc, ni noir, ni jaspé, mais que ces couleurs ne sont que des modifica-
lions dv mon àme , je pouvais attacher chacune de ces couleurs auquel je voudrais ; car alors, bien loin que ces couleurs me servissent à les distinguer, elles ne me serviraient plus qu'à les confondre. C'est pourquoi Dieu n'a pas voulu que cela dépendît de ma liberté, et j'en suis convaincu par l'expérience; car je ne pourrais pas, quand je le voudrais, attacher la couleur blanche au marbre qui m'a paru noir, ni la noire à celui qui m'a paru blanc ou jaspé. Cela n'est nullement à mon choix; mais je no saurais m'empècher d'attacher le blanc et de l'appliquer, pour ainsi dire, au marbre qui a frappé les organes de ma vue de la manière qui , par la loi que Dieu s'est prescrite à lui-même, a dû être cause que mon lime eut la sensation de la blancheur.
On est assuré que l'auteur de la Recherche de la Vérité ne contestera rien de tout cela. Il faut donc qu'il ait renoncé à tout ce qu'il sait le mieux, lorsque, dans la nécessité de défendre à quelque prix que ce soit sa nouvelle philosoi)liio des idées, il s'est trouvé réduit à attribuer à notre àme cette puissance imaginaire d'attacher la sensation du vert, du rouge, du bleu, ou de quelque autre couleur que ce soit, à une partie quelconque de l'étoidue intell i gihh , qu'il ne peut pas seulement feindre avoir causé quelque mouvement dans l'organe de notre vue.
La manière dont nous avons la perception des corps , selon leur grandeur et leur figure , ne répugne pas moins à la prétention qu'il a , que pour avoir cette perception je sois obligé d'en aller chercher les idées dans retendue intelligible infinie. Car au regard des corps singuliers, cette perception a encore une dépendance nécessaire avec ce qui se passe dans les organes de nos sens . n'y ayant personne qui ne sache qu'ordinairement notre àme aperçoit les corps plus grands ou plus petits, selon que les images qui en sont peintes dans le fond de notre œil, sont plus grandes ou plus petites. Ce n'est pas que ces images causent nos perceptions; mais c'est que, selon l'institution de l'auteur delà nature,