‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 297 sur 306 · N' 168.— RÉPONSE BE M. MORUS · texte numérisé non relu

N' 168.— RÉPONSE BE M. MORUS

A M. CLERSELIER.

(Lettre LXY du tome m. Yerslon.)

Monsieuri

le n'ai reçu que le 15 avrlH celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Paris le 12 décembre 1654. Je suis surpris de ce retardement. J'étois alors à Grantham, aui environs de Lincoln ; je m'étois retiré a la campagne en partie pour rétablir ma santé. J'ai eu une véritable joie d'apprendre le louable dessein que vous avez de mettre au jour tous les écrits de M. Bescartes qui sont entre vos mains ; en quoi vous travaillez nonseulement pour le nom et la mémoire de cet excellent philosophe, mais encore pour l'utilité de tous les gens de lettres ; car il n'y a personne à qui on puisse appliquer plus heureusement qu'à cet homme divin le passage d'Horace :

n n'entreprend rien que cTuGle.

Cest pourquoi, si j'avois un conseil à vous donner, ee seroit de ne rien supprimer de ses ouvrages, tant de ceux qu'il n'a fait qu'ébaucher que de ceux auxquels il a donné la dernière main ; ce qui ne peut tourner qu'au bien de la république des lettres. Ainsi, pour ne mettre aucun obstacle à un dessein si utile, j'y donne les mains de bon cœur,

(I) Lnet probablement léirrier ; car celle lettre est datée du 14 mars, et Mon» dit quH s'est éooolé on mois entre* la réception de la lettre de GierseUer et cette réponse.

et je vous permets de faire imprimer la première et la seconde lettre que j'ai écrites à M. Bescartes, parce que sans elles, comme vous dites fortbiai, on n'est pas en état d'entendre si facilement ses réponses; je crois même qu'il ne seroit pas inutile de faire Imprimer aussi ma troisièmOt puisqu'elle est la réponse aux précédentes de M. Bescartes; mais comme ma quatrième n'a rapport i aucune des siennes, et que la mort inopinée i'a empêché d'y faire réponse, je ferois dilÔculté de lui foire voir le jour ; si néanmoins quelques-uns de ses amis, ou de ceux qui vivoient et conléroieiit plus fréquemment avec lui, vouloient y suppléer par une réponse, je crois qu'alors il ne seroit pas inutile de la joindre aux autres; et quand même cela ne pourroit se faire à présent, sll y aToit apparence que l'impression de la troisiftme et de la quatrième lettre engageât quelqu'un des plus habiles disciples de M. Bescartes à répondre i toutes les difficultés que je propose i ce grand {rfiiloacH phe, cette seule espérance me porteroit plôs bdlement i vous accorder toute liberté de les oiettre au jour avec les autres. Vous trouverez peutêtre vous-même quelque expédient ii-dessus meilleur que le mien ; mais pour ne pas vous arrêter davantage, je m'en remets entièremeot sur toute cette affaire à votre prudence et à YOtre équité.

Je ne saurois vous exprimer la douleur que j'ai ressentie à la nouvelle de la mort prématurée de M. Bescartes. J'étois zélé admirateur de l'esprit et des vertus de cet homme incomparable, et je désirois passionnément de lire sa réponse que j'attendois à ma troisième et quatrième lettre, qui parcourent toute sa philosophie. Vous m'apprenez, monsieur, qu'il avoit commencé une réponse à ma lettre du 23 juillet. Je conjecture qu'il a écrit ce fragment étant encore à Egmond en Hollande, et il la discontinua (comme 11 me le fit savoir par ses amis ) parce qu'ayant l'esprit occupé de son départ pour la Suède, il ne put vaquer en même temps, selon ses termes, à tant de difficultés si subtiles et à des disquisitions de si grande importance; mais 11 promit bien sûrement à ses amis de retourner le printemps suivant, et de m'y faire alors une ample réponse capable de lever tous mes doutes; mais puisque la cruelle mort nous a enlevé tout le reste, je no voudrois pas que ce fragment de deux pages dont vous parlez vint à périr.

Quant à ces autres monuments plus prédeux et plus importants que vous dites avoir entre les mains, et à qui vous promettez de faire voir le jour en leur temps, je m'en forme d*avance une joie infinie, et je vous aurois toute l'obligation possible si vous vouliez bien me faire la grâce de

marquer seulement dans votre première lettre le sujet et le titre de chacun de ces livres. Votre dernière lettre fait renaître en moi cette ardeur que j'avois autrefois pour la philosophie de M. Descartes, et qui s'étoit un peu ralentie par la mort de cet illustre ami, faute de nouveaux sujets de lecture; ou plutôt, pour vous dire les choses comme elles sont, ce n*étoit pas Tunique cause; d*autres occupations avoient détourné mon esprit sur des études tout-è-fait différentes. Car le poids des raisonnements, la beauté sensible de la vérité, la grandeur et la sublimité du génie, le bel ordre, l'enchidnement et la correspondanœ universelle de tous les écrits de M. Descartes, font qu'après les avoir lus mille fois on les trouve toujours nouveaux, toujours pleins de charmes qui les font relire avec plaisir ; de même que la lumière du soleil qu'on voit tous les jours sans se lasser, et dont le lever est attendu, souhaité et reçu tous les matins avec de nouvelles démonstrations de joie par les hommes, les oiseaux et le reste des animaux. D'ailleurs la philosophie cartésienne ( malgré les murmures secrets des uns et les déchaînements emportés des autres) est non-seulement agréable à lire, mais elle est principalement utile pour la religion , qui est la fin principale de toute la philosophie; car les péripatéticiens prétendent qu'il y a certaines formes substantielles qui sortent de la puissance de la matière, et qui lui sont tellement unies qu'elles ne peuvent subsister sans elle, et que par conséquent elles retournent enfin de nécessité dans la puissance de la matière, ces philosophes rapportant à cet ordre les imes de presque tous les êtres vivants, et celles-là même à qui ils donnent da sentiment et de la pensée; les épicuriens, qui d'un autre cAté se moquent des formes substantielles, attribuant à la matière même le sentiment et la pensée, il n'y a que M. Descartes, entre tous les philosophes, qui ait banni de la philosophie toutes les formes substantielles ou ces tmes sorties de la matière, et qui ait entièrement dépouillé la matière de la faculté de sentir et de penser ; de sorte que si l'on suivoit les principes de M. Descartes, on aurolt une méthode très certaine et un moyen très facile pour démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de Tâme, qui sont les deux fondements les plus solides et les uniques soutiens de l'a vraie religion. Je remarque ces dioses en deux mots , parmi plusieurs autres que je pourrois ajouter, et gui se rapportent au même sujet ; mais je dirai en gros qu'il n'y a aucune philosophie qui combatte si fortement les athées jusqu'au fond de leurs retrandiements, et qui détruise si heureusement tous leurs rédaitS) que la philosophie cartésienne bien

entendue, i laquelle on pourrolt joindre celle da Platon pour ce point. Ce qui me fait espérer que tous les gens de bien me pardonneront les grandes louanges que j'ai données i cet homme incomparable dans les lettres que je lat ai écrites; et je crois (quel que puisse être le sentiment de notre siècle pour M. Descartes, dont la mémoire est encore trop récente pour pouvoir ensevelir sitêt tous ses envieux), je crois, dis -je, que la postérité embrassera sa philosophie avec honneur, et qu'elle reoonnoîtra le bon usage qu'on en peut faire.

Je prédis volontiers ces choses pour vous encourager le plus qu'il m'est possiUei poursuivre le noble dessein que vous avez de faire imprimer tous les écrits qui sont entre vos mains. Vous obligerez par li bien des personnes, et mol surtout, qui trouve un extrême plaisir dans cette lecture.

Si TOUS juges à propos de faire Imprimer mes lettres, je vous prie de ne pas le faire sur les exemplaires que vous avez déjà, parce que je vous en prépare de plus correctes ; ayant donné plus d'attention à cette lecture, j'ai trouvé à corriger quelques endroits qui m'étolent édiappés dans la précipitation et l'ardeur avec laquelle j'écrivis à M. Descartes. J'ai aussi effacé quelques - unes de mes questions sur la troisième et quatrième lettre ; la première et la seconde sont entières.

Au reste, n'attribuez ni à négligence ni à mépris de ce qu'il s*est écoulé un mois depuis que j'ai reçu votre lettre sans vous faire réponse. J'ai pour vous toute l'estime et la considération possibles, tant à cause de l'excellent esprit que j'ai reconnu en vous par vos lettres qu'en considération des devoirs de piété dont M. votre frère usa, lors de son ambassade en Suède, envers M. Descartes après sa mort. Tout le temps qui s*est écoulé depuis que j'ai reçu votre lettre s'est passé en partie à terminer les affaires qui me retenoient à la campagne, et en partie à corriger et à transcrire mes lettres à M. Descartes; depuis mon retour dans notre académie, je n'ai pas cru devoir vous répondre avant que tout fût achevé ; aujourd'hui tout est prêt, les lettres de M. Descartes et les miennes; je ne vous les envoie pas cependant par ce courrier ; j'ai voulu savoir auparavant si cette lettre vous seroit rendue sûrement. Dès que vous me l'aurez fait savoir, je les ferai toutes partir. Vous me ferez plaisir de me marquer dans la première où vous en êtes de votre projet. Je souhaite de tout mon cœur qu'il réussisse. Ce sont les vœux que forme pour voos et pour tous les Cartésiens, etc.

A cambrise, da collège de Christ, 14 mH I6B8.

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