‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 23 sur 101 · DE L'ENTENDEMENT HUMAIN DE M. LOCKE · texte numérisé non relu

DE L'ENTENDEMENT HUMAIN DE M. LOCKE

Je trouve tant de marques d'une pénétration peu ordinaire dans ce que M. Locke nous a donné sur l'Entendement de l'homme et sur l'éducation, et je juge la matière si importante, que j'ai cru ne pas mal employer le temps que je donnerais à une lecture si profitable ; d'autant que j'ai fort médité moi-méme sur ce qui regarde les fondements de nos connaissances. C'est ce qui m'a fait mettre sur cette feuille quelques-unes des remarques qui me sont venues en lisant son Essai de l'entendement. De toutes les recherches, il n'y en a point de plus importante, puisque c'est la clef de toutes les autres. Le premier livre regarde principalement les principes qu'on dit étre nés avec nous. M. Locke ne les admet pas non plus qu'ideas innulas. ll a eu sans doute des grandes raisons de s'opposer en cela aux préjugés ordinaires ; car on abuse extrêmement du nom des idées et des principes. Les philosophes vulgaires se font des principes à leur fantaisie ; et les Cartésiens, qui font profession de plus d'exactitude, ne laissent pas de faire leur retranchement des idées prétendues de l'étendue, de la matière et de l'âme, voulant seximer par là de la nécessité de prouver ce qu'ils avancent, sous

1; 1696 (Erdmann).

2, Locke (Jobn' est né à Wrington (comté de Bristol) en 1632, mort en 1704. Il fut exilé à la Restauration, et revint en Angleterre à la Révolution en 1688. Ses principaux ouvrages sont: l'Essiui sur l'entendement humain (Londres, 1692, in-fol.* en anglais ; traduit en français par Coste (1 vol. in-12, 1700. — L'Education des enfants (Londres, in-8°, 1693). — Lettre sur la lolérance, en latin, 1689, traduite en francais en 1710. — Le Christianisme raisonnable (Londres, 16%, in-5*j, trad. par Coste. — Essai sur le gouvernement civil (Londres, 1690).

PaAtL JAXET. — Leibniz. 1-1

prétexte que ceux qui méditcront les idées, trouveront la. méme chose qu'eux: c'est-à-dire que ceux qui s'accoutumeront à leur jargon et à leur maniére de penser, auront les mémes préventions; ce qui est trés véritable.

Mon opinion est donc qu'on ne doit rien prendre pour principe primitif, sinon les expériences et l'axiome de l'identicité, ou, ce qui est la méme chose, de la contradiction, qui est primitif, puisque autrement il n'y aurait point de dillérence entre la vérité et la fausseté ; et que toutes les recherches cesseraient d'abord, s'il était indifférent de dire oui ou non. On ne saurait donc s'empêcher de supposer ce principe, dés qu'on veut raisonner. Toutes les autres vérités sont prouvables, et j'estime extrémement la méthode d'Euclide (1), qui, sans s'arréter à ce qu'on croirait étre assez prouvé par les prétendues idées, a démontré, par exemple, que dans un triangle un cóté est toujours moindre que les deux autres ensemble. Cependant Euclide a eu raison de prendre quelques Axiomes pour accordés, non pas comme s'ils étaient véritablement primitifs etindémontrables ; mais parce qu'il se serait arrété, s'il n'avait voulu venir aux conclusions qu'après une discussion exacte des principes. Ainsi il a jugé à propos de se contenter d'avoir poussé les preuves jusqu'à ce petit nombre de propositions ; en sorte qu'on peut dirc que, si elles sont vraies, tout ce qu'il dit l'est aussi. Il a laissé à d'autres le soin de démontrer ces principes mémes, qui d'ailleurs sont déjà justifiés par les expériences; mais c'est de quoi on ne se contente point en ces matières. C'est pourquoi Appollonius (2), Proclus (3) et autres ont

(1) Eccuivr, grand géomètre de Pantiquité ‘qu’il ne faut pas confondre avec le philosophe Euclide de Mégare, disciple de Socrate': on ne connait la date ni desa naissance ni de sa mort : on sait seulement qu'il vécut à Alexandrie. sous le règne de Ptolémée, fils de Lagus, dans le iu* siècle avant l'ère chrétienne. Le plus important de ses ouvrages est son livre des Eléments, qui est encore aujourd’hui la base de l’enseignement. Une édition grecque-latine et française a été publiée par Payrard, in-£', Paris, 1814.

(2) AroLLoxivs de Perge en Pamphilie, l'un des quatre grands géometres de l'antiquité (avec Euclide, Archimède et Diophante:, né vers 247 avant J.-C., florissait sous Ptolémée Philopator (221-215); on ignore la date de sa mort. Son Traité des Sections coniques est aussi célèbre que les Eléments d'Euclide.

(3; Pnoctcs, célèbre philosophe néo-platonicien ; né à Byzance en 412, mort à Athènes en 435. Ses principaux ouvrages sont : les Eléments de théologie (azo:yelemats Oeokoytx) : la 7'héologie selon Platon; le Commentatre sur le Timée. M. Victor Cousin a donné une édition des œuvres inédites :in-1^, Paris, 13611, qui contient le Commentaire de Parmeénide, le Commentaire sur le premier Mecibiade, et son traité de Providentia, libertate, et malo, dont nous n'avons pas le texte, et qui n'est connu que par la traduction latine de Guillaume de Morbika. ll a fait aussi des ouvrages de géométrie.

pris la peine de démontrer quelques-uns des axiomes d'Euclide. Cette maniere de procéder doit être imitée des philosophes pour venir enfin à quelques établissements quand ils ne seraient que provisionnels de la maniere que je viens de dire.

Quant aux idées, j'en ai donné quelques éclaircissements dans un petit écrit imprimé dans les Actes des savants de Leipsig au mois de novembre 1681, qui est intitulé : Meditationes de cognitione, veritate, et ideis : et j'aurais souhaité que M. Locke l’eñt vu et examiné ; car je suis des plus dociles, et rien n'est plus propre à avancer nos pensées que les considérations et les remarques des personnes de mérite, lorsqu'elles sont faites avec attention et avec sincérité. Je dirai seulement ici que les idées vraies ou réelles sont celles dont on est assuré que l'exécution est possible ; les autres sont douteuses, ou (en cas de preuve de l'impossibilité) chimériques. Or la possibilité des idées se prouve tant à priori par des démonstrations, en se servant de la possibilité d'autres idées plus simples, qu'à posteriori par les expériences ; car cequi est ne saurait manquer d'étre possible. Mais les idées primitives sont celles dont la possibilité est indémontrable, et qui en effet ne sont autre chose que les attributs de Dieu.

Pour ce qui est de la question, s'il y a des idées et des vérités nées avec nous, je ne trouve point absolument nécessaire pour les commencements, ni pour la pratique de l'art de penser, de la décider ; soit qu'elles nous viennent toutes de dehors, ou qu'elles viennent de nous, on raisonnera juste pourvu qu'on garde ce que j'ai dit ci-dessus et qu'on procede avec ordre et sans prévention. La question de l'origine de nos idées et de nos maximes n'est pas préliminaire en philosophie, et il faut avoir fait de grands progrés pour la bien résoudre. Je crois cependant pouvoir dire que nos idées, méme celles des choses sensibles, viennent de notre propre fond, dont on pourra mieux juger par ce que j'ai publié touchant la nature et la ‘communication des substances, et ce que l'on appelle l'union de l'àme avec le carps. Car j'ai trouvé que ces choses n'avaient pas été bien prises. Je ne suis nullement pour la tabula rasa d'Aristote; et il y a quelque chose de solide dans ce que Platon appelait la réminiscence. |l y a méme quelque chose de plus, car nous n'avons pas seulement une réminiscence de toutes nos pensées passées, mais encore un pressentiment de toutes nos pensées futures. Il est vrai que c'est confusément et sans les distinguer ; à peu prés comme

á ENTENDEMENT HUMAIN

lorsque j'entends le bruit de la mer. j'entends celui de toutes les vagues en. particulier qui composent le bruit total, quoique ce soit sans discerner une vague de l'autre. Ainsi il est vrai dans un certain sens que j'ai expliqué, que non seulement nos idées, mais encore nos sentiments, naissent de notre propre fond, et que l'âme est plus indépendante qu'on ne pense, quoiqu'il soit toujours vrai que rien ne se passe en elle qui ne soit déterminé, et que rien ne se passe dans les créatures, que Dieu ne crée continuellement.

Dans le livre lH, qui vient au détail des idées, j'av que les raisons de M. Locke pour prouver que l'âmé est quelquefois sans penser à rien, ne me paraissent pas convaincantes ; si ce n'est qu'il donne le nom de pensées aux seules perceptions qui sont assez notables pour être distinguée retenues. Je tiens que l'âme et même le corps n'est jamais sans action, et que l'âme n'est jamais sans

quelque perception. Même en dormant sans avoir de songes on a quelque sentiment confus et sombre du lieu oü l'on est, et d'autres choses. Mais, quand l'expérience ne le confirmerait pas, je crois

qu'il y en a démonstration. C'est à peu prés comme on ne saurait prouver absolument par les expériences, s'il n'y a point de vide dans l'espace, et s'il n'y a point de repos dans la. matiére. Et cependant ces sortes de questions me paraissent décidées démonstrativement, aussi bien qu

Je demeure d'accord de la différence qu'il met avec beaucoup de raison entre la. matière et l'espace. Mais, pour ce qui est du vide. plusieurs personnes habiles l'ont eru. M. Locke est de ce nombre : j'en étais presque persuadé moi-méme ; mais j'en suis revenu depuis longtemps. Et l'incomparable M. Huyghens (1) qui était aussi pour le vide et pour les atomes, commença à faire réflexion sur mes raisons, comme ses lettres le peuvent témoigner. La preuve du vide prise du int, dont M. Locke se sert, suppose que le corps est origi- Ldur, et qu'il est composé d'un certain nombre de parties i, Car en ce cas il serait vrai, quelque nombre lini d'átomes prendre, que le mouvement ne saurait avoir lieu sans IS loutes les parties de la matière sont divisibles et méme

NS ou VMevongss, physicien et mathématicien illustre du xvn siècle, (Hollande: en 1029, mort dans I. ille en 1605. — Ses vuvres | recueillies et publiées par le titre : Christ. Hugens Jn £V. Domus dixtributa. 1 vol. in- 1, et 2. vol. in-F', Ams- , 1728.

ll y a encore quelques autres choses dans ce second livre qui m'arrétent ; par exemple lorsqu'il est dit (ch. xvi) que l'infinité ne se doit attribuer qu'à l'espace, au temps et au nombre. Je crois à la vérité, avec M. Locke, qu'à proprement parler, on peut dire qu'il n'y a point d'espace, temps ni de nombre qui soit infini, mais qu'il est seulement vrai que [pour grand que soit un espace, un temps, ou un nombre. il v en a toujours un plus grand que] (1j lui sans fin; et qu ainsi le véritable infini ne se trouve point dans un tout composé de parties. Cependant il ne laisse pas de se trouver ailleurs, savoir dans l'absolu, qui est sans parties, et qui a influence sur les choses composées, parce qu'elles résultent de la limitation de l'absolu. Donc l'infini positif n'étant autre chose que l'absolu, on peut dire qu'il y a en ce sens une idée positive de l'infini, et qu'elle est antérieure à celle du fini. Au reste, en rejetant un infini composc, on ne nie point ce que les géométres démontrent de seriebus infinitis, et particulièrement ce que nous a donné l'excellent M. Newton, sans parler de ce que j'y ai contribué moi-méme.

Quant à ce qui est dit, chapitre xxx, de ideis adæquatis, il est permis de donner aux termes la signification qu'on trouve à propos. Cependant, sans blâmer le sens de M. Locke, je mets des degrés daus les idées, selon lequel j'appelle adéquates celles oü il n'y a plus rien à expliquer, à peu prés comme dans les nombres. Or toutes les idées des qualités sensibles, comme de la lumiere, couleur, chaleur, n'étant point de cette nature, je ne les compte point parmi les adéquates; aussi n'est-ce point par elles-mémes, ni à priori, mais par l'expérience, que nous en savons la réalité, ou la possibilité.

ll y a encore bien des bonnes choses dans le livre Ill, où il est traité des mots ou termes. Îl est trés vrai qu'on ne saurait tout définir,-et que les qualités sensibles n'ont point de définition nominale, ainsi on les peut appeler primitives en ce sens-là ; mais elles ne laissent pas de pouvoir recevoir une definition réelle. J'ai montré la différence de ces deux sortes de délinitions dans la méditation citée ci-dessus. La définition nominale explique le nom par les marques de la chose; mais la définition réelle fait connaitre à

1) Le membre de phrase encadré ici (; !) manque dansGennanpr, de sorte que la phrase n'a pas de sens.

(2, NEWTON, illustre astronome et mathématicien anglais du xvu* siècle, inventeur de la théorie de la gravitation universelle, et en partie du calcul de

6 L'ENTENDEMENT IIUMAIN

priori la possibilité du défini. Au reste, j'applaudis fort à la doctrine de M. Locke touchant la démonstrabilité des vérités morales.

Le quatrième ou dernier livre, où il s'agit de la connaissance de la vérité, montre l'usage de ce qui vient d'étre dit. J'y trouve, aussi bien que dans les livres précédents, une infinité de belles réflexions. De faire là-dessus les remarques convenables, ce serait faire un livre aussi grand que l'ouvrage méme. Il me semble que les axiomes y sont un peu moins considérés qu'ils ne méritent de l'étre. C'est apparemment parce qu'excepté ceux des mathématiciens, on n'en trouve guère ordinairement qui soient importants et solides : j'ai tâché de remédier à ce défaut. Je ne méprise pas les propositions identiques, et j'ai trouvé qu'elles ont un grand usage méme dans l'analyse. ll est trés vrai que nous connaissons notre existence par une intuition immédiate, et celle de Dieu par démonstration; et qu'une masse de matière, dont les parties sont sans perception, ne saurait faire un tout qui pense. Je ne méprise point l'argument inventé, il a quelques siècles, par Anselme, archevêque de Cantorbéry (1), qui prouve que l'Ére parfait doit exister, quoique je trouve qu'il manque quelque chose à cet argument parce qu'il suppose que l'Étre parfait est possible. Car, si ce seul point se démontrait encore, la démonstration tout entière serait entièrement achevée.

Quant à la connaissance des autres choses, il est fort bien dit que la seule expérience ne suffit pas pour avancer assez en physique. Un esprit pénétrant tirera plus de conséquences de quelques expériences assez ordinaires, qu'un autre ne saurait tirer des plus choisies; outre qu'il y a un art d'expérimenter et d'interroger, pour ainsi dire, la nature. Cependant il est toujours vrai qu'on ne saurait avancer dans le détail dela physique quà mesure qu'on a des expériences.

Notre auteur est de l'opinion de plusieurs habiles hommes, qui tiennent que la forme des logiciens est de peu d'usage.Je serais quasi d'un autre sentiment; et j'ai trouvé souvent que les paralogismes, méme dans les mathématiques, sont des manquements de la forme. l'intini (en méme temps que Leibniz). Son principal ouvrage est intitulé : Principia philosophie naturalis.

(1? SANT ANsELME, Celèbre philosophe et théologien du moyen âge. né à Aost en 1035, mort archevèque de Caniorbéry en 1109, remarquable surtout par l'invention d'un argument celebre en faveur de l'existence de Dieu. — Ses deux ouvrages philosophiques sont : /e Monologium et le Proslogium. 1 va plusieurs

éditions completes de ses œuvres : l7 in-fol., Nürembery, 1191 ; 2" in-fol., Paris, par D. Gerberon, 1575 ; 3° réimprimé en 1721 ; 4* in-fol.. Venise, 1 vol. 1741.

M. Huyghens a fait la méme remarque. ll y aurait bien à dire làdessus : et plusieurs choses excellentes sont méprisées, parce qu'on n'en fait pas l'usage dont elles sont capables. Nous sommes portés à mépriser ce que nous avons appris dans les écoles. Il est vrai que nous y apprenons bien des inutilités; mais il est bon de faire la fonction della Crusca, c'est-à-dire de séparer le bon du mauvais. M. Locke le peut faire autant que qui que ce soit ; et de plus il nous donne des pensées considérables de son propre erà Sa pénétration et sa droiture paraissent partout. Il n'est pas seulement essayeur, mais il est encore transmutateur, par l'augmentation qu'il donne du bon métal. S'il continuait d'en faire présent au public, nous lui en serions fort redevables.

IL. — ÉCHANTILLON DE RÉFLEXIONS SUR LE LIVRE Í DE L'ESSAI DE L' ENTENDEMENT DE L'HOMME.

Pour prouver qu'il n'y a point d'idées nées avec nous, l'excellent auteur de l'Essai sur l'entendement de l'homme allégue l'expérience, qui fait voir que nous avons besoin d'occasions extérieures pour penser à ces idées. J'en demeure d'accord, mais il ne me semble point qu'il s'ensuit que les occasions qui les font envisager, les font naitre. Et cette expérience ne saurait déterminer, si c'est par immission d'une espéce ou par l'impression des traces sur un tableau vide. ou si c'est par le développement de ce qui est déjà en nous, que nous nous en apercevons. Il n'est pas extraordinaire qu'il y ait quelque chose en notrc esprit dont nous ne nous apercevions point toujours. La réminiscence fait voir que nous avons souvent de la peine à nous souvenir de ce que nous savons, et à attraper ce qui est déjà dans le clos et dans la possession de notre entendement. Cela se trouvant vrai dans les connaissances acquises, rien n'empéche qu'il ne soit vrai aussi dans celles qui sont nées avec nous. Ft méme il y a encore plus de difficulté de s'apercevoir de ces dernières, quand elles n'ont pas encore été modifiées et circonstanciées par des expériences, comme les acquises le sont, dont souvent les circonstances nous font souvenir.

L'auteur entreprend de faire voir en particulier que l'impossibilité et l'identité, le tout et la partie, ete , n'ont point d'idées nées avec nous. Mais je ne comprends point la force des preuves qu'il

apporte. J'avoue qu'on a de la peine à faire queles hommes s'aperçoivent distinctement de ces notions métaphysiques, car les abstractions et les réflexions leur coütent. Mais on peut avoir en soi ce qu'on a de la peine à y distinguer. Il faut cependant quelque autre chose que l'idée de l'identité pour déterminer la question, qu'on propose ici, savoir : Si Euphorbe et Pythagore (17, et le coq même, où l'âme de Pythagore logeait pour quelque temps, ont toujours été le méme individu, et il ne s'ensuit point que ceux qui ne la peuvent point résoudre, n'ont point d'idée de l'identité. Qu'y a-t-il de plus clair que les idées de géométrie? Cependant, il y a des questions qu'on n'a pas encore pu décider. Mais celle qui regarde l'identité de Pythagore suivant la fiction de sa métempsychose n'est pas des plus impénétrables. -

Pour ce qui est de l'idée de Dieu, on allégue les exemples de quelques nations, qui n'en ont eu aucune conuaissance. Mons Fabritius (2), théologien fort éclairé du feu électeur palatin Charles- Louis, a publié l'Apologie du genre humain contre l'accusation de l'athéisme, où il répond à des passages tels qu'on cite ici. Mais je n'entre point dans cette discussion. Supposé qu'il y ait des hommes, et méme des peuples qui n'aient jamais pensé à Dieu, on peut dire que cela prouve seulement qu'il n'y a point eu d'occasion suffisante pour réveiller en eux l'idée de la substance supréme.

Avant de passer aux principes complexes ou vérités primitives, je dirai que je demeure d'accord que la connaissance ou bien l'envisagement actuel des idées et des vérités n'est point né avec nous, et qu'il n'est point nécessaire que nous les ayons connues distinctement autrefois, selon la réminiscence de Platon. Mais, l'idce étant prise pour l'objet immédiat interne d'une notion, ou de ce que les logiciens appellent un terme incomplexe, rien ne l'empéche

(1) PyrtaconE, célèbre philosophe grec, dont la vie ne nous est connue que par des récits plus ou moins légendaires. On fixe sa naissance de 560 à 580 avant Jésus-Christ, et sa mort vers l'an 500. Il parait étre né à Samos, et avait beaucoup voyagé. quoiqu'un grand nombre de ces voyages soient fort douteux. Il fonda à Crotone, dans la Grande-Grèce, une école celebre, versée surtout dans les mathématiques et dans la musique. On lui attribue la découverte du fameux théorème du carré de l'hypothénuse, et celle des rapports mathématiques des intervalles musicaux. 1] ne parait pas avoir rien écrit; et tout ce que nous avons sous son nom est apocryphe.

(2) FABRICE où FanniTIUS (Jean-Louis), professeur à Heidelberg, savant théologien qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre bibliographe :Jean-Albert, naquit à Schaflouse en 1632, mourut à Francfort en 1697, — On a de lui une

.lpologia generis humani contra calumniam: atheismi, et plusieurs autres ouvrages théologiques,

d’être toujours en nous, car ces objets peuvent subsister, lorsqu'on ne s'en apercoit point. On peut encore diviser les idées et les vérités en primitives et dérivatives : les connaissances des primitives n'ont point besoin d'étre formées ; il faut les distinguer seulement ; celles des dérivatives se forment seulement par l'entendement et par le raisonnement dans les occasions. Cependant on peut dire, en un sens, que les objets internes de ces connaissances, c'est-à-dire les idées et les vérités mêmes, tant primitives que dérivatives, sont toutes en nous, puisque toutes les idées dérivatives et toutes les vérités qu'on en déduit résultent des rapports des idées primitives qui sont en nous. Mais l'usage fait qu'on a coutume d'appeler nées avec nous les vérités à qui on donne créance aussitót qu'on les entend, et les idées dont la réalité (c'est-à-dire la possibilité de la chose qu'elles représentent) est du nombre de ces vérités et n'a point besoin d'étre prouvée par l'expérience ou par la raison; il y a donc assez d'équivoque dans cette question, et il suffit daus le fond de reconnaitre qu'il y a une lumiére interne née avec nous, qui comprend toutes les idées intelligibles et toutes les vérités nécessaires qui ne sont qu'une suite de ces idées et n'ont point besoin de l'expérience pour être prouvées.

Pour reduire donc cette discussion à quelque utilité, je crois que le vrai but qu’on y doit avoir est de déterminer les fondements des vérilés et leur origine. J'avoue que les vérités contingentes ou de fait nous viennent par l'observation et par l'expérience; mais je tiens que les vérités nécessaires dérivatives dépendent de la démonstration, c'est-à-dire des définitions ou idées, jointes aux vérités primitives. Et les vérités primitives (telles que le principe de la conradiction) ne viennent point des sens ou de l'expérience et n'en sauraient être prouvées parfaitement, mais de la lumière naturelle interne, et c'est ce que je veux, en disant qu'elles sont nées avec nous. C'est ce que les géométres aussi ont fort bien compris. lis pouvaient prouver passablement leurs propositions (au moins les plus importantes) par l'expérience, et je ne doute point que les an‘iens Égyptiens et les Chinois n'aient eu une telle géométrie expérimentale. Mais les géometres véritables, surtout les Grecs, ont voulu montrer la force de la raison et l'excellence de la science, en faisant voir qu'on peut tout prévoir en ces matières par les lumières internes avant l'expérience. Aussi faut-il avouer que l'expérience ne nous assure jamais d'une parfaite universalité, et encore moins de

la nécessité. Quelques anciens se sont moqués d'Euclide, de ce qu'il a prouvé ce qu'un âne méme n'ignore pas (à ce qu'ils disent), savoir que dans un triangle les deux cótés ensemble sont plus grands que le troisiéme. Mais ceux qui savent ce que c'est que la véritable analyse, savent bon gré à Euclide de sa preuve. Et c'est beaucoup que les Grecs, si peu exacts en autre chose, l'ont été tant en géométrie. Je l'attribue à la Providence, et je crois que sans cela nous ne saurions presque point ce que c'est que démonstration. Aussi, crois-je que c'est en cela principalement que nous sommes supérieurs aux Chinois jusqu'ici.

Mais il faut encore voir un peu ce que dit notre habile et célébre auteur dans les chapitres u et i pour soutenir qu'il n'y a point de principes nés avec nous. ll s'oppose au consentement universel qu'on allégue cn lcur faveur, soutenant que bien des gens doutent méme de ce fameux principe que deux contradictoires ne sauraient étre vraies ou fausses à la fois, et que la plus grande partie du genre humain l'ignore tout à fait. J'avoue qu'il y a une infinité de personnes qui n'en ont jamais fait enonciation expresse. J'ai vu méme des auteurs qui l'ont voulu réfuter, le prenant sans doute de travers. Mais où en trouvera-t-on qui ne s'en serve en pratique et qui ne soit choqué d'un menteur qui se contredit? Cependant je ne me fonde pas entièrement sur le consentement universel, et quant aux propositions qu'on approuve aussitôt qu'elles sont proposées, javoue quil n'est point nécessaire qu'elles soient primitives ou prochaines d'elles, car il se peut que ce soient des faits fort communs. Pour ce qui est de cette énonciation qui nous apprend qu'un et un font deux (que l'auteur apporte comme un exemple), elle n'est pas un axiome, mais une définition. Et lorsqu'on dit que la douceur est autre chose que l'amertume, on ne rapporte qu'un fait de l'expérience primitive ou de la perception immédiate. Ou bien on ne fait que dire que la perception de ce qu'on entend par le mot de la douceur, est différente de la perception de ce qu'on entend par le mot de l'amertume. Je ne distingue point ici les vérités pratiques de celles qui sont spéculatives : c'est toujours la méme chose. Et, comme on peut dire que c'est une vérité des plus manifestes, qu'une substance dont la science et la puissance sont infinies, doit être honorée, on peut dire qu'elle émane d'abord de la lumière qui est née avec nous. pourvu qu'on y puisse donner son attention.

Page 1