INTRODUCTION XXVII
que par la présence d'un autre; l'indifférence actuelle au mouvement et au repos, qui est ce qu'on appelle aujourd'hui inertie en mécanique, subsiste donc toujours, soit que l'on admette dans le corps une disposition virtuelle au mouvement, soit au contraire qu'on le considére comme absolument passif; dans les deux cas, il faut une cause déterminante du mouvement; il n'est pas nécessaire que cette cause première fasse tout dans l'être mà, et qu'elle soit en quelque sorte cause lolale du mouvement, il suflit qu'elle en soit la cause complémenlive, coinme on disait en scolastique,
Il ne faut pas d'ailleurs confondre l'inertie avec l'inactivité absolue. Leibniz a adinirablement démontré qu'une substance absolument passive serait un pur néant, qu'un étre est actif en proportion de ce qu'il est, en un mot qu'étre et agir ne font qu'un. Mais de ce qu'une substance est essentiellement active, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle soit douée de mouvement spontané ; car ce n'est là qu'un mode déterminé d'activité, et ce n'est pas le seul. La résistance, par exemple, ou l'impénétrabilité, est un certain degré d'activité, ce n'est pas un mouvement. Ceux-là donc se trompent qui croient que la théorie d'une matière active rend inutile une cause première du mouvement, et si le mouvement est essentiel à la matière, il restera toujours à expliquer pourquoi aucune portion de matière n'est jamais entrée spontanément en mouvement.
En résumé, suivant Leibniz, tout ètre est actif par essence. Ce qui n'agit pas n'existe pas: quod non agil non exislil. Or, tout ce qui agit est force. Tout est donc force ou composé de forces. L'essence de la matière n'est pas l'étendue inerte, comme le croyait Descartes, c'est l'action, l'effort, l'énergie. De plus, le corps est composé, et le composé suppose le simple. Les forces qui composent le corps sont done des éléments simples, inétendus, des atomes incorporels. Ainsi l'univers est un vaste dynamisme, un savant système de forces individuelles, harmoniqueinent liées sous le gouvernement d'une force primordiale dont l'activité absolue
XNVHI OEUYRES DE LEIDNIZ
laisse subsister en dehors d'elle l'activité propre des créatures, et les dirige sans les absorber. Ce système se ramène donc à trois points principaux: 1° Il fait prédominer l’idée de force sur l'idée de substance, ou plutôt il ramène la substance à la force; 2° [I ne voit dans l'étendue que le mode d'apparition de la force, et compare les corps d'éléments simples et inétendus plus ou moins analogues, sauf le degré, à ce qu'on appelle l'àme ; 3° Enfin, elle voit dans les forces, non seulement comme les savants, des agents généraux, ou les modes d'action d'un agent universel, mais des principes individuels, à la fois substances et causes, qui sont inséparables de la matière, ou plutôt qui constituent la matière méme. Le dynamisme ainsi entendu n'est que le spiritualisme universel. |
J'ai examiné dans ce travail les diverses difficultés que l'on peut élever contrela monadologie leibnizienne du point de vue du spiritualisme cartésien. [l y aurait encore à examiner la question du point de vue de ceux qui nient la pluralité des substances, c'est-à-dire du pointde vuespinosiste ou panthéiste. Mais c'est ici un toutautre ordre d'idées, et que nous ne pouvons aborder ici sans étendre démesurément ce travail. Contentons-nous de dire que la force du systéme de Leibniz est dans le fait de l'individualité, dont les partisans de l'unité de substance n'ont jamais pu donner l'explication. lei, à la vérité, il faut passer de l'objectif au subjectif, car c'est dans la conscience surtout que l'individualité se manifeste de la manière la plus éclatante; dans la nature elle est plus voilée. C'est done au sein de la conscience individuelle qu'il faut se placer pour combattre le spinozisme ; c'est ce point de vue qui a été particulièrement développé de nos jours par Maine de Biran et par son école. Nous nous contenterons de l'indiquer, ne voulant pas méme cffleurer un problème qui touche aux plus hautes difficultés de la métaphysique et de la philosophie religieuse.