AR
LA LUMIÈRE NATURELLE
QUI, A MUS SBVÏMi Et SANS LB StOOlTis Dl tk BBUëieit 6tj Ofi iA ^HlLOSOPRli» DérSUIllB Les OPlNkONS QUiî Ooit ATDIÉ un fiOffNÂTfi HOMME
stjB tdiifEii Lfi§ fcttbsês gtti t»BufEiiT irAtftB l'objet db ses pbnsebs
Et PéNÈTltE IJANS LES SÉCBETS ÔDS SCIENCES LBS PLUS CUBIEUSBS.
f^^fO^
AYANT-Ï^HOPÔS.
ti n*ést pas nécessaire qiie Vhodnéte homme ait la tous les livras, ni qu'il ait appris avec soin tout ce <]iie l'on enseigne dans les écoles; bien plus, ce seroit un vice de sbn éducation s'il avolt consacré trop de temps àiii lettres. Il a bien dlBiutreé ehosés à Taii'e dans là vie, et il doit la diriger de manière que la plus grande partie lui en reste pour l'employer à de belles actions que sa propre ràisoû devroit lui enseigner, s'il ne reoevolt des leçons que d'elle seule. Mais il vient ignoratit au monde, et coiiime les connôissances de son premier flge n*ont d'autre appui que la foiblesse des sens ou l'autotité des maîtres, il est presque impossible que son imagination ne soit remplie d'une infinité de pensées fausses avant que la raison puisse prendre l'empire siir elle ; tellement que, par la suite, il a besoin d'un bon naturel ou des fréquentes leçons d'un homme sage, tant pour se délivrer des fkusses doctrines qui se sont emparées de son esprit que t^our jeter les premiani fondements de quelque science solide, ei déooifyrir toutes les Voies par lesquelles il peut élever ses ponnoissances jusqu'au degré le plus haut qu'elles puissent atteindre.
C'est ce que je me suis proposé d'enseigner dans cet ouvrage; j'ai voulu mettre au jour les véritables richesses de hos âmes, eh ouvrant à chacun la toie qui lui fera trouver en lui-même» et sans rien emprunter aui autres, la science qui lui est iiéoessalre pour régler sa vie et pour ac« quérir onsuite^ eu s'etéfcani, toutes les con-*
noissances les plhs èhrieuses 4"^ l'espHt hiiitaàth puisse posséder^
Mais de peur ^ne, dis le ebihâièncèBlMt,* M' grandeur de mon dessein ne frapt)ë iùtté esprit' d'un étonnement tel que toui n'ajoUttei J^aà Ibt' à mes paroles, je vous avertis que oë qllë fentft^ ' prends n'est pas aussi difficile qu'on flèdif&ii M* l'imaginer ; car les connôissances qui De dépas*^ sent pas la portée de l'esprit humaid sodt unies entre elles par un lien si merveiileui» et pèdveni ' se déduire les uneg des autres par deë eon^équences si nécessaires, qu'il n'est pas beiOlh 0ë beaucoup d'art et de sagacité pour les trouver, pourvu qu'on sache oomihenoer par les plue Slitt- pies et s'élever par degrés jusqu'au! plus subliiiieè. ^ C^est ce que je tâcherai de démontrer ici à l'aidé d'une suite de raisonnements èi clairs et si toi- gaires que chacun pourra juger ^e, s'il n^fc pair ' découvert les mêmes choses que moi, cela viéht * uniquement de ce qu'il n'a pas jeté les yeui du meilleur côté ni attaché ses pensées siir !«• mêmes objets ciue inôl, ei que je ne mérite pas t)lus de gloire pour avoir fait ces découvertes que h'en mérheroit un paysan pour avoir ttofavS pit . hasard h ses pieds un trésor qui depuis idn^tetkitd ! auroit échappé à de nombreuses recherches.
Et certes je m'étonne que parmi tant d'eteëllents esprits qoi eussent réussi en Cela beaucoup mieux que mei^ auoun ne se sôit trouvé qui ait daigné y porter sen attention « et que presque tous aient imité ces voyageurs quij abandonnant la route royale po«r prsndre un chemin dh tri- TersOf errent parmi les ronces et les précipices,
RECHERCHE DE LA VÉRITÉ
Mais ce que d'autres ont su ou ignoré, ce n'est pas ce que je veux examiner ici. li suffira de noter que, toute la science que nous pouvons désirer fût-die renfermée dans les livres, cependant ce qu'ils ont de bien se trouve, mêlé à tant de choses inutiles et dispersé dans une masse de si vastes volumes, qu'il nous faudroit, pour les lire, plus de temps que la vie humaine ne nous en fournit, et de plus grands eflbrts d'esprit pour en extraire les choses utiles qu'il n'est besoin pour les trouver de nous-mêmes.
J'ai donc lieu d'espérer que le lecteur ne sera pas fftché de trouver ici une voie plus facile, et que les vérités que je vais émettre ne seront pas rejetées, bien que je ne les emprunte ni a Platon ni à Aristote ; mais qu'il en sera d'elles comme des pièces de monnaie qui n'ont pas moins de prix lorsqu'elles sortent de la bourse d'un paysan que lorsqu'elles sortent du trésor public. En outre, j'ai donné mes soins à rendre ces vérités également utiles à tous les hommes ; et à cette fin je n'ai pu trouver de style plus cçnvenable que celui de ces conversations où chacun expose familièrement à ses amis la meilleure partie de ses pensées ; et sous les noms d*Eudoxe, de Poliandre et à'Epistéman je suppose un homme doué d'un esprit médiocre, miiis dont le jugement n'est corrompu par aucune opinion fausse, et dont la raison est encore telle qu'il l'a reçue de la nature ; et qui, dans sa maison de campagne où il habite, est visité par deux des hommes de' ce siècle les plus avides de connoissances et dont l'esprit est le plus étendu , l'un n'ayant jamais étudié, l'autre an contraire sachant très bien tout ce qu'on peut apprendre dans les écoles. Et là, entre autres discours que chacun d'eux pourra imaginer de lui-même, ou que lui fourniront les circonstances du lieu et tous les objets environnants, parmi lesquels je leur ferai souvent prendre des exemples pour rendre leurs conceptions plus claires, là, dis-je, ils établissent de la sorte le sujet dont ils traiteront jusqu'à la fin de ces deux li- ▼lea,
POLIANDRE, ÉPISTÉMON EDDOXE.
PouANDBE. Je VOUS trouvo tellement heureux d'avoir découvert toutes ces belles choses dans les livres grecs et latins qu'il me semble que si je m'étois livré autant que vous à ces études, je dif- IXrerois autant de ce que je suis maintenant que les anges de vous. Et je ne peux excuser l'erreur de mes parents, qui, persuadés que les lettres •mollissent l'esprit, m'envoyèrent à la cour et à l'armée dan» un âge si tendre que toute ma vie
j'aurai à gémir d'être ignorant a ce point, ti je n'apprends quelque chose dans vos entretiens.
Épistéhon. Ce que vous pouvez apprendre de meilleur, c'est que le désir de savoir, désir commun à tous les hommes, est un mal incurable; car la curiosité augmente avec la science ; et comme les infirmités de notre esprit ne nous affligent qu'autant que nous les connoissons, vous avez sur nous une espèce d'avantage, c'est de ne pas voir tout ce qui vous manque aussi clairement que nous voyons tout ce qui nous manque à nous-mêmes.
EuDoxE Est-il possible, Epistémon, qne vous, si savant, puissiez vous persuader qu'il y a dans la nature un mal assez universel pour qu'on oe puisse y appliquer aucun remède? Quant i moi je pense que comme en chaque pays II se trouve assez de fruits et de rivières pour apaiser la faim et la soif de tous les hommes qui l'habitent, de même, il est assez de vérités que l'on peut cou* noitre dans toute matière pour satisfaire pleinement la curiosité des esprits sains ; et je regarde le corps d'un hydropique comme n'étant guère plus malade que l'esprit de ceux qui sont continuellement agités par une curiosité insatiable.
Epist, Oui, j'ai entendu dire autrefois que nos désirs ne peuvent s'étendre jusqu'aux choses qui nous paroissent impossibles ; mais on peut savoir tant de choses qu'il nous est évidemment possible d'apprendre, et qui sont, non -seulement honnêtes et agréables, mais encore fort utilei pour la conduite de la vie, que je ne croîs pas que jamais quelqu'un en sache assez pour n'avoir pas toujours de légitimes raisons qui lui fassent désirer d'en savoir encore davantage.
EcD. Que direz-vous donc de moi , si je tous affirme que je ne désire plus rien apprendre , et que je suis aussi content de ma petite science que Diogène Tétoit jadis de son tonneau, bien que pour cela je n'aie pas besoin de sa philosophie. En effet, les connoissances de mes voisins ne limitent pas les miennes, comme leurs cBamps environnent de toutes parts ce peu de terre que je possède ici, et mon esprit, dirigeant à son gré tourtes les vérités qu'il a trouvées, ne cherche pas à en découvrir d'autres; mais 11 jouit du mêmere* pos que le roi d'un pays qui seroit séparé de toi/s les autres, de manière que ce roi s'imaginât qu'on ne trouve au-delà que des déserts stériles et à» montagnes inhabitables.
Epist. Si tout autre me tenoitce langage, je lui croîrois trop d'orgueil ou trop peu de curiosité; mais la retraite que vous êtes venu chercher dans cette solitude, et le peu de soin que vous prcneï pour vous faire connoître , écartent de voo» tout soupçon d'ostentation. D'un autre edté, ie tetapa
PAR LA LUMIÈRE NATURELLK
que vous avez employé auparavant à voyager, à visiter les savants, à examiner tout ce qui s'étoit découvert de plus difficile dans chaque science, D0U8 donne la certitude que vous ne manquez pas de cariosité ; en sorte que je n'ai rien autre cliose à dire sinon que je vous regarde comme entièrement content, et que je crois votre science plus parialte que celle des autres.
EcD. Je vous rends grâce de nourrir une si boDDe opinion de moi ; mais je n'abuserai pas de votre bienveillance jusqu'à vouloir que, sur la leule foi de mes paroles, vous croyiez ce que j'ai dit. Jamais 11 ne faut émettre de propositions si éloipées de la croyance vulgaire si l'on ne peut en même temps les appuyer de quelques effets. Et pour cette raison je vous prie tous deux de vouloir bien demeorer Ici pendant cette belle saison, afin que je puisse vous montrer clairement le peu que je sais. Car j'ose me promettre que non-seulement vous reconnoîtrez que j'ai raison d'être content, mais de plus vous serez vous-mêmes pleinement satisfaits des choses que vous aurez apprises.
EpisT. Je ne veux pas refuser une fiiveur que je désirois si ardemment.
Pou Quant a moi, il me sera très agréable d'assister à cet entretien , bien que je ne croie pas pouvoir en tirer aucun fruit.
Ecn. Croyez au contraire, Pollandre, qu'il sera peur vous de la plus grande utilité , parce que ^'otre esprit est libre de préjugés, et qu'il me sera plus facile d'amener au bon parti celui qui n'en mit aucun, qu'Epistémon que nous trouverons souvent du parti opposé. Mais pour que vous conceviez plus distinctement de quelle nature est la doctrine que je vais vous exposer, permettez que je vous supplie de noter la différence qui ^ste entre les sciences et les simples connoisanoes qui s'acquièrent sans le secours du raisoniiement, comme les langues, l'histoire, la géographie, et eu général tout ce qui ne dépend que de l'expérience. Je concède , il est vrai , que la vie d'un homme ne sufQroit pas pour acquérir l'expérience de tout ce qui est dans le monde ; mais je ^convaincu que ce seroit une folie à quelqu'un <Ie le désirer, et que ce n'est pas plus le devoir d'un honnête homme de savoir le grec ou le latin <iue le suisse, ou le bas-breton , et l'histoire de l*^pire romano-germanique que celle du moindre Etat qui se puisse trouver dans l'Europe. Il ne doit consacrer son loisir qu'à des dioses utiles et honnêtes, et ne remplir sa mémoire que de ce ^i est le plus nécessaire. Quant aux sciences qui fie sont autre chose que des jugements certains <|Qe nous appuyons sur quelque connoissance précédemment acquise, les unes se déduisent de
DCSOARTES.
choses vulgaires et connues de tout le monde , les autres d'expériences plus rares et qui exigent beaucoup d'habileté. J'avoue qu'il est impossible que nous traitions en particulier de toutes ces dernières ; en effet, nous devrions d'abord examiner toutes les herbes et toutes les pierres qu'on nous apporte des Indes ; nous devrions avoir vu le phénix , bref ne rien ignorer de ce qu'il y a de plus merveilleux dans la nature. Mais je croirai avoir suffisamment tenu mes promesses si, en vous expliquant les vérités qui peuvent être déduites d'objets vulgaires et connus de chacun , je vous rends capables de trouver de vousmêmes toutes les autres, si toutefois vous jugez qu'elles vaillent la peine qu'on les cherche.
PoL. Je crois aussi que c'est là tout ce que nous pouvons désirer, et je serois content pour peu que vous m'apprissiez ces questions qui sont si célèbres que personne ne les ignore , par exemple, celles qui concernent la Divinité , l'âme raisonnable, les vertus, la récompense qui les attend, etc. ; questions que je compare i ces antiques familles qui sont reconnues de chacun pour très illustres, bien que tous leurs titres de noblesse soient enfouis sous les ruines du passé. Car je ne doute pas que les premiers qui ont amené le genre humain i croire à toutes ces choses n'aient employé de valables raisons pour les prouver; mais ces raisons ont été depuis si rarement répétées qu*il n'est personne qui les sache; et cependant les vérités qu'elles établissent sont si importantes que la prudence nous force d'y avoir une foi aveugle, au risque de nous tromper, plutôt que d'attendre que nous ayons sur elles des notions plus exactes dans la vie future.
EpisT. Quant à moi, je suis un peu plus curieux , et volontiers je désirerois, en outre, que vous m'expliquassiez quelques difficultés particulières que je rencontre dans chaque science, et principalement dans ce qui a rapport aux secrets des arts, aux spectres, aux prestiges, bref à tous les effets merveilleux qui sont attribués à la magie. Car je pense qu'il convient de savoir ces choses, non pour nous en servir, mais pour que nulle chose inconnue ne puisse étonner notre jugement.
EuD. J'essaierai de vous satisfaire tous les deux, et pour adopter un ordre que nous puissions conserver jusqu'à la fin, je désire d'abord, Pollandre, que nous, nous entretenions de toutes les choses que renferme le monde, en les considérant en elles-mêmes; mais qu'Epistémon n'interrompe notre discours que le moins possible, parce qqe ses objections nous forceroient souvent à nous écarter de notre sujet. Ensuite nous considérerons de nouveau toutes ces choses, mais sous un autre
RECHERCHE D£ LA VÉRITÉ
point de Yue, c'est-à-dira 69 tant qu'elles se rap- |)ortent à nous et qu'elles peuvent être appelées Traies ou fausses, bonnes ou mauvaises. C'est alors qu'Epistémon trouvera roccaslon d'exposer toutes les dlfQcuUés que les discours précédents ne lui sembleront pas avoir levées.
Pou Dites-nous donc quel ordre vous obser* verez dans l'explication de chaque chose.
Eup. Nous commencerons par rame raisonnable, parce qu'elle est le siège de toutes nos connoissances ; et après avoir considéré sa nature et ses effets, nous arriverons à son auteur ; et une fois que nous connoitfops quel il est et comment il a créé toutes les choses qui sont dans le mondOi nous noterons ce qu'il y a de plus oerti^in touchant les autres créatures, et nous examinerons comment nos sens perçoivent les objett et comment nos pensées sont rendues vraies ou fausses; en* suite je vous placerai devant les yeux les travaux matériels de l'homme, et après vous avoir frappé d'admiration à la vue des machines les plus puissantes, des automates les plus rares, des visions les plus spécieuses et des tours les plus subtils que l'art puis^ inventer, je vous en révélerai les aecrets, qui sont si simples que yoi)P perdrez toute admiration pour les œuvres de nos mains. Nous arriverons epsuitç ^ui: couvres do la nature» et après vous avoir montré la cause de tpus ses changements, la diversité de se^ propriétés, et la raison pour laquelle l'âme dei plantes et des anl-» maux diffère de la nAtre, je vqus ferai considérer Tarcliitecture des choses qui tombent sous les sens. Et après voi|s avoir raconté ce qu'on observe dans ie ciel et oe qu'op peut en conclure de cer^ tain, je passerai aux conjectures les plus saines sur les choses qui ne peuvent être déterminées par l'homme, pour vous expliquer ie rapport des choses sensibles aux choses intellectuelles et la relation des unes et des autres au Créateur, et pour vous exposer Timmortalité des créatures et quel sera leur état après la consommation des siècles* Nous aborderons alors la seconde partie de cet entretien ; nous y traiterons spécialement de toutes les sciences, nous choisirons ce qu'il y a de plus solide dans chacune d'elles, et nous proposerons une méthode pour les pousser beau* coup plus loin et pour trouver de nous-mêmes, avec un esprit médiocre, tout ce que même lea plus subtils peuvent découvrir. Après avoir ainsi préparé votre intelligence à juger parfaitement de la vérité, il sera besoin aussi de vous aocou • tumer à diriger votre volonté, et pour cela de distinguer le bien du mal et d'observer la véritable différence qui se trouve entre les vertus et les vices. Cela fait, j'espère que votre soif de savoir ue i^ra plus si violente, et que les ohosea que
je vous aurai dites vous paroltropt si )>iea pwvées que vous penserez qu'un homme d'un esprit sain, eût-il été élevé dans un désert et o'eût-ll jamais été éclairé que par la lumière naturelle, ne pourra, s'il examine avec soin les mêmes rai* sons, embrasser un autre avis que le nôtre. Pour commencer ce discours il faut examiner quelle eit la première connoissance de l'homme, dans quelle partie de l'âme elle réside, et d'où vient qu'elle est d'abord si imparfaite.
EpisT. Tout cela me paroit s'expliquer trii clairement si nous comparons l'imaginatioD dn enfants à une table rase sur laquelle pos Idées, qui sont comme les images fidèles de chaque objet, doivent se peindre. Les sens, les pendiaDti de l'esprit, les précepteurs, et rintelligenoe,MDt les divers peintres qui peuvent élaborer cette œuvre; mais parmi eux ce sont les moins apt«gi l'accomplir qui la commencent, c'est-à-dire Im sens imparfaits, Tinstinct aveugle, ^t des nottrrkw ineptes. Vient enfin le plus apte de tous, TiolelligeQqe, qui cependant a besoin de faire uo ap* prentissage de plusieurs années, et de suifn longtiemps l'exemple de ses maîtres avant d'oser corriger aucune de leurs erreurs. Voili, seioo moi, une des principales causes pour lesquelles nous parvenons si difficilement à la seienee. Car nos sens ne perçoivent que les choses les plui grossières et les plus communes; nos penchants naturels sont entièrement oorrompus, et qtust aux maîtres, bien que sans doute il s'en trouve de parfaits, cependant ils* ne peuvent bous forcer d'ajouter foi à leurs raisons et de lei avouer avant qu'elles aient été exai|iinées par notre intelligence, à laquelle seule cette tâche ap* partient. Mais rintelligeDce est comme un peiatre habile qui, appelé è terminer un tableau ébauché par des élèves, ne pourroit, bien qu'il employât toutes les règles de son art pour ootriger peu à peu tantôt un trait tantôt un autre, et pour ajouter tout ce qui manqueroit, ne pourroit, dla-jSt empêcher qu'il n'y restât de grands défauts, par» que dans le principe l'esquisse anroit été mal faite, les figures mal placées et les proportiooi mal observées
EuD. Votre comparaison nous fait voir clairement le premier obstacle qui nous a^ête, mail vous ne nous enseignez pas le moyen que Douf pouvons employer pour l'éviter; or, selon moi la voici : de même que notre peintre aurait mieoi fait de recommencer entièrement le tableau , après en avoir effacé tous les traits, que de perdre soa temps à les corriger, de même tous les hommes, aussitôt qu'ils sont parvenus à l'âge où rintelii* gence commence à être dans «a force, devroieot se résoudre une fols à aSIacer de l^ur imaginaiîoi
PAK I./L LUMIERE NATURELLE
tootei cet) idées imparfaiteg qui jasqae-ià y ont été gravées, et 6e mettre sérieusement à en former de Douyelles, dirigeant vers ce bat toute la ngacité de leur intelligence. Car si ce moyen ne les cûûduisoit pas à la perfection, au moins n*eti rejeteroieot-ils pas la faute sur la foiblesse des sens ou sur les erreurs de la nature,
Epist. Ce moyen seroit certainement le metlleor 6'il pouvolt être facilement employé; mais TOUS n*igDorez pas que les premières opinions qne oous avons reçues dans notre imagination y restent empreintes de telle sotte que notre seule volonté, à moins qu*elle n'emploie le secours de qoelqaes solides raisons, ne suffit pas à les effacer.
EoD. Ce sont aussi quelques-unes de ces raileni que Je désire vous apptendré, et si vous Toulet recueillir quelque fruit de cet entretien, il est besoin que Vous me prêtiez maintenant votre attention, et que vous me laissiez converser un pea avec Poliandre, afin que je renverse d'abord toutes les connoissances qu'il a acquises jusqu'à ce Jour. En effet, comme elles ne suffisent pas à le satisfaire, elles ne peuvent être que mauvaises, et je tes compare à un édifice mal construit dont les Ibnâementd ne sont pas asse^ solides. Je ne sais pas de meilleur remède que de le démolir eotiftreme&t pour en élever lin tiouveau ; car je ne veux pas être rbngé parmi ces ouvriers sans talent qui ne s'emploient qu'à restaurer de vieux Mvrages parce qu'ils sont incapables d'en faire de nouveaux. Mais, Poliandre, pendant que nous sommes occupés à renverser cet édiltce, nous pouvons en même temps jeter les fondements qui doivent servir à notre projet et préparer la matière la meilleure et la plus solide pour les afTerinir,poarvu seulement que vous veuilliez examiner irec moi quelles sont, de toutes les vérités que les hommes peuvent savoir, les plus certaines et les pins belles à connoltre.
PoL. Se trouve-t-il quelqu'un qui doute que les choses sensibles (j'entends par là celles qui le voient et se touchent) soient beaucoup plus eertaines que les autres? Quant à moi, je serols fort étonné si vous me montriez aussi clairement quelqu'une des choses que l'on dit de Bien ou de Bolre ftme.
EuD. J'espère cependant le faire; et il me lenihle étonnant que les hommes soient assez crédules pour bâtir leur science sur la certitude des sens, puisque personne n'ignore qu'ils noud trompent quelquefois, et que nous avons de solides raisons pour douter toujours de ce qui noua â une fois induit en erreur.
PoL. Je sais. Il est vrai, que les sens nous trompent quelquefois s'ils ne sont pas en bon état^ comme, par exemple, lorsque tous les aliments pa^
roissent amers à un m«bde; ou s'ils mm% ttof éloignés, comme, par exeipple, quand noua oofktemplons les étoiles, qui jamais ne qous paroissent aussi grandes qu'elles le sont réellement^ Of en général lorsqu'ils n'agissent pas Ubreoltnt, selon la constitution de leur nature. Mais toutes leurs erreurs sont faciles à reconpottre* et n'ern*pèchent pas que je sois maintenant persuadé q«e je vous vois, que je me promène ici dans un jardin, que le soleil luit; bref, que tout ce qui sa présente ordinairement a mes sens est vraL
EuD. Puisque, si je tous dis que les sens nous trompent en certains cas dans lesquels vous le remarquez, cela ne suffit pas pQur tous HUpb craindre que dans d'autres cas les sens ne toi» trompent à Totre insu, je toux aller plus lolOf et saToir si tous avez jamais tii un bomme mélaD«colique de l'espèce de ceui( qui orolent être te Tases pleins d'eau ou aToir quelque partie de leur corps d'une grandeur énorme? Us jureroient qu1ls TOient cela de la sorte, et qu'ils le toudMQt tel qu'ils se l'Imaginent. Il est vrai que orioMà s*indigneroit, auquel tous diriez qu'il B't pas de meilleures raisons qu'eux de reg^der son opl<nion comme certaine, puisqu'elle ne i'appuié comme la leur que sur le témoignage des seoe et de l'imagination. Mais tous ne trpuTerez pas asav- Tais que je tous demande si tous n'êtes pta aiyiC au sommeil comme tous les hommM, et si esi dormant tous ne pouvez pas penser que tous me Toyez, que tous tous promenez dans oe jardin, que le soleil tous luit; bref, toutes lea ohoi« dont TOUS croyez aTOir maintenant une cialr^ perception? N*aTez-TOus jamais entendu « dans les Tieilles comédies, celte formule d'étonnemont : Est-ce que je dors? Comment ppUTCz-TOus ètr^ certain que Totro vie ne soit pas un songe perpituel, et que tout ce que tous croyei apprendra par les sens ne soit pas aussi faux maintenant qu^ pendant votre sommeil, surtout sachant que toi|S avez )6té Créé par un être supérieur à qui* puis» qu'il est tout-puissant, il n*eût pas été plus difficile de nous créer tel que je viena dé le din qpe tel que tous croyez être?
PoL. Voilà, certes, des raisons qui tufflront pour renTorser toute la science d'f pistémon» pourTu qu'il puisse y arrêter assez son attention* En ce qui me concerne, je craindrois de doTenlr un peu fou, si moi, qui ne me suis jamais liTré 4 l'étude, et qui ne me suis pas accoutumé ainsi i{ détourner mon esprit des choses sensibles, je rap-* pliquois à des méditations trop au-dessus de ma portée.
Epist. Je pense aussi qu'il est dangereux d# s'aTancer trop loin dans cette Toie. Les doutef uniTersels de cette sort^ ufm çonduifoiei|t droll
RECHERCHE DE LA VÉRITÉ
à rigDonmce de Socrate ou & IHncertitude des . PyrrhoDlens, qui est comme une eau profonde où il nous est, ce me semble, impossible de trouyer pied.
. EuD. Ce n'est pas, je l'avoue, sans grand péril que ceux qui ne conuoissent pas le gué iroient se confier sans guide à cette eau profonde, et beaucoup 8*7 sont noyés. Mais tant que vous me suivrez ne craignez pas d'aller en avant ; car ce sont , des craintes de cette nature qui ont empêché beaucoup d'érudits d'acquérir des coonoissaoces assez solides et assez certaines pour mériter le nom de sciences ; s'imaginant qu'ils ne pouvoient appuyer leur foi sur rien de plus ferme et de plus solide que les choses sensibles, ils bâtirent sur ce table, pkitAt que de s'efforcer, en creusant plus «Tant, de trouver un sol plus ferme. Il ne faut donc pas s'arrêter ici ; bien plus, quand même vous ne voudriez pas examiner davantage les raisons que je vous ai dites, cependant elles auront produit leur principal effet, et mon but sera rempli si elles ont assez frappé votre imagination pour vous faire mettre sur vos gardes; car c'est -la preuve que votre science n'est pas tellement infiitliible que vous ne craigniez que les fondements n'en puissent être renversés, puisqu'ils •vous font douter de tout, et que même vous ne doutiez déjà de votre science. C'est la preuve en outre que j'ai atteint mon but, qui étolt de renverser toute votre science en vous en montrant l'Incertitude. Mais de peur que vous ne vous découragiez et ne refusiez de me suivre plus avant, je vous déclare que ces doutes, qui vous ont d'abord frappé de crainte, ressemblent à ces fan ternes et à ces vaine» Images qui vous apparoissent pendant la nuit, à l'aide d'une lumière foible et Incertaine; votre crainte vous accompagnera si vous les fuyez, mais si vous en approchez comme pour les toucher, vous ne trouverez que de l'air, qu'une ombre, et à l'avenir votre esprit ne se troublera plus en pareille circonstance.
PoL. Aussi désiré-je, vaincu par vos raisons, me représenter ces difficultés dans leur plus grande force possible et m'appliquer à douter que toute ma vie je n'aie pas été en démence, et même que toutes ces idées qui ne sembloient n*être entrées dans mon esprit que par la porte des sens, pour ainsi dire, ne s'y soient pas formées d'elles-mêmes, eomme s'y forment des idées semblables, quand |e dors ou que je suis persuadé que mes yeux sont fermés, mes oreilles bouchées, bref, qu'aucun de mes sens n'y participe en rien. De la sorte je douterai, non-seulement que vous soyez au monde, qu'il existe une terre ou un soleil, mais encore que j'aie des yeux, des oreilles, un corps, et même que je m'entretienne avec vous, que vous
m'adressiez la parole, en un mot je douterai de tout.
Eun. Vous voilà très bien préparé, et c'est U précisément où je voulois vous amener. Mais voici le moment où il faut que vous prêtiez votre atteO' tion aux conséquences que je veux tirer de cei prémisses. Vous voyez, il est vrai, que vous poQvez douter avec raison de toutes les choses dont la connoissance ne vous vient que par le secoun des sens; mais pouvez -vous douter de votre doute, et rester incertain si vous doutez ou doq? PoL. J'avoue que cela me frappe d^étonnemeot, et le peu de perspicacité que je dois à mon folble bon sens fait que je ne me vois pas sans stupeur forcé de reconnoitre que je ne fais rien avec quelque certitude, que je doute de tout et que je ne suis certain de rien. Mais que voulez-vous conclure d« là? Je ne vois pas à quoi peut servir cet étoQuement universel, ni comment un pareil doute peut être un principe qu'il nous faille déduire de i loin. Au contraire, le but que vous avez doonii cet entretien est de nous délivrer de nos doutes et de nous faire connoitre des vérités que pourroit ignorer Epistémon, quelque savant qu'il soit.
EuD. Prêtez-moi seulement votre attentiou et je vous mènerai plus loin que vous ne pensez. Car de ce doute universel, comme d'un point ^e et immobile, je veux faire dériver la connoissance de Dieu, celle de vous-même, et enfin celle de toutes les choses qui existent daDs la nature.
PoL. Voilà, certes, de grandes promesses, et elles valent bien, pourvu qu'elles s'accomplissent, que nous vous accordions Fobjet de votre demande. Soyez donc fidèle à vos promesses, nous satisferons aux nôtres.
Eun. Puis donc que vous ne pouvez nier que vous doutiez, et qu'au contraire il est certain que vous doutez, et même si certain que vous ne pouvez en douter, il est vrai aussi que vous qui doutez vous existez, et cela encore est si vrai que vous n'en pouvez pas douter davantage.
PoL. Je suis de votre avis; car si je n'existoiis pas je ne pourrois douter.
Eun. Vous existez donc, et vous savez que vous existez, et vous le savez parce que vous doutes. PoL. Tout cela est vrai.
Eun. Mais pour que vous ne soyez pas détourn J de votre dessein avançons peu à peu, et, comme je vous l'ai dit, vous trouverez que cette route ti plus loin que vous ne pensez. Répétons l'argument : Vous existez, et vous savez que vous existez, et vous le savez parce que vous savez que vous doutez ; mais vous qui doutez de tout et ne pouvez douter de vous-même, qui êtes- vous?
PoL. La réponse n'est pas difficile, et je deWne pourquoi vous m'avez choisi pour interlocuteur
PAR LA LUMIERE NATURELLE
préfërablement i Epistémon; c'est que tous ne Toulieas poser aucune question à laquelle il ne fût très focile de répondre. Je dirai donc que je suis un homme.
EuD. Yousne faites pas attention à ce que je vous demande, et la réponse que vous me présentez, quelque simple qu'elle vous paroisse, vous jetteroit dans des questions très difficiles et très embrouillées, si je voulois tant soit peu vous presser. Et en efiet, sijedemandois, par exemple, à Epistémon lui-même ce que c'est qu'un homme, et qu'il me répondit, comme dans lesécoles, qu'un homme eal un animal raisonnable, et si en outre, pour expliquer ces deux termes qui ne sont pas moins obscurs que le premier, il nous conduisoit par tous les degrés qu'on appelle métaphysiques, certes nous serions entraînés dans un labyrinthe dont nous ne pourrionsjamais sortir. Car de cette question il en naît deux autres : la première : qu'est-ce qu'un animal? la seconde : qu'est-ce que raisonnable ? Et de plus, si pour expliquer ce que c'est qu'un animal il nous répondoit que c'est un être Tivant et sensltif, qu'un être vivant est un corps animé, et qu'un corps est une substance corporelle, vous voyez sur-le-champ que les questions irolent en s'augmentant et en se multipliant comme les branches d'un arbre généalogique ; et il est assez évident que toutes ces belles questions f Dîroîent par une pure battelogie qui n'éclairciroit rîen et nous laisseroit dans notre ignorance première.
EpiST. C'est avec beaucoup de peine que je vous vois mépriser si fort cet arbre de Porphyre qui a toujours lait l'admiration de tous les savants, et de plus je suis fâché que vous cherchiez à enseigner i Poliandre ce qu'il est par une autre méthode que celle qui depuis si longtemps est reçue dans toutes les écoles. En effet, on n'y a pu jusqu'à ce jour trouver de méthode meilleure pour nous enseigner ce que nous sommes , que de mettre successivement sous nos yeux tous les degrés qui constituent l'ensemble de notre être, afin qu'en montant et en descendant par tous ces degrés nous puissions apprendre ce que nous avons de commun avec les autres êtres, et ce en quoi nous en différons ; et c'est là le plus haut point auquel puisse atteindre l'intelligence humaine.
EuD. Jamais je ne me suis mis ni ne me mettrai en tête de blâmer la méthode d'enseignement qu'on emploie dans les écoles ; car c'est à elle que je dois le peu que je sais, et c'est de son secours que je me suis servi pour reconnoltre l'incertitude de tout ce que j'y ai appris. Aussi, quoique mes précepteurs ne m'aient jamais rien enseigné de certain, néanmoins je leur dois des actions de grâce pour avoir appris d'eux à le reconnoître, et
je leur ai plus d'obligation de ce que toutes les choses qu'ils m'ont apprises sont douteuses que si elles eussent été plus conformes à la raison; car dans ce cas je me serols peut-être contenté du peu de raison que j'y eusse découvert, et cela m'auroit rendu moins ardent à la recherche de la vérité. Ainsi donc l'avertissement que j'ai donné à Poliandre sert moins à lui faire remarquer l'incertitude et l'obscurité où vous jette sa réponse qu'à le rendre lui-même à l'avenir plus attentif à mes questions. Mais je reviens à mon projet; et, pour ne plus nous en écarter davantage, je lui demande de nouveau ce qu'il est, lui qui peut douter de tout et qui ne peut douter de lui-même.
PoL. Je croyols vous avoir déjà satisfait à cet égard en vous disant que j'étois un homme; mais je reconnois maintenant que ma réponse n'étolt pas bien calculée, car je vois qu'elle ne vous contente pas ; et, pour parler franchement, elle ne me paroît plus suffisante à présent, surtout lorsque je considère que vous m'avez montré les embarras et les incertitudes dans lesqueUes elle pourroit nous jeter si nous voulions l'éclaircir et la comprendre. En effet, quoi qu'en dise Epistémon, je trouve beaucoup d'obscurité dans ces degrés métaphysiques. Si l'on dit, par exemple, qu'un corps est une substance corporelle sans définir en même temps ce que c'est qu'une substance corporelle, ces deux mots, substance corforelUy ne nous rendront en aucune manière plus savants que le mot corps. De même, si quelqu'un prétend qu'un être vivant est un corps animé sans avoir expliqué auparavant le sens des mots corps et animée et qu'il n'agisse pas autrement pour tous les autres degrés métaphysiques, certes il prononce des mots et même des mots rangés dans un certain ordre, mais il ne dit rien; car cela ne signifie rien qui puisse être conçu et former dans notre esprit une idée claire et distincte. Il y a plus : quand pour satldiaire à cette question j'ai répondu que j'étoîs un homme^ je ne pensois pas à tous ces êtres scolastiques qui m'étoient inconnus et dont je n'avois jamais rien entendu dire, et qui, je pense, n'existent que dans l'imagination de ceux qui les ont inventés; mais je voulois parler des choses que nous voyons, que nous touchons, que nous sentons et que nous éprouvons en nous-mêmes ; en un mot, des choses que le plus simple des hommes sait aussi bien que le plus grand philosophe de l'univers ; je voolois dire enfin que je suis un certain tout corn* posé de deux bras, de deux jambes, d'une tête et de toutes les autres parties qui constituent ce qu'on appelle le corps humain, lequel tout, en outre, se nourrit, marche, sent et pense.
RECHERCHE t)E LA VÉRITÉ
EiTD. le conclaols déji de TOtre réponse que YOag &*aTiez pas bien compris ma question, et qiie TOUS répondiez à plus de choses que je ne vous en avois demandé ; mais comme vous ayiez déjà mis au nombre des choses dont vous doutes lés bras, les jambes, la tête et toutes les autres parties qui composent la machine du corps humain. Je n'ai aucunement voulu vous interroger sor toutes ces choses dont Texistence ne tous parott pas certaine. Bites-moi donc ce que vous êtes proprement, en tant que vous doutez. Car Yôità le seul point, puisque vous n*en pouvez connottre aucun autre avec certitude, sur lequel je voulusse vous interroger.
Pql. Maintenant, certes, je vois que je me sois trompé dans ma réponse, et que je suis allé plus loin qu*il ne fallolti parce que je n*avois pas assez bien saisi votre pensée. Aussi cela me rendra plus circonspect à l'avenir, et me fait en mime temps admirer l'exactitude de votre méthode, au moyen de laquelle vous nous conduisez pas i pas, par des voies simples et faciles, à la oqnnoissance des choses que vous voulez nous enseigner. Et cependant nous avons quelque sujet d'appeler heureuse Terreur que j'àî commise, puisque Je lui dois de savoir maintenant que ce qixe Je suis, en tant que je doute, n'est nullement ce que j'appelle mon corps. Bien plus, je ne sais même pas si J'ai un corps, puisque vous m'avez montré que je puis en douter ; à cela j'ajoute que je ne puis même nier absolument que j*aie un corps. Cependant, bien que nous laissions entières toutes ces suppositions, cela n'empêchera pas que Je ne sois certain de mon existence ; au contraire, elles me confirment encore plus dans la certitude que j'existe et que je ne suis pas un corps. Autrement, si Je doutois de mon corps, je douterois aussi de moi-même, ce qui m'est impossible; car Je suis pleinement convaincu que j'existe, et convaincu de telle sorte que je n'en puis aucunement douter.
EuD. Vous parlez à merveille, et vous traitez si bien la question qui nous occupe c|ue moimême je ne pourrois dire mieux. Je le vois. Il li*est plus besoin que de vous confier entièrement à vous-même, après vous avoir conduit dans la route. Bien plus, pour découvrir les vérités même les plus difficiles, je pense qu'il sufBt de ce qu'on nomme vulgairement le sens commun, pourvu toutefois que l'on soit bien conduit; et comme je tons en trouve pourvu autant que je le désirois, Je me contenterai à l'avenir de vous montrer la voie où vous devez entrer. Continuez donc de déduire par vous-même les conséquences de ce premier principe.
Pot. Ce principe me paroît si fécond, et fant
de choses s'offrent en même temps à dm»!, qus j'aurai, je croîs, beaucoup de peine i les mettre en ordre. Ce seul avertissement que vous m'arei donné d'examiner ce que je suis, moi qui doote, et de ne pas confondre ce que j'étois avec ce qu'autrefois je croyois être mol, a jeté tant de lumières dans mon esprit et en a dès l'abord il bien chassé les ténèbres qu'A la lueur de ce flambeau je vois mieux en moi ce qui ne s'y voit pas, et que je n'ai jamais aussi fermement cru posséder un corps que je crois maintenant posséder ee qui ne se touche pas.
EcD. Cette chaleur me platt beaucoup, quoiqu'elle déplaise peut-être à Epistémon, qui, tant que vous ne l'aurez pas arraché à son erreur el que vous ne lui aurez paà mis devant les yeux une partie des choses que vous dites être contenues dans ce principe, aura toujours an prétexta pour croire, ou do moins pour craindre, que cette lumière qui vous est offerte ne soit semblable i ces feux errants qui s'éteignent et s'évanouiaseat aussitêt qu'on en approche, et dès lors que voqb ne retombiez bientôt dans vos premières ténèbres, c'est-à-dire dans votre enolenne ignorance. Et certes œ seroit un prodige que vous, qui o'avei pas bit d'études et qui n'avez pas lu lea ouvrages des philosophes, vous devlnsslei savant si vite et avec si peu de peine. U ne faut donc pas s'étonner qu'Eplstémon vous juge ainsi.
Bpist. Je l'avoue, J'ai prie cela pouf un mon* vement d'enthousiame, et j'ai pensé que Poliandre, qui ne s'est jamais appliqué à connottre les grandes vérités qu'enseigne la philosophie, a été frappé d'une telle joie en examinant la moindre d'entre elles qu'il D*à pti s'empêdier de voos le témoigner par des transports. Mais ceux qol, comme vous» ont longtemps marché dans cette route, et qui ont dépensé beaucoup d'huile et de peine à lire et k relire les écrits des anciens, i débrouiller et à expliquer ce qu'il y a de plus ^neux dans les philosophes^ ne a*étonnent pas plas de ces mouvements d'enthousiasme et n'en font pas plus de cas que du vain espoir dont s'éprennent quelques-uns de ceux qol &*ont folt encore que saluer le seuil des mathématiquei. Ceui-d, en effet, aussitêt que vous leur aves donné une ligne et un cercle, et enseigné œ que c'est qu'une ligne droite et une ligne courbe, se persuadent qu'ils vont trouver la quadrature do cerde et la dupllcatloo du oube. Mais nous avoue tant de fois réfuté la doctrine des pyrrhoniens, et ils ont eux-* mêmes retiré si peu de fk*uit de leur méthode dé philosopher, qu'ils ont carré toute leur vie et n'ont pu se délivrer des doutes qu'ils ont introduits dans la philosophie, en sorte qu'ils semblent n'afoir donné leurs soins qu'à apprendre â douter. Aussi.
PAR LA LUMIÈRE NATURELLE
l'eDÉWpUM à PoUtndre, jd doute qu'il paiM lai-mlffle Miror de là quelque diose de meilbur.
Ed9. le fois bleu qu*en adreieant la parole à PdJandreTOUSYOulei m'ipargner; néaomoios il «1 manifoite que Je suis le but de vos railleries. Nais que POliaudre ooDtluue de parler; nous ter^^ roof eosolts qui de nous rira le dernier.
Pm.. le le ferai volontiers» d'autant plus qu'il Mt à craindre que ce débat ne s'échauffe entre TOQs, et que, si tous reprenes la chose de trop beat, je n*y comprenne plus rien ; je me yerrois linn privé du fruit que Je me promets de recueillir en revenant sur mes premières études, le prie dûnel^isténon de me laisser nourrir cet espoir tant qu'il plaira à Budoxe de me guider par la fliiia dans la ^ oie où il m'a placé luinnéme.
Eon. Vous aves déjà bien reconnu, en ne tous ooaiidérant simplement qu'en tant que vous doutai, que TOUS n'éties pas un corps, et partant que TSiii ne trouf ies en vous aucune des parties qui çootUtuent la machine du corps humain , c'estt-dire ni bran, ni Jambes, ni tête, ni yeux, ni oreillfls, ni aooun organe qui puisse serrir k un leos quelconque; mais Toyes si de la même ma* olère vous ne pourries pas rejeter toutes les autres ibûies que tous avec comprises tout k l'heure du» la définition de l'homme, tel que vous le coBoaviez autrefois. Car, comme tous l'aTez dit avec raison, c'est une heureuse erreur que celle que vous avei commise en dépassant dans votre répooae les limites de ma question ; avec son sewin, en effel, tous pouvei parTenir à la conooimooe de oe que tous êtes, en écartant de tous at SD n^etant tout ce que tous Toyez clairement oa pu TOUS appartenir, et en n'admettant rien qui na vous ^partienne si nécessairement que tous «1 aeyes aussi eertahi que de Totre existence et da votre doute.
Poin le TOUS renarde de me ramener ainsi dans BW flitemin, car Je ne savois plus où J'étois. l'ai <Ul loat à nieure que J'étois un tout formé de deux Im, de deux jambes, d'une tête, enfin de toutes laa aatfis parties qui composent ce qu'on appelle la eorpe humain; de plus, un tout qui marchoit, •a DoorrisBOit, sentoit et pensolt. Il a fallu aussi, pour me ooosidérer simplement tel que Je sais être, rajaur toutes oes parties ou tous ces membres qui oooatitaent la madiinedu corps humain j c'est-àdif» me considérer sans bras, sans Jambes, sans ^to, ea un mot sans corps. Or, Il est Trai que ce Vii doute en mol n'est pas ce que nous disons être notre corps; il est donc Trai aussi que moi, en t^tqoe je doute, Je ne me nourris pas, je ne ^rohe pu; car ni l'un ni l'autre de ces deux ^^ M pouTUBt se faire sans le corps. Bien plus.
Je ne puis même affirmer que moi, en tant que Je doute, Je puisse sentir. Car de même que les pieds sont nécessaires pour marcheri de mémo aussi les yeux le sont pour Tolr et les oreilles pour entendre, mais comme Je n'ai aucun de ces or^ ganes, puisque je n'ai pas de corps, je ne puis dire que Je sente. En outre, J*al autrefois cru senlir en réTO beaucoup de choses que cependant je ne sentois pas réellement; et puisque j'ai résolu de n'admettre ici rien qui ne soit tellejnent Trai que je n'en puisse douter, je ne puis dire que je sois une chose sentante, c'est^-dire une chose qui voie par des yeux et entende par des oreilles; car il pourroit arriver que je crusse sentir de cette manière, bien qu'aucun de ces actes n*eût lieu.
Eun. le ne puis m'empécher de tous arrêter Ici, non pour tous détourner de Totre route, mais pour TOUS encourager et tous foire examiner ce que peut le bon sens bien gouTerné. EneiTet, dans tout ce que tous Tenez de dire, y a-t-il rien qui ne soit exact, riep qui ne soit légitimement conclu et rigoureusement déduit. Et cependant toutes ces conséquences se tirent sans logique, sans formule d'argumentation, à Taide des seules lumières de la raison et du bon sens, qui est moins siyet à se tromper quand II agit seul et par lui-même que lorsqu'il cherche avec inquiétude à observer mille règles dlTcrses que l'art et la paresse des hommes ont InTentées plutôt pour le corrompre que pour le perfectionner. Epistémon même semble Ici de notre avis ; car son silence donne & entendre qu'U approuve ce que vous avez dit. Con<* ' tinuez donc, Poliandre, et montrez-lui jusqu'où le bon sens peut aller, et en même temps les cen<* séquences qui peuvent être déduites de nos principes.
PoL. De tous les attributs que Je m'étois don** nés, il n'en reste plus qu'un à examiner, la pensée, et je trouve qu'elle seule est d'une nature telle que le ne puis la séparer de moi. Car s'il est vrai que je doute, comme je n'en puis douter, il est également Trai que je pense» Qu'est-ce en effet que douter, sinon penser d'une certaine manlèie» Et certes, si je ne pensois pas, je ne pourrois sa Toir si Je doute ni si j'existe. J'existe oependant, et je sais que j'existe, et je le sais paroe que je doute, c'est-à-dire conséquemment parce que je pense ; et même il pourroit arrlTor que si, pour un moment, je cessois de penser, je cessasse en même temps d'exister. Ainsi donc la seule chose que je ne puisse séparer de moi, que je sacho aTec certitude être moi, et que je puisse maintenant affirmer sans craindre de me tromper, c'est que Je suis un être pensant.
Eun. Que tous semble, Epistémon, de ce que Tient de dire Poliandre? TrouTez-TOus flans toul
RECHMCHE DE LA, VÉRITÉ
son raisonnement quelqae chose qui cloche ou qui ne soit pas conséquent? Auriez-vous cru qu'un homme illettré et sans études raisonnât si juste et fût en tout conséquent avec lui-même? Par là donc, si j*en juge bien, yous devez commencer à voir qu'en sachant se servir convenablement de son doute on peut en déduire des connoissances très certaines, et même plus certaines et plus utiles que toutes celles que nous appuyons ordinairement sur ce grand principe, dont nous faisons la base de toutes les connoissances et le centre auquel toutes se ramènent et aboutissent : il est impossible que dans le même instant une seule et même chose soit et ne soit pas. J'aurai peut-être occasion de vous en démontrer Tutilité ; mais pour ne pas couper le fil du discours de Poliandre, ne nous écartons pas de notre sujet, et interrogez-vous pour savoir si vous n'avez rien à dire ou à objecter.
Epist. Puisque vous me prenez à partie, et que même vous me piquez, je vais vous montrer ce que peut la logique irritée, et en même temps vous créer de tels embarras et de tels obstacles que, non-seulement Poliandre, mais vous-même, pourrez très difficilement vous en tirer. N'allons donc pas plus loin, mais plutêt arrêtons-nous ici, et examinons sévèrement les principes qui vous servent de base et vos conséquences. Car, à Talde de la vraie logique, et par vos principes mêmes, je vous démontrerai que tout ce qu'a dit Poliandre ne repose pas sur un fondement légitime et ne conclut rien. Vous dites que vous existez, que TOUS savez que vous existez, et que vous le savez parce que vous doutez et parce que vous pensez. Mais ce que c'est que douter, ce que c'est que penser, le savez-vous? Et puisque vous ne voulez rien admettre dont vous ne soyez certain et que vous ne connoissiez parfaitement, comment pouvez-vous être certain que vous existez en vous appuyant sur des fondements si obscurs et conséquemment si peu certains? Il eût fallu que vous apprissiez d'abord à Poliandre ce que c'est que le doute, la pensée, l'existence, afin que son raisonnement pût avoir la force d'une démonstration, et que lui-même pût se comprendre avant de vouloir se faire comprendre aux autres.
PoL. Voilà qui passe ma portée ; je m'avoue donc vaincu, vous laissant débrouiller ce nœud avec Epistémon.
Eun. Pour cette fois je m'en charge volontiers, mais à la condition que vous serez juge de notre débat ; car je n'ose me promettre qu'Epistémon ao rende à mes raisons. Celui qui, comme lui, est plein d'opinions et de préjugés, très difficilement ■e confie à la seule lumière de la nature ; dès longtemps, en effet, il s'est accoutumé plutôt à
céder à l'autorité qu'à prêter l'oreille à la voix de sa propre raison ; il aime mieux interroger le» autres, peser ce qu'ont écrit les anciens, que se consulter lui-même sur le jugement qu'il doit porter. Et de même que dès Tenfance il a prit pour la raison ce qui ne reposoit que sur l'aotorite de ses précepteurs, de même il présente maintenant son autorité comme la raison, et il veut se faire payer par les autres le même tribut qu'il a payé autrefois. Mais j'aurai lieu d'être content, et je croirai abondamment satisfaire au objections que vous a proposées Epistémoa si vous donnez votre assentiment à ce que j'aurai dit, et si votre raison vous en convainc.
Epist. Je ne suis pas si opiniâtre ni si difficile à persuader que vous le pensez, et très volontiers je souffre qu'on me satisfasse. Bien plus, quoique j'aie des raisons pour me défier de Poliandre, je ne demande pas mieux que de rémettre Dotre procès entre ses mains ; je vous, promets même de m'avouer vaincu aussitôt qu'il rendra les armes. Mais qu'il se garde de souffrir qu'on le trompe, et de tomber dans l'erreur qu'il reproche aux autres, c'est-à-dire de prendre pour une raison couvaincante l'estime qu'il vous porte.
Eun. S'il s'appuyoit sur un fondement s! foible, certes, il entendroit mal ses intérêts, et je réponds d'avance qu'il s'en gardera bien. Mais assez de digressions ; rentrons dans notre sojet. Je conviens avec vous, Epistémon, qu'il faut savoir ce que c'est que le doute, la pensée, Texistence, avant d'être entièrement convaincu de la vérité de ce raisonnement : Je doute, donc j'existe; ou, ce qui est la même chose : Je pense, donc j'existe. Mais n'allez pas vous imaginer que pour acquérir ces notions préalables il faille violenter et torturer notre esprit pour trouver le genre le plus proche et la différence essentielle, et de ces éléments composer une véritable définition. Laissons cette tâche à celui qui veut faire le professeur ou disputer dans les écoles. Mais quiconque désire examiner les choses par lui-même, et en juger selon qu'il les conçoit, ne peut être d'un esprit si borné qu'il n'ait pasasseï de lumières pourvoir suffisamment, toutes les fois qu'il y fera attention, ce que c'est que le doute, la pensée, l'existence, et pour qu'il lui soit nécessaire d'en apprendre les distinctions. En outre, il est plusieurs choses que nous rendons plus obscures en voulant les définir, parce que, comme elles sont très simples et très claires, il nous est impossible de les savoir et de les comprendre mieux que par elles-mêmes. Bien plus. au nombre des plus grandes erreurs que Ton puisse commettre dans les sciences, il faut compter peut-être l'erreur de ceux qui veulent définir
PAR LA LUMIÈRE NATURELLE
ce qui ne doit que se concevoir, et qui ne peu- Tent ni distinguer les choses claires des choses obscures, ni discerner ce qui, pour être connu, exige et mérite d*étre défini, de ce qui peut être très bien conçu par soi-même. Or, au nombre des choses qui sont tellement claires qu*on les coDDOît par elles-mêmes, on peut mettre le doute» la pensée et Teiistence.
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne d'assez stupide pour avoir eu besoin d'apprendre ce que c'est que Texistence, avant de pouvoir coDclare et affirmer qu'il existât. Il en est ainsi du doateet de la pensée. J'ajoute même qu'il. est impossible d'apprendre ces choses autrement que de soi-même, et d'en être persuadé autrement que par sa propre expérience, et par cette conscience ou ce témoignage intérieur que chaque homme trouve en lui-même quand il examine une observation quelconque; de telle sorte que, comme il serait inutile de définir ce que c'est que le blanc pour le faire comprendre à un aveugle, tandis que pour le connoltre il nous suffit d'ouvrir les yeux et de voir du blanc, de même, pour savoir ce que c'est que le doute et la pensée, il suffit de douter et de penser. Cela nous apprend tout oe que nous pouvons savoir à cet égard, et même nous en dit plus que les définitions les plus exactes, n est donc vrai que Poliandre a dû connoitre ces choses avant d'en pouvoir déduire les conclusions qu'il a formulées. Au reste, puisque nous l'avons élu pour juge, demandons-lui s'il a jamais ignore ce que c'est que le doute, l'existence, la pensée.
PoL. Je l'avoue, c'est avec le plus grand plaisir que je vous ai entendu discuter sur une chose que vous n'avez pu apprendre que de moi, et je ne vois pas sans quelque joie qu'il faut, du moins en cette occasion, me reconnoitre pour votre maître et vous reconnoître vous-mêmes pour mes disciples. C'est pourquoi , pour vous tirer d'embarras et résoudre sur-le-champ votre difficulté [on dit en effet d'une chose qu'elle est faite surle-champ lorsqu'elle arrive contre toute espérance et contre toute attente), je puis vous certifier que jamais je n'ai douté de ce que c'est que le doute, bien que je n'aie commencé à le connoître, ou plutôt à y réfléchir, que lorsque Bplstémon a voulu le mettre en doute. A peine m'aviez-vous montré le peu de certitude que nous avons de l'existence des choses que nous ne connoissons que par le secours des sens, que j'ai commencé à douter de ces choses, et il a suffi de cela pour me faire connoître en même temps, et mon doute, et la certitude de ce doute ; je puis donc affirmer que j'ai commencé à me connoître aussitôt que j'ai commencé à douter; mais œ
n'étoit pas aux mêmes objets que se rapportolent ipon .doute et ma certitude. Car mon doute s'appliquoit seulement aux choses qui existent hors de moi, et ma certitude s'appliquoit à mon doute et a moi-même. Eudoxe avoit donc raison de dire qu'il est des choses que nous ne pouvons apprendre qu'en les voyant. De même, pour apprendre ce que c'est que le doute, ce que c'est que la pensée, il ne faut que douter et penser soi-même. Ainsi de l'existence. Il faut savoir seulement ce qu'on entend par ce mot ; aussitôt on connoît la chose, autant du moins qu'il est possible à l'homme de la connoître, et pour cela il n'est pas besoin de définitions; elles obscurciroient la chose plutôt qu'elles ne l'éclairciroient.
Epist. Puisque Poliandre est content. Je me rends également et je ne pousserai pas plus loin la dispute; cependant je ne vois pas qu'il ait beaucoup avancé depuis deux heures que nous sommes ici à raisonner. Tout ce qu'il a appris à l'aide de cette belle méthode que vous vantez tant, c'est qu'il doute, qu'il pense, et qu'il est une chose pensante. Découverte admirable en vérité ! Yoilàbeaucoup de paroles pour bien peu de choses. On auroit pu tout dire en quatre mots, et nou« aurions tous été d'accord. Quant à moi, s'il devoit m'en coûter autant de paroles et de temps pour apprendre une chose d'un aussi mince intérêt, j'aurois de la peine à m'y résigner. Nos maîtres nous en disent bien plus et sont beaucoup plus hardis; rien ne les arrête, ils prennent tout sur eux et prononcent sur tout; rien ne les détourne de leur but ni ne les frappe d'étonnement ; quoi qu'il arrive enfin, lorsqu'ils se voient trop pressés, une équivoque ou le distinguo les retire de tout embarras. Soyez même certain que leur méthode sera toujours préférée à la vôtre, qui doute de tout et qui craint tellement de broncher qu'en piétinant sans cesse elle n'avance jamais.
EuD. Je n'ai jamais eu le dessein de prescrire à qui que ce soit la méthode qu'il faut suivre dans la recherche de la vérité; j'ai voulu seulement exposer celle dont je me suis servi, afin que si on la juge mauvaise on la rejette, si au contraire bonne et utile, d'autres s'en servent aussL Du reste je laisse chacun entièrement libre de l'admettre ou de la rejeter. Si maintenant on dit qu'elle ne m'a guère avancé, c'est a l'expérience d'en juger, et je suis certain, pourvu que vous continuiez de me prêter votre attention, que vousmême vous m'avouerez que nous ne pouvons être assez circonspects dans l'établissement des principes, et qu'une fois les principes solidement posa nous pourrons pousser les conséquences plus loin et les déduire plus facilement que nous n'eue- . siens osé nous le promettre. Aussi Je pense que
Aâ3
RECHERCHE DE LA VÉRITÉ, etc.
tontM les erretini qai ârrltetit dans les tctenoei Tiennent seulement de ce que nous avons en commençant Jugé avec trop de hite, en admettant £our principes des choses obscures et dont nous *avions aucune notion claire et distincte. Ce qui prouve la vérité de cette assertion, c'est le peu de progrès que nous avons fi&its dans les sciences dont les principes sont certains et connus de tous, tandis que d'autre part, dans celles dont les principes sont obscurs et incertains, cent qui veulent être sincères sont forcés d'avouer qu'après avoir dépensé beaucoup de temps et lu beaucoup de volumes ils ont reconnu qti'ils ne savoient rien et qu'ils n'avoient rien appris. Ne vous étonoez donc pas, mon cher Eplstémon, si, voulant conduira Poliandre dans une voie plus sûre que celle qui m'& été enseignée, je suis sévère an point de ne tenir pour vrai que ce dont fal une certitude égale à celle où Je suis que J'existe, que Je pense et que Je suis une chose pensante.
ËPtsT. Vous me paroIs$ez semblable & ces sauteurs qui retombent toujours lur leurs pieds; vous revenez toujours à votre principe ; si vous continuez de la sorte, vous n'irez ni loin ni vite, Comment en eflet trouverons-nous toulours des vérités dopl nous puissions être aussi certains qoe de notre existence ?
£tm. Cela n*est pas aussi difficile que vous le croyez, car toutes |es vérités se suivent Tune i*autrê et sont unies entre elles par un même lien. Tout ie secret consiste à commencer par les pre-
mlères et par Les plus simples, et à s'élever en suite peu î peu et comme par degrés jusqu'aux vérités les plus éloignées et les plus composées. Or, qui doutera que ce que j'ai posé comme principe ne soit la première de toutes les choiei que nous pouvons connoltre avec quelque méthode ? Il est constant en effet que nous ne pouvons douter d'elle, quand même nous douterions de la vérité de tout ce que renferme Tuoiven. Puis donc que nous sommes certains d'avoir bien commencé, il.feut, pour ne pas nous égarer dans la suite, avoir soin, et c'est ce que nous bisons, de ne point admettre comme vrai ce qui est 8uje( au moindre doute. A cette fin il faut, selon moi, laisser parler Poliandre seul. Car comme il ne suit aucun autre maître que le sens commuD, et comme sa raison n'est altérée par aucun préjugé, Il est presque Impossible qu'il se trompe, ou du moins 11 s'en apercevra facilement et il reviendra sans peine dans le droit chemin.
Epist. Ecoutons-le donc parler, et latssoDs-Ial exposer les choses qu'il dit être contenues dans votre principe.
PoL. Il y a tant de choses contenues dans ridée que présente un être pensant qu'il nous foudroit des Jours entiers pour les développer. Mais pour le moment nous ne traiterons que des principales et de celles qui servent à rendre plus chtire la notion de cet être, et qui la distinguent de tout ce qui n'a pas de rapport avec elle. J'entends par être pensant.,.. (£e resie inanjue).
CORRESPONDANCE'
r l.^AU R. p. HBR8BNNB.
mf$ m du toM 1 4« VUitiQU ia-i*. ) : D^Aiittt«*dâiii, to 10 potembre 1M.
■où rétéfdlid Père,
(ielte pr^poiéllra d'une ooOYdle langue teioble pins idmirable i l-tiiord que Je ne la troute en y ngirdaot de près; car 11 n'y a que deuxchom i ippreadro en toutea lea langues, à lA? oir la signl* fattkrn dei mot! et là grammaire. Pour la tlgnt* fiettioo des iMMai il n^y promet rien de parti* cHlier, Qlr 11 dit eu la quatrième propoiltion, Imguêm iUam inêÊtpreiari êw dieîUmario^ qui en ce qD*un homme un peu verfeé aux langues peut biire sans lui en fautes les langues oommq* nei; et je m'asiure que il vous donôisi à M. Hardy un bob dictionnaire eii ehlDOis, ou en quelque autre langue. que tie soit, et un liirre ierit en la knêaie langue» Il entreprendra d'en Urer le leos. Oe qui empêche que tout le monde oalepoorrolt pas faire, o'est la diMeoltA de la ^nmaïaîre, et Je devine que c'est tout le seoret de Vôtre homme; mais os n'eet rien qui ne soit très lirf; car blsaiit une langue oA II n*y ait qu'une ^on de oonjuguer, de dédiner et de oonstruire In mots, qu'il n'y en ait potnt de dèftetlfs ni «nrrfgulierst qui eoot toutes elioses Tenues de la
(t) Itt lettres de Oetcartes ftirent yriblléei rooo>tit¥wnest o i6B7, 1659 et 1667, par Cleneller, et forment trois toIi»wi M. Dans te premier volume les lettres latines pararent «H tiadoetloB; dani le seDoad, fédtieiir tredublt tas tattres iitiqo, mais U ifeo pablia pas te t«xte \ enfla dans te troWènie le leiie des lettres latines Alt placé & côté de la traduction* <^ M kl qu'en 4TS4 et iTSft, dans une édition en 6 volumes fHi^ qos te traduotion eonptele des lèiu^ teilnes au ptn ^poor te première fois avec te texte en regard ; dansées *« édiiions les lettres ont été ctesiées par ordre de mali^.l(ns Avons préSM Tordre etironoioglque éUbU pour te Vnmn fote dans rédilieo de M. Cûorin, d*abord parte quH ^ P<M de teures qui ne venfemient des matteras Ute diverses, *«ulte parce que Tordre chronologique offre au moins cet nima^ ilfe donner une Idée Juste de te marche et des pro- KTis ds re^HTit de Oeaoartes. Toutefote, pour teeUiter les re« ^^'n^ noos avons eu solo dindiquer te ptece que chaque Kttre occupe dans fédition originate en 3 volumes in-4, ^ «n les IhigaMats manuscilts que nous avons empruntés irexemptalra de te bibttoUièqae de nMUtut oa Sait que cet ttonpiaire^ servi I h. cousio ppur.flior te d^te d'iai grand •"•are ëeietfttee.
corruption de Tusage, et même que rinflexlon des noms ou des yerbes et la construction se ftesent par afBxes, ou devant ou après les mots primitifs^ lesquelles afflxes soient toutes spécifiée dans le dictionnaire, ce ne sera pas merTeille que les es<« prits vulgaires apprennent en moins de six heures à composer en cette langue avec l'aide du dic^ tionnaire , qui est le sujet de la première proposition. Pour la seconde, à savoir : eognita haâ lingua cmieraà onmeê, ui ejtu êiaïeeîôê, cthgMscere, ce n'est que pour faire valoir la drogue ( car 11 ne met point en combien de temps on les poorroit connotire , mais seulement qu*on les considéreroit comme des dialectes de oelle-cty cWt'^a-dlre que n'y ayant point en celle - d d'Irrégularités de grammaire comme aux autres, Il la prend pour leur primitive. Kt de plus II est à noter qu'il peut en son dictionnaire, pour les mots primitifs, se servir de ceux qui sont en usage en toutes les langues, comme de synonymes i comme, par exemple, pour signifier Taffiotir, il prendra aitiMt, atnare^ ^ cliN, etc. ; et un Français, en ajoutant Falflxe qui marque le nom substantif, k aimer^ fera Vamour^ m Grec ajoutera le même à ^tXiêV, et ainsi des autres. En suite de quoi la sixième proposition est fort aisée A entendre, teripiuram invemre^ etc. ; car mettant en son dictionnaire un seul chiffre, qui se rapporte i aimer, amare, fài^f et tous les synonymes , le livre qui sera écrit avec ces camctères pourra être interprété par tous ceux qui auront Oe dictionnaire. La cinquième proposition n'est aussi, ce semble, quç pour louer sa marchandise, et sitAt que Je vois seulement le mot d'arcanuiti en quelque proposition. Je commence k en avoir mauvaise opinion; mais Je crois qu'il ne veut dire antre chose, sinon que pource qu'li a fort philosophé sur les grammaires de toutes ces faiogues qu'il nomme pour abréger la sienne, il poorroit plus facilement les enseigner que les maiires ordinaires. Il reste la troisième proposa tion, qui m'est tout-à-fait un areanum; car de dire qu'il expliquera les pensées des anciens par les mots desquels ils se sont servis, en prenant chaque mot pour la vraie définition de la chose, c'est proprement Ulre quH expliquera leé pensées
œRBESPONDANCE.
des anciens en prenant leurs paroles en autre sens qu'ils ne les ont Jamais prises, ce qui répugne; mais il Tentend peut-être autrement. Or cette pensée de réformer la grammaire, ou plutôt d'en faire une nouvelle qui se puisse apprendre en cinq ou six heures, et laquelle on puisse rendre commune pour toutes les langues, ne laisseroit pas d'être une luTention utile au public, si tous les hommes se Touloient accorder à la mettre en usage, sans deux inconvénients que je prévois. Le premier est pour la mauvaise rencontre des lettres, qui feroient souvent des sons désagréables et insupportables i Toule; car toute la différence des inflexions des mots ne s'est ilEdte par l'usage que pour éviter ce défaut , et il est impossible que votre auteur ait pu remédier à cet inconvénient, ftisant sa grammaire universelle pour toutes sortes de nations ; car ce qui est facile et agréable à notre langue est rude et insupportable aux Allemands, et ainsi des autres; si bien que tout ce qui se peut, c'est d'avoir évité cette mauvaise rencontre des syllabes en une ou deux langues; •t ainsi sa langue universelle ne seroit que pour on pays ; mais.nous n'avons que faire d'apprendre une nouvelle langue pour parler seulement avec les Français. Le deuxième inconvénient est pour la difficulté d'apprendre les mots de cette langue; car si , pour les mots primitifs, chacun se sert de ceux de sa langue, il est vrai qu'il n'aura pas tant de peine, mais II ne sera aussi entendu que par ceux de son pays, sinon par écrit , lorsque celui qui le voudra entendre prendra la peine de chercher tous les mots dans le dictionnaire, ce qui est trop ennuyeux pour espérer qu'il passe en usage. Que s'il veut qu'on apprenne des mots primitifs communs pour toutes les langues, Il ne trouvera jamais personne qui veuille prendre cette peine ; et il seroit plus aisé de faire que tous les hommes s'accordassent à apprendre la latine ou quelque autre de celles qui sont en usage, que non pas celle-ci , en laquelle il n'y a point encore de livres écrits par le moyen desquels on se puisse exercer, ni d'hommes qui la sachent avec qui l'on puisse acquérir l'usage de la parler. Toute l'otilité donc que je vois qui peut réussir de cette invention, c'est pour l'écriture, à savoir : qu'il fît Imprimer un gros dictionnaire en toutes les langues auxquelles il voudroit être entendu , et mît des caractères communs pour chaque mot primitif, qui répondissent an sens, et non pas aux syllabes, comme un même caractère pour aimer^ amare^ et fthn^ et ceux qui auroient ce dictionnaire et saurolent sa grammaire pourroient, en cherchant tous ces caractères l'un après l'autre. Interpréter en leur langue, ce qui seroit écrit ; mais cela ne seroit bon que poiir lire des myst^^
et des révélations, car pour d'autres doses il faudroit n'avoir guère à faire pour prendre la peine de chercher tous les mots dans un dictionnaire ; et ainsi je ne vois pas ced de grand usage. Mais peut4tre que je me trompe ; seulement voai ai- je voulu écrire tout ce que je pou vois ooDjecturer sur ces six propositions que vous m'avez envoyées, afin que, lorsque vous aurez vu l'invention , vous puissiez dire si je l'aurai bien déchiffrée. Au reste, je trouve qu'on pourroit ajoater à ceci une invention, tant pour composer les mots primitifs de cette langue que pour leurs caractères ; en sorte qu'elle pourroit être enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de l'ordre, c'est-i-dire éûbllssant un ordre entre tontes les pensées qui peuvent entrer en l'esprit homain , de même qu'il y en a un naturellement établi entre les nonibres; et comme on peut apprendre en un jour i nommer tous les nombres jusques à l'Infini , et i lès écrire en une langue inconnue, qui sont toutefois une infinité de mots différents , qu'on pût faire le même de tous les autres mots nécessaires pour exprimer toutes la autres choses qui tombent en l'esprit des hommes. SI cela étoit trouvé, je ne doute point que cette faingue nVût bientêt cours parmi le monde, car il y a force gens qui emploieroient volontiers cinq ou six jours de temps pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. Mais je ne crois pas que votre auteur ait pensé à cela, tant pource qu'il n'y a rien en toutes ses propositions qui le témoigne que pource que l'invention de cette langue dépend de la vraie philosophie; car il est impossible autrement de dénombrer toutes les pensées des hommes et de les mettre par ordre, ni seulement de les distinguer en sorte qu^eiies soient claires et simples, qui est, à mon avis, le plus grand secret qu'on puisse avoir pour acquérir la bonne science; et si quelqu'un avoit bien expliqué quelles sont les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu'ils pensent, et que cela fût reçu par tout le monde, j'oserois espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et, ce qui est le principal, qui aideroit au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses qu'il lui seroit presque impossible de se tromper ; au lieu que, tout au rebours, les mots que nous avons n'ont quasi que des siguifi" cations confuses, auxquelles l'esprit des hommes s'étant accoutumé de longue main, cela est cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or je tiens que cette langue est possible, et qu'on peut trouver la science de qui elle dépend, par le moyen de laquelle les paysans pourroient mieux juger de la vérité des choses que ne font majoie-
nant les philosophes. Mais n'espérei pas de la Toir jamais en usage, cela présuppose de grands changements en l*ordre des choses, et il faudroit que tout le monde ne fût qu'un paradis terrestre, ce qui n*est bon à proposer que dans le pays des romans ^
Maintenant* pour yos questions de musique, ce que j*avoîs dit que le saut de la quinte en la basse n'est pas plus que celui de la tierce au-dessus, est, ce me semble, fort aisé à juger, sur ce que la basse va naturellement par de plus grands intervalles que le dessus; car de même qu*un iiomme qui marche à plus grands pas qu'un enfimt de quatre ans, on peut dire que le saut des quinse semelles sera moindre pour lui que celui de dix à un enfiint de trois ou quatre ans. Vous demandez ensuite pourquoi les choses égales réyeilleot plus l'attention en montant qu'en descendant. Je ne me souviens plus de ce que je vous avois écrit ; toutefois je vous dirai que ce n'est point pource qu'elles sont égales ou inégales, mais généralement le son plus aigu qui se fait en montant frappe pins Toreille que le grave ; et en un concert de musique, si les voix vont toujours également ou qu'elles s'abaissent et alentissent peu à peu, cela endormira les auditeurs; mais si au contraire on rehausse la voix tout d'un coup, ce sera le moyen de les réveiller. Selon diverses considérations, on peut dire que le son grave est plus ou moins son que l'aigu, car il consiste en plus d'étendue, se peut entendre de plus loin, etc. ; mais il est dit fondement de la musique principalement pource qu'il a ses mouvements plus lents, et par conséquent qui peuvent être divisés en pins de parties ; car on nomme fondement ce qui est comme le plus ample et le moins diversifié, et qui peut servir de sujet sur lequel on peut bâtir le reste. Pour votre façon d'examiner la bonté des oonsonnances, vous m'avez appris ce que j'en devois dire, qu'elle est trop subtile pour être distinguée de l'oreille qui est seule juge de cela. Et pour le passage de la tierce majeure i l'unisson, je me tiens i la raison des praticiens.
n o'y a point de doute, en quelque sens que vous mettiez un soliveau ou colonne, qu'elle pèse toojoim et tire contre-bas, et notre tête pèse sur DOS épaules, et tout notre corps sur nos jambes, encore que nous n*y prenions pas garde. Il ne reste plus que quelque chose touchant la vitesse du mouvement, que vous dites que M. Beecman vous a mandé, mais cela viendra mieux en répondant i votre dernière. Pour la proposition de vitesse selon laquelle descendent les poids, je vous
(I) riD de cette lettre.
m tioe partie de cette pase appartient à la lettre du iSdé-
en ai écrit ce que j'en savob en la précédente, êaUeminvacuOjSedinaere^ce que vousamandé M. Beecman est véritable, pourvu que vous supposiez que plus le poids descend vite, plus l'air lui résiste ; car si cela est, de quoi je ne suis pas encore du tout assuré, enfin il arrivera que Pair empêchera justement autant que la pesanteur ajouteroit de vitesse au mouvement in vacuo, et cela étant, le mouvement demeurera toujours égal ; mais cela ne se peut déterminer que de la pensée, car en pratique il ne le faut pas espérer. Et pour vos expériences, qu'un poids descendant de cinquante pieds emploie autant de temps à parcourir les vingt-dnq derniers que les premiers, $alva pace^ je ne me saurois persuader qu'elles soient justes ; car in vacuo^ je trouve qu'il ne mettra que le tiers du temps à parcourir les vingtcinq derniers, et je ne puis croire que l'empAchôment de l'air soit si notable qu'il rende cette différence-li imperceptible. Je suis, etc.
( Lettre Ciy du tome IL) 15 avril
Mon révérend Père,
Yotre lettre datée du quatorsième mars, qui est celle, je crois, dont vous étiez en peine, me fut rendue dix ou douze jours après ; mais pource que vous m'en fiilsiez espérer d'autres au voyage suivant, et qu'il n'y avoit que huit jours que je vous avois écrit, j'ai différé à vous faire réponse jusques à maintenant que j'ai reçu vos dernières datéesdu quatrième avril. Je vous supplie de croire que je me ressens infiniment obligé de tous les bons offices que vous me rendez, lesquels sont en trop grand nombre pour vous pouvoir remercier de chacun en particulier. Mais je vous assure que je satisferai, en revanche, à tout ce que vous désirerez de moi, autant qu'il sera en mon pouvoir ; et , je ne manquerai de vous faire savoir toujours les lieux ou je serai, pourvu, s'il vous plaît, que vous n'en parliez point; et même je vous prie d'ôter plutêt l'opinion à ceux qui la poorroient avoir, que j'ai dessein d'écrire, que de l'augmenter: Car je vous jure que si je n'avois pas a-devant témoigné avoir ce dessein, et qu'on pourroM dire que je n'en ai su venir i bout, je ne m'y résoudrois jamais. Je ne suis pas si sauvage que je ne sols bien aise, si on pense à moi, qu'on en ait bonne opinion ; mais j'almerois bien mieux qu'on n*y pensât point du tout. Je crains plus la réputation que je ne la désire, estimant qu'elle diminue toujours en quelque fiiçon la liberté et le loisir
CORIUBNKnrDANCE.
de ceui qai raequlimt, leiqinUM datai cbosat je posside si parfaitement et lea eetiioe de telle sorte qu'il n*y a poiqt de monarque au monde qui fAt asseï riehe pour lea acheter de moi. Cel^ ne m'empAohera pas d'achever le petit tralti que j*ai oon^menoé ; mais Je ne désire pas qu'on le sa* che, afin d'avoir toujours la liberté de le désavouer; et j'y travaille fort lentement, pource que Je prends beaucoup plus de plaisir i m'in** struire moi-même que non pas i mettre par écrit le peu que je sais. J'étudie maintenant en chimie et en anatomie tout ensemble, et apprends tous les jours quelque chose que je ne trouve pas dans les livres. Je voudrois bien être déjà parvenu jus* ques à la recherdie des maladies et des remèdes, afin d'en trouver quelqu'un pour votre érysipéle^ de Liquelle je suis marri que vous soyes si long'» temps affligé. Au reste, je passe si doucement le temps en m'instruisent moi-mlme, que je ne me mets jamais à éorhre en mon traité que par <M)n-* traînte, et pour m'acquitter de la résolution que j'ai prise, qui est, si je ne meurs, de le mettre en état de vous l'envoyer au commencement de l'année 1633. Je voua détermine le temps, pour m'y obliger davantage, et afin que vous m'en puissiez faire reproche si j'y manque. Sans doute que vous vous étonnerez que je prenne un si long terme pour écrire un discours qui sera si court que je m'imagine qu'on le pourra lire en uneaprèe-dinée; mais c'est que j'ai plui de soin et crois qu'il est plus imporUnt que j'apprenne ce qui m'est né* oesaaire pour la conduite de ma tie, que non pu que je m'amuse à publier la peu que j'ai appris* Que si vous trouves étrange de oe que j'avois oom« meocé quelques autres traités étant i Paris, lesquels je n'ai pas continués, je tous en dirai la raison ; c'est que, pendant que j'y travailloisi J'aoquérois un peu plus de connoissance que je n'en avois eu en commençant, selon laquelle me foulant accommoder, j'étois contraint de faire un nouveau projet un peu plus grand que le premier ; ainsi que si quelqu'un ayant commencé un bltiment pour sa demeure acquéroit cependant des richesses qu'il o'aveit point espérées, et chan-^ geoit de condition, en sorte que son bitimeùt commencé fût trop petit pour lui, on ne le bl&mO'* rolt pas ai on lui en voyoit repommenoer un autre plua convenable i sa fortnne. Mais ce qui m'as« sure que je ne changerai plus de dessein, e'eat que celui qua J'ai maintenant eal tel que, quoi que {'apprenne «le n^uveaq, il m'y pourra servir i el encore que Je n*apprenne rien de (Hus Je ne lais^* aérai paa d'en venir i bout. Je m'étdnne de oe que vcua me mandes de M. N. S qu'il fonde ses espé^
renées sur FiBtenlfmi del verres, vu qu'il n^ip de m'écrire ; ear je ne pense pas, bien que je lui aie écrit fort particuliirement les machinai aéoe»» saires pour la construction d'iceuk, qu'il se paiiw encore passer de mol, et qu'il n'y trouve quelque difficulté qui l'arrêtera ou le trompera. Mali il j a dei gens qui pensent savoir parbitement nne chose sitôt qu'ils y voient la moindre lumiire. Ji vous supplie, et pour cause, de me maader l'il ne vous a point dit ce que oonteooient les der* nières lettres que je lui ai écrites, et s'il ne vooi en a point parlé ; je vous prie de le lui deouoder eipressément ; vous en pourrea prendre ooouioo en lui disant que je vous ai mandé que je troaTOb étrange qu'il n'avoit point fait de réponse i a» dernières lettres, vu que Je pensois qu'ellei ett valussent bien la peine, et lui demander lànliwii de quoi parloient donc ces lettrea^là.
Pour les problèmes, Je voua en enverroii un million pour proposer aux autres, si voq« le dé* liriez; mais je suis si las dee mathéinitiqiiei, e( en fais maintenant si peu d'état, que je ne eaqroii ^plus prendre la peine de lea réspudre moi-mine. J'en mettrai ici troia, que J'ai autrefois trouvai sans aide que de hi géométf le limplAi q'ssVÎHlire avec la règle et le compaa.
taatuar po9ilion$ 9t n^gnihHfifkf daUju*
InvftUre aœm parabokf tang^i» IfM H' neoê feeUu poiitione datai e| indfjimlw, ^ ju9 etiam aœiê $ecet ad anguloê rtçfoê ^iam uctam etiam poiitionâ datam et ind^fimim*
Inveniu itilum horoiôgii in daUii fOMinU parte deseribendi^ Ua ut umbr0 fs^tremitoif data dU anni, tran$eàt per tria data pmcias $altem quando istud fieri pot^it.
J'en trouverois bien de plua difficiles si j'y f oa« lois penser, mais je ne croie pas qu'il an soit de besoin
Pour votre question de théologie, encore qo'elli passe hi capacité de mon esprit, elle ne me eein« ble pas toutefois hors de ma profession, pource qu'elle ne touche point à ce qui dépepd de la ré« vélation, ce que je nomme proprement théologie; mais elle est plutôt métaphysique, et se doit éliminer par la raison humaine ; or J'estime que tout ceux à qui Dieu a donné l'usage de cette raison sont obligés de l'employer principalement pour tâcher à le connottre et à se connoitre eux-fflémes, C'eft par là que j'ai tâché de commencer mee études, et je vous dirai que je n'eusse jamaii 9U trouver les fondements de la physique si je oe les eusse cherchés par cette voie; mais c'est le matière que j'ai le plus étudiée de toutes, et en laquelle, grâce à Bleu, je me suis aucunement sstfsfeit; au moina pensé-je avoir trouvé commeot
àlfîflfe tw»
ior
00 peut démoptrer les yériUs mat^phyiiqoM d*utie façoD qui est plas évidente que les démoos* tratioDs de géométrie; je dis ceci selon mon ju- (^ement, car je ne sais pas si je le pourrois perr suader aux autres. Les neuf premiers mois que J*ai été en ce pays, je n*at travailla à autre chose, et je crois que vous m*aviez déjà oui parler auparavant que j'avois fait dessein d*en mettre quelque cliose par écrit ; maia je ne juge paa i propos d^ k faire que je n^aie vu premièrement comment la physique sera reçue. Si toutefois le livre dont vous parlez étoit quelque chose de fort bien (ait, et qu*il toml)ât entre mes mains, il traite de ma^tlëres si dangereuses et que j'eStime si faussesi si le rapport qu'on vous en a (kit est véritable, que je tué sentirois peut-être obligé d*y répondre surie-«hamp. Mais je ne laisserai pas de toucher §o ma Physique plusieurs questions métaphysiques, et particulièrement celle-d : quQ les vérités mé^ taphysiques, lesquelles vous nommes éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entière" ment, aussi bien que tout le reste des créatures. C'est en eflet parler de Dieu coo^me d'un Jupiter ou d*ttn Saturne et l'assujettir au Styx et aux de^^ tinées, que de dire que ces vérités sont indépoQ* dantes de lui* Ne craignez point» je vous prje,. d'assurer et de publier partout que c'est Dieu q/êk a établi ces lois en la nature, ainsi qu'up p-oi ^ta-^ blit les lois en son royaume. Or il n'y en a aucune en particulier que nous ne puissions comprendre, si notre esprit se porte à la considérer^ et elles sont toutes mentibus nostris ingenitœy ainsi qu'un roi Imprimeroit ses lois dans le cœur de tous ses sujeu, s'il en avoit aussi bien le pouvoir. Au contraire, nous ne pouvons comprendre la grandeur de Dieu, encore que nous la connaissions; mais cela même que nous la jugeons incompréhensible noua la fait estimer davantage, ainsi qu'un roi a plus de majesté lorsqu'il est moins familièrement connu de ses sujets, pourvu toutefois qu'ils ne pensent pas être sans roi, et qu'ils le oonnoîssent assez pour n'en point douter. Ou vous dira que si Dieu avoit établi ces vérités, il les pourroit changer comme un roi fait ses lois, à quoi il faut répondre que oui, si sa volonté peut cbanger ; mais je les comprends comme éternelles et immuables, et mot je juge Iç même de Dieu« Mais sa volonté est libre ; oui , mais sa puissance est incompréhensible ; et généralement nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouTons comprendre, mais non pas qu'il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas compren*» drs, car ce seroit témérité de penser que notre ImagiDatlon a autant d'étendue que sa puissance, inespéré écrire ceci, mêm» avant qu'il soit quinze jours, dans ma Physlquoi mais Je ne voua prte
((Uot ppur cfla 4« l# tsplr seontti an Mitsillt, je vous convie de |e dire aus^i iOOfiDl que r«o* casion s'en présentera* pourvu qua oe ioit sans me nommer) car je serai biilP aiae de savoir las objections qu'on pourra Mrs cantm, elanari que le monde s'accoutume & entendra parler da Diau plus dignement, ce me sembla» qos n'en parle le vulgaire, qui l'imagine presqua loiuoura ainsi qu'une chose finie.
Mais a propos de i'inflnii yw» m*on propoalas uûe question en votre kttre du 14 mars, qui est tout ce que j'y trouve de plus qu'eu la derniers» Vous disiez que s'il y avoit une ligne infinie, alla aurolt un nombre infini de pieds et di taises , al par conséquent que le nombre infini des pisds sa* roit six fois plus grfmd que le nombre des taises^ Concedo tolum. Donc ce dernier n'est pas Infini* Nego eonsequtfUiam. Mais un infini ne peut étra plus grai|d que l'autre; pourquoi non? fuM 4lh siirdt, principalement s*il est seulement pins grand m rQt%an$ finiîQt m hic ufri muHipHcmliù per sepc est ratio /tiitla, guœnikU attinêi mi às^ finiium? et, de plus, quelis raison avons-nnut de juger si un infini peut être plus grand qua l'autre ou non, vu qu'il oesaerolt d'être infini si nous le pouvions comprendre? Conservea-aol l'honneur de vos bonnes gr&ces. Je SUIS, elo.
N" 3. --AU R. P, MfiRSBfiNEn
( Lettre CXn du tome I. }
Mon révérend Père ,
Je vous remercie de l'observation de la oao^ ronne qui a été faite par M. Gassendi. Pour lé> méchant liyre, je ne vous prie plus de ne l'en* voyer, car je me suis maintenant proposé d'aax très occupstiops» et je urois qu'il seroit trop lard pour exécyter le dessein qui m'avoil obligé éê vous mander à l'autre voyage que, si e'étoit uo livre bien fait, et qu'il tombât entre Inès malnsi je ticherois d'y faire sur-le-ehamp quelque fé<« ponse ; c'est que je pensols qu'enoors qn'Ù vff eAt que trente-cinq exemplaires deoe bvre» loii« tefois, s'il étoit bien lUt, qu'en en ferolt uua seconde imprassloti» si qu'il auroil grand aoura entre les curieux, quelques défenses qui ea pussent être faites. Or je m'étols Imaginé on f^ mède pour empêcher cela, qui asa semUoit plus fort que toutes les défenses de la jusHee, qui étoile avant qu'il se (2t une autre impression de oe livre en cachette, d'en fliire faire une aven psrasissiao, et lyouter après chaque période ou chaque cha*
(t) n Cette lettre, Jusqu'au Uoiaiènw aSuéa, est de M. nen osnes, éorHe ta P. Merseniid. Je U date da Su inài I(â6, d'AswterdsRi.a Uiele * rssimslÉSi éê mtum t
sas
CORRESPONDANCE
pitre des raisons qui proQyassent toat le contraire des siennes , et qui en découvrissent les faussetés. Car je pensoisque, s'il se yendoit ainsi tout entier publiquement avec sa réponse, on ne daigneroit pas le vendre en cachette sans réponse, et ainsi que personne n'en apprendroit la fausse doctrine qui n'en fût désabusé au même temps ; au lieu que les réponses séparées qu'on fait à semblables livres sont d'ordinaire de peu de fruit, pouroe que chacun ne lisant que les livres qui plaisent à son humeur, ce ne sont pas les mêmes qui ont lu les mauvais livres qui s'amusent à examiner les réponses. Vous me direz, je m'assure, que c'est à savoir si j'eusse pu répondre aux raisons de cet auteur ; à quoi je n'ai rien à dire, sinon que j'y eusse au moins fait tout mon possible, et qu'ayant plusieurs raisons qui me persuadent et qui m'assurent le contraire de ce que vous m'avez mandé être en ce livre, j'osois espérer qu'elles le pourroient aussi persuader à quelques autres, et que la vérité expliquée par un esprit médiocre devolt être plus forte que le mensonge, ffit-il maintenu par les plus habiles gens qui fussent an monde.
Pour les vérités éternelles, je dis derechef que $unt verœ anU possibiks, quia Deus illas veras miU posêifnUê cognoscit, non autem contras f>eras a Deo cognosci, quasi independenter ab iUo sini verœ. Et si les hommes entendoient bien le sens de leurs paroles, ils ne pourroient jamais dire sans blasphème que la vérité de quelque chose précède la connoissance que Dieu en a, car en Dieu ce n'est qu'un de vouloir et de connoitre ; de sorte que ex hoc ipso quod aliquid velit^ ideo cognoscit 9 et ideo tantum talis res est vera. Il ne fout donc pas dire que si Deus non esset, nihilominus istœ veritates essent verœ, car l'existence de Dieu est la première et la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent être, et la seule d'où procèdent toutes les autres. Mais ce qui fait qu'il est aisé en ceci de se méprendre , c'est que la plupart des hommes ne considèrent pas Dieu eomme un être infini et incompréhensible, et qui est le seul auteur duquel toutes choses dépendent, mais ils s'arrêtent aux syllabes de son nom , et pensent que c'est assez le connottre si on sait que IHeu veut dire le même que ce qui s'appelle Ihus en latin, et qui est adoré par les hommes. Ceux qui n'ont point de plus hautes pensées que cela peuvent aisément devenir athées ; et pource qu'ils comprennent parfaitement les vérités mathématiques, et non pas celle de l'existence de Dieu, ce n'est pas merveille s'ils ne croient pas qu'elles en dépendent. Mais ils devroient juger, au contraire, que puisque Dieu est une cause dont la puissance surpasse les bornes de l'entendement
humain, et que la nécessité de ces vérités n'excède point notre connoissance, qu'elles sont quelque chose de moindre et de sujet à cette puissance incompréhensible. Ce que vous dites de la production du Verbe ne répugne point, ce me semble, à ce que je dis ; mais je ne veux pas me mêler de la théologie, j'ai peur même que vous ne jugiez que ma philosophie s'émancipe trop d'oser dire son avis touchant des matières si relevées ^
Pour le libre arbitre', je suis entièrement d'accord avec le R. P. Et, pour expliquer encore plus nettement mon opinion, je désire premièrement que l'on remarque que Vindifférence me semble signifier proprement cet état dans lequel la volonté se trouve lorsqu'elle n'est point portée, par la connoissance de ce qui est vrai ou de ce qui est bon, à suivre un parti plutôt que rautre;et c'est en ce sens que je l'ai prise, quand j'ai dit que le plus bas degré de la liberté consistolt à se pouvoir déterminer aux choses auxquelles doos sommes tout-à-fait indifférents. Mais peut-être que par ce mot d'indifférence il y en a d'autres qui entendent cette faculté positive que nous avons de nous déterminer è l'un ou à l'autre de deux contraires, c'est-à-dire à poursuivre ou i fuir, à affirmer ou à nier une même chose. Sur quoi j'ai à dire que je n'ai jamais nié que cette foculté positive se trouvât en la volonté ; tant s'eu faut; j'estime qu'elle s'y rencontre non-seulement toutes les fois qu'elle se .détermine à ces sortes d'actions où elle n'est point emportée par le poids d'aucune raison vers un cêté plutôt que vers uo autre, mais même qu'elle se trouve mêlée daos toutes ses autres actions, en sorte qu'elle De se détermine jamais qu'elle ne la mette en usage; jusque-là que, lors même qu'une raison fort évidente nous porte à une chose, quoique moralement parlant il soit difficile que nous puissions faire le contraire, parlant néanmoins absolumetU nous le pouvons : car il nous est toujours libre de nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu seulement que nous pensions que c'est un bien de témoigner par là la liberté de notre franc arbitre. De plus, il faut remarquer que la liberté peut être considérée dans les actions de la volonté, ou avant qu'elles soient exercées, ou au moment même qu'on les exerce. Or il est certain qu'étant considérée dans les actions de U
(I) Id finit la lettre.
(ID a Dans les maDuscrita de M. de la Blre fai ^'JT^ alinéa jusqu'au suivant, écrit en laUn, tort raturé ctg™»^ n est assez difficile de déierminer quand cet endroit a e^ écrit; néanmoins, ooBuue M. Descartes dte l'aiticie **y^'^ quatrième médiUUon, on peut coqlecUirer que cet trooe été écrit depuis 1640. » (Note de rexempialw de TUMm-l
fD]imtô.atuit qp'elles loient exeroiet, die porte avec soi Vindiffére§m prise dans le second sens que je la viens d'expliquer, et non point dans le premier. C'est-à-dire qu'avant que notre yo* lonté se soit déterminée elle est toi^ours libre ou a la puissance de choisir l'un ou l'autre de deux contraires : mais elle n'est pas toujours indifférente ; au contraire, nous ne délibérons jamais qo*à dessein de nous ôter de cet état où nous ne savons quel parti prendre, ou pour nous empêcher d'y tomber. Et bien qu'en proposant notre propre jugement aux commandements des autres nous ayons coutume de dire que nous sommes plus libres à faire les choses dont il ne nous est rien commandé et où il nous est permis de suivre notre propre jugement, qu'à faire celles qui nous sont commandées ou défendues, toutefois, en opposant nos jugements ou nos connoissances les nnes aux autres, nous ne pouvons pas ainsi dire que nous soyons plus libres à foire les choses qui ne nous semblent ni bonnes ni mauvaises, ou dans lesquelles nous voyons autant de mal que de bien, qu*à faire celles où nous apercevons beaucoup plus de bien que de mal : car la grandeur de la liberté consiste, ou dans la grande facilité que l'on a à se déterminer, ou dans le grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, encore que nous connoissions le meilleur. Or est-il que si noua embrassons les choses que notre raison nous persuade être bonnes, nous nous déterminons alors avec beaucoup de fiicllité; que si nous faisons le contraire, nous faisons alors un plus grand usage de cette puissance positive ; et ainsi nous pouvons toujours agir avec plus de liberté touchant les choses où nous voyons plus de bien que de mal que touchant celles que nous appelons indifférentes. Et en ce sens-là aussi, il est vrai de dire que nous taisons beaucoup moins librement les choses qui nous sont commandées^ et auxquelles sans cela nous ne nous porterions jamais de nous-mêmes, que nous ne iaisons celles qui ne nous sont point commandées : d'autant que le jugement qui nous bit croire que ces choses-là sont dilBciles s'oppose à celui qui nous dit qu'il est bon de faire ce qui nous est commandé ; lesquels deux jugements, d*autaDt plus également ils nous meuvent, et plus mettent-ils en nous de cette indiflérenoe prise dans le sens que j'ai le premier expliqué, c'està-dire qui met la volonté dans un état à ne savoir à quoi se déterminer. Maintenant la liberté étant considérée dans les actions de la volonté au moment même qu'elles sont exercées, alors elle ne contient aucune indilTérenoe, en quelque sens qu'on la veuille prendre, parce que ce qui se fait ne peut pas ne se point faire dans le temps même
qu'il se fait ; mais eUe consiste seulement dans fa facUité qu'on a d'opérer, laquelle, à mesure qu'elle croît, à mesure aussi la liberté augmente; et alors faire librement une chose, ou la faire volontiers^ ou bien la faire voUmiairement, ne sont qu'une même chose. Et c'est en ce sens-là que j'ai écrit que je me portois d'autant plus iîbremenî à une chose que j'y étois poussé par plus de raisons, parce qu'il est certain que notre volonté se. meut alors plus facilement et avec plus d'impétuosité ^
Je trouve que vous avez bien mauvaise opinion de moi, et que vous me jugez bien peu ferme ec peu résolu en mes actions, de penser que je doive délibérer sur ce que vous me mandez de changer mon dessein, et de joindre mon premier discours à. ma Physique, comme si je la devois donner au libraire dès aujourd'hui à lettre vue; et je n'ai su m'empêcher de rire en lisant l'endroit où voua dites que j'oblige le monde à me tuer, afin qu'on puisse voir plus têt mes écrits ; à quoi je n'ai autre chose à répondre sinon qu'ils sont déjà en lieu et en état que ceux qui m'aurolent tué ne les pourroient jamais avoir, et que si je ne meurs fort à loisir et fort satisfait des hommes qui vivent, ils ne se verront assurément de plus de cent ans après ma mort* Je vous ai beaucoup d'obligatkm des objections que vous m'écrivez, et je vous sup* plie de continuer à me mander toutes celles que vous oirez, et ce en la façon la pins désavantageuse pour moi qu'il se pourra, ce sera le plus grand pUlsir que vous me puissiez faire ; car je n'ai point coutume de me plaindre pendant qu'on panse mes blessures, et ceux qui me feront la faveur de m'instruire et qui m'enseigneront quelque chose me trouveront toujours fort docile. Mais je n'ai su bien entendre ce que vous objectez touchant le titre ; car je ne mets pas Traité de la méthode, mais Discours de la mélhode, ce qui est le même que Préface ou Avis touchant la méthode, pour montrer que je n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parler; car, comme on peut voir de ce que j'en dis, elle consiste plus en pratique qu'en théorie; et je nomme les traités suivants des. essais de. cette méthode, pource que je prétends que les dioses qu'ils contiennent n'ont pu être trouvées sans elle, et qu'on peut connoître par eux ce qu'elle vaut. Comme aussi j'ai inséré quelque chose de métaphysique, de physique et de médecine dans le premier discours, pour montrer qu'elle s'étend
(1) « id finit ce tk^sment Le reste de cette lettre est un fragnoeiit de M. Deacartes adressé an p. Mersenoe, écrit quelque temps après rimpresalon de sa MéUmde, c*est-A'dlro ▼ers Juniet oa août de isar.» (Note de rexempUdre de Hnslitag
CORBBSPQinUNCE.
& toutes aortes de matièm. Pour f otre eeeoiide objection» à savoir que je n'ai pas expliqué asseï au long d'où je oonnois que l'ime est une sub* stance distincte du corps» dont la nature n'est que de penser, qui est la seule chose qui rend obscure la démonstration touchant l'existence de Dieu» j'avoue que ce que vous en écrivez est très vrai» et aussi que cela rend ma démonstration toudiant Texistenoe de Dieu malaisée à entendre ; mais je ne ponvois mieux traiter cette matière qu'en expliquant amplement la fausseté ou l'incertitude qui se trouve en tous les jugements qui dépendent du sens ou de l'imagination, afin de montrer ensuite quels sont ceux qui ne dépendent que de l'entendement pur» et combien Ils sont évidents et certains; ce que j'ai omis tout à dessein et par considération, et principalement à cause que j^ai écrit en langue vulgaire, de peur que les esprits foibles, venant à embrasser d'abord avidement les doutes et scrupules qu'il m'eût fiillu proposer, ne pussent après comprendre en même façon les raisons par lesquelles j'eusse tâché de les Ater, et ainsi que je les eusse engagés dans un mauvais pas, sans peut-tire les en tirer. Mais 11 y a environ huit ans que j'ai écrit en latin un commencement de métaphysique où cela est déduit assez au long ; et si Ton foit une version latine de ce livre, comme on s'y prépare, je l'y pourrai faire mettre. Cependant je me persuade que ceux qui prendront bien garde à mes raisons, touchant l'existence de Dieu, les trouveront d'autant plus démonstratives qu'ils mettront plus de peine à en chercher les défauts ; et je les prétends plus claires en elles-mêmes qu'aucune des démonstrations des géomètres, en sorte qu'elles ne me semblent obscures qu'au regard de ceux qui ne savent pas abiueere metOêm â ênuibus^ suivant ce que j'ai écrit en la page 38.
Je vous ai une infinité d'obligations de la peine que vous vous offrez de prendre pour l'impression de mes écrits ; mais s'il y faUoit faire quelque dépense, je n'aurois garde de souffrir que d'autres que moi la fissent, et ne manquerois pas de vous envoyer tout ce qu'il fiiudroit. il est vrai que je ne crois pas qu'il en fût grand besoin, au moins y a-t-il eu des libi aires qui m'ont fait offrir un présent pour leur mettre oe que je ferois entre les mains, et cela dès auparavant même que je sortisse de Paris» ni que j'eusse commencé à rien écrire. Be sorte que je juge qu'il y en pourra encore avoir d'assez fous pour les imprimer à leurs dépens, et qu'il se trouvera aussi des lecteurs assez facile^ pour en acheter les exemplaires et les relever de leur folie. €ar, quoi que je fasse, je ne m'en cacherai point comme d'un crime» mais seulement pour éviter le bruit et me retenir la
llbeplé que J'ai eue jusques Ici, de sorte que je ne craindrai pas tant si quelques-uns safent mon nom ; mais maintenant je sols bien ihe qu'on n'en parlé point du tout afin que le inonde n'attende rien, et que oe que je ferai ne soit pat moindre que ce qu'on auroit attendu. Je me moque avec vous des Imaginations de ee chimiste dont vpus m'écrivez, et crois que semblables dûmères ne méritent pas d'occuper un seul momeot les pensées d'un honnête homme. Je sols, etc.