W» 137. — A M. DESCARTES
( Lettre HI du tome II. TersloD. )
Monsieur,
le ne m'adresse point à vous dans le dessein de troubler par de nouvelles disputes un loisir qui vous est si cher, et que vous employez si utilement ; mais puisque vous avez eu la bonté de nous avertir, en plusieurs endroits des doctes écrits que vous avez mis au jour, que si l'on y trouvoit quelque chose d'obscur ou qui ne semblât pas tont-à-fait hors de doute , vous tâcheriez de l'éclalrcir par votre répouse , j'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais si je me servois aujourd'hui de l'offre que vous me faites, et si, après avoir lu avec admiration et approuvé presque entièrement tout ce que vous avez écrit touchant la première philosophie, j'osois vous prier de me vouloir délivrer de deux ou trois scrupules qui me restent. Je vous les proposerai le plus brièvement qu'il me sera possible, afin de ne vous pas arrêter davantage.
DG l'esprit BtJM AIK.
Ce que vous avez écrit de la distinction qui est entre l'âme et le corps me semble très clair, très évident et tout divin , et comme il n'y a rien de plus ancien que la vérité, j'ai eu nue singulière satisfaction de voir que presque les mêmes choses avoîent été autrefois agitées fort clairement et fort agréablement par saint Augustin dans tout le livre x de la Trinité , mais principalement au chapitre x.
Je trouve seulement de la difficulté en ce que, dans vos réponses aux cinquièmes objections, page 549 de l'édition françoise, vous dites que l'âme pense toujours, à cause qu'elle est une
(t) «Cotte lctU« est de M. Aroauld à M. Descartes; eUe lot fW «iTo^ par M. de Beaopuis de Porl-RoyaMes^harops. jJWe du is JoUiet leiS. Je sais tout cela par une IetU« dû r*re OHeanel.» (Note deJ'exoDplaire de 'losUtot)
substance qui pense; et qne oe qui fait qn» nous ne nous ressouvenons pas des pensées qo'dle a eues lorsque nous étions dans le ventre de noi mères ou pendant une léthargie, vient de ce qw pendant que l'âme est unie au corps, pour se ressouvenir de nos pensées, il est nécessaire qa*U es demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau , vers lesquels l'âme se tournant et s'y appliquant, elle se ressouvient, et qu'on ne doit pas trouver étrange si le cerveau d'un enfant ou d'un léthargique n'est pas propre i reoeToir ces impressions.
Mais il faut, à iffon avis, nécessairement admettre en notre esprit deux sortes de mémoires, Tune purement spirituelle et l'autre qui se fasse par l'entremise d'un organe corporel : de même que l'on admet ordinairement deux manières ou deux facultés de penser ( ainsi que vous expliqua et prouvez vous-même admirablement), l'une qui conçoit purement et sans l'aide d'ancune faculté corporelle , et l'autre qui s'appUqae aux images qui sont dépeintes dans le ceryean. De sorte qu'il faut confesser que, pour ce qui est de ces dernières opérations de l'esprit, c'est à savoir des imaginations, il est impossible que nous nous en ressouvenions s'il n'en demeure quelques vestiges Imprimés dans le cerveau.
Mais il me semble que l'on doit dire toot le contraire à l'égard des conceptions pures, c'est i savoir que pour s'en ressouvenir il n'est nullement besoin qu'il y en ait aucuns vestiges dans le cerveau ; et même tandis qu'elles demeurent de pures conceptions il n'est pas possible que cela soit, puisqu'elles n'ont aucun commerce ni correspondance avec le cerveau ni avec aoonne autre chose corporelle.
Et véritablement qui croirolt que l'esprit peut concevoir sans l'aide du cerveau, et qu'il ne peut se ressouvenir de sa conception sans l'aide do cerveau? Et même si cela étoit l'esprit ne pourroit en aucune façon raisonner des choses ^Irituelles et incorporelles, telle qu'est Dleo, et luimême , vu que tout raisonnement est composé d'une suite de plusieurs conceptions dont nous ne pourrions comprendre la liaison, si noas ne nous ressouvenions des premières lorsque nous formons les secondes. Mais quant aux premières, il n'en demeure aucun vestige dans le cerreau, puisque nous supposons qu'elles ont été de pares conceptions. L'esprit donc peut se ressouvenir de ses pensées, sans qu'il en soit resté aucuns vestl* ges dans le cerveau. Il faut donc dierchw une autre raison pourquoi , s'il est vrai que râm« pense toujours, personne néanmoins jusques Id ne s'est ressouvenu des pensées qu'il a eues tan* dis qu'il étoit au ventre de sa mère, vu prind^
paiement qae ces pensées ont dA être très claires et très distinctes, si, comme vous dites en plasieurs endroits, et même à mon avis avec raison, il est véritable qu'il n'y a rien qui offusque davantage les lumières de notre ftme que les préjugés des sens, desquels pour lors personne n'est prévenu.
Et même il ne me semble pas nécessaire que rime pense toujours, encore qu'elle soit une substance qui pense ; car il suffit qu'elle ait toujours en soi la faculté de penser, comme la substance corporelle est toujours divisible, encore qu'en effet elle ne soit pas divisée.