N« 113.— A UN SEIGNEUR
(Lettre LIV du tome 1.)
Monsieur,
Les faveurs que je reçois par les lettres qa»^ plu à votre excellence de m'écrire, et les lBa^
(1) a Les derniers mois d'une leitre au P. ''***^ j!! persuadent que les trois lettres adressées à un seigneurs» écrites à M. te marquis de Neucastel ; car toW •«* °*ÎJ ÎL leiu« : Les letire$queje vous adreue ne senmi ftas H^' iempspar teschetnim gtea été ceiie du marquUdâ *<**2 à qui je fais réponse. Ces derniers mois font "^ ^^S^ teltrc, adressée au marqub de Neucastel, est ^^r^ |o Tembre I64S, d'Egmond, puisque celte lettre, adrcss» P. Mersenne, est.de^ce.jouHi.» (HOte de rexempiains nnatittttO
qii68 qu'elles oontiennent d'an esprit qal donne plus de lustre à sa très haute naissance qu'il n^en reçoit d'elle, m'obligent de les estimer extrêmement ; mais n semble, outre cela , que la fortune Teuille montrer qu'elle les met au rang des plus grands biens que je puis posséder, pource qu'elle les arrête par leschemins, et ne permet pas que je les reçoive qu'après avoir fait tous ses efforts pour rempêeher. Ainsi j'eus l'honneur d'en recevoir une l'année passée , qui avoit été quatre mois à Tenir de Paris ici , et celle que je reçois maintenant est du 5 janvier ; mais parce que M. de B. m'assure que vous avez déjà été averti de leur retardement , je ne m'excuse point de n'y avoir pas plus tAt fait réponse. Et d'autant que les choses dont il vous a plu m'écrlre sont seulement des considérations touchant les sciences, qui ne dépendent point des changements du temps ni de la fortune, j'espère que ce que j'y pourrai maintenant répondre ne vous sera pas moins agréable que si vous l'aviez reçu il y a dix mois.
Je souscris en tout au jugement que votre exoellence fiiit des chimistes, et crois qu'ils ne font que dire des mots hors de l'usage commun pour faire semblant de savoir ce qu*iis ignorent. Je crois aussi que ce qu'ils disent de la résurrection des fleurs par leur sel n'est qu'une imagination sans fondement, et que leurs extraits ont d'autres vertus que celles des plantes dont Ils sont tirés ; ce qu'on expérimente bien clairement en ce que le Yin, le vinaigre et l'eau-de-vie, qui sont trois divers extraits qu'on peut faire des mêmes raisins, ont des goûts et des vertus si diverses. Enfin, selon mon opinion, leur sel, leur soufre et leur mercure ne diftèrent pas plus entre eux que les quatre éléments des philosophes, ni guère plus que l'eau diffère de la glace, de l'écume et de la neige; car je pense que tous les corps sont faits d'une même matière, et qu'il n'y a rien qui £isse de la diversité entre eux sinon que les petites parties de cette matière qui composent les uns ont d'autres figures, ou sont autrement arrangées que celles qui composent les autres. Ce que j'espère que votre excellence pourra voir bientAt expliqué assez au long en mes Principes de philosophie, qu'on va imprimer en françois.
Je ne sais rien de particulier touchant la génération des pierres, sinon que je les distingue des métaux en ce que les petites parties qui composent les métaux sont notablement plus grosses que les leurs, et je les distingue des os, des bois durs, et autres parties des animaux ou végétaux, en ce qu'elles ne croissent pas comme eux par le moyen de quelque suc qui coule par de petits canaux en tous les endroits de leurs corps, mais seulement par l'addition de quelques parUes qui
DlSCABTIS.
s'attachent à elles par dehors ou bien s'engagent au dedans de leurs pores. Ainsi je ne m'étonne point de ce qu'il y a des fontaines où il s'engendre des cailloux : car je crois que l'eau de ces footaines entraîne avec soi de petites parties des rochers par où elle passe, lesquelles sont de telles figures qu'elles s'attachent facilement les unes aux autres lorsqu'elles viennent à se rencontrer, et que l'eau qui les amène, étant moins vive et moins agitée qu'elle n'a été dans les veines de ces rochers, les laisse tomber ; et il en est quasi de même de celles qui s'engendrent dans le corps des hommes. Je ne m'étonne pas aussi de la façon dont la brique se fait ; car je crois que sa dureté vient de ce que Faction du feu faisant sortir d'entre ses parties, non-seulement les parties de l'eau que j'imagine longues et glissantes, ainsi que de petites anguilles qui coulent dans les pores des autres corps sans s'y attacher, et auxquelles seules consiste l'humidité ou la moiteur de ces corps, comme j'ai dit dans les Météores, mais aussi toutes les autres parties de leur matière qui ne sont pas bien dures et bien fermes, au moyen de quoi celles qui demeurent se joignent plus étroitement Tune à l'autre, et ainsi font que la brique est plus dure que l'argile, bien qu'elle ait des pores plus grands dans lesquels il entre par après d'autres parties d'eau ou d'air qui la peuvent rendre avec cela plus pesante.
Pour la nature de l'argent vif, je n'ai pas en* core fait toutes les expériences dont j'ai besoin pour la connoître exactement ; mais je crois néanmoins pouvoir assurer que ce qui le rend si fluide qu'il est, c'est que les petites parties dont il est composé sont si unies et si glissantes qu'elles ne se peuvent aucunement attacher l'une i l'autre, et qu'étant plus grosses que celles de l'eau, elles ne donnent guère de passage parmi elles à la matière subtile que j'ai nommée le second élément, mais seulement à celle qui est très subtile et que j*ai nommée le premier élément ; ce qui me semble suffire pour pouvoir rendre raison de toutes celles de ses propriétés qui m'ont été connues jusques ici : car c*est l'absence de cette matière du second élément qui l'empêche d'être transparent et qui le rend fort froid ; c'est l'activité du premier élément, avec la disproportion qui est entre ses parties et celles de Tair ou des autres corps, qui fait que ses petites gouttes se relèvent plus en rond sur une table que celles de l'eau ; et c'est aussi la même disproportion qui est cause qu'il ne s'attache point à nos mains comme l'eau, qui a donné sujet de penser qu'il n'est pas humide comme elle ; mais il s'attache bien au plomb et à l'or ; c'est pourquoi on peut dire à leur égard qu'il est humide. ^
CORRESPONDANCE
J*ai bien du regret de ne poQYoir lire le livre de M. d'Igby, faute d'entendre Tanglois ; je m'en suis fait Interpréter quelque chose; et pource que je suis entièrement disposé à obéir à la raison, et que je sais que son esprit est eicellent, j'oserois espérer, si j'avois l'honneur de conférer avec lui, que mes opinions s'accorderoient aisément avec les siennes.
Pour ce qui est de l'entendement ou de la pensée que Montagne et quelques autres attribuent aux bétes, je ne puis être de leur avis ; ce n'est pas que je m'arrête à ce qu'on dit, que les nommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux ; car j'avoue qu'il y en a de plus forts que nous, et crois qu'il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles capables de tromper les hommes les plus fins : mais je considère qu'ils ne nous imitent ou surpassent qu'en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons sans penser en aucune façon à ce que nous faisons ; et c'est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent et parons les coups que Ton nous porte, qu'encore que nous voulussions expressément no point mettre nos mains devant notre tête lorsqu'il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empocher. Je crois aussi que nous mangerions comme les bêtes, sans l'avoir appris, si nous n'avions aucune pensée ; et Ton dit que ceux qui marchent en dormant passent quelquefois des rivières à la nage, où ils se noieroient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions, bien qu'ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu'ils ne dépendent pas d'elle, pource qu'ils se fbnt souvent malgré nous, et que par conséquent ils peuvent être dans les bêtes et même plus violents qu'ils ne sont dans les hommes, sans qu'on puisse pour cela conclure qu'elles aient des pensées; en- Iki il n'y a aucune de nos actions extérieures qui puisse assurer ceux qui les examinent que notre corps n'est pas seulement une machine qui se reroue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées , excepté les paroles ou autres signes faits à propos de sujets qui se présentent sans se rapporter i aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, pource que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix, et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas la raison; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion,
pour exclure non -seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout œ qui peut être enseigné par artifice aux animaux: ixr si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maitresse lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut êire qu'en faisant que la prolation de cette parole de* vienne le mouvement de quelqu'une de ses pa> sions ; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujojn accoutumé de lui donner quelque friaodise lursqu'elle l'a dit; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens , aux chevaux et aux siuges oe sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole étant ainsi définie ne convient qu'à l'homme seul ; car biea que Montagne et Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme que d'homoieà bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucuD6 bête si parfaite qu'elle ait usé de quelque sigoe pour faire entendre à d^autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passioos; et il n'y a point d'homme si imparfait qu'il nen use : en sorte que ceux qqi sont sourds et muets inventent dos signes particuliers par lesquels ils expriment leurs pensées : ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme uous est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ue lei entendons pas ; car comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeroient aussi bien leurs pensées s'ils en avoient. Je sais bien que les bêtes fout beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'^^ étonne pas ; car cela même sert à prouver qu'elle* agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mitw l'heure qu'il est que notre jugement nous renseigne. Et sans doute que lorsque les hirondelle* viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant, et celui qu'observent les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent quelqu'un, et enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts, n'est pas plus étrange que celui des chiens et des chats qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu'ils ne les ensevelissent presque jamais : ce qui montre bien qu'ils ne le font que par instinct et sans y penser. On peut seulement dire que, bien qu'î '^ bêtes ne fassent aucune action qui nous assure qu'elles pensent, toutefois, à cause que ^^ ^^^
ANNËE 1646.
de lears corps ne sont pas fort différents des ndtrès, on peut coDJecturcr qu'il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que non? expérimentons en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite ; à quoi je n*al rien à répondre, ainoD que, si elles pensoient ainsi que nous, elles auroient une âme immortelle aussi bien que nous ; ce qui n*est pas yraisemblable, à cause qu'il n'y a point de raison pour le croire de quelques animaux sans le croire de tous, et qn*il y en a plusieurs trop imparfaits pour pouyoir croire cela d'eux, comme sont les huîtres, les éponges, etc. Mail je orains de tous Importuner par ces discours, et tout le désir que j'ai est de vous témo^ gaer que ja suis, etc.
N' lU.— A UN R. P. JÉSUITE*.
(Lettre CXm du tome I. )
!•■ •eptembre 1646, Mon révérend Père,
J« sait qae yoai ayes tant d'occupations qui yalent mieux que do lire les lettres d'une per^ sonne qui n'est point capable de vous rendre aucun service, que jefaisscrupuledeyous importuner des miennes lorsque je n'ai point d'autre sujet de yoas écrire que pour vous assurer du séle que j*ai i yoQs honorer. Mais pouroe qu'il y a id quelques personnes qui me veulent persuader que plusieurs des Pires de votre compagnie parlent désavantageusement de mes écrits, et que cela incite un de mes amis i écrire un Traité dans lequel Il veut faire une ample comparaison de la philosophie qui s'enseigne en vos écoles avec celle que j'ai publiée, afin qu'en montrant ce qu'il pense être mauvais en Tune il fasse d'autant mieux voir œ qu'il juge melUeur en l'autre, j'ai cru ne devoir pas consentir i ce dessein que je ne vous en eusse auparavant averti et supplié de me prescrire ce que vous juges que je dois faire. L'obligation que j'ai à vos Pères de toute rinstitution de ma jeunesse, l'inclination très particulière que j'ai toujours eue i les honorer, et celle que j'ai aussi à préférer les voies douces et amiables à celles qui peuvent déplaire, seroieut des raisons assez fortes pour m'obliger i prier cet ami de vouloir exercer sa plume sur quelque autre sujet où je ne fosse point mêlé, si je n'étois comme forcé de pendier de l'autre oèté par le tort qu'on dit que cela me fait, et par la règle de la prudence qui m'apprend qu'il vaut beaucoup mieux avoir des ennemis dédarèsquecouverts; principalement en telle oocasion,où n'étantqaestlon qued'honneur, d'au-
tant que la querelle éclatera plus, d*autaQt sera-' t-elle plus avantageuse à celui qui aura juste cause. Mais le respect que je vous dois, et l'affeotion que vous m'avez toujours fait la faveur de me témoigner, a plus de force sur moi qu'aucune autre chose, et fait que je désire attendre vos commandements sur ce sujet ; et je ne souhaite rien tant que de vous pouvoir montrer par effet queje suis, etc.
(Lettre Y du tome m,)
14 décembre 1646.
Mon révérend Père,
Encore que la lettre que vous m'avei fait l'hofi* neur de m'écrire soit du 28 septembre, je ne l'ai néanmoins reçue que depuis huit jours, autremeiit je n'aurols pas manqué d'y faire réponse pluf tôt» pour vous remercier des bons conseils que voMa: m'avez fait la faveur de me donner, dont je voqs, suis extrêmement obligé, et pour vous assurer que j'ai dessein de les suivre tris exactement. Js^vous remercie aussi très humblement des Aphoritmi physiei et du Sol flamma qu'il vous a plu m'envoyer. Il n'y a que trois semaines que j'ai reçu ce dernier, et outre que je tiens à honneur d'y être cité en la page cinquième, j'ai été bien aise que les Pères de votre compagnie ne s'attachemt pas tant aux anciennes opinions qu'ils n'en osent aussi proposer de nouvelles. Pour les Aphorisml phyiici je ne les ai point encore vus, mais on m'a ' promis de me les envoyer i la première occasion. Au reste, je vous dirai que, lorsque j'écrivis ci* devant au R. P. Charlet, je n'avois point encore appris qu'il fût provincial de France; je n'étois pas même assuré qu'il fût de retour de l'Améri^que, et les choses dont je lui parlols ne venoient point de Paris, mais de Brabant, de Rome, de La Flèche et d'ailleurs; et si je me plaignols à lui, ce n'étoit point qu'il y eût aucuns écrits imprimés ' contre moi, car cela ne me saurolt jamais offenset; au contraire, de quelque style et de quelque façon qu'ils puissent être, je croirai toujours qu'ils seront à mon avantage, pource que, s'ils sont bons^ j'aurai du plaisir à y apprendre ou à y répondre, et s'ils ne le sont pas, ils ne serviront qu'à hlre voir l'impuissance de ceux qui m'auront attaqué. ' Ainsi je vous puis assurer que le livre d'Instances de M. Gassendi ne m'a jamais tant déplu que m'a ' plu le jugement qu'en fit le R. P. Mesland avant ' qu'il s'en allât aux Indes ; car il m'écrivit qu'il ' Tavoit tout Jiu en fort pieu de temps, peuree qu'H '
(i) a L. P. NOCI. »
CORRESPONDANCE
ii*y avoU rl6D troa^é contre mes OfNQioos à qa(A Il De pût aisément répondre. Mais ce qui me désoblige le plus sont des discours particuliers contre lesquels je vous avoue que je ne sais point d'autre remède que d^ faire sayoir au public que ceux qui les font me sont ennemis, afin qu*on y ajoute moins de créance. Toutefois je ne suis pas si difficile ni si injuste que je demande qu'un chacun suive mes sentiments, ou que je m'offense de ce que ceux qui en ont d'autres disent franchement ce qu*il8 jugent; j'ai cru seulement que je devois m'opposer à ceux qui s'étudleroient à faire avoir mauvaise opinion aux autres d'une chose de laquelle Ils ne parleroient point du tout s'ils n'en avoient eux-mêmes bonne opinion. Et pource que cela serolt contraire à la probité, je n'ai garde d'Imaginer rien de tel des Pères de votre compagnie, principalement de ceux de France, où j'ai le R. P. Charlet, de la particulière affection et singulière vertu duquel je ne puis douter. Je vous prie aussi de ne douter aucunement que je ne sols tout à vous de cœur et d'affection, et de me croire, etc.
(lettre YI du tome UI.)
IS mars 1017
Mon révérend Père,
Les lettres que j'ai eu l'honneur de recevoir de b part de votre révérence m'ont extrêmement oUigé, et j'aurai soin d'empêcher auUnt qu'il sera •n mon pouvoir qu'aucun de mes amis ne fasse rien contre les bons conseils que j'y trouve. Ce m'est beaucoup qu'elles m'apprennent que vous ne trouvères point mauvais si, sans atuquer personne en particulier, on dit son sentiment en général de la philosophie qui s'enseigne communément partout. C'est un sujet auquel II est malaisé de s'abstenir de tomber, mais pource que ce ^1 avoit été commencé par un de mes amis ne m'a pas satisfait, je l'ai prié de ne point continuer ; et afin de pouvoir ndieux user de toute la circonspection et retenue qui sera requise pour fclre que cela n'offense personne, je pense que je prendrai moi-même la piume, non point pour en écrire un long discours, mais pour mettre seulement par occasion dans une préface les choses dont 11 me semble que ma conscience m'oblige d'avertir le public. Car je puis dire en vérité que, si je n'avois suivi que moi Inclination, je n'aurols jamais rien fait imprimer, et que je n'ai point d'autre soin que de m'açquitter de mon devoir.
ni d'autre passion que celle qui est eidtée par k souvenir des obligations que je vous ai, et qui m lait être, etc.
If 117.— A. M.CHANDT.
( Lettre XXXV du tome L) Monsieur,
L'aimable lettre que je viens de recevoir de votre part ne me permet pas que je repose jusqu'à ce que j'y aie fait réponse, et bien que tous y proposiez des questions que de plus savants que moi auroient bien de la peine a examinerai peu de temps, toutefois à cause que je sais bieo qu'encore que j'y en employasse beaucoup je ne les pourrois entièrement résoudre, j'aime mieux mettre promptement sur le papier ce que le xèle qui m'incite me dictera , que d'y penser plus à loisir, et n'écrire par après rien de meilleur.
Vous voulez savoir mon opinion touchant trois choses : 1^ ce que c'est que l'amour ; 2^ si la seole lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu; 30 lequel des deux dérèglements et mauvais usages est le pire, de l'amour ou de la haine.
Pour répondre au premier point, je distingoe entre l'amour qui est purement inteliectaeileoa raisonnable, et celle qui est une passion; la p^^ mière n'est, ce me semble, autre chose sinon que, lorsque notre âme aperçoit quelque bien, soit présent, soit absent, qu'elle juge lui êtreoooTe' nable, elle se joint à lui de volonté, c'est-à-dire elle se considère soi-même avec ce bieo -là comme un tout dont il est une partie, et elle l'autre ; en suite de quoi s'il est présent , c'est-èdlre si elle le possède, ou qu'elle en soit possédée, ou enfin qu'elle soit jointe à lui non -seulement par sa volonté, mais aussi réellement et de fait, en la façon qu'il lui convient d'être jointe, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connoissance qu'elle a que ce lui est un bien est sa joie; et, s'il est absent, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connoissance qu'elle a d'en être privée est sa* tristesse; mais celui qoi accompagne la connoissance qu'elle a qu'il lui se* roit bon de l'acquérir est son désir. Et tous ees mouvements de la volonté auxquels consistent l'amour, la joie, et la tristesse, et le désir, en tant que ce sont des pensées raisonnables et non point des passions, se pourroient trouver en no* tre ftme, encore qu'elle n'eût point de corps; car, par exemple, si elle s'apercevoit qu'il y ^ beaucoup de choses à connoltre en la oatore 4°' sont fort belles, sa volonté se porteroit iDiaiHll>^^ ment à aimer la connoissance de ces cboi^f c'est-à-dire à la considérer comme lui apporte-
•dS
nant ; et si elle remarqooit avec cela qa*éUe eAt eette connoissance , elle en auroit de la joie; si elle ooDsidéroit qu'elle ne Teût pas, elle en auroit de la tristesse; si elle pensoit qu'il lui seroit bon de l'acquérir, elle eu auroit du désir. Et 11 n'y a rien en tous ces mouyements de sa volonté qui lui fût obscur, ni dont elle n'eût une très parfaite connoissance , pourvu qu'elle fit réflexion sur ses pensées. Mais pendant que notre fime est jointe au corps, cette amour raisonnable est ordinairement accompagnée de l'autre , qu'on peut nommer sensuelle ou sensitive, et qui, comme j'ai sommairement dit de toutes les passions, appétits et sentiments, en la page 461 de mes Principes françois, n'est autre ç^ose qu'une pensée confuse excitée en l'âme par quelque mouvement des nerfs, laquelle la dispose à cette autre pensée plus claire en qui consiste l'amour raisonnable. Car comme en la soif le sentiment qu'on a de la sédieresse du gosier est une pensée confuse qui dispose an désir de boire, mais qui n'est pas ce désir même , ainsi en l'amour on sent je ne quelle chaleur autour du cœur , et une grande abondance de sang dans le poumon , qui fait qu'on ouvre même les bras comme pour embrasser quelque chose, et cela rend l'âme «icline à joindre à sol de volonté l'objet qui se présente. Mais la pensée par laquelle l'âme sent cette chaleur est dlflérente de celle qui la joint i cet objet, et mime il arrive quelquefois que ce sentiment d'amour se trouve en nous sans que notre volonté se porte à rien aimer, à cause que nous ne rencontrons point d'objet que nous pensions en être digne. Il peut arriver aussi, au contraire, que nous connolssions un bien qui mérite beaucoup, et que nous nous joignions à lui de volonté, sans avoir pour cela aucune passion, à cause que le corps n'y est pas disposé. Mais pour Tordinaire ces deux amours se trouvent ensemble ; car il y a une telle liaison entre l'une et l'autre que , lorsque l'âme juge qu'un objet est digne d'elle, cela dispose incontinent le cœur aux mouvements qui excitent la passion d'amour , et lorsque le cœur se trouve ainsi disposé par d'autres causes, cela Élit que l'âme imagine des qualités aimables en des objets où elle ne verroit que des défauts en un autre temps. Et ce n'est pas merveille que certains mouvements du coeur soient ainsi naturellement joints à certaines pensées avec lesqu^les Ils n'ont aucune ressemblance ; car de ce que notre âme est de telle nature qu'elle a pu être unie à un corps, elle a aussi cette propriété que chacune de ses pensées se peut tellement associer avec quelques mouvements ou autres dispositions de ce corps, que lorsque les mêmes disposItioDs se trouvent une autre fols en lui ,
elles induisent l'âme à la même pensfe»'et rMproquement lorsque la même pensée revient, die prépare le corps à recevoir la même disposition. Ainsi, lorsqu'on apprend une langue, on joint le» lettres ou la prononciation de certains mots qui sont des choses matérielles, avec leurs significations qui sont des pensées ; en sorte que lorsqu'on oit après derechef les mêmes mots, ou conçoit les mêmes choses; et quand on conçoit les mêmes choses, on se ressouvient des mêmes mots. Mais les premières dispositions du corps qui ont ainsi accompagné nos pensées lorsque nous sommes entrés au monde ont dû sans doute se joindre plus étroitement avec elles que celiet qui les accompagnent par 'après. Et pour examiner l'origine de la chaleur qu'on sent autour du cœur, et celle des autres dispositions du corps qui accompagnent l'amour, je considère que dès' le premier moment que notre âme a été jointe au corps, il est vraisemblable qu'elle a senti de la joie et incontinent après de l'amour, puis peutêtre aussi de la haine et de la tristesse ; et que le» mêmes dispositions du corps qui ont pour lors causé en elle ces passions en ont naturellement par après accompagné les pensées. Je juge que sa première passion a été la joie, pource quil n'est pas croyable que l'âme ait été mise dans le corps sinon lorsqu'il a été bien disposé, et que lorsqu'il est ainsi bien disposé cela nous donne naturellement de la joie. Je dis aussi que l'amour est venue après, â cause que la matière de notre corps s'écoulant sans cesse ainsi que l'eau d'une rivière, et étant besoin qu'il en revienne d'autre en sa place, il n'est guère vraisemblable que le corps ait été bien disposé, qu'il n'y ait eu aussi proche de lui quelque matière fort propre i lui servir d'aliment, et que l'âme, se joignant de volonté à cette nouvelle matière, a eu pour elle de l'amour ; comme aussi par après s'il est arrivé que cet aliment ait manqué, l'âme en a eu de la tristesse ; et s'il en est venu d'autre en sa place qui n'ait pas été propre à nourrir le corps, elle a eu pour lui de la haine.
Voilà les quatre passions que je crois avoir été en nous les premières, et les seules que nous avons eues avant notre naissance ; et je crois aussi qu'el les n'ont été alors que des sentiments ou des pensées fort confuses, pource que l'âme étoit tellement attachée à la matière qu'elle ne pouvoit encore vaquer à autre chose qu'à en recevoir les diversee impressions ; et bien que quelques années après elle ait commencé a avoir d'autres joies et d'autres amours que celles qui ne dépendent que de la bonne constituti<m et convenable nourriture du corps, toutefois ce qu'il y a eu d'intellectuel en ses joies ou amours a toujours été accompagné des
CORRESPONDANCE
pf)98|ler« MiUmeBt8t]tt*ell6 en ayoit eug, et même âOisl des mouYements ou fonctions naturelles qui étoient alors dans le corps ; en sorte que d'autant que Tamour n^étoit causée avant la naiS'* iance que par un aliment oonrenable qui, en* trant abondamment dans le foie, dans le cœur et dans le poumon, y excitoit plus de chaleur que de coutume, de là vient que maintenant cette chaleur accompagne toujours Tâme, encore qu'elle vienne d'autres causes fort différentes. Et si je ne oraignoii d'être trop long, je pourrois faire voir par le menu que toutes les autres dispositions du corps qui ont été au commencement de notre vie ^véo ces quatre passions les accompagnent en-* core; mais je dirai seulement que ce sont ces sentiments confbs de notre enfance qui, demeurant joints avec les pensées raisonnables par lesquelles nous aimons ce que nous en jugeons digne, tout cause que la nature de l'amour nous est difficile à connoître. A quoi j'ajoute que plusieurs autres passions, comme la joie, la tristesse, le désir, la crainte, l'espérance, etc., se mêlant diyersement avec l'amour, empêchent qu'on ne reconnoisse en quoi c'est proprement qu'elle consiste. Ce qui est principalement remarquable touchant le désir ; car on le prend si ordinaire- Vient pour l'amour que cela est cause qu'on a distingué deux sortes d'amours; l'une qu'on nomme amour de bienveillance en laquelle œ désir ne paroU pas tant , et l'autre qu'on nomme amour de concupiscence, laquelle n'est qu'un désir fort violent fondé sur une amour qui souvent est foible.
Mais il faodrolt écrire un gros volume pour traiter de toutes les choses qui appartiennent à cette passion ; et bien que son naturel soit de faire qu'on se communique le plus que l'on peut, en sorte qu'elle m'incite à tacher ici de vous dire plus de choses que je n'en sais, je me veux pourtant retenir, de peur que la longueur de cette lettre ne vous ennuie. Ainsi je passe à votre seconde question, savoir: si la seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu, et si on le peut aimer par la force de cette lumière. Je vois qu'il y a deux fortes raisons pour en douter. La première est que les attributs de Dieu qu'on considère le plus ordinairement sont si relevés au-dessus de nous que nous ne concevons en aucune façon qu'ils nous puissent être convenables, ce qui est cause que nous ne nous joignons point à eux de volonté ; la seconde est qu'il n'y a rien en Dieu qui soit imaglnablei oe qui fait qu'encore qu'on auroit pour lui quelque amour intellectuelle. Il ne semble pas qu'on en puisse avoir aucune sensitive, à oapsB qu'elle devroit passer par l'imagination pour Tenir d# l'entendement dans le sens. C'est pour-
quoi je ne m'étonne pas si qaelques phiVMoiilici se persuadent qu'il n'y a que la rellgioa diretienne qui, nous enseignant le mystère de l'iQcarnation par lequel Dieu s'est abaissé jusqu'à le rendre semblable à nous, fait que nous sommes capables de l'aimer; et que ceux qui, sans la coqnoissance de ce mystère, ont semblé avoir deli passion pour quelque divinité, n'en ont point eo pour cela pour le vrai Dieu, mais seulement pour quelques idoles qu'ils ont appelées de son dqio; tout de même qu'Ixion, au dire des poètes, tsibrassoit une nue au lieu de la reine des dieux. Toutefois je ne fais aucun doute que nous ne puissions véritablement aimer Dieu par la seule force de notre nature. Je n'assure point que cet amour soit méritoire sans la grâce* Jd laisse démêler cela aux théologiens ; mais j'ose dire qu'au regard de cette vie c'est la plus ravlssanta et la plus util» passion que nous puissions ayoir , et même qu'elle peut être la plus forte, bien qu'on ait besoin poor cela d'une méditation fort attentive, i cause que nous sommes continuellement divertis par la présence des autres objets. Or, le chemin que je juge qu'on doit suivre pour parvenir k Tamour de Dieu est qu'il faut considérer qu'il est un e§prit ou une chose qui pense, en quoi ia nature de notre âme ayant quelque ressemblance avec la sienne, nous venons à nous persuader qu'elle est une émanation de sa souveraine intelligeDoe,e( divinœ qu€tH pariicula aurcB* Même, à cause que notre con noissance semble se pouvoir accrottre par degrés jusqu'à l'infini, et que celle de Pies étant infinie, elle est au but où vise la noue, si nous ne considérons rien davantage, nous pouvons venir à l'extravagance de souhaiter d eire dieux, et ainsi, par une très grande erreur, aimer seulement la divinité au lieu d'aimer Dieu. Mais si avec cela nous prenons garde à l'iDÛnite de sa puissance par laquelle il a créé tant de choses dont nous ne sommes que la moindre partie; à rétendue de sa providence qui fait qu'ii voit d'une seule pensée tout ce qui a été, qui estt qof sera et qui sauroit être ; à rinfaillibilîté de ses décrets qui, bien qu'ils ne troublent point notre libre arbitre, ne peuvent néanmoins en aucune façoa être changés ; et enfin d'un côté à notre petitesse, et de l'autre à la grandeur de toutes les dio^ créées, en remarquant de quelle sorte elles dépendent de Dieu, et en les considérant d'une façon qui ait du rapport à sa toute-puissance, sans les enfermer en une boule, comme font ceux qa» veulent que le monde soit fini ; la méditation de toutes ces choses remplit un homme qui j^^' tend bien d'une joie si extrême que, tant s'en «» qu'il soit injurieux et ingrat envers Dieu jus^t souhaiter de tenir sa plaoa, U feofem^^
afisez Hèa ûe ce qne Bien loi à Mt la grâêe de parvenir à de telles connoissances ; et , se joignant entièrement à lui de volonté, il Taime si parfaitement qu*il ne désire plus rien au monde, sinon que la Toionté de Dieu soit faite ; ce qui est cause qu'il ne craint plus ni la mort, ni les douleurs, ni les disgrâces, pource qu'il sait que rien ne lui peut arriver que ce que Dieu aura décrété ; et 11 aime tellement ce divin décret, Il l'estime si juste et si nécessaire, il sait qu'il en doit si entièrement dépendre, que même lorsqu'il en attend la mort ou quelque autre mal , si par impossible il pouvoit le changer, il n'en auroit pas la volonté. Mais s'il ne refuse point les maux ou les afflictions pource qu'elles lui viennent de la Providence divine, il refuse encore moins tous les biens ou plaisirs licites dont II peut jouir en cette vie, pource qu'ils en viennent aussi ; et les recevant avec joie sans avoir aucune crainte des maux , son amour le rend parfaitement heureux. Il est vrai qu'il faut que l'Âme se détache fort du commerce des sens pour se représenter les vérités qui excitent en elle cet amour, d'où vient qu'il ne semble pas qu'elle puisse la communiquer à la faculté Imaginative pour en faire une passion. Mais néan^ moins je ne doute point qu'elle ne lui communique; car, encore que nous ne puissions rien imaginer de ce«qui est en Dieu, lequel est l'objet de notre amour, nous pouvons imaginer notre amour même qui consiste en ce que nous voulons nous unir à quelque objet, c'est-à-dire au regard de Dieu, nous considérer comme une très petite partie de toute l'immensité des choses qu'il a créées, pource que, selon que les objets sont divers, on se peut unir avec eux ou les joindre à soi en diverses façons ; et la seule idée de cette union suffit pour exciter de la chaleur autour du cœur et causer une très violente passion. Il est vrai aussi que l'usage de notre langue et ia civilité des compliments ne permettent pas que nous disions à ceux qui sont d'une condition fort relevée au-dessus de la nôtre que nous les aimons, mais seulement que nous les respectons, honorons et estimons, et que nous avons du zèle et de la dévotion pour leur service, dont il me semble que la raison est que l'amitié d'homme à homme rend égaux en quelque façon ceux en qui elle est réciproque, et Ainsi que, pendant que l'on tâche i se faire aimer de quelque grand, si on lui disolt qu*on l'aime, il pourroit penser qu'on le traite d'égal et qu'en lui (kit tort. Mais pource que les philosophes n'ont pas coutume de donner divers noms aux choses qui conviennent en une même définition, et que je ne sais poiut d'autre définition de l'amour, sinon qu'elle est une passion qui nous fui! joindre de voknté à quelque
distinguer si cet objet est égal, ou plus grand, ou moindre que nous, il me semble qne, pour parler leur langue, je dois dire qu'on peut aimer Dieu. Et si je vous demandois en conscience si vous n'aimez point cette grande reine auprès de laquelle vous êtes à présent, vous auriez beau dire que vous n'avez pour elle que du respect, de la véné« ration et de i'étonnement, je ne laisserois pas de juger que vous avez aussi une très ardente affection, car votre style coule si bien quand vous parlez d'elle, que, bien que je croie tout ce que vous en dites, pource que je sais que vous êtes très véritable et que j'en ai aussi oui parler à d'autres, je no crois pas néanmoins que vous la pussiez décrire comme vous faites si vous n'aviez beaucoup de zèle, ni que vous puissiez être auprès d'une sii grande lumière sans en recevoir de la chaleur. Et tant s'en faut que l'amour que nous avons pour les objets qui sont au-dessus de nous soit moindre que celle que nous avons pour les autres; je crois que de sa nature elle est plus parfaite, et qu'elle fait qu'on embrasse avec plus d'ardeur les intérêts de ce qu'on aime. Car la nature de l'amour est de faire qu'on se considère avec l'objet aimé comme un tout dont on n'est qu'une partie, et qu'on transfère tellement les soins qu'on a coutume d'avoir pour soi-même à la conservation de ce tout qu'on n'en retienne pour soi en particulier qu'une partie aussi grande ou aussi petite qu'on croit être une grande ou petite partie du tout auquel on a donné son affection ; en sorte que, si on s'est joint de volonté avec un objet qu'on estime moindre que soi, par exemple, si nous aimons une fleur, un oiseau, un bâtiment ou chose semblable, ia plus haute perfection où cette amour puisse atteindre, selon son vrai usage, ne peut faire que nous mettions notre vie en aucun hasard pour la conservation de ces choses, pource qu'elles ne sont pas des parties plus nobles du tout qu'elles composent avec nous que nos ongles et nos cheveux sout de notre corps ; et ce seroit une extravagance de mettre tout le corps au hasard pour la conservation des cheveux. Mais quand deux hommes s'en« tr'aiment, la charité veut que chacun d'eux es time son ami plus que soi-même; c'est pourquoi leur amitié n'est point parfaite, s'ils ne sont prêts de dire en faveur l'un de l'autre : Même adsum qui feci^ in me converiite ferrum, etc. Tout do même, quand un particulier se joint de volonté à son prince ou à son pays, si son amour est parfaite, Il ne se doit estimer que comme une fotr petite partie du tout qu'il compose avec eux, et ainsi ne craindre pas plus d'aller à une mort assurée pour leur service ^'on craint de tirer un peu de sang de san bras peur lairè ^e le reste
OORBESPONDANCE.
du corps 86 porte mieux. Et on yoit tons les jours des exemples de cette amour, même en des personnes de basse condition , qui donnent leur vie de bon cœur pour le bien de leur pays ou pour la défense d*un grand qu'ils affectionnent. Ensuite de quoi il est évident que notre amour envers Dieu doit être sans comparaison la plus grande et la plus parfaite de toutes.
Je n'ai pas peur que ces pensées métaphysiques donnent trop de peine à votre esprit, car je sais qu'il est très capable de tout; mais j'avoue qu'elles lassent le mien, et que la présence des objets sensibles ne permet pas que je m'y arrête longtemps. C'est pourquoi je passe à la troisième question, savoir : lequel des deux dérèglements est le pire, celui de l'amour ou celui de la haine. Mais je me trouve plus empêché à y répondre qu'aux deux autres, à cause que vous y avez moins expliqué votre intention, et que cette difficulté se peut entendre en divers sens, qui me semblent devoir être examinés séparément. On peut dire qu'une passion est pire qu'une autre à cause qu'elle nous rend moins vertueux, ou à cause qu'elle répugne davantage à notre contentement, ou enfin à cause qu'elle nous emporte à de plus grands excès et nous dispose i faire plus de mal aux autres hommes.
Pour le premier point, je le trouve douteux; car, en considérant les définitions de ces deux passions, je juge que Tamour que nous avons pour un objet qui ne le mérite pas nous peut rendre pires que ne fait la haine que nous avons pour un autre que nous devrions aimer; i cause qu'il y a plus de dançer d'être joint a une chose qui est mauvaise et d'être comme transformé en elle, qu'il n'y en a d'être séparé de volonté d'une qui est bonne. Mais quand je prends garde aux inclinations ou habitudes qui naissent de ces passions, je change d'avis; car voyant que l'amour, quelque déréglée qu'elle soit, a toujours le bien pour objet, il ne me semble pas qu'elle puisse tant corrompre nos mœurs que fait la haine, qui ne se propose que le mal. Et on voit par expérience que les plus gens de bien deviennent peu i peu malicieux, lorsqu'ils sont obligés de haïr quelqu'un; car, encore même que leur haine soit juste, ils se représentent si souvent les maux qu'ils reçoivent de leur ennemi, et aussi ceux qu'ils lui souhaitent, qae cela les accoutume peu à peu à la malice. Au contraire, ceux qui s'adonnent i aimer, encore même que leur amour soit déréglée et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honnêtes gens et plus vertueux que s'ils occupolent leur esprit i d'autres pensées. Pour le second p<^t, je n'y trouve aucune difficulté ; car la haine est toujours accompagnée de tristesse et
de chagrin, et queique plaisir que oerttfnesgeiii prennent à faire du mal aux autres, je cnHsqne leur volupté est semblable à celle des défflooi, qui, selon notre religion, ne laissent pas d'êtn damués, encore qu'ils s'imaginent contiDDdlement se venger de Dieu en tourmentant les hom* mes dans les enfers. Au contraire, l'amour, tant déréglée qu'elle soit, donne du plaisir, et bien que les poètes s'en plaignent souvent dans leon vers, je crois néanmoins que les hommes s'absticDdroient naturellement d'aimer s'ils n'y trouvoieB! plus de douceur que d'amertume, et que toutes les afflictions dont on attribue la cause à l'amour ne viennent que des autres passions qui raooompagnent, à savoir, des désirs téméraires et des espérances mal fondées. Mais si l'on demande laquelle de ces deux passions nous emporte i de plus grands excès et nous rend capables défaire plus de mal au reste des hommes, il me semble que je dois dire que c'est l'amour, d'autant qu'elle a naturellement beaucoup plus de force et plus de vigueur que la haine, et que souvent l'affectioD qu'on a pour un objet de peu d'importance cause incomparablement plus de maux que ne pourroK faire la haine d'un autre de plus de valeur. Je prouve que la haine a moins de vigueur que IV mour, par l'origine de l'une et de l'autre; car sll est vrai que nos premiers sentiments d'amour soient venus de ce que notre cœur recevoit abondance de nourriture qui lui étoit convenable, et au contraire que nos premiers sentiments de haine aient été causés par un aliment nuisible qui venoit au cœur, et que maintenant les mêmes mouvements accompagnent encore les mêmes passioos, ainsi qu'il a tantôt été dit, Il est évident que lorsque nous aimons, tout le plus pur sang de nos veines coule abondamment vers le cœur, ce qui envoie quantité d'esprits animaux au cerveau, et ainsi nous donne plus de force, plus de vigueur et plus de courage ; au lieu que si nous avons de la haine, l'amertume du fiel et l'aigreur de la rate, se mêlant avec notre sang, est cause qu'il ne Tient pas tant ni de tels esprits au cerveau, et ainsi qu'on demeure plus foible, plus froid et plus timide. Et l'expérience confirme mon dire; car les Hercules, les Rolands, et généralement ceui qui ont le plus de courage, aiment plus ardemment que les autres ; et au contraire ceux qui sont mblés et lâches sont les plus endins à la balne. u colère peut bien rendre les hommes hardis, ma» elle emprunte sa vigueur de l'amour qu'on a pour soi-même, laquellelui sert toujours de fondement, et non pas de la haine, qui ne fait que l'accompagner. Le désespoir fait faire aussi de P*"^*^ forte de courage, et la peur fait exercer de granflo cruautés; mais il y a de la dîJKrence entre «»
ANNBE 1047.
passions et la haine. Il me reste èneore à promrer que l*amour qu'on a pour un objet de peu d1mportanœ peut causer plus de mal étant déréglée que ne fait la haine d*un autre de phis de Taleur. Et la raison que j'en donne est que le mal qui vient de la haine s'étend seulement sur l'objet haï, au lien que Tamour déréglée n'épargne rien, sinon son objet, lequel n'a pour l'ordinaire que si peu d'étendue, à comparaison de toutes les autres choses dont elle est prête de procurer la perte et la ruine, afin que cela serre de ragoût i l'eitravagance de sa fureur. On dira peut-être que \à haine est la plus prochaine cause des maux qu'on attribue à Tamour, pource que, si nous aimons quelque chose, nous haïssons par même moyen tant ce qui lui est contraire ; mais l'amour est toujours plus coupable que la haine des maux qui se font en cette façon, d'autant qu'elle en est la première cause, et que l'amour d'un seul objet peut ainsi (aire naître la haine de beaucoup d'autres. Puis, outre cela, les plus grands maux de l'amour ne sont pas ceux qu'elle commet en cette façon par l'eutremise de la haine; les principaux et les plus dangereux sont ceux qu'elle fait, ou laisse faire, pour le seul plaisir de l'objet aimé ou pour le sien propre. Je me souviens d'une saillie de Théophile, qui peut être mise ici pour exemple; il fait dire à une personne éperdue d'amour :
men! qœ te beau Paris eut une belle proie!
Que cet amaat fit bfen alOTS qa*fl alluoia l'embrasemeot de Troie,
pour amortir te sien !
€e qui montre que même les plus grands et les plus funestes désastres peuvent être quelquefois, comme j'ai dit, des ragoûts d'une amour mal réglée et servir à la rendre plus agréable, d'autant qu'ils en enrichissent le prix. Je ne sais si mes pensées s'accordent en ceci avec les vôtres ; mais je vous assure bien qu'elles s'accordent en ce que, comme vous m'avez promis beaucoup debienveiilance, ainsi je suis avec une très ardente passion, etc.
D'EgmoDd, le 1er lévrier 1647.
N- 118.— il MADAME***.
(Lettre XXn du tome U.)
15 mars 1647
Madame ,
La satisfaction que j'apprends que votre altesse reçoit au lieu où elle est fait que je n'ose souhaiter son retour, bien que j'aie beaucoup de peine à m'en empêcher, principalement à cette heure que je me trouve à LÀ Haye ; et pource que je remar-
que par Tofre kUre du 31 février qu'on ne vous doit point attendre ici avant la fin de l'été, je ma propose de faire un voyage en France pour mes affaires particulières, avec dessein de revenir vert l'hiver ; et je ne partirai point de deux mois, afin que je puisse auparavant avoir l'honneur de recevoir les commandements de votre altesse, lesquels auront toujours plus de pouvoir sur moi qu'aucune antre chose qui soit au monde. Je loue Dieu de ce que vous avez maintenant une parfaite santé ; mais je vous supplie de me pardonner si j'ose contredire à votre opinion touchant ce qui est de ne point user de remèdes, pource que le mal que vous aviez aux mains est passé ; car il est à craindre, aussi bien pour votre altesse que pour madame votre sœur» que les humeurs qui se pur* geoient en cette façon aient été arrêtées par le froid delà saisou, et qu'au printemps elles ne ramènent le même mal ou vous mettent en danger de quelque autre maladie, si vous n'y remédiez par une bonne diète, n'usant que de viandes et de breuvages qui rafraSchissent le sang et qui purgent sans aucun effort; car pour les drogues, soit des apothicaires, soit des empiriques, je les al en si mauvaise estime que je n'oserois jamais conseiller i personne de s'en servir. Je ne sais ce que je puis avoir écrit à votre altesse touchant le livre de Regîus, qui vous donne occasion de vouloir savoir ce que j'y ai observé; peut-être que je n'en ai pas dit mon opinion, afin de ne pas prévenir votre jugement en cas que vous eussiei déjà le livre; mais, puisque j'apprends que vous ne l'avez point encore, je vous dirai Ici Ingénument que je n'estime pas qu'il mérite que votre altesse se donne la peine de le lire. Il ne contient rien touchant la physique, sinon mes assertions mises en mauvais ordre et sans leurs vraies preuves, en sorte qu'elles paroissent paradoxes, et que ce qui est mis au commencement ne peut être prouvé que par ce qui est vers la fin. Il n'y a inséré presque rien du tout qui soit de lui, et peu de choses de ce que je n'ai point fait imprimer ; mais il n'a pas laissé de manquer à ce quil me devoit, en ce que, faisant profession d'amitié avec moi, et sachant bien que je ne désirois point que ce que j'avois écrit touchant la description de 1 animal fût divulgué, jusque-là que je n'avois pas voulu lui montrer, et m'en étois excusé sur ce qu'il ne se pourroit empêcher d'en parler 1 ses disciples s'il l'avoit vu, il n'a pas laissé de s'en approprier plusieurs choses; et ayant trouvé moyen d'en avoir copie sans mon su, il en a particulièrement transcrit tout l'endroit ou je parle du mouvement des muscles, et oA je considère^ par exemple, deux des muscles qui meuvent l'oBil» de quoi il a deux ou trois pages qu'M a répétées
œRftESPONDANGE.
deut fbld de toot i mot en sofi nVve, tint itola lut â plu. Et toatefois il n*a pas entendu ce ({u*!! écri- Voft, oar il eu a omis le principal, qui est que les esprits animaux qui coulent du cerveau dans les muscles ne peuvent retourner par les mêmes conduits par oA ils viennent, sans laquelle observation tout ce qu'il écrit ne vaut rien ; et pourco qu'il n'avolt pas ma figure, il en a fait une qui montre clairement son ignorance. On m'a dit qu'il a encore à présent un autre livre de médecine sous la presse, où Je m*attends qu'il aura mis tout le reste de mon écrit, selon qu'il aura pu le digérer. Il en eât sans doute pris beaucoup d'autres choses, mais J*ai su qu'il n'en avoit eu une oople que lorsque son livre s'acfaevoit d'imprimer. Mais comme il suit aveuglément ce qu'il croit être de mes opinions en tout ce qui regarde la physique ou la médecine, encore même qu'il ne les entende pas, ainsi il y contredit aveuglément en tout ce qui regarde la métaphysique, de quoi je i'avois prié de n'en rien écrire, pouroe que cela ne sert point à son sujet, et que j'étois assuré qu'il ne poovolten rien écrire qui ne fût mal. Mais je n'ai rien obtenu de lui, sinon que, n'ayant pas dessein de me satisfaire en cela, il ne s'est plus soucié de me désobliger aussi en autre chose. Je ne laisserai fis de porter demain à mademoiselle la P. S. un exemplaire de son livre, dont le titre est Bennei Segii fundametUa phy$ice$^ avec un autre petit livre de mon bon ami M. de Hogeiande, qui a fiiit tout le contraire de Regius, en ce que Regius n'a rien écrit qui ne soit pris de moi et qui ne soit avec cela contre moi, au lieu que l'autre n'a rien écrit qui soit proprement de moi (oar je ne trois pas même qu'il ait jamais bien lu mes écrits); et toutefois il n'a rien qui ne soit pour moi, en ce qu'il a suivi les mêmes principes. Je prierai madame L. de faire joindre ces deul livres, qui ne •ont pas gros, avec les premiers paquets qu'il lui plaira envoyer par Hambourg, à quoi je joindrai la version françoise de mes Méditations, si je les puis avoir avant que de partir dlcl, car il y a déjà assez longtemps qu'on m'a mandé que l'impres- •loo en est achevée. Je suis, etc.