CHAP. XXIX. — DES IDÉES CLAIRES ET OBSCURES, DISTINCTES ET CONFUSES
S 2. Pr. Venons maintenant à quelques différences des idées. Nos idées simples sont claires, lorsqu'elles sont telles que les objets mêmes, d'où on les reçoit. les représentent ou peuvent les représenter avec toutes les circonstances requises à une sensation ou perception bien ordonnée. Lorsque la mémoire les conserve de cette manière, ce sont en ce cas-là des idées claires, et autant qu'il leur manque de cette exactitude originale ou qu'elles ont perdu pour ainsi dire de leur première fraicheur, et qu'elles sont comme ternies et flétries par le temps, autant sont-elles obseures. Les idées complexes sont elaires quaud les simples qui les composent sont claires, et que le nombre et l'ordre de ces idées simples est fixé.
Tu. Dans un petit discours sur les idees, vraies ou fausses, claires ou obscures, distinctes ou confuses, inséré dans les actes de Leipsick l'an 1684 j'ai donné une définition des idees claires, commune aux simples et aux composées, et qui rend raison de ce qu'on en dit ici. Je dis donc qu'une idée est claire lorsqu'elle suffit pour reconnaître la chose et pour la distinguer : comme lorsque j'ai une idée bien claire d'une couleur, je ne prendrai pas une autre pour celle que je demande, ct si j'ai une idée claire d'une plante, je la discernerai parmi d'autres voisines ; sans cela l'idée est obscure. Je crois que nous n'en avons guére de parfaitement claires sur les choses sensibles. ll y a des couleurs qui s'approchent de telle sorte, qu'on ne saurait les discerner par mémoire, et cependant on les discernera quelquefois, l'une étant mise prés de l'autre. Et lorsque nous croyons avoir bien decrit une plante, on en pourra apporter une des Indes, qui aura tout ce que nous aurons mis dans notre description, et qui ne laissera pas de se faire connaitre d'espéce différente : ainsi nous ne pourrons jamais déterminer parfaitement species infimas ou les dernières espèces.
S 4. Pri. Comme une idée claire est celle dont l'esprit à. une pleine et évidente perception telle qu'elle est, quand illa recoit d'un objet extérieur, qui opère dûment sur un organe bien disposé ; de méme une idée distincte est celle où l'esprit aperçoit une différence, qui la distingue de toute autre idée ; et une idée confuse est celle qu'on ne peut pas suffisamment distinguer d'avec une autre, de qui elle doit étre différente.
Tu. Suivant cette notion que vous donnez de l’idée distincte, je ne vois point le moyen de la distinguer de l'idée claire. C'est pourquoi j'ai coutume de suivre ici le langage de M. Descartes, chez qui une idée pourra étre claire et confuse en méme temps; et telles sont les idées des qualités sensibles, affectées aux organes, comme celle de la couleur ou de la chaleur. Elles sont claires, car on les reconnait et on les discerne aisement les unes des autres, mais elles ne sont point distinctes, parce qu'on ne distingue pas ce qu'elles renferment. Ainsi on n'en saurait donner la définition. On ne les fait connaitre que par des exemples, et au reste il faut dire que c'est un je ne sais quoi, jusqu'à ce qu'on en déchiffre Ja contexture. Ainsi quoique, selon nous, les idées distinetes distinguent l'objet d'un autre, néanmoins, comme les claires, mais confuses en elles-mêmes, le font aussi, nous nommonus distinctes non pas toutes celles qui
sont bien distinguantes ou qui distinguent les objets, mais celles qui sont bien distinguées, c'est-à-dire qui sont distinctes en ellesmémes et distinguent dans l'objet les marques qui le font connaitre, ce qui en donne l'analyse ou définition; autrement nous les appelons confuses. Et dans ce sens la confusion qui règne dans les idées pourra étre exempte de blàme, étant une imperfection de notre nature ; car nous ne saurions discerner les causes, par exemple, des odeurs et des saveurs, ni ce que renferment ces qualités. Cette confusion pourtant pourra étre blàmable, lorsqu'il est important et en mon pouvoir d'avoir des idées distinctes, comme par exemple si jà prenais de l'or sophistique pour du veritable, faute de faire les essais nécessaires, qui contiennent les marques du bon or.
$ 5. Pr. Mais l'on dira qu'il n'y a point d'idée confuse (ou plutôt obscure suivant votre sens), car elle ne peut étre que telle qu'elle est apercue par l'esprit, et cela la distingue suffisamment de tous les autres, $ 6. Et pour lever cette difficulté, il faut savoir que le défaut des idées se rapporte aux noms, et ce qui la rend fautive, c'est lorsqu'elle peut aussi bien étre désignée par un autre nom que par celui dont on s'est servi pour l'exprimer.
Tu. Il me semble qu'on ne doit point faire dépendre cela des noms. Alexandre le Grand avait vu, dit-on, une plante en songe comme bonne pour guérir Lysimachus, qui fut depuis appelée Lysimachia, parce qu'elle guérit effectivement cet ami du roi. Lorsque Alexandre se fitapporter quantité de plantes, parmi lesquelles il reconnut celle qu'il avait vue en songe, si par malheur il n'avait point eu d'idée suffisante pour la reconnaitre et qu'il eût eu besoin d'un Daniel comme Nabuchodonosor pour se faire retracer son songe méme, il est manifeste que celle qu'ilen aurait eue aurait été obscure et imparfaite (car c'est ainsi que j'aimerais mieux l'appeler que confuse), non pas faute d'application juste à quelque nom, car il n'y en avait point, mais faute d'application à la chose, c’est-à-dire à la plante qui devait guerir. En ce cas, Alexandre se serait souvenu de certaines circonstances, mais il aurait été en ,doute sur d'autres ; et le nom nous servant pour designer quelque chose, cela fait que, lorsqu'on manque dans l'application aux noms, on manque ordinairement à l'égard dela chose qu'on se promet de ce nom.
$ 7. Pii. Comme les idées composées sont les plus sujettes à cette imperfection, elle peut venir de ce que l'idée est composée d'un trop petit nombre d'idées simples, comme est par exemple l'idée
d'uue béte qui a la peau tachetée, qui est trop générale, et qui ne suffit point à distinguer le lynx, le léopard où la panthére, qu'on distingue pourtant par des noms particuliers.
Tu. Quand nous serions dans l'état où fut Adam avant d'avoir donné des noms aux auimaux, ce défaut ne laisserait pas d'avoir lieu. Car, supposé qu'on sût que parmi les bêtes tachetées il y en a une qui a la vue extrémement pénétrante, mais qu'on ne süt point si c’est un tigre ou un lynx ou une autre espèce; c'est une imperfection de ne pouvoir point la distinguer. Ainsi.il ne s'agit pas tant du nom que de ce qui y peut donner sujet, et qui rend l'animal digne d'une dénomination particulière. Il parait aussi par là que l'idée d'une béte tachetée est bonne en elle-méme, et sans confusion et obscurité, lorsqu'elle ne doit servir que de genre ; mais lorsque, jointe à quelque autre idée dont on ne se souvient pas assez, elle doit désigner l'espèce, l'idée qui en est composée, est obscure et imparfaite.
88. Pii. Il y a un défaut opposé lorsque les idées simples, qui forment l'idée composée, sont en nombre suffisant, mais trop confondues et embrouillées, comme il y a des tableaux qui paraissent aussi confus que s'ils ne devaient étre que la représentation du ciel couvert de nuages, auquel cas aussi on ne dirait point qu'il yadela confusion, non plus que si c'était un autre tableau fait pour imiter celui-là ; mais, lorsqu'on dit que ce tableau doit faire voir un portrait, on aura raison de dire qu'il est confus parce qu'on ne saurait dire si c'est celui d'un homme, ou d'un singe (1) ou d'un poisson, cependant il se peut que lorsqu'on le regarde dans un miroir cylindrique, la confusion disparaisse, et que l'on voie que c'est Jules César. Ainsi aucune des peintures mentales (si j'ose m'exprimer ainsi) ne peut être appelée confuse de quelque manière que ses parties soient jointes ensemble ; car quelles que soient ces peintures, elles peuvent étre distinguées évidemment de toute autre, jusqu à ce qu'elles soient rangées sous quelque nom ordinaire, auquel on ne saurait voir qu'elles appartiennent plutót qu'à quelque autre nom d'une signification différente.
Tu. Ce tableau, dont on voit distinctement les parties, sans en remarquer le résultat, qu'en les regardant d'une certaine maniére, ressemble à l'idée d'un tas de pierres, qui est véritablement confuse,
(1) GEHRARDT : Signe.
non seulement dans votre sens, mais aussi dans le mien, jusqu'à ce qu'on en ait dinstinctement concu le nombre et d'autres propriétés. S'il y en avait trente-six (par exemple), on ne connaitra pas, à les voir entassées ensemble sans étre arrangées, qu'elles peuvent donner un triangle ou bien un carré, comme elles le peuvent en effet, parce que trente-six est un nombre carré et aussi un nombre triangulaire. C'est ainsi qu'en regardant une figure de mille côtés, on n'en aura qu'une idée confuse jusqu'à ce qu'on sache le nombre des côtés, qui est le cube de dix. ll ne s'agit donc point des noms, mais des propriétés distinctes, qui se doivent trouver dans l'idée lorsqu'on en aura démélé la confusion. Et il est difficile quelquefois d'en trouver la clef, ou la manière de regarder d'un certain point ou par l'entremise d'un certain miroir ou verre pour voir le but de celui qui à fait la chose.
S 9. Pr. On ne saurait point pourtant nier qu'il n'y ait encore un troisieme défaut dans les idées, qui dépend véritablement du mauvais usage des noms. c'est quand nos idées sont incertaines ou indéterminées. Ainsi l'on peut voir tous les jours des gens qui, ne faisant pas difficulté de se servir des mots usités dans leur langue maternelle, avant d'en avoir appris la signification précise, changent l'idée qu'ils y attachent presque aussi souvent qu'ils les font entrer dans leur discours. $ 10. Ainsi l'on voit combien les noms contribuent à cette dénomination d'idées distinctes et confuses et sans la considération des noms distincts, prispour des signes des choses distinctes, il sera bien mal aisé de dire ce que c'est qu'une idée confuse.
TH. Je viens pourtant de l'expliquer sans considérer les noms, soit dans le cas où la confusion est prise avec vous pour ce que j'appelle obscurité, soit dans celui où elle est prise dans mon sens pour le défaut de l'analyse de la notion qu'on a. Et j'ai montré aussi que toute idée obscure est en effet indéterminée ou incertaine, comme dans l'exemple de la bête tachetée qu'on a vue, où l'on sait qu'il faut joindre encore quelque chose à cette notion générale, sans s'en souvenir clairement; de sorte que le premier et le troisième défaut que vous avez spécifiés, reviennent à la méme chose. Il est cependant trés vrai que l'abus des mots est une grande source d'erreurs, car il en arrive une maniere d'erreur de calcul, comme si en calculant on ne marquait pas bien la place du jeton, ou si l'on écrivait si mal les notes numérales, qu'on ne püt point discerner un 2 d'un 7, ousi on les omettait ou échangeait par mégarde. Cet abus
de mots consiste, ou à n'y point attacher des idées du tout, ou à en attacher une imparfaite dont une partie est vide et demeure pour ainsi dire en blanc ; et en ces deux cas il y a quelque chose de vide et de sourd dans la pensée, qui n'est rempli que par le nom; ou enfin le défaut est d'attacher au mot des idées différentes, soit qu'on soit incertain lequel doit étre choisi, ce qui fait l'idée obscure aussi bien que lorsqu'une partie en est sourde ; soit qu'on les choisisse tour à tour et qu'on se serve tantót de l'une, tantót de l'autre, pour le sens du méme mot dans un méme raisonnement, d'une maniére capable de causer de l'erreur, sans considérer que ces idées ne s'accordent point. Ainsi la pensée incertaine est ou vide ou sans idée, ou flottante entre plus d'une idée. Ce qui nuit, soit qu'on veuille désigner quelque chose déterminée, soit qu'on veuille donner au mot un certain sens, répondant ou à celui dont nous nous sommes déjà servi, ou à celui dont se servent les autres, surtout dans le langage ordinaire, commun à tous ou commun aux gens du métier. Et de là naissent une infinité de disputes vagues et vaines dans la conversation, dans les auditoires et dans les livres qu'on veut vider quelquefois par les distinctions, mais qui le plus souvent ne servent qu'à embrouiller davantage, en mettant à la place d'un terme vague et obscur d'autres termes encore plus vagues et plus obscurs, comme sont souvent ceux que les philosophes emploient dans leurs distinctions, sans en avoir de bonnes définitions. |
5 12. Pur. S'il y a quelque autre confusion dans les idées que celle qui à un secret rapport aux noms, celle-là du moins jette le désordre plus qu'aucune autre dans les pensées et dans les discours des hommes.
Tu. J'en demeure d'accord, mais il se méle le plus souvent quelque notion de la chose et du but qu'on a en se servant du nom ; comme par exemple lorsqu'on parle de l'Église, plusieurs ont en vue un gouvernement, pendant que d'autres pensent à la vérité de la doctrine.
Pu. Le moyen de prévenir cette confusion, c'est d'appliquer constamment le méme nom à un certain amas d'idées simples, unies en nombre fixe et dans un ordre déterminé. Mais comme cela n'accommode ni la paresse ni la vanité des hommes, et qu'il ne peut servir qu'à la découverte et à la défense de la vérité, qui n'est pas toujours le but qu'ils se proposent, une telle exactitude est une de ces choses qu'on doit plutôt souhaiter qu'espérer. L'application vague des noms
à des idées indéterminées, variables et qui sont presque de purs néants (dans les pensées sourdes) sert d'un côté à couvrir notre ignorance et de l'autre à confondre et embarrasser les autres, ce qui passe pour véritable savoir et pour marque de supériorité en fait de connaissance.
Tir. L'affectation del'élégance et des bons mots a encore contribué beaucoup à cet embarras du langage ; car pour exprimer les pensées d'une maniere belle et agréable, on ne fait point difficulté de donner aux mots par une manière de trope quelque sens un peu dilfférent de l'ordinaire, qui soit tantót plus général ou plus borné, ce qui s'appelle synecdoque, tantót transféré suivant la relation des choses dont on change les noms, qui est ou de concours dans les métonyinies, ou de comparaison dans les métaphores, sans parler de l'ironie, qui se sert d'un opposé à la place de l'autre. C'est ainsi qu'on appelle ces changements, lorsqu'on les reconnait; mais on ne les reconnait que rarement. Et dans cette indétermination du langage, où l'on manque d'une espèce de lois qui règlent la signification des mots, comme il y en a quelque chose dans le titre des digestes du droit Romain de verborum significationibus, les personnes les plus judicieuses, lorsqu'elles écrivent pour des lecteurs ordinaires, se priveraient de ce qui donne de l'agrément et de la force à leurs expressions si elles voulaient s'attacher rigoureusement à des significations fixes des termes. 1l faut seulement qu'elles prennent garde que leur variation ne fasse naitre aucune erreur ni raisonnement fautif. La distinction des anciens entre la maniere d'écrire exotérique, c'est-à-dire populaire, et l'acroamatique, qui est pour ceux qui s'occupent à découvrir la vérité, a lieu ici. Et, si quelqu'un voulait écrire en mathématicien dans la métaphysique ou dans la morale, rien ne l'empécherait dele faire avec rigueur. Quelques-uns en ont fait profession et nous ont promis des démonstrations mathématiques hors des mathématiques ; mais il est fort rare qu'on y ait réussi. C'est, je crois, qu'on s'est dégoüté de la peine qu'il fallait prendre pour un petit nombre des lecteurs, où l'on pouvait demander comme chez Perse, quis leget hoc, et répondre : vel duo vel nemo. Je crois pourtant que, si on. l'entreprenait comme il faut, on n'aurait point sujet de s'en repentir. Et j'ai été tenté de l'essayer.
$43. Pu. Vous m'accorderez cependant que les idées composées peuvent être fort claires et forts distinetes d’un côté, et fort obcures et fort confuses de l'autre.
Ta. ll n'y a pas lieu d'en douter ; par exemple nous avons des idées fort distinctes d'une bonne partie des parties solides visibles du corps humain, mais nous n'en avons guère des liqueurs qui y entrent.
Pu. Si un homme parle d'une figure de mille côtés, l'idée de cette figure peut étre fort obscure dans son esprit, quoique celle du nombre y soit fort distincte.
Tu. Cet exemple ne convient point ici ; un polygone régulier de mille cótés est connu aussi distinctement que le nombre millénaire parce qu'ou peut y découvrir et démontrer toute sorte de vérités.
Pu. Mais on n'a point d'idée précise d'une figure de mille cótés, de sorte qu'on la puisse distinguer d'avec une autre, qui n'a que neuf cent nonante-neuf.
Tu. Cet exemple fait voir qu'on confond ici l'idée avec l'image. Si quelqu'un me propose un polygone régulier, la vue et l'imagination ne me sauraient point faire comprendre le millénaire qui y est : je n'ai qu'une idée confuse et de la figure et de son nombre, jusqu'à ce que je distingue le nombre en comptant. Mais, l'ayant trouvé, je connais trés bien la nature et les propriétés du polygone proposé, en tant qu'elles sont celles du chiliogone, et par conséquent j'en ai cette idée ; mais je ne saurais avoir l'image d'un chiliogone, et il faudrait qu'on eüt les sens et l'imagination plus exquis et plus exercés pour le distinguer par là d'un polygone qui eüt un cóté de moins. Mais les connaissances des figures non plus que celles des nombres ne dépendent pas de l'imagination, quoiqu'elle y serve : et un mathématicien peut connaitre exactement la nature d'un ennéagone et d'un décagone parce qu'il a le moyen de les frabriquer et delesexaminer, quoiqu il ne puisse point les discerner à la vue. Il est vrai qu'un ouvrier eL un. ingénieur, qui n'en connaitra peut-étre point assez la nature, pourra avoir cet avantage au-dessus d'un grand géomètre, qu'il les pourra discerner en les voyant seulement sans les mesurer, comme il y a des faquins ou colporteurs qui diront le poids de ce qu'ils doivent porter sans se tromper d'une livre, en quoi il surpasseront le plus habile staticien du monde. 1l est vrai que cette connaissance empirique, acquise par un long exercice, peut avoir des grands usages pour agir promptement, comme un ingénieur a besoin de faire bien souvent, à cause du danger oü il s'expose en s'arrétant. Cependant cette image claire, ou ce sentiment qu'on peut avoir d'un
décagone régulier ou d'un poids de 99 livres, n^ consiste que dans une idée confuse, puisqu'elle ne sert pointà dé. ouvrir, la nature et les propriétés de ce poids ou du décagone régulier, ce qui demande une idée distincte. Et cet exemple sert à mieux entendre la dif rence des idées ou plutôt celle de l'idée et de l'image.
$95. Pu. Autre exemple : nous sommes portés à croire que nous avons une idée positive et complète de l'éternité, ce qui est autant que si nous disions qu'il n'y a aucune partie de cette durée qui ne soit clairement connue dans notre idée : mais, quelque grande que soit la durée qu'on se représente, comme il s'agit d'une étendue sans bornes, il reste toujours une partie de l'idée au delà de ce qu'on représente qui demeure obscure et indéterminée ; et de là vient que, dansles disputes et raisonnements qui regardent l'éternité ou quelque autre infini, nous sommes sujets à nous embrouiller dans de manifestes absurdités.
Tu. Cet exemple ne me parait point quadrer non plus à votre dessein, mais il est fort propre au mien, qui est de vous désabuser de vos notions sur ce point. Car il y régne la méme confusion de l'image avec l'idée. Nous avons unc idée complète ou juste de l'éternité, puisque nous enavons la définition, quoique nous n'en ayons aucune image ; mais on ne forme point l'idée des infinis par la composition des parties, et les erreurs qu'on commet en raisonnant sur l'infini ne viennent point du défaut de l'image.
S 48. Pri. Mais n'est-il pas vrai que, lorsque nous parlons de la divisibi de la matière à l'infini, quoique nous ayons des idées claires de la division, nous n'en avons que de fort obscures et fort confuses des particules ? Car je demande, si un homme prend le plus petit atome de poussière qu'il ait jamais vu, aura-t-il quelque idée distincte entre la 100,000"* et la 1,000,000% particule de cet atome ?
Tu. C'est le méme qui pro quo de l'image pour l'idée, que je m'étonne de voir si confondues : il ne s'agit nullement d'avoir une image d'une si grande pefitesse. Elle est impossible suivant la présente constitution de notre corps, et, si nous la pouvions avoir, clle serait à peu prés comme celle des choses qui nous paraissent maintenant aperceptibles : mais en récompense ce qui est maintenant l'objet de notre imagination nous échapperait et deviendrait trop grand pour être imaginé. La grandeur n'a point d'images en elicméme, et celles qu’on en a ne dépendent que de la comparaison aux
organes et aux autres objets, et il est inutile ici d'employer l'imagination. Ainsi il parait, par tout ce que vous m'avez dit encore ici, Monsieur, qu'on est ingénieux à se faire des difficultés sans sujet, en demandant plus qu'il ne faut.