‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 24 sur 101 · III. — ÉCHANTILLON DE RÉFLEXIONS SUR LE LIVRE II · texte numérisé non relu

III. — ÉCHANTILLON DE RÉFLEXIONS SUR LE LIVRE II

Il est trés vrai que nos perceptions des idées viennent ou des sens extérieurs ou du sens interne qu'on peut appeler réflexion ; mais cette réflexion ne se borne pas aux scules opérations de l'esprit, comme il est dit chapitre 1, paragraphe 4, elle va jusqu'à l'esprit lui-méme, et c'est en s'apercevant de lui que nous nous apercevons de la substance.

J'avoue que je suis du sentiment de ceux qui croient que l'âme pense toujours, quoique ses pensées soient souvent trop confuses et trop faibles pour qu'elle s'en puisse souvenir distinctement. Je crois d'avoir des preuves certaines de l'action continuelle de l'âme, et méme je crois que le corps ne saurait jamais étre sans mouvement. Les objections faites par l'auteur (l. II, ch. 1, $ 10, jusqu'à 19; se peuvent résoudre facilement par ce qu'on vient de dire ou qu'on va dire. On se fonde sur l'expérience du sommeil qui est quelquefois sans aucun songe : et en effet, il y a des personnes qui ne savent ee que c'est que songer. Cependant, il n'est pas toujours sür de nier tout ce dont on ne s'apercoit point. Et c'est à peu prés comme lorsqu'il y a des gens qui nient les petits corps et les mouvements insensibles et se moquent des particules, parce qu'on ne les saurait montrer. Mais on me dira qu'il y a des preuves qui nous forcent de les admettre. Je réponds qu'il y en a de méme qui nous obligent d'admettre des perceptions qui ne sont pas assez notables pour qu'on s'en souvienne. L'expérience encore favorise ce sentiment ; par exemple, ceux qui ont dormi dans un lieu froid, remarquent d'avoir eu quelque sentiment confus et faible en dormant. Je connais une personne qui s'éveille quand la lampe qu'elle tient toujours allumée la nuit dans sa chambre cesse d'éclairer. Mais voici quelque chose de plus précis et qui fait voir que, si on n'avait point toujours des perceptions, on ne pourrait jamais étre réveillé du sommeil. Qu'un homme qui dort soit appelé par plusieurs à la fois, et qu'on suppose que la voix de chacun à part ne soit pas assez forte pour l'éveiller, mais que le bruit de toutes ces voix ensemble l'eveille ; prenons-en une : il faut bien qu'il ait été touché de cette voix en particulier, car les parties sont dans le tout, et si chacune à part ne fait rien du tout, le tout ne fera rien non plus. Cependant il aurait

continué de dormir, si elle avait été seule, et cela sans se souvenir d'avoir été appelé. Ainsi il y a des perceptions trop faibles pour . être remarquées, quoiqu'elles soient toujours retenues, mais parmi un tas d'une infinité d'autres petites perceptions que nous avons continuellement. Car ni mouvements ni perceptions ne se perdent jamais; l’un et l'autre continuent toujours, devenant seulement indistinguables par la composition avec beaucoup d'autres. On pourrait répondre à ce raisonnement qu'effectivement chaque voix à part touche le corps, mais qu'il en faut une certaine quantité pour que le mouvement du corps aille à l'âme. Je réponds que la moindre impression va à tout corps, et par conséquent à celui dont les mouvements répondent aux actions de l'âme. Et après cela, on ne saurait trouver aucun principe de limitation pour qu'il faille une certaine quantité. Je ne veux point insister sur l'intérét que l'immortalité de l'âme a dans cette doctrine. Car, si l'âme est sans opération, elle est autant que sans vie, et il semble qu'elle ne peut étre immortelle que par grâce et par miracle : sentiment qu'on a raison de désapprouver. J'avoue cependant que notre intérét n'est pas la régle de la vérité, et je ne veux point méler ici les raisons théologiques avec celles de la philosophie.

Page 1