‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 79 sur 172 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

elles ne manquent point de se former dans notre esprit quand les objets frappent nos sens et selon qu'ils les frappent, soit que ce soit Dieu qui les cause en nous , aussi bien que celles des qualités sensibles, ou qu'il ait donné à notre àme la faculté de les produire en soi-même , ce qui regarde une question toute différente de celle que l'on traite ici. Or, cela étant, comme on n'en peut pas douter , n'est-il pas évident que c'est une pure vision contraire à cette institution de la nature que de ne s'en pas tenir là, mais de vouloir que notre esprit ne puisse avoir ces perceptions qu'en s'appliquant à une étendue intellifjible infinie, dans laquelle on le fait aller chercher les idées de toutes les figures des corps que nous croyons voir, et que nous ne voyons point, selon cette nouvelle philosophie des idés ?

Quant aux figures abstraites, qui sont l'objet de la géométrie, on sait assez que celles qui sont un peu composées , et surtout les curvilignes, ne se connaissent point ordinairement par une simple vue, mais qu'il y faut employer la considération des mouvements nécessaires pour les tracer, et qu'il faut souvent une longue suite de raisonnements pour en connaître les principales propriétés ; sans quoi on ne peut pas dire, surtout selon c^t auteur, qu'on en ait une idée claire. Or, qu'a tout cela de commun avec cette prétendue manière d'en avoir l'idée en l'allant chercher dans une étendue intelligible infnie^ où elle ne se trouve point si on ne l'v met?

Mais ce qu'a trouvé cet auteur pour accorder sa doctrine sur ce point des idées avec son autre doctrine, que Dieu agit comme cause universelle, dont les volontés générales doivent être déterminées à chaque effet par ces causes qu'il appelle occasionnelles , est encore plus contraire à l'expérience ; car la cause occasionnelle, qu'il a cru déterminer Dieu à nous donner chaque idée en particulier , est le désir que nous en avons ; c'est ce qu'il enseigne dans le deuxième Éclaircissement, page 188. <■< Il ne faut pas, dit-il. s'imaginer que

1^^ DES VKAltS tr DES FAUSSES IDÉES.

(( la volonté commande à l'entendemont d'une autre manière « que par ses désirs et ses mouvements; car la volonté na « point d'autre action. Et il ne faut pas croire non plus que l'en- « tendement obéisse à la volonté , en produisant en lui-même « les idées des choses que Tàme désire : car l'entendement « n'agit point : il ne fait que recevoir la lumière ou les idées « de ces choses par l'union nécessaire qu'il a avec celui qui « renferme tous les êtres d'une manière intelligible, ainsi « qu'on l'a expliqué dans le troisième livre. Voici donc tout « le mystère : Ihomme participe à la souveraine raison, et la « vérité se découvre à lui à proportion qu'il s'applique à « elle et qu'il la prie. Or le désir de l'àme est une prière na- « turelle, qui est toujours exaucée; car c'est une loi naturelle « que les idées soient d'autant plus présentes à l'esprit , que « la volonté les désire avec plus d'ardeur. »

Cela serait beau s'il était vrai. Mais l'expérience y est si contraire , que je ne puis comprendre comment on se hasarde d'avancer de telles choses sans s'être auparavant consulté soi-même; si on l'avait fait, on n'aurait pas manqué de reconnaître quïl y a bien des objets qui nous déplaisent et que nous voudrions bien ne pas voir ; dont les idées ne laissent pas d'être fort présentes à notre esprit, et que nous souffrons avec peine des représentations fâcheuses que nous souhaiterions fort de ne point voir , bien loin de les désirer.

Mais il est encore bien plus manifeste qu'au regard des essences des choses , de l'étendue et des nombres , à quoi il restreint quelquefois ce que nous voyons en Dieu, on ne peut dire avec vérité" que « ce soit une loi naturelle que les idées soient d'autant plus présentes à l'esprit que la volonté les désire avec plus d'ardeur. » Je ne sais que confusément ce que c'est qu'une parabole; j'ai beau désirer d'en avoir une idée plus claire et plus distincte qui m'en puisse faire connaître les propriétés , je suis assuré que si je ne fais que le désirer , avec quelque ardeur que je le désire , je n'éprouverai point ce qu'on me dit avec tant de confiance ; « que le

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