‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 42 sur 101 · CHAP. XXV. — DE LA RELATION · texte numérisé non relu

CHAP. XXV. — DE LA RELATION

$ 4. Pr. ll reste à énumérer les idées des relations qui sont les plus minces en réalité. Lorsque l'esprit envisage une chose auprés d'une autre, c'est une relation ou un rapport; et les dénominations ou termes relatifs qu'on en fait sont comme autant de marques qui servent à porter nos pensées au delà du sujet vers quelque chose qui en soit distinct, et ces deux sont appelées sujets de la relation (relata).

Tu. Les relations et les ordres ont quelque chose de l'étre de raison, quoiqu'ils aient leur fondement dans les choses ; car on peut dire que leur réalité, comme celle des vérités éternelles et des possibilités, vient de là supréme raison.

S 5. Pi. I1. peut y avoir pourtant un changement de relation, sans qu'il arrive aucun changement dans le sujet. Titius, que je considère aujourd'hui comme père, cesse de l'être demain, sans qu'il

se fasse aucun changement en lui, par cela seul que son fils vient à mourir.

Tn. Cela se peut fort bien dire suivant les choses dont on s'apercoit ; quoique dans la rigueur métaphysique, il soit vrai qu'il n'y a point de dénomination entiérement extérieure (denominatto pure extrinseca), à cause de la connexion réelle de toutes choses.

3 6. Pur. Je pense que la relation n'est qu'entre deux choses.

Tu. Il y a pourtant des exemples d'une relation entre plusieurs choses à la fois, comme celle de l'ordre ou celle d'un arbre généalogique qui expriment le rang et la connexion de tous les termes ou suppóts, et méme une figure comme celle d'un polygone renferme la relation de tous les côtés.

S 8. Pr. Il est bon aussi de considérer que les idées des relations sont souvent plus claires que celles des choses qui sont les sujets de la relation. Ainsi la relation du pére est plus claire que celle de l'homme.

Tn. C'est parce que cette relation est si générale qu'elle peut convenir aussi à d'autres substances. D'ailleurs, comme un sujet peut avoir du clair et de l'obscur, la relation pourra étre fondée dans le clair. Mais, si le formel méme de la relation enveloppait la connaissance de ce qu'il y a d'obscur dans le sujet, elle participerait de cette obscurité. |

$ 10. Pu. Les termes qui conduisent nécessairement l'esprit à d'autres idées qu'à celles qu'on suppose exister réellement dans la chose à laquelle le terme ou mot est appliqué, sont relatifs et les autres sont absolus.

Tu. On a bien ajouté ce nécessairement, et on pourrait ajouter expressément ou d'abord, car on peut penser au noir, par exemple, sans penser à sa cause; mais c'est en demeurant dans les bornes d'une connaissance qui se présente d'abord et qui est confuse ou bien distincte, mais incomplète; l'un, quand il n'y a point de résolution de l'idée et l'autre quand on la borne. Autrement, il n'y a point de terme si absolu et si détaché qu'il n'enferme des relations et dont la parfaite analyse ne méne à d'autres choses et méme à toutes les autres ; de sorte qu'on peut dire que les termes relatifs marquent expressément le rapport qu'ils contiennent. J'oppose ici l'absolu au relatif, et c'est dans un autre sens que je l'ai opposé cidessus au borné.

CHAP. XXVÍ. — DE LA CAUSE ET DE L'EFFET ET DE QUELQUES AUTRES RELATIONS.

8$ 1-2. Pn. Cause est ce qui produit quelque idée simple ou incomplexe, et effet est ce qui est produit.

Ta. Je vois, Monsieur, que vous entendez souvent par idée la réalité objective de l'idée ou la qualité qu'elle représente. Vous ne définissez que la cause efficiente, comme j'ai déjà 'remarqué cidessus. Il faut avouer qu'en disant que cause efficiente est ce qui produit, et effet ce qui est produit, on ne se sert que de synonvmes, Il est vrai que je vous ai entendu dire un peu plus distinrtement que cause est ce qui fait qu'une autre chose commence à existcr, quoique ce mot « fait » laisse aussi la principale difficulté en son entier. Mais cela s'expliquera mieux ailleurs.

Pn. Pour toucher encore quelques autres relations, je remarque qu'il y a des termes qu'on emploie pour désigner le temps, qu'on regarde ordinairement comme ne signifiant que des idées positives, qui cependant sont relatifs comme jeune, vieux, etc.; car ils renferment un rapport à la durée ordinaire de la substance, à qui on les attribue. Ainsi, un homme est appelé jeune à l'âge de vingt ans et fort jeune à l'âge de sept ans. Cependant, nous appelons vieux un cheval qui a vingt ans et un chien qui en a sept. Mais nous ne disons pas que le soleil et les étoiles, un rubis ou un diamant soient vieux ou jeunes, parce que nous ne connaissons pas les périodes ordinaires de leur durée (3 5). À l'égarddu lieu ou de l'étendue, c'est la méme chose, comme lorsqu'on dit qu'une chose est haute ou basse, grande ou petite. Ainsi, un cheval qui sera grand, selon l'idée d'un Gallois, parait fort petit à un Flamand : chacun pense aux chevaux qu'on nourrit dans son pays.

Tn. Ces (1) remarques sont très bonnes. 1] est vrai que nous nous éloignons un peu quelquefois de ce sens, comme lorsque nous disons qu'une chose est vieille en la comparant, non pas avec celle de son espèce, mais avec d’autres espèces. Par exemple, nous disons que le monde ou le soleil est bien vieux. Quelqu'un demanda à Galilei (2)

(1) GERRARDT : Les.

(3) GaLiLEI, physicien célèbre, dont tout le monde connait l'histoire (voir les

Fondateurs de l Astronomie, par Jos. Bertrand, de l'1nstitut), né à Pise, en 1561; mort à Arcetri en 1642. Parmi ses nombreux ouvrages, celui qui intéresse le

s’il croyait que le soleil füt éternel. l1 répondit : eterno no, ma ben antico.

CHAP. XXVII. — CE QuE C’EST QU'IDENTITÉ QU DIVERSITÉ.

5 4. Pur. Une idée relative des plus importantes est celle de l'iden. tité ou de la diversité. Nous ne trouvons jamais et ne pouvons concevoir qu'il soit possible que deux choses de la méme espèce existent en méme temps, dans le méme lieu. C'est pourquoi, lorsque nous demandons si une chose est la méme ou non, cela se rapporte toujours à une chose qui, dans un tel temps, existe dans un tel lieu; d'où il s'ensuit qu'une chose ne peut avoir deux commencements d'existence, ni deux choses un seul commencement par rapport au temps et au lieu.

Tn. H faut toujours qu'outre la dillérence du temps et du lieu il y ait un principe interne de distinction, et, quoiqu'il y ait plusieurs choses de méme espéce, il est pourtant vrai qu'il n'y en a jamais de parfaitement semblables : ainsi, quoique le temps et le lieu (c'est-àdire le rapport au dehors) nous servent à distinguer les choses que nous ne distinguons pas bien par elles-mémes, les choses ne laissent pas d'étres distinguables en soi. Le précis de l'identité et de la diversité ne consiste donc pas dans le temps et dans le lieu, quoiqu'il soit vrai que la diversité des choses est accompagnée de celle du temps ct du lieu, parce qu'ils amenent avec eux des impressions différentes sur la chose : pour ne point dire que c'est plutót par les choses qu'il faut discerner un lieu ou un temps de l'autre, car d'euxmémes ils sont parfaitement semblables, mais aussi ce ne sont pas des substances ou des réalités completes. La manière de distinguer que vous semblez proposer ici, comme unique dans les choses de méme espéce, est fondée sur cette supposition que la pénétration n'est point conforme à la nature. Cette supposition est raisonnable, mais l'expérience méme fait voir qu'on n'y est point attache ici, quand il s'agit de distinction. Nous voyons par exemple deux ombres ou deux rayons de lumière qui se pénètrent, et nous pourrions nous

. plusla philosophie est son Dialogo sopra à due. massimi sistemi del mondo (Florence, 1632, in-4'), Traduit en latin par Bernegger, sous le titre de Systema Cosmicum (Srasbourg. 1635, in-1°:. P. J.

forger un monde imaginaire, où les corps en usassent de méme. Cependant nous laissons pas de distinguer un rayon de l'autre par le train méme de leur passage, lors méme qu'ils se croisent.

Pu. Ce qu'on nomme principe d'individuation dans les écoles où l'on se tourmente si fort pour savoir ce que c'est, consiste dans l'existence méme qui fixe chaque étre à un temps particulier et à un lieu incommunicable à deux étres de la méme espéce.

Tu. Le principe d'individuation revient dans les individus au prin. cipe de distinction dont je viens de parler. Si deux individus étaient parfaitement semblables et égaux, et (en uñ mot) indistinguables par eux-mêmes, il n'y aurait point de principe d'individuation ; et même jose dire qu'il n'y aurait point de distinction individuelle ou de dif. férents individus à cette condition. C'est pourquoi la notion des atomes est chimérique et ne vient que des conceptions incompletes des hommes. Car, s’il y avait des atomes, c'est-à-dire des corps parfaitement durs et parfaitement inaltérables ou incapables de changement interne et ne pouvant différer entre eux que de grandeur et de figure, il est manifeste qu'étant possible qu'ils soient de méme figure et grandeur, il y en aurait alors d'indistinguables en soi, et qui ne pourraient étre discernés que par des dénominations “extérieures sans fondement interne, ce qui est contre les plus grands principes de la raison. Mais la vérité est que tout corps est altérable et méme altéré toujours actuellement, en sorte qu'il diffère en lui. méine de tout autre. Je me souviens qu'une grande princesse, qui est d'un esprit sublime, dit un jour, en se promenant dans son jardin, qu'elle ne croyait pas qu'il y ait deux feuilles parfaitement semblables. Un gentilhomme d'esprit, qui était de la promenade, crut qu'il serait facile d'en trouver ; mais, quoiqu'il en cherchât beaucoup, il fut convaincu par ses yeux qu'on pouvait toujours y remarquer de la difference. On voit par ces considérations, négligées jusqu'ici, combien dans la philosophie on s'est éloigné des notions les plus naturelles, et combien on a été éloigné des grands principes de la vraie metaphysique.

s 4. Pur. Ce qui constitue l'unité (identité) d'une même plante, est d'avoir une telle organisation de parties dans un seul corps, qui participe à une commune vie ; ce qui dure pendant que la plante subsiste quoiqu'elle change de parties.

Tu. L'organisation ou transfiguration sans un principe de vie subsistant, que j'appelle monade, ne suflirait pas pour faire demeurer

idem numero ou le même individu ; car la configuration peut demeurer spécifiquement sans demeurer individuellement. Lorsqu'un fer à cheval se change en cuivre dans une eau minérale de la Hongrie, la méme figure en espèce demeure, mais non pas le même en individu; car le fer se dissout, et le cuivre, dont l'eau est imprégnée, se précipite et se met insensiblement à la place. Or, la figure est un accident, qui ne passe pas d'un sujet à l'autre (de subjecto in subjec- (um). Ainsi.‘ il faut dire que les corps organisés aussi bien que d'autres ne demeurent les mémes qu'en apparence, et non pas en parlant à la rigueur. C'est à peu prés comme un fleuve qui change toujours d'eau, ou comme le navire de Thésée, que les Athéniens réparaient toujours. Mais, quant aux substances, qui ont en ellesmémes une véritable et réelle unité substantielle, à qui puissent appartenir les actions vitales proprement dites, et quant aux étres subsiantiels, qua uno spiritu continentur, comme parle un ancien jurisconsulte, c'est-à-dire qu'un certain esprit indivisible anime, on a raison de dire qu'elles demeurent parfaitement le méme individu par cette âme ou cet esprit, qui fait le moi dans celles qui pensent

S 4. Pri. Le cas n'est pas fort différent dans les brutes et dans les plantes.

^ "In. Si les végétables et les brutes n'ont point d'áme, leur identité n'est qu'apparente ; mais s'ils en ont. l'identite individuelle y est véritable à la rigueur, quoique leurs corps organisés n'en gardent point.

8 6. Pu. Cela montre encore en quoi consiste l'identité du méme homme, savoir en cela seul qu'il jouit de la méme vie, continue par des particules de matiere qui sont dans un flux perpétuel, mais qui dans cette succession sont vitalement unies au méme corps organisé.

Tu. Cela se peut entendre dans mou sens. En effet, le corps organisé n'est pas le (4) méme au delà d'un moment; il n'est qu'équivalent. Et, si on ne se rapporte point à l'âme, il n'y aura point la. méme vie ni union vitale non plus. Ainsi cette identité ne serait qu apparente.

Pri. Quiconqueattachera l'identité de l'homme à quelque autre chose qu'à un corps bien organisé dans un certain instant, et. qui dés lors continue dans cette organisation vitale par une succession de diverses particules de matieres qui lui sont unies, aura de la peine à faire qu'un embryon ct un homme âgé, un fou et un sage soient le méme

(1j GEHRARDT : de.

homme, sans qu'il s'ensuive de cette supposition qu'il est possible que Seth, Ismaël, Socrate, Pilate, saint Augustin sont un seul et méme homme... ce qui s'accorderait encore plus mal avec les notions de ces philosophes, qui reconnaissaient la transmigration et croyaient que les âmes des hommes peuvent être envoyées pour punition de leurs déreglements dans des corps de bêtes ; car je ne crois pas qu'une personne, qui serait assurée que l'âme d'Héliogabale existait dans un pourceau, voulüt dire que ce pourceau était un homme, et le méme homme qu Héliogabale.

Tu. Ill y a ici question de nom et question de chose. Quant à la chose, l'identité d'une méme substance individuelle ne peut étre maintenue que par la conservation de la méme âme, car le corps est dans un flux continuel, et l'âme n'habite pas dans certains atomes ‘affectés à elle, ni dans un petit os indomptable, tel que le [uz des rabbins. Cependant il n'y a point de transmigration par laquelle l'âme quitte entierement son corps et passe dans un autre. Elle garde toujours, méme dans la mort, un corps organisé, partie du précédent, quoique ce qu'elle garde soit toujours sujet à se dissiper insensiblement et à se réparer, et méme à souffrir en certain temps un grand changement. Ainsi, au lieu d'une transmigration de l'âme, il y a transformation, enveloppement ou développement, et enfin fluxion du corps de cette âme. M. Van Ilelmont, le fils, croyait que les ámes passent de corps en corps, mais toujours dans leur espèce, en sorte qu'il y aura toujours le méme nombre d'ámes d'une méme espèce, et par conséquent le méme nombre d'hommes et de loups, et que les loups, s'ils ont été diminués et extirpés en Angleterre, devaient s'augmenter d'autant ailleurs. Certaines méditations publiées en France semblaient y aller aussi. Si la transmigration n'est point prise à la rigueur, c'est-à-dire si quelqu'un croyait que les âmes demeurant dans le méme corps subtil changent seulement de corps grossier, elle serait possible, méme jusqu'au passage de la méme àme dans un corps de différentes espèce, à la facon des bramines et des pythagoriciens. Mais tout ce qui est possible n'est point conforme pour cela à l'ordre des choses. Cependant la question si, en cas qu'une telle transmigration füt véritable, Cain, Cham et Ismaël, supposé qu'ils cussent la méme âme suivant les rabbins, méritassent d'être appelés le méme homme, n'est que de nom ; et j'ai vu que le célebre auteur, dont vous avez soutenu les opinions, le reconnait et l'explique fort bien (dans le dernier paragraphe de

Pace JANET. — Leibniz. 1-13

ce chapitre). L'identité de substance y serait, mais en cas qu'il n'y eüt ooint de connexion de souvenance entre les différents personnages que la méme âme ferait, il n'y aurait pas assez d'identité morale pour dire que ce serait une méme personne. Et, si Dieu voulait que l'ime humaine allàt dans un corps de pourceau, oubliant l'homme et n'y exercant point d'actes raisonnables, elle ne constituerait point un homme. Mais, si dans le corps de la béte elle avait les pensées d'un homme, et méme de l'homme qu'elle animait avant le changement, comme l'àne d'or d'Apulée, quelqu'un ne ferait peutêtre point de difficulté de dire que le méme Lucius, venu en Thessalie pour voir ses amis, demeura sous la peau de l'àne, où Photis l'avait mis malgré elle, et se promena de maitre à maitre, jusqu'à ce que les roses mangées le rendirent à sa forme naturelle.

8 9. Pir. Je crois de pouvoir avancer hardiment que qui de nous verrait une créature faite et formée comme soi-méme, quoiqu'elle n'eüt jamais fait paraitre plus de raison qu'un chat ou un perroquet, ne laisserait pas de l'appeler homme ; ou que, s'il entendait un perroquet discourir raisonnablement et en philosophe, il ne l'appellerait ou ne le croirait que perroquet, et qu'il dirait du premier de ces animaux que c'est un homme grossier, lourd et destitué de raison, et du dernier que c'est un perroquet plein d'esprit et de bon sens.

Tu. Je serais plus du même avis sur le second point que sur le premier, quoiqu'il y ait encore là quelque chose à dire. Peu de théologiens seraient assez hardis pour conclure. d'abord et absolument au baptéme d'un animal de figure humaine, mais sans apparence de raison, si on le prenait petit dans le bois, et quelque prétre de l'Église romaine dirait peut-étre conditionnellement : si tu es un homine, je te baptise ; car on ne saurait point s'il est de race humaine et si une âme raisonnable y loge, et ce pourrait être un orang-outang, singe fort approchant de l'extérieur de l'homme, tel que celui dont parle Tulpius (1? pour l'avoir vu, et tel que celui dont un savant médecin a publié l'anatomie. ll est sûr, je l'avoue, que l'homme peut devenir aussi stupide qu'un orang-outang, mais l'intérieur de l'âme raisonnable y demeurerait malgré la suspension de l'exercice de la raison, comme je l'ai expliqué ci-dessus : ainsi c'est là le point dont on ne saurait juger par les apparences. Quant au

(1; Ttu.rivs, médecin né à Amsterdam, en 1593, mort eu. 1674. On a de lui des Obseroationes medici, en quatre livres. P. J.

second cas, rien n'empêche qu'il y ait des animaux raisonnables d'une espèce différente de la nôtre, comme ces habitants du royaume poétique des oiseaux daus le soleil, oü un perroquet venu de ce monde apres sa mort, sauva la vie au voyageur qui lui avait fait du bien jci-bas. Cependant s'il arrivait comme il arrive dans le pays des fées ou de la mère l'oie, qu'un perroquet fût quelque fille de roi transformée, et se fit connaitre pour telle en parlant, sans doute le pere et la mere le caresscrait comme leur fille qu'ils croiraient avoir quoique cachée sous cette forme étrangère. Je ne ui'opposerais pourtant point à celui qui dirait que dans l'áne d'or il est demeuré tant le soi ou l'individu, à cause du méme esprit immatériel, que Lucius ou la personne, à cause de l'aperception de ce moi, mais que ce n'est plus un homme; comme, en effet, il semble qu'il faut ajouter quelque chose de la figure et constitution du corps à la définition de l'homme, lorsqu'on dit qu'il est un animal raisonnable ; autrement les génies, selon moi, seraient aussi des hommes.

S 9. Pu. Le mot de personne emporte un être pensant et intelli gent, capable de raison et de réflexion, qui se peut considérer soiméme comme le méme, comme une méme chose qui pense en différents temps et en differents lieux ; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres actions. Et cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes quand elles sont assez distinguées, comme j'ai remarqué plus d'une fois ci-dessus, et c'est par là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. On ne considère pas dans cette rencontre si le méme soi est continué dans la méme substance ou dans diverses substances ; car, puisque la conscience (consciousness ou consciosité) accompagne toujours la pensée, et que c'est là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même et par où il se distingue de toute autre chose pensante ; c'est aussi en cela seul que consiste l'identité personnelle, ou ce qui fait qu'un étre raisonnable est toujours le méme; et aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou sur les pensées déjà passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne, et le soi est présentement le méme qu'il était alors.

Tu. Je suis aussi de cette opinion que la consciosité ou le sentiment du moi prouve une identité morale ou personnelle. Et c'est en cela que je distingue l'incessabilité de l'âme d'une bête de l'immortalité de l’âme de l'homme : l'une et l'autre gardent l'identité physique et réelle, mais, quant à l'homme, il est conforme aux régles de

la divine providence que l'une garde encore l'identité morale, et apparente à nous-mémes pour constituer la méme personne, capable par conséquent de sentir les chátiments et les récompenses. ll semble que vous tenez, Monsieur, que eette identité apparente se pourrait conserver, quand il n'y en aurait point de réelle. Je croirais que cela se pourrait peut-étre par la puissance absolue de Dieu, mais suivant l'ordre des choses, l'identité apparente à la personne méme, qui se sent la méme, suppose l'identité réelle à chaque passage prochain accompagné de reflexion ou de sentiment du moi, une perception intime et immédiate ne pouvant tromper naturellement. Si l'homme pouvait n'étre que machine et avoir avec cela de la consciosité, il faudrait être de votre avis, Monsieur ; mais je tiens que ce cas n'est point possible au moins naturellement. Je ne voudrais point dire non plus que l'identité personnelle et méme le soi ne demeurent point en nous, ct que je ne suis point ce moi qui ai été dans le berceau sous prétexte que je ne me souviens plus de rien de tout ce que j'ai fait alors. ll suffit pour trouver l'identité morale par soi-même qu'il y ait une moyenne liaison de consciosité d'un état voisin ou méme un peu éloigné à l'autre, quand quelque saut ou intervalle oublié y serait mélc. Ainsi, si une maladie avait fait une interruption de la continuité de la liaison de consciosité, en sorte que je ne susse point comment je serais devenu dans l'état présent, quoique je me souviendrais des choses plus éloignées, le témoignage des autres pourrait remplir le vide de ma réminiscence. On me pourrait méme punir sur ce témoignage, si je venais à faire quelque mal de propos delibéré dans un intervalle que j'eusse oublié un peu après par cette maladie. Et si je venais à oublier toutes les choses passées, et serais obligé de me laisser enseigner de nouveau jusqu'à mon nom et jusqu'à lire et ecrire, je pourrais toujours apprendre des autres ma vie passée dans mon précédent état, comme j'ai gardé mes droits sans qu'il soit nécessaire de me partager en deux personnes, et de me faire héritier de moi-même. Et tout cela suffit pour maintenir l'identité morale qui fait la méme personne. Il est vrai que si les autres conspiraient à me tromper (comme je pourrais mémc être trompé par moi-même, par quelque vision, songe ou maladie, croyant que ce que j'ai songé me soit arrivé), l'apparence serait fausse; mais il y a des cas où l'on peut être moralement certain de la vérité sur le rapport d'autrui : et auprès de Dieu dont la liaison de société avec nous fait le point principal de la moralité, l'erreur ne

saurait avoir lieu. Pour ce qui est du soi, il sera bon de le distinguer de l'apparence du soi et de la consciosité. Le soi fait l'identité réelle et physique, et l'apparence du soi, accompagnée de la vérité, y joint l'identité personnellé. Ainsi ne voulant point dire que l'identité personnelle ne s'étend pas plus loin que le souvenir, je dirais encore moins que le soi ou l'identité physique en dépend. L'identité réelle et personnelle se prouve le plus certainement quil se peut en matière de fait, par la réflexion présente et immédiate ; elle se prouve suffisamment pour l'ordinaire par notre souvenir d'intervalle ou par le témoignage conspirant des autres. Mais, si Dieu changeait extraordinairement l'identité réelle, il demeurerait la per- Sonnelle, pourvu que l'homme conservát les apparences d'identité, tant les internes (c'est-à-dire de la conscience) que les externes, comme celles qui consistent dans ce qui parait aux autres. Ainsi la conscience n'est pas le seul moyen de constituer l'identité personnelle, et le rapport d'autrui ou méme d'autres marques y peuvent suppléer. Mais il y a de la difficulté s'il se trouve contradiction entre ces diverses apparences. La conscience se peut taire comme dans l'oubli; mais, si elle disait bien clairement ce qui füt contraire aux autres apparences, on serait embarrassé dans la décision et comme suspendu quelquefois entre deux possibilités : celle de l'erreur de notre souvenir et celle de quelque déception dans les apparences externes.

S 11. Pu. On dira que les membres du corps de chaque homme sont une partie de lui-méme, et qu'ainsi le corps étant dans un flux perpétuel, l'homme ne saurait demeurer le méme.

Tn. J'aimerais mieux de dire que le moi et le lui est sans parties, parce qu'on dit, et avec raison, qu'il se conserve réellement la méme substance ou le méme moi physique ; mais on ne peut point dire, à parler selon l'exacte vérité des choses, que le méme tout se conserve lorsqu'une partie se perd. Or, ce qui a des parties corporelles ne peut point manquer d'en perdre à tout moment.

S 13. Pn. La conscience qu'on a de ses actions passées ne pourrait point étre transférée d'une substance pensante à l'autre, et il serait certain que la méme substance demeure, parce que nous nous sentons les mémes, si cette conscience était une seule et méme action individuelle, c'est-à-dire si l'action de réfléchir était là méme que l'action sur laquelle on réfléchit en s'en apercevant. Mais comme ce n'est qu'une représentation actuelle d'une action passée, il reste à

prouver comment il n'est pas possible que ce qui n'a jamais été réellement puisse être représenté à l'esprit comme ayant été véritablement.

Tu. Un souvenir de quelque intervalle peut tromper; on l'expérimente souvent, et il y a moyen de concevoir une cause naturelle de cette erreur. Mais le souvenir présent ou immédiat, ou le souvenir de ce qui se passaitimmédiatementauparavant, c'est-à-dire la conscience ou la réflexion, qui accompagne l'action interne, ne saurait tromper naturellement; autrement, on ne serait pas méme certain qu'on pense à telle ou à telle chose, car ce n'est aussi que de l'action passée qu'on le dit en soi, et non pas de l'action méme qui le dit. Or, si les expériences internes immédiates ne sont point certaines, il n'y aura point de vérité de fait dont on puisse étre assuré. Et j'ai déjà dit qu'il peut y avoir de la raison intelligible de l'erreur qui se commet dans les perceptions médiates et externes, mais dans les immédiates internes on n'en saurait trouver, à moins de recourir à la toutc-puissance de Dieu.

8 14. Pr. Quant à la question si, la méme substance immatérielle restant, il peut y avoir deux personnes distinctes, voici sur quoi elle est fondée. C'est, si le méme être immatériel peut être dépouillé de tout sentiment de son existence passée et le perdre entiérement, sans pouvoir jamais le recouvrer, de sorte que, commencant pour ainsi dire un nouveau compte depuis une nouvelle période, il ait une conscience qui ne puisse s'étendre au delà de ce nouvel état. Tous ceux qui croient la préexistence des âmes sont visiblement dans cette pensée. J'ai vu un homme qui était persuadé que son âme avait été l'âme de Socrate; et je puis assurer que dans le poste qu'il a rempli et qui n'était pas de petite importance, il a passé pour un homme fort raisonnable, et il a paru, par ses ouvrages qui ont vu le jour, qu'il ne manquait ni d'esprit ni de savoir. Or, les âmes étant indifférentes à l'égard de quelque portion de matière que ce soit, autant que nous le pouvons connaitre par leur nature, cette supposition (d'une méme âme passant en différents corps) ne renferme aucune absurdité apparente. Cependant celui qui, à présent, n'aaucun sentiment de quoi que ce soit que Nestor ou Socrate ait jamais fait ou pensé, concoit-il ou peut-il concevoir qu'il soit la méme personne que Nestor ou Socrate? Peut-il prendre part aux actions de ces deux anciens Grecs? peut-il se les attribuer ou penser qu'elles soient plutót ses propres actions que celles de

quelque autre homme qui ait déjà existé ? Il n'est pas plus la méme personne avec un d'eux, que si l'âme qui est présentement en lui avait été créée torsqu' elle commença d'animer le corps qu'elle a présentement. Cela ne contribuerait pas davantage à le faire la méme personne que Nestor, que si quelques-unes des particules de matiere qui une fois ont fait partie de Nestor étaient à présent une partie de cet homme-là. Car la méme substance immatérielle sans la méme conscience ne fait non plus la méme personne pour étre unie à tel ou tel corps que les mémes particules de matiére, unies à quelque corps sans une conscience commune, peuvent faire la méme personne.

Tu. Un être immatériel ou un esprit ne peut être dépouillé de toute perception de son existence passée. Il lui reste des impressions de tout ce qui lui est jamais arrivé et il a méme des pressentiments de tout ce qui lui arrivera; mais ces sentiments sont le plus souvent trop petits pour étre distinguables et pour qu'on sen apercoive, quoiqu'ils pourraient peut-étre se développer un jour. Cette continuation et liaison de perceptions fait le méme individu réellement; mais les aperceptions (c'est-à-dire lorsqu'on s'apercoit des sentiments passés) prouvent encore une identité morale et font paraître l'identité réelle. La préexistence des âmes ne nous parait pas par nos perceptions, mais, si elle était véritable, elle pourrait se faire connaitre un jour. Ainsi il n'est point raisonnable que la restitution du souvenir devienne à jamais impossible, les perceptions insensibles (dont j'ai fait voir l'usage en tant d'autres occasions importantes) servant encore ici à en garder les semences. Feu M. Henri Morus, théologien de l'Église anglicane, était persuadé de la préexistence et a écrit pour la soutenir. Feu M. Van Helmont le fils allait plus avant, comme je viens de le dire, et croyait la transmigration des ámes, mais toujours dans des corps d'une méme espèce, de sorte que, selon lui, l'âme humaine animait toujours un homme. ll croyait avec quelques rabbins le passage de l'àme d'Adain dans le Messie comme dans le nouvel Adam. Et je ne sais s'il ne croyait pas avoir été lui-même quelque ancien, tout habile homme qu'il était d'ailleurs. Or, si ce passage des âmes était véritable, au moins de la manière possible que j'ai expliquée ci-dessus (mais qui ne parait point vraisemblable), c'est-à-dire que les âmes gardant des corps subtils, passassent tout d'un coup dans d'autres corps grossiers, le méme individu subsisterait toujours dans Nestor, dans So-

crate et dans quelque moderne, et il pourrait méme faire connaitre son identité à celui qui pénétrerait assez dans sa nature, à cause des impressions ou caractéres qui y resteraient de tout ce que Nestor ou Socrate ont fait et que quelque génie assez pénétrant y pourrait lire. Cependant, si l'homme moderne n'avait point de moven interne ou externe de connaitre ce qu'il a été, ce serait, quant à la morale, comme s'il ne l'avait point été. Mais l'apparence est que rien ne se néglige dans le monde, par rapport méme à la morale, parce que Dieu en est le monarque, dont le gouvernement cst parfait. Les âmes, selon mes hypothèses, ne sont point indifférentes à l'égard de quelque portion de matière que ce soit, comme il vous semble ; au contraire, elles expriment originairement celles à qui elles sont et doivent étre unies par ordre. Ainsi, si elles passaient dans un nouveau corps grossier ou sensible, elles garderaient toujours l'expression de tout ce dont elles ont eu perception dans les vieux, et méme il faudrait que le nouveau corps s'en ressentit, de sorte que la continuation individuelle aura toujours ses marques réelles. Mais, quel qu'ait été notre état passé, l'effet qu'il laisse ne saurait nous étre toujours apercevable. L'habile auteur de /' Essai sur l'Entendement, dont vous aviez épousé les sentiments, avait remarqué (liv. 11, chap. de l'Identité, $ 27) qu'une partie de ces suppositions ou fictions du passage des ámes, prises pour possibles, est fondée sur ce qu'on regarde communément l'esprit non seulement comme indépendant de la matiere, mais [aussi comme indifférent à toute sorte de matiere (1). Mais j'espère que ce que je vous ai dit, Monsieur, sur ce sujet, par-ci par-là, servira à éclaircir ce doute et à faire mieux connaitre ce qui se peut naturellement. On voit par là comment les actions d'un ancien appartiendraient à un moderne qui aurait la méme âme, quoiqu'il ne s'en apercüt pas. Mais, si l'on venait à la connaitre, il s'ensuivrait encore de plus une identité personnelle. Au reste, une portion de matière qui passe d'un corps dans un autre ne fait point le méme individu humain, ni ce qu'on appelle moi, mais c'est l'âme qui le fait.

3 16. Pu. I] est cependant vrai que je suis autant intéressé et aussi justement responsable pour une action faite il y a mille ans, qui m'est présentement adjugée par cette conscience (self con-

(1) Aristote croyait aussi que l'àme n'est pas indifférente à toute espèce de malière, el il s'en servait pour combattre la doctrine de la métempsycose. Voyez Traité de l'âme, 1. 1, chap. v. P. J.

sciousness) que j'en ai, comme ayant été faite par moi-même, que je le suis pour ce que je viens de faire dans le moment précédent.

Tu. Cette opinion d'avoir fait quelque chose peut tromper dans les actions éloignées. Des gens ont pris pour véritable ce qu'ils avaient songe ou ce qu'ils avaient inventé à force de le répéter; cette fausse opinion peut embarrasser, mais elle ne peut point faire qu'on soit punissable si d'autres n'en conviennent point. De l'autre côté, on peut être responsable de ce qu'on a fait, quand on l'aurait oublié, pourvu que l'action soit vérifiée d'ailleurs.

3 17. Pu. Chacun éprouve tous les jours que tandis que son petit doigt est compris sous cette conscience, il fait autant partie de soiméme (de lui) que ce qui y a le plus de part.

Tn. J'ai dit (8 11) pourquoi je ne voudrais point avancer que mon doigt est une partie de moi ; mais il est vrai qu'il m'appartient, et qu'il fait partie de mon corps.

Pu. Ceux qui sont d'un autre sentiment diront que ce petit doigt venant à être séparé du reste du corps, si cette conscience accompagnait le petit doigt et abandonnait le reste du corps, il est évident que le petit doigt serait la personne, la méme personne, et qu alors le soi n'aurait rien à déméler avec le reste du corps.

Tu. La nature n'admet point ces fictions, qui sont détruites par systéme de l'harmonie ou de la parfaite correspondance de l’âme et du corps.

8 18. Pr. Il semble pourtant que, si le corps continuait de vivre et d'avoir sa conscience particulière, à laquelle le petit doigt n'eüt aucune part, et que cependant l’âme fût dans le doigt, le doigt ne pourrait avouer aucune des actions du reste du corps, et l'on ne pourrait non plus les lui imputer.

Tu. Aussi l'àme qui serait dans le doigt n'appartiendrait-elle point à ce corps. J'avoue que, si Dieu faisait que les consciosités fussent transférées sur d'autres àmes, il faudrait les traiter, selon les notions morales, comme si c'étaient les mémes ; mais ce serait troubler l'ordre des choses sans sujet et faire un divorce entre l'aperceptible et la vérité, qui se conserve par les perceptions insensibles, lequel ne serait point raisonnable, parce que les perceptions insensibles pour le présent peuvent se développer un jour, car il n'y a rien d'inutile, et l'éternité donne un grand champ aux changements.

$ 20. Pu. Les lois humaines ne punissent pas l'homme fou pour les actions que fait l'homme de sens rassis, ni l'homme de sens rassis pour ce qu'a fait l'homme fou : par oü elles en font deux personnes. C'est ainsi qu'on dit : il est hors de lui-même.

Tu. Les lois menacent de châtier et promettent de récompenser, pour empêcher les mauvaises actions et avancer les bonnes. Or un ‘fou peut être tel que les menaces et les promesses n'opèrent point assez sur lui, la raison n'étant plus la maitresse ; ainsi, à mesure de la faiblesse, la rigueur de la peine doit cesser. De l'autre cóté on veut que le criminel sente l'effet du mal qu'il a fait, afin qu'on craigne davantage de commettre des crimes; mais le fou n'y étant pas assez sensible, on est bien aise d'attendre un bon intervalle pour exécuter la sentence qui le fait punir de ce qu'il a fait de sens rassis. Ainsi ce que font les lois ou les juges dans ces rencontres ne vient point de ce qu'on y concoit deux personnes.

S 92. Pr. En effet, dans le parti dont je vous présente les sentiments, [on se fait cette objection] (1) que si un homme, qui est ivre et qui ensuite n'est plus ivre, n'est pas la méme personne, on ne le doit point punir pour ce qu'il a fait étant ivre, puisqu'il n'en a plus aucun sentiment. Mais on répond à cela qu'il'est tout autant la méme personne qu'un homme qui pendant son sommeil marche et fait plusieurs autres choses, et qui est responsable de tout le mal qu'il vient à faire dans cet état.

Tu. 1 y a bien de la différence entre les actions d'un ivre et celles d'un vrai et reconnu noctambule. On punit les ivrognes parce qu'ils peuvent éviter l'ivresse et peuvent méme avoir quelque souvenir de la peine pendant l'ivresse. Mais il n'est pas tant dans le pouvoir des noctambules de s'abstenir de leur promenade nocturne et de ce qu'ils font. Cependant, s'il était vrai qu'en leur donnant bien le fouet sur le fait, on pouvait les faire rester au lit, on aurait droit de le faire, et on n'y manquerait pas aussi, quoique ce füt plutót un reméde qu'un chátiment. En effet, on raconte que ce reméde a servi.

Pur. Les lois humaines punissent l'un et l'autre par une justice conforme à la maniére dont les hommes connaissent les choses, parce que dans ces sortes de cas ils ne sauraient distinguer certainement ce qui est réel de ce qui est contrefait; ainsi l'ignorance

(1; Dans le texte donné par Gerhadt. ces mots intercalés ici manquent: mais mais la phrase n'a pas de construction. P. J.

n'est pas reçue pour excuse de ce qu'on a fait étant ivre ou endormi. Le fait est prouvé contre celui qui l'a fait, et l'on ne saurait prouver pour lui le défaut de conscience.

Tn. Il ne s'agit pas tant de cela, que de ce qu'il faudra faire, quand i] a été bien vérifié, que l'ivre ou le noctambule ont été hors d'eux, comme cela se peut. En ce cas le noctambule ne saurait étre considéré que comme un maniaque : mais, comme l'ivresse est volontaire et que la maladie ne l'est pas, on punit l'un plutót que l'autre.

Pr. Mais au grand et redoutable jour du jugement, où les secrets de tous les cœurs seront découverts, on a droit de croirc que personne n'aura à répondre pour ce qui lui est entièrement inconnu, et que chacun recevra ce qui lui est dû, étant accusé ou excusé par sa propre conscience.

Pr. Je ne sais s'il faudra que la mémoire de l'homme soit exaltée au jour du jugement pour qu'il se souvienne de tout ce qu'il avait oublié, et si la connaissance des autres et surtout du juste juge, qui ne saurait se tromper, ne suffira pas. On pourrait former une fiction, peu convenable à la vérité, mais possible au moins, qui serait qu'un homme au jour du jugement crût avoir été méchant et que le méme parüt vrai à tous les autres esprits créés, qui seraient à portée pour en juger, sans que la vérité y füt : pourra-t-on dire que le supréme et juste juge, qui saurait seul le contraire, pourrait damner cette personne et juger contre ce quil sait ? Cependant il semble que cela suivrait de la notion que vous donniez de la personnalité morale. On dira peut-étre que, si Dieu juge contre les apparences, il ne sera pas assez glorifié et fera de la peine aux autres ; mais on pourra répondre qu'il est lui-méme son unique et supréme loi, et que les autres doivent juger en ce cas qu'ils se sont trompés.

$ 23. Pn. Si nous pouvions supposer deux consciences distinctes et incommuniables qui agissent tour à tour dans le même corps, l'une constamment pendant le jour et l'autre durant là nuit, et d'autre cóté la méme conscience agissant par intervalles dans deux corps différents ; je demande si dans le premier cas l'homme de jour et l'homme de nuit, si j'ose m'exprimer de la sorte, ne seraient pas deux personnes aussi distinctes que Socrate et. Platon, et si dans le second cas ce ne serait pas une seule personne dans deux corps distincts? Et il n'importe en rien de dire que cette méme conscience

qui affecte deux différents corps, et ces consciences qui affectent le méme corps en différents temps, appartiennent l’une à la méme substance immatérielle et les deux autres à deux distinctes substances immatérielles, qui introduisent ces diverses consciences dans ces corpslà, puisque l'identité personnelle serait également déterminée par la conscience, soit que cette conscience füt attachée à quelque substance individuelle, immatérielle ou non. De plus, une chose immatérielle qui pense doit quelquefois perdre de vue sa conscience passée et la rappeler de nouveau. Or supposez que ces intervalles de mémoire et d'oubli reviennent partout le jour et la nuit, dés là vous avez deux personnes avec le méme esprit immatériel D’où il s'ensuit que le soi n'est point déterminé par l'identité ou la diversité de substance, dont on ne peut étre assuré, mais seulement par l'identité de la conscience.

Tu. J'avoue que, si toutes les apparences étaient changées et transférées d'un esprit sur un autre, ou si Dieu faisait un échange entre deux esprits, donnant le corps visible et les apparences et consciences de l'un à l'autre, l'identité personnelle, au lieu d'étre attachée à celle de la substance suivrait les apparences constantes, que la morale humaine doit avoir en vue: mais ces apparences ne consisteront pas dans les seules consciences, et il faudra que Dieu fasse l'échange non seulement des aperceptions ou consciences des individus en question, mais aussi des apparences qui se présentent aux autres à l'égard de ces personnes, autrement il y aurait contradiction entre les consciences des uns et le témoignage des autres, ce qui troublerait l'ordre des choses morales. Cependant il faut qu'on m'avoue aussi que le divorce entre le monde insensible et sensible, c'est-à-dire entre les perceptions insensibles qui demeureront aux mêmes substances et les aperceptions qui seraient échangées, serait un miracle, comme lorsqu'on suppose que Dieu fait du vide ; car j'ai dit ci-dessus pourquoi cela n'est pas conforme à l'ordre naturel. Voici une autre supposition bien plus convenable. Il se peut que dans un autre lieu de l'univers ou dans un autre temps il se trouve un globe qui ne diffère point sensiblement de ce globe de la terre où nous habitons, et que chacun des hommes qui l'habite ne différe point sensiblement de chacun de nous qui lui répond. Ainsi il y aura à la fois plus de cent millions de paires de personnes semblables, c'est-à-dire des personnes avec les mémes apparences et consciences ; et Dieu pourrait transférer les esprits

seuls ou avec leur corps d'un globe dans l'autre sans qu'ils s'en apercussent; mais, soit qu'on les transfer : ou qu'on les laisse, que dira-t-on de leur personne ou de leur so suivant vos auteurs? Sontils deux personnes ou la méme, puisque la conscience et les apparences internes et externes des hommes de ces globes ne sauraient faire de distinction? ll est vrai que Dieu et les esprits capables d'envisager les intervalles et rapports externes des temps et des lieux et méme les constitutions internes, insensibles aux hommes des deux globes, pourraient les discerner ; mais, selon vos hypothèses, la seule consciosité discernant les personnes sans qu'il faille se mettre en peine de l'identité ou diversité réelle de la subtance ou méme de ce qui paraitrait aux autres, comment s'empécher de dire que ces deux personnes qui sont cn méme temps dans ces deux globes ressemblants, mais éloignés l'un de l'autre d'une distance inexprimable, ne sont qu'une seule et méme personne; ce qui est pourtant une absurdité manifeste? Au reste, parlant de ce qui se peut naturellement, les deux globes semblables et les deux îmes semblables des deux globes ne le demeureraient que pour un peu de temps. Car, puisqu'il y a une diversité individuelle, il faut que cette différence consiste au moins dens les constitutions insensibles, qui se doivent développer dans la suite des temps.

3 26. |t. Supposons un homme puni présentement pour ce qu'il a fait dans une autre vie et dont on ue puisse lui faire avoir absolument aucune conscience ; quelle différence v a-t-il entre un tel traitement et celui qu'on lui ferait en le eréant miserable ?

Tn. Les platoniciens, les origénistes, quelques Hébreux (1; et autres défenseurs de la préexistence des âmes ont cru que les âmes de ce monde étaient mises dans des corps imparfaits, afin de souffrir pour les crimes commis dans un monde précédent. Mais il est vrai que, si on n'en sait point ni n'en apprendra jamais la vérité, ni par le rappel de sa mémoire, ni par quelques traces, ni par la connaissance d'autrui, on ne pourra point l'appeler un châtiment selon les notions ordinaires. ll y a pourtant quelque lieu de douter, en par-

‘1: Les Hébreux dont parle ici Leibniz, et auxquels il a déjà fait allusion plus haut, sont les rabbalistes. Au reste, l'idée de la préexistence était déjà repandue en Judée au temps de Jésus-Christ, comme le prouve ce passage de PÉvangile : « En passant, Jésus vit un homme qui était aveugle de naissance, el ses disciples lui demandère:t : Pour quel péché cet homme e<til né aveugle? Est-ce pour les siens ou pour ceux de ses parents? » P. 4.

lant des châtiments en général, s'il est absolument nécessaire que ceux qui souffrent en apprennent eux-mêmes un jour la raison, et s'il ne suffirait pas bien souvent que d'autres esprits plus informés y trouvassent matière de glorifier la justice divine. Cependant il est plus vraisemblable que les souffrants en sauront le pourquoi, au moins en général.

$29. Pi. Peut-être qu'au bout du compte vous pourriez vous accorder avec mon auteur, qui conclut son chapitre de l'identité, en disant que la question, si le méme homme demeure, est une question de nom, selon qu'on entend par l'homme ou le seul esprit raisonnable, ou le seul corps de cette forme qui s'appelle humaine, ou enfin l'esprit uni à un tel corps. Au premier cas, l'esprit séparé (au moins du corps grossier) sera encore l'homme; au second un orangoutang, parfaitement semblable à nous, la raison exeeptée, serait un homme ; et, si l'homme etait privé de son áme raisonnable et recevait une âme de bête, il demeurerait le même homme. Au troisième cas, il faut que l'un et l'autre demeurent avec l'union, le méme esprit et le corps aussi méme en partie, ou du moins l'équivalent, quant à la forme corporelle sensible. Ainsi on pourrait demeurer le même être physiquement ou moralement, c'est-à-dire la méme personne sans demeurer homme, en cas qu’on considère cette figure comme essentielle à l’homme suivant ce dernier sens.

Tu. J'avoue qu'en cela il y a question de nom ; et dans le troisième sens, c'est comme le méme animal est tantót chenille ou ver à soie, et tantôt papillon, et comme quelques-uns se sont imaginés que les anges de ce monde ont été hommes dans un monde passé. Mais nous nous sommes attachés, dans cette conférence, à des discussions plus importantes que celles de la signification des mots. Je vous ai montré la source dela vraie identité physique ; j'ai fait voir que la morale n'y contredit pas, non plus que le souvenir; qu'elles ne sauraient toujours marquer l'identité physique à la personne méme dont ij s'agit, ni à celles qui sont en commerce avec elle; mais que cépendant elles ne contredisent jamais à l'identité physique, et ne font jamais un divorce entier avec elle ; qu'il y a toujours des esprits créés qui connaissent ou peuvent connaitre ce qui en est : mais qu'il y a lieu de juger que ce qu'il y a d'indifférent à l'égard des personnes mêmes ne peut l'étre que pour un temps.

CHAP. XXVIII. — DE oUELQUES AUTRES RELATIONS, ET SURTOUT DES RELATIONS MORALES.

8 4. Pur. Outre les relations fondées sur le temps, le lieu et la causalité dont nous venons de nous entrenir, il y en a une infinité d'autres dont je vais proposer quelques-unes. Toute idée simple, capable de parties et de degrés, fournit une occasion de comparer les sujets, oü elle se trouve, par exemple, l'idée du plus (ou moins ou également) blanc. Cette relation peut être appelée proportionnelle.

Tu. Il y a pourtant un excès sans proportion; et c'est à l'égard d'une grandeur, que j'appelle imparfaite, comme lorsqu'on dit que l'angle que le rayon fait à l’arc de son cercle, est moindre que le droit ; ear il n'est point possible qu'il y ait une proportion entre ces deux angles, ou entre l'un d'eux et leur différence, qui est l'angle de contingence.

S2. Pn. Une autre occasion de comparer est fournie par les circonstances de l'origine, qui fondent des relations de père et enfant, frères, cousins, compatriotes. Chez nous on ne s'avise guère de dire : Ce taureau est le grand-père d'un tel veau, ou : Ces deux pigeons sont cousins germains; car les langues sont proportionnées àlusage. Maisil y a des pays oà les hommes, moins curieux de leur propre géncalogie que de celle de leurs chevaux, n'ont pas seulement des noms pour ehaque cheval en particulier, mais aussi pour leurs différents degrés de parentage.

Tu. On peut joindre encore l'idée et les noms de famille à ceux du parentage. 1] est vrai qu'on ne remarque point que sous l'empire de Charlemagne, et assez longtemps avant ou aprés, il y ait eu des noms de famille en Allemagne, en France et en Lombardie. Il n'y a pas encore longtemps qu'il y a eu des familles (méme nobles’, dans le Septentrion, qui n'avaient point de nom, et oü l'on ne reconnaissait un homme dans son lieu natal qu'en nommant son nom et celui de son père, et ailleurs /quand il se transplantait) en joignant au sien le nom du lieu d’où il venait. Les Arabes et les Turcomans en usent encore de méme (je crois), n'ayant guérc de noms de famille particuliers, et se contentant de nommer le pere et grand-pere, etc., de quelqu'un, et ils font le même honneur à leurs chevaux de prix,

qu'ils nomment par nom propre et nom de pére, et méme au delà. C'est ainsi qu'on parlait des chevaux que le grand-seigneur des Turcs avait envoyés à l'empereur aprés la paix de Carlowitz ; et le feu comte d'Oldenburg, dernier de sa branche, dont les haras étaient fameux, et qui a vécu fort longtemps, avait des arbres géncalogiques de ses chevaux, de sorte qu'ils pouvaient faire prenve de noblesse, et allaient jusqu'à avoir des portraits de leurs ancêtres (imagines majorum), ce qui était tant recherché chez les Romains. Mais, pour revenir aux hommes, il y a chez les Árabes el les Tartares des noms de tribus, qui sont comme de grandes familles qui se sont fort ampliliées par la succession des temps. Et ces noms sont pris ou du progéniteur, comme du temps de Moise, ou du lieu d'habitation, ou de quelque autre circonstance. M. Worsley, voyageur observatif, qui s'est informé de l'état présent de l'Arabie Déserte, oü il a été quelque temps, assure que dans tous le pays entre l'Égvpte et la Palestine, et où Moïse a passé, il n'y a aujourd'hui que trois tribus, qui peuvent aller ensembleà 5,000 hommes, et qu'une de ces tribus s'appelle Sali, du progéniteur (comme je crois), dont la postérite honore le tombeau, comme celui d'un saint, en y prenant de la poussière que les Arab:s mettent sur leur tête et sur celle de leurs chameaux. Au reste, consanguinité est quand il y a une origine commune de ceux dont on considère la relation ; mais on pourrait dire qu'il v a alliance ou aflinité entre deux personnes, quand ils peuvent avoir consanguinité avec une méme personne, sans qu il y en ait pour cela entre eux, ce qui se fait par. l'intervention des mariages. Mais, comme on n'a point coutume de dire qu'il v a affinité entre mari et femme, quoique leur mariage soit cause de l'affinité par rapport à d'autres personnes, il vaudrait peut-être mieux de dire qu'affinité est entre ceux qui auraient consanguinité entre eux, si mari et femme étaient pris pour une méme personne.

3 3. Pa. Le fondement d'un rapport est quelquefois un droit moral, comme le rapport d'un général d'armée ou. d'un citoyen. Ces relations, dépendant des accords que les hommes ont faits entre eux, sont volontaires ou d'institution, que l'on peut distinguer des naturelles. Quelquefois les deux corrélatifs ont chacun son. nom, comme patron et. client, general et soldat. Mais on n'en a pas toujours : comme, par exemple, on n'en a point pour ceux qui ont rapport au chancelier.

Ta. ll y a quelquefois des relations naturelles que les hommes ont

revétues et enrichies de quelques relations morales, comme, par exemple, les enfants ont droit de prétendre la portion légitime de la succession de leurs pères ou mères ; les personnes jeunes ont certaines sujétions, et les âgées ont certaines immunités. Cependant il arrive aussi qu'on prend pour des relations naturelles celles qui ne le sont pas ; comme, lorsque les lois disent que le pere est celui qui a fait des noces avec la mére dans le temps qui fait que l'enfant lui peut être attribué ; et cette substitution de l'institutif à la place du naturel n'est que présomption quelquefois, c’est-à-dire jugement qui fait passer pour vrai ce qui peut-être ne l'est pas, tant qu'on n'en prouve point la fausseté. Et c'est ainsi que la maxime : Pater est quem nupliæ demonstrant est prise dans le droit romain et chez la plupart des peuples oü elle est recue. Mais on m'a dit qu'en Angleterre il ne sert de rien de prouver son alibi, pourvu qu'on ait été dans un des trois royaumes, de sorte que la présomption alors se change en fiction ou en ce que quelques docteurs appellent preæsumplionem juris el de jure.

. S4. Prr. Relation morale est la convenance ou diseonvenance qui se trouve entre les actions volontaires des hommes et une règle qui fait qu'on juge si elles sont moralement bonnes ou mauvaises, 8 5»; et le bien moral ou le mal moral est la conformité ou l'opposition qui se trouve entre les actions volontaires et une certaine loi, ce qui nous attire du bien ou du mal (physique) par la volonté et puissance du législateur (ou de celui qui veut maintenir la loi), et c'est ce que nous appelons récompense et punition.

Tn. Il est permis à des auteurs aussi habiles que celui dont vous représentez les sentiments, Monsieur, d'accommoder les termes comme ils le jugent à propos. Mais il est vrai aussi que, suivant cette notion, une méme action serait moralement bonne et moralement mauvaise en méme temps, sous de différents législateurs, tout . comme notre habile auteur prenait la vertu ci-dessus pour ce qui est loué et par conséquent une méme action serait vertueuse ou non, selon les opinions des hommes. Or, cela n'étant pas le sens ordinaire qu'on donne aux actions moralement bonnes et vertueuses, j'aimerais mieux pour moi prendre pour la mesure du bien moral et de la vertu la régle invariable de la raison, que Dieu s'est chargé de maintenir. Aussi peut-on être assuré que par son moyen tout bien moral devient physique, ou, comme parlaient les anciens, tout honnéte cst utile : au lieu que, pour exprimer la notion de l'auteur, il faudrait

PavL JANET. — Leibniz. 1-14

dire que le bien ou le mal moral estun bien ou un mal d'imposition ou institutif, que celui qui a le pouvoir en main táche de faire suivre ou éviter par les peines ou récompenses. Le bon est que ce qui est de l'institution générale de Dieu est conforme à la nature ou à la raison.

8 7. Pu. ll y a trois sortes de lois : la loi divine, la loi civile et la loi d'opinion ou de réputation. La première est la règle des péchés ou des devoirs ; la seconde, des actions criminelles ou innocentes; la troisième, des vertus ou des vices. |

Tu. Selon le sens ordinaire des termes, les vertus et les vices ne diffèrent des devoirs et des péchés que comme les habitudes diffèrent des actions, et on ne prend point la vertu et le vice pour quelque chose qui dépende de l'opinion. Un grand péché est appelé un crime, et on n'oppose point l'innocent au criminel. maisau coupable. La loi divineest de deux sortes. naturelle et positive. La loi civile est positive. La loi de réputation ne mérite le nom de loi qu'improprement. ou est comprise sous la loi naturelle, comme si je disais la loi de la santé, la loi du ménage, lorsque les actions attirent naturellement quelque bien ou quelque mal, comme l'approbation d'autrui, la santé, le gain. |

S 40. Pur. On prétend en effet par tout le monde que les mots de vertu et de vice signifient des actions bonnes ou mauvaises de leur nature, et, tant qu'ils sont réellement appliqués en ce sens, la vertu convient parfaitement avec la loi divine (naturelle). Mais, quelles que soient les prétentions des hommes, il est visible que ces noms, considérés dans les applications particulières, sont constamment et uniquement attribués à telles ou telles actions, qui dans chaque pays ou dans chaque société sont réputées honorables ou honteuses ; autrement les hommes se (1) condamneraient eux-mémes. Ainsi la mesure de ce qu'on appelle vertu et vice est cette approbation ou ce mépris, cette estime ou ce bláme, qui se forme par un secret ou tacite consentement. Car, quoique les hommes réunis en sociétés politiques aient résigné entre les mains du public la disposition de toutes leurs forces, en sorte qu'ils ne peuvent point les employer contre leurs concitoyens au delà de ce qui est permis par la loi, ils retiennent pourtant toujours la puissance de penser bien ou mal, d'approuver ou de désapprouver.

(1) GEHRARvT: ce.

Tu. Si l'habile auteur, qui s'explique ainsi avec vous, Monsieur, déelarait qu'il lui a plu d'assigner cette présente définition arbitraire nominale aux noms de vertu et de vice, on pourrait dire seulement que cela lui est permis en théorie pour la commodité de s'exprimer, faute peut-étre d'autres termes; mais on sera obligé d'ajouter que cette signification n'est point conforme à l'usage, ni méme utile à l'édification, et qu'elle sonnerait mal dans les oreilles de bien des gens, si quelqu'unla voulait introduire dans la pratique de la vie et de la conversation, comme cet auteur semble reconnaître lui-même dans la préface. Mais c'est aller plus avant ici, et quoique vous avouiez que les hommes prétendent parler de ce qui est naturellement vertueux ou vicieux selon des lois immuables, vous prétendez qu'en effet ils n'entendent parler que de ce qui dépend de l'opinion. Mais il me semble que par la méme raison on pourrait soutenir qu' encore la vérité et la raison et tout ce qu'on pourra nommer de plus réel, dépend de l'opinion, parce que les hommes se trompent, iorsqu ils en jugent. Ne vaut-il done pas mieux à tous égards de dire que les hommes entendent par la vertu comme par la. vérité ce qui est conforme à la nature, mais qu'ils se trompent souvent dans l'application ; outre qu'ils se trompent moins qu'on ne pense; car ce qu'ils louent le mérite ordinairement à certains égards. La vertu de boire, c'est-à-dire de bien porter le vin, est un avantage, qui servait à Donosus à se concilier les barbares et à tirer d'eux leurs secrets. Les forces nocturnes d'Ilercule, en quoi le même Bonosus prétendait lui ressembler, n'étaient pas moins une perfection. La subtilité des larrons était louée chez les Lacédémoniens, et ce n'est pas l'adresse, mais l'usage qu'on en fait mal à propos, qui est blàmable; et ceux qu'on roue en pleine paix pourraient servir quelquefois d'excellents partisans en temps de guerre. Ainsi tout cela dépend de l'application et du bon ou mauvais unage des avantages qu'on possede. Il est vrai aussi trés souvent et ne doit pas ètre pris pour une chose fort étrange, que les hommes se condamnent eux-mêmes, comme lorsqu'ils font ce qu'ils blâment dans les autres, et il y a souvent une contradiction entre les actions et les paroles, qui scandalise le public, lorsque ce que fait et que défend un magistrat, un prédicateur, saute aux veux de tout le monde.

8 (2. Pi. En tout lieu ce qui passe pour vertu est cela méme qu'on juge digne de ouange. La vertu et la louange sont. souvent désignées par le méme nom. Sunt hic etiam sua præmia laudi, dit

Virgile (lib. I Æneid., vers. 464), et Cicéron: Nihil habet. natura prosstantius quam honestatem, quam laudem, quam dignitatem, quam decus. (Quest. Tuscul. lib. If, c. 20), et il ajoute un peu après: Hisce ego pluribus nominibus unam rem declarari volo.

Tu. Il est vrai que les anciens ont désigné la vertu par le nom de l'honnéte, comme lorsqu'ils ont loué incoctum generoso pectus honesto. Et il est vrai aussi que l'honnéte a son nom de l'honneur ou dela louange. Mais cela veut dire non pas que la vertu est ce qu'on loue, mais qu'elle est ce qui est digne de louange, et c'est ce qui dépend dela vérité et non pas de l'opinion.

Pu. Plusieurs ne pensent pas sérieusement à la loi de Dieu ou espèrent qu'ils se réconcilieront un jour avec celui qui en est l'auteur, et à l'égard de la loi de l'État, ils se flattent de l'impunité. Mais on ne pense point que celui qui fait quelque chose de contraire aux opinions de ceux qu'il fréquente, et à qui il veut se rendre recommandable, puisse éviter la peine de leur censure et de leur dédain. Personne à qui il peut rester quelque sentiment de sa propre nature, ne peut vivre en société constamment méprisé ; et. c'est la force de la loi de la réputation.

Tu. J'ai déjà dit que ce n'est pas tant la peine d'une loi qu'une peine naturelle que l’action s'attire d'elle-méme. 1l est vrai cependant que bien des gens ne s'en soucient guére, parce qu'ordinairement, s'ils sont méprisés des uns à cause de quelque action blámée, ils trouvent des complices, ou au moins des partisans, qui ne les méprisent point s'ils sont tant soit peu recommandables par quelque autre côté. On oublie méme les actions les plus infâmes, et souvent il suffit d'étre hardi et effronté comme ce Phormion de Térence pour que tout passe. Si l'excommunication faisait naître un véritable mépris constant et général, elle aurait la force de cette loi, dont parle notre auteur; et elle avait en effet cette foree chez les premiers chrétiens et leur tenait lieu de juridiction, dont ils manquaient pour punir les coupables ; à peu près comme les artisans maintiennent cerlaincs coutumes entre eux malgré les lois par le mépris qu'ils témoignent pour ceux qui ne les observent point. Et c'est ce qui a maintenu aussi les duels contre les ordonnances. 1l serait à souhaiter que le publie s'accordàt avec. soi-méme et avec la raison dans les louanges et dans les blàmes ; et que les grands surtout ne protégeassent point les méchants en riant des mauvaises actions, où il semble le plus souvent que ce n'est pas celui qui les a faites, mais celui qui

en a souffert, qui est puni par le mépris et tourné en ridicule. On verra aussi généralement que les hommes méprisent non pas tant le vice que la faiblesse et le malheur. Ainsi la loi de la réputation aurait besoin d'étre bien réformée, et aussi d'étre mieux observée.

& 19. Pu. Avant de quitter la considération des rapports, je remarquerai que nous avons généralement une notion aussi claire ou plus claire de la relation que de son fondement. Si je croyais que Sempronia a pris Titus de dessous un chou, comme on a accoutumé de dire aux petits enfants, et qu'ensuite elle a eu Caius dela méme maniere, j'aurais une notion aussi claire de la relation de frére entre Titus et Caius, que si j'avais tout le savoir des sages-femmes.

Tu. Cependant comme on disait un jour à un enfant que son petit frere, qui venait de naitre, avait été tiré d'un puits (réponse dont on. se sert en Allemagne pour satisfaire la curiosité des enfants sur cet article), l'enfant répliqua qu'il s'étonnait qu'on ne le rejetait pas dans le méme puits quand il eriait tant et incommodait la mère. C'est que cette explication ne lui faisait point connaitre aucune raison de l'amour que la mére témoignait pour l'enfant. On peut donc dire que ceux qui ne savent poiut le fondement des relations n'en ont que ce que j'appelle des pensées sourdes en partie et insuffisantes, quoique ces pensées puissent sulfire à certains égards et en certaines occasions.

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