CHAP. IX. — DE L'IMPERFECTION DES MOTS
S 4. Pn. Nous avons parlé déjà du double usage des mots. L'un est d'enregistrer nos propres pensées pour aider notre mémoire qui nous fait parler à nous-mêmes; l'autre est de communiquer nos pensées aux autres par le moyen des paroles. Ces deux usages nous font connaitre la perfection ou l'imperfection des mots. $ 2. Quand nous ne parlons qu'à nous-mémes, il est indifferent quels mots on emploie, pourvu qu'on se souvienne de leur sens, et ne le change point. Mais $3, l'usage de la communication est encore de deux sortes, civil et philosophique. Le civil consiste dans la conversation et usage de la vie civile. L'usage philosophique est celui qu'on doit faire des mots, pour donner des notions précises et pour exprimer des vérités certaines en propositions générales.
Tu. Fort bien: les paroles ne sont pas moins des marques (nota) pour nous (comme pourraient étre les caractéres des nombres ou de l'algébre) que des signes pour les autres: et l'usage des paroles comme des signes a lieu tant lorsqu'il s'agit d'appliquer les préceptes généraux à l'usage de la vie, ou aux individus, que lorsqu'il s'agit de trouver ou vérifier ces préceptes; le premier usage des signes est civil, et le second est philosophique.
& 5. Pu. Or il est difficile, dans les cas suivants principalement, d'apprendre et de retenir l’idée que chaque mot signifie : 1° lorsque . ces idées sont fort composées ; 2^ lorsque ces idées qui en composent une nouvelle n'ont point de liaison naturelle avec elle, de sorte
qu'il n'y a dans la nature aucune mesure fixe ni aucun modèle pour les rectifier et pour les régler; 3° lorsque le modèle n'est pas aisé à connaitre ; 4° lorsque la signification du mot et l'essence réelle ne sont pas exactement les mémes. Les dénominations des modes sont plus sujettes à étre douteuses et imparfaites pour les deux premieres raisons, et celles des substances pour les deux secondes. $ 6. Lorsque l'idée des modes est fort complexe, comme celle de la plupart des termes de morale, elles ont rarement la même signification précise dans les esprits de deux différentes personnes. S 7. Le défaut aussi des modéles rend ces mots équivoques. Celui qui a inventé le premier le mot de brusquer y a entendu ce qu'il a trouvé à propos, sans que ceux qui s'en sont servi comme lui se soient informés de ce qu'il voulait dire précisément, et sans qu'il leur en ait montré quelque modéle constant. 8 8. L'usage commun régle assez bien le sens des mots pour la conversation ordinaire, mais il n'y a rien de précis, et l'on dispute tous les jours de la signification la plus conforme àla propriété du langage. Plusieurs parlent de la gloire, et il y en a peu qui l'entendent l'un comme l'autre. 3 9. Ce ne sont que de simples sons dans la bouche de plusieurs, ou du moins les significations sont fort indéterminées. Et dans un discours ou entretien où l'on parle d'honneur, de foi, de gráce, de religion, d'église, et surtout dans la controverse, on remarquera d'abord que les hommes ont des différentes notions qu'ils appliquent aux mémes termes.
Tu. Ces remarques sont bonnes; mais, quant aux anciens livres, comme nous avons besoin d'entendre la sainte Écriture surtout et que les lois romaines encore sont de grand usage dans une bonne partie de l'Europe, cela méme nous engage à consulter quantité d'autres anciens livres, les rabbins, les Péres de l'Église, méme les historiens profanes. D'ailleurs, les anciens médecins méritent aussi d'étre entendus. La pratique de la médecine des Grecs est venue des Arabes jusqu'à nous : l'eau de la source a été troublée dans les ruisseaux des Arabes et rectifiée en bien des choses, lorqu'on a commencé à recourir aux originaux grecs. Cependant ces Arabes ne laissent pas d'étre utiles, et l'on assure par exemple qu'Ebenbitar (1), qui dans les livres des simples a copié Dioscoride, sert souvent à l'éclaircir. Je trouve aussi qu'après la religion et l'histoire, c'est principalement dans la médecine, en tant qu'elle est empirique
(1) Ipx-AL-BALTAR, 1197-1248, botaniste arabe. Voir Pouchet, Histoire des sciences nulurelles au moyen dge; Paris, 1553,
que la tradition des anciens conservée par l'écriture, et généralement les observations d'autrui peuvent servir. C'est pourquoi j'ai toujours fort estimé des médecins versés encore dans la connaissance de l'antiquité; et j'ai été bien fâché que Reinesius (1), excellent dans l'un et l'autre genre, s'était tourné plutôt à éclaircir les rites et histoires des anciens, qu'à rétablir une partie de la connaissance qu'ils avaient de la nature, oü il a fait voir qu'il auraitencore pu réussir à merveille. Quand les Latins, les Grecs, les Hébreux et les Arabes seront épuisés un jour, les Chinois, pourvus encore d'anciens livres, se mettront sur les rangs et fourniront de la matiére à la curiosité de nos critiques. Sans parler de quelques vieux livres des Persans, des Arméniens, des Coptes et des Bramines, qu'on déterrera avec le temps, pour ne négliger aucune lumière que l'antiquité pourrait donner par la tradition des doctrines et par l'histoire des faits. Et, quand il n'y aurait plus de livre ancien à examiner, les langues tiendront lieu de livres, et ce sont les plus anciens monuments du genre humain. On enregistrera avec le temps et mettra en dictionnaires et en grammaires toutes les langues de l'univers, et on les comparera entre elles (2); ce qui aura des usages trés grands tant pour la connaissance des choses, puisque les noms souvent répondent à leurs propriétés (comme l'on voit par la dénomination des plantes chez de différents peuples) que pour la connaissance de notre esprit et de la merveilleuse variété de ses opérations. Sans parler de l'origine des peuples (3), qu'on connaitra par le moyen des étymologies solides que la comparaison des langues fournira le mieux. Mais c'est de quoi j'ai déjà parlé. Et tout cela fait voir l'utilite et l'étendue de la critique, peu considérée par quelques philosophes trés habiles d'ailleurs qui s'émancipent de parler avec mépris du rabbinage et généralement de la philologie. L'on voit aussi que les critiques trouveront encore longtemps matiére de s'exercer avec fruit, et qu'ils feraient bien de ne se pas trop amuser aux minuties, puisqu'ils ont tant d'objets plus revenants à traiter ; quoique je sache bien qu'encore les minuties sont nécessaires bien souvent chez les
(1) Reixesius Thomas, médeciu célèbre, né à Gotha, 1547, mort à Leipzig 1647. Son principal ouvrage est intitule Chinidtrie, ce qui nous apprend qu'il appartient à l'école chimiätrique de Sylvius. Il a laissé beaucoup d'ouvrages d'érudition.
(2) Voilà exprimé avec une admirable précision le principe de la philologie comparée.
(3) Nouvelle vue vérifiée par les faits.
critiques pour découvrir des connaissances plus importantes. Et comme la critique roule en grande partie sur la signification des mots et sur l'interprétation des auteurs, anciens surtout, cette discussion des mots, jointe à la mention que vous avez faite des anciens, m'a fait toucher ce point qui est de conséquence. Mais pour revenir à vos quatre défauts de la nomination, je vous dirai, Monsieur, qu'on peut remédier à tous, surtout depuis que l'écriture est inventée, et qu'ils ne subsistent que par notre négligence. Car il dépend de nous de fixer les significations, au moins dans quelque langue savante, et d'en convenir pour détruire cette tour de Babel. Mais il y a deux défauts, où il est plus difficile de remédier, qui consistent, l'un dans lc doute oü l'on est si des idées sont compatibles lorsque l'expérience ne nous les fournit pas toutes combinées dans un méme sujet ; l'autre dans la nécessité qu'il y a de faire des définitions provisionnelles des choses sensibles, lorsqu'on n'en a pas assez d'expérience pour en avoir des définitions plus complétes : mais jai parlé plus d'une fois de l'un et de l'autre de ces défauts.
Pu. Je m'en vais vous dire des ehoses qui serviront encore à éclaircir en quelque facon les défauts que vous venez de marquer; et le troisiéme de ceux que j'ai indiqués fait, ce semble, que ces définitions sont provisionnelles : c'est lorsque nous ne connaissons pas assez nos modèles sensibles, c'est-à-dire les êtres substantiels de nature corporelle. Ce défaut fait aussi que nous ne savons pas s'il est permis de combiner les qualités sensibles que la nature n'a point combinées, parce qu'on ne les entend pas à fond. Or, si la signification des mots qui servent pour les modes composés, est douteuse, faute de modéles qui fassent voir la méme composition, celledes noms des étres substantiels l'est par une raison tout opposée, parce qu'ils doivent signifier ce qui est supposé conforme à la réalité des choses, et se rapporte à des modéles formés par la nature.
Tu. J'ai reinarqué déjà plus d'une fois dans nos conversations précédentes, que cela n'est point essentiel aux idées des substances, mais j'avoue que les idées faites d'apres nature sont les plus süres et les plus utiles.
8 12. Pu. Lors donc qu'on suit les modèles tout faits par la nature, sans que l'imagination ait besoin que d'en retenir les représentations, les noms des étres substantiels ont dans l'usage ordiuaire un double rapport, comme j'ai déjà montré. Le premier est qu'ils signifient la constitution interne et réelle des choses ; mais ce
DES MOTS d 299
modèle ne saurait être connu, ni servir par conséquent à régler les significations.
Tu. Il ne s'agit pas de cela ici, puisque nous parlons des idées dont nous avons des modéles; l'essence intérieure est dans la chose ; mais l'on convient qu'elle ne saurait servir de patron.
Pr. Le second rapport est donc celui que les noms des êtres substantiels ont immédiatement aux idées simples qui existent à la fois dans la substance. Mais, comme le nombre de ces idées unies dans un méme sujet est grand, les hommes parlant de ce méme sujet s'en forment des idées fort différentes, tant par la différente combinaison des idées simples qu'ils font, que parce que la plupart des qualités des corps sont les puissances qu'ils ont de produire des changements dans les autres corps et d'en recevoir ; témoin les changemenis que l'un des plus bas métaux est capable de souffrir par l'opération du feu, et il en recoit bien plus encore entre les mains d'un chimiste, par l'application des autres corps. D'ailleurs l'un se contente du poids et de la couleur pour connaitre l'or, l'autre y fait encore entrer la ductilité, la fixité ; et le troisiéme veut faire considérer qu'on le peut dissoudre dans l'eau régale. $ 14. Comme les choses aussi ont souvent de la ressemblance entre elles, il est difficile quelquefois de désigner les différences précises.
Tu. Effectivement comme les corps sont sujets à être altérés, déguisés, falsifiés, contrefaits, c'est un grand point de les pouvoir distinguer et reconnaitre. L'or est déguisé dans la solution, mais on peut l'en retirer soit en le précipitant, soit en distillant l'eau; et l'or contrefait ou sophistiqué est reconnu ou purifié par l'art des essayeurs, qui n'étant pas connu à tout le monde, il n'est pas étrange que les hommes n'aient pas tous la méme idée de l'or. Et ordinairement ce ne sont que les experts qui ont des idées assez justes des matières.
S8 15. Pu. Cette variété ne cause pas cependant tant de désordre dans le commerce civil que dans les recherches philosophiques.
Tu. Il serait plus supportable s'il n'avait point de l'influence dans la pratique, oü il importe souvent de ne pas recevoir un quiproquo, et par conséquent de connaitre les marques des choses ou d'avoir à la main des gens qui les connaissent. Et cela surtout est important à l'égard des drogues et matériaux qui sont de prix, et dont on peut avoir besoin dans des rencontres importantes. Le désordre philosophique se remarquera plutót dans l'usage des termes plus généraux.
8 18. Pur. Les noms des idées simples sont moins sujets à équivoque, et on se méprend rarement sur les termes de blanc, amer, etc.
Tn. Il est vrai pourtant que ces termes ne sont pas entièrement exempts d'incertitude ; et j'ai déjà remarqué l'exemple des couleurs limitrophes qui sont dans les confins de deux genres et dont le genre est douteux.
S 19. Pn. Après les noms des idées simples, ceux des modes simples sont les moins douteux, comme par exemple ceux des figures et des nombres. Mais 3 20, les modes composés et les substances causent tout l'embarras. 5 21. On dira qu'au lieu d'imputer ces imperfections aux mots, il faut plutót les mettre sur le compte de notre entendement : mais je réponds que les mots s'interposent tellement entre notre esprit et la vérité des choses, qu'on peut comparer les mots avec le milieu au travers duquel passent les rayons des objets visibles, qui répand souvent des nuages sur nos yeux ; el je suis tenté de croire que, si l'on examinait plus à fond les imperfections du langage, la plus grande partie des disputes tomberait d'elleméme, et que le chemin de la connaissance et peut-étre de la paix serait plus ouvert aux hommes.
Tu. Je crois qu'on en pourrait venir à bout dès à présent dans les discussions par écrit, si les hommes voulaient convenir de certains réglements et les exécuter avec soin. Mais, pour procéder exactement de vive voix et sur-le-champ, il faudrait du changement dans le langage. Je suis entré ailleurs dans cet examen.
5 99. Pu. En attendant la réforme qui ne sera pas prête sitôt, cette incertitude des mots nous devrait apprendre à être modérés, surtout quand il s'agit d'imposer aux autres le sens que nous attribuons aux anciens auteurs : puisqu'il se trouve dans les auteurs grecs que presque chacun d'eux parle un langage différent.
Tir. J'ai été plutôt surpris de voir que des auteurs grecs si éloignés les uns des autres à l'égard des temps et des lieux, comme Homère, Hérodote, Strabon, Plutarque, Lucien, Eusébe, Procope, Photius s'approchent tant ; au lieu que les Latins ont tant changé, et les Allemands, Anglais et Francais bien davantage. Mais c'est que les Grecs ont eu dés le temps d'IHomère, et plus encore lorsque la ville d'Athénes était dans un état florissant, de bons auteurs que la postérité a pris pour modéles au moins en écrivant. Car sans doute la langue vulgaire des Grecs devait être bien changée déjà sous la
domination des Romains, et cette mêmé raison fait que l'italien n’a pas tant changé que le français, parce que les Italiens ayant eu plutôt des écrivains d’une réputation durable, ont imité et estiment encore Dante, Pétrarque, Boccace et autres auteurs d'un temps d'où ceux des Français ne sont plus de mise.
CHAP. X. — DE vAnUts DES sors.
S 4. Pa. Outre les imperfections naturelles du langage, il y en a de volontaires et qui viennent de négligence, et c'est abuser des mots que de s'en servir si mal. Le premier et le plus visible abus, est S 2, qu'on n'y attache point d'idée claire. Quant à ces mots, il y en a de deux classes; les uns n'ont jamais eu d'idée déterminée, ni dans leur origine, ni dans leur usage ordinaire. La plupart des sectes de philosophie et de religion en ont introduit pour soutenir quelque opinion étrange, ou cacher quelque endroit faible de leur système. Cependant ce sont des caracteres distinctifs dans la bouche des gens de parti, 3 3. Il y a d'autres mots qui dans leur usage premier et commun ont quelque idée claire, mais qu'on a appropriés depuis à des matiéres fort importantes sans leur attacher aucune idée certaine. C'est ainsi que les mots de sagesse, de gloire, de grâce, sont souvent dans la bouche des hommes.
Tu. Je crois qu'il n'y a pas tant de mots insignifiants qu'on pense, et qu'avec un peu de soin et de bonne volonté on pourrait y remplir le vide, ou fixer l'indétermination. La sagesse ne parait étre autre chose que la science de la félicité. La gráce est un bien qu'on fait à ceux qui ne l'ont point mérité, et qui se trouvent dans un état où ils en ont besoin. Et la gloire est la renommée de l'excellence de quelqu'un.
3 4. Pr. Je ne veux point examiner maintenant s'il y a quelque chose à dire à ces définitions, pour remarquer plutót les causes des abus des mots. Premièrement, on apprend les mots avant d'apprendre les idées qui leur appartieunent, et les enfants accoutumés à cela dés le berceau en usent de méme pendant toute leur vie; d'autant plus qu'ils ne laissent pas de se faire entendre dans la conversation, sans avoir jamais fixé leur idée, en se servant de différentes expressions pour faire concevoir aux autres ce qu'ils veulent
dire. Cependant cela remplit souvent leur discours de quantité de vains sons, surtout en matiére de morale. Les hommes prennent les mots qu'ils trouvent en usage chez leurs voisins, pour ne pas paraître ignorer ce qu'ils signifient, et ils les emploient avec confiance sans leur donner un sens certain : et, comme dans ces sortes de discours il leur arrive rarement d'avoir raison, ils sont aussi rarement convaincus d'avoir tort ; et les vouloir tirer d'erreur, c'est vouloir déposséder un vagabond.
Tu. En effet on prend si rarement la peine qu'il faudrait se donner, pour avoir l'intelligence des termes ou mots, quc je me suis étonné plus d'une fois que les enfants peuvent apprendre si tót les langues, et que les hommes parlent encore si juste ; vu qu'on s'attache si peu à instruire les enfants dans leur langue maternelle, et que les autres pensent si peu à acquérir des définitions nettes: d'autant que celle qu'on apprend dans les écoles ne regardent pas ordinairement les mots qui sont dans l'usage public. Au reste, j'avoue qu'il arrive assez aux hommes d'avoir tort lors même qu'ils disputent sérieusement, et parlent suivant leur sentiment ; cependant j'ai remarqué aussi assez souvent que dans leurs disputes de spéculation sur des matières qui sont du ressort de leur esprit, ils ont tous raison des deux cótés, excepté dans les oppositions, qu'ils font les uns aux autres, où ils prennent mal le sentiment d'autrui : ce qui vient du mauvais usage des termes et quelquefois aussi d'un esprit de contradiction et d'une affectation de supériorité.
8 5. Pr. En second lieu, l'usage des mots est quelquefois inconstant : cela ne se pratique que trop parmi les savants. Cependant c'est une tromperie manifeste, et, si elle est volontaire, c'est folie ou malice. Si quelqu'un en usait ainsi dans ses comptes (comme de prendre un X pour un V), qui, je vous prie, voudrait avoir à faire avec lui?
Tn. Cet abus étant si commun non seulement parmi les savants mais encore dans le grand monde, je crois que c'est plutôt mauvaise coutume et inadvertance que malice qui le fait commettre. Ordinairement les significations diverses du même ont quelque affinité ; cela fait passer l'une pour l'autre, et on ne se donne pas le temps de considérer ce qu'on dit avec toute l'exactitude qui serait à souhaiter. On est accoutumé aux tropes et aux figures, ct quelque élégance ou faux brillant nous impose aisément. Car le plus souvent on cherche le plaisir, l'amusement et les appatences plus que la vérité, outre que la vanité s'en méle.
S8 6. Pr. Le troisième abus est une obscurité affectée, soit en donnant à des termes d'usage des significations inusitées ; soit en introduisant des termes nouveaux, sans les expliquer. Les anciens sophistes, que Lucien tourne si raisonnablement en ridicule, prétendant parler de tout, couvraient leur ignorance sous le voile de l'obscurité des paroles. Parmi les sectes des philosophes, la péripatéticienne s'est rendue remarquable par ce défaut ; mais les autres sectes, méme parmi les modernes, n'en sont pas tout à fait exemptes. ll y a par exemple des gens qui abusent du terme d'étendue et trouvent nécessaire de le confondre avec celui de corps. 8 4. La logique ou l'art de disputer, qu'on a tant estimé, a servi à entretenir l'obscurité. $8. Ceux qui s'y sont adonnés ont été inutiles à la république ou plutôt dommageables. $ 9. Au lieu que les hommes mécaniques. si méprisés des doctes, ont été utiles à la vie humaine. Cependant ces docteurs obscurs ont été admirés des ignorants; et on les a erus invincibles parce qu'ils étaient munis de ronces et d'épines, où il n'y avait point de plaisir de se fourrer: la seule obscurité pouvant servir de défense à l'absurdité. 8 12. Le mal est que cet art d'obscurcir les mots a embrouillé les deux grandes régles des actions de l'homme, la religion et la justice.
Ta. Vos plaintes sont justes en bonne partie : il est vrai cependant qu'il y a, mais rarement, des obscurités pardonnables, et méme louables : comme lorsqu'on fait profession d'étre énigmatique, et que l'énigme cst de saison. Pythagore en usait ainsi, et c'est assez la manière des Orientaux. Les alchimistes, qui se nomment adeptes, déclarent ne vouloir être entendus que des fils de l'art. Mais cela serait bon si ces fils de l'art prétendus avaient la clef du chiffre. Une certaine obscurité pourrait être permise : cependant il faut qu'elle cache quelque chose, qui mérite d'être deviné et que l'énigme soit déchiffrable. Mais la religion et la justice demandent des idées claires. Il semble que le peu d'ordre qu'on y a apporté en les enseignant, en a rendu la doctrine embrouillée; et l'indétermination des termes y est peut-être plus nuisible que l'obscurité. Or, comme la logique est l'art qui enseigne l'ordre et la liaison des pensées, je ne vois point de sujet de la blámer. Au contraire, c'est faute de logique que les hommes se trompent.
S 14. Pu. Le quatrième abus est qu'on prend les mots pour des choses, c'est-à-dire qu'on croit que les termes répondent à l'essence réelle des substances. Qui est-ce qui, avant été élevé dans la philo-
sophie péripatéticienne, ne se figure que les dix noms qui signifient les prédicaments sont exactement conformes à la nature des choses? que les formes substantielles. les âmes végetatives, l'horreur du vide, les espèces intentionnelles, sont quelque chose de réel? Les Platoniciens ont leur âme du monde, et les Épicurieus la tendance de leurs atomes vers le mouvement dans le temps qu'ils sont en repos. Si les véhicules aériens ou éthériens du docteur More (1) eussent prévalu dans quelque endroit du monde, on ne les aurait pas moins crus réels.
Tu. Ce n'est pas proprement prendre les mots pour les choses, mais c'est croire vrai ce qui ne l'est point. Erreur trop commune à tous les hommes, mais qui ne dépend pas du seul abus des mots, et consiste en tout autre chose. Le dessein des prédicaments est fort utile, et on doit penser à les rectifier plutót qu'à les rejeter. Les substances, quantités, qualités, actions ou passions et relations, c'est-àdire cinq titres généraux des êtres pouvaient suffire avec ceux qui se forment de leur composition, et vous-mémes, en rangeant les idées, n'avez-vous pas voulu les donner comme des prédicaments ? J'ai parlé ci-dessus des formes substantielles. Et je ne sais si on est assez fondé de rejeter les âmes végétatives, puisque des personnes fort expérimentées et judicieuses reconnaissent une grande analogie entre les plantes et les animaux, et que vous avez paru, Monsieur, admettre l'àme des bêtes. L'horreur du vide se peut entendre sainement, c'est-à-dire, supposé que la nature ait une fois rempli les espaces, et que les corps soient impénétrables et. incondensables, elle ne saurait admettre du vide : et je tiens ces trois suppositions bien fondées. Mais les espèces intentionnelles qui doivent faire le commerce de l'âme et du corps ne le sont pas, quoiqu'on puisse exeuser peut-être les espèces sensibles qui vont de l'objet à l'organe éloigné, en y sous-entendant la propagation des mouvements. J'avoue qu'il n'y à point d'âme du monde de l'laton, car Dieu est au-dessus du monde, extra mundana intelligentia, ou plutót, supramundana, Je ne sais si par la tendanceau mouvement des atomes des épicuriens vous entendez la pesanteur qu'ilsleur attribuaient, et qui sans doute était sans fondement, puisqu'ils prétendaient que les corps vont tous d'un méme côté d'eux-mêmes. Feu M. Henri Morus, théologien de l'Église anglicane, tout habile homme qu'il était, se montrait un
(1) Hexri Monts.
peu trop facile à forger des hypothèses. qui n'étaient point intelligibles ni apparentes ; témoin son principe hylarchique de la matiére, cause de la pesanteur, du ressort et des autres merveilles qui S'y rencontrent. Je n'ai rien à vois dire de ses véhicules éthériens, dont je n’ai point examiné la nature.
$ 15. Pn. Un exemple sur le mot de matière vous fera mieux entrer dans ma pensée. On prend Ja matière pour un être réellement existant dans la nature, distinct du corps : ce qui est en effet de la derniére évidence ; autrement ces deux idées pourraient étre mises indifféremment l'une à la place de l'autre. Car on peut dire qu'une seule matiére compose tous les corps, et non pas qu'un seul corps compose toutes les matières. On ne dira pas aussi, je pense, qu'une matière est plus grande que l'autre. La matière exprime la substance etla solidité du corps ; ainsi nous ne concevons pas plus les différentes matiéres que les différentes solidités. Cependant, dés qu'on a pris la matiére pour un nom de quelque chose, qui existe sous cette précision, cette pensée a produit des discours intelligibles et des disputes embrouillées sur la matiére premiére.
Tn. Il me parait que cet exemple sert plutôt à excuser qu'à blàmer la philosophie paripatéticienne. Si tout l'argent était figuré, ou plutót parce que tout l'argent est figuré par la nature ou par l'art, en sera-t-il moins permis de dire que l'argent est un étre réellement existant dans la nature, distinct (en le prenant dans sa précision) de la vaisselle ou de la monnaie ? On ne dira pas pour cela que l'argent n'est autre chose que quelques qualités de la monnaie. Aussi n'est-il pas si inutile qu'on pense de raisonner dans la physique générale de la matiére premiere (1) et d'en déterminerla nature, pour savoir si elle est uniforme toujours, si elle a quelque autre propriété que l'impénétrabilité (comme en effet j'ai montré aprés Kepler qu'elle a encore ce qu'on peut appeler inertie), etc., quoiqu'elle ne se trouve jamais toute nue : comme il serait permis de raisonner de l'argent pur, quand il n'y en aurait point chez nous, et quand nous n'aurions pas le moyen dele purifier. Je ne désapprouve donc point qu'Aristote ait parlé de la matière premiére; mais on ne saurait s'empêcher de blámer ceux qui s'y sont trop arrêtés, et qui ont
(1) La matière première (GA rputn), materia nuda, est la substance dont toutes choses sont composées, abstraction faite de toute détermination particulière ; on la distingue de la matière seconde, ou materia vestita, qui est déjà déterminée et qui est ce que nous appelons matiére, opposée à esprit.
PauL JANET. — Leibniz. 1-20
forgé des chimères sur des mots mal entendus de ce philosophe, qui peut-être aussi a donné trop l'occasion quelquefois à ces méprises et au galimatias. Mais on ne doit pas tant exagérer les défauts de cet auteur célèbre, parce qu'on sait que plusieurs de ces ouvrages n'ont pas été achevés, ni publiés par lui-méme.
$17. Pu. Le cinquième abus est de mettre les mots à la place des choses qu'ils ne signifient, ni ne peuvent signifier en aucune manière. C'est lorsque par les noms des substances nous voudrions dire quelque chose de plus que ceci : ce que j'appelle or est malléable (quoique dans le fond l'or alors ne signifie autre chose que ce qui est malléable), prétendant faire entendre que la malléabilité dépend de l'essence réelle de l'or. Ainsi nous disons que c'est bien définir l'homme avec Aristote par l'animal raisonnable ; et que c'est le mal définir avec Platon par un animal à deux pieds sans plumes et avec de larges ongles. $ 18. À peine se trouve-t-il une personne qui ne suppose que ces mots signifient une chose qui a l'essence réelledont dépendent ces propriétés ; cependant c'est unabus visible, cela n'étant point renfermé dans l'idée complexe signifiée par ce mot.
Tu. Et moi jecroirais plutôt qu'il est visible qu'on a tort deblàmer cet usage commun, puisqu'il est trés vrai que dans l'idée complexe de l'or est renfermé que c'est une chose qui a une essence réelle dont la constitution ne nous est pas autrement connue au détail que de ce qu'en dépendent des qualités telles que la malléabilité. Mais, pour en énoncer la malléabilité sans identité et sans le défaut de coccysine ou de répétition (voyez chap. vii, $ 18), on doit reconnaitre celte chose par d'autres qualités, comme si l'on disait qu'un certain corps fusible, jaune ct tres pesant, qu'on appelle or, a une nature qui lui donne encore la. qualité d'être fort doux au marteau et de pouvoir être rendu extrómement mince. Pour ce qui est de la définition de l'homme qu'on attribue à Platon, qu'il ne parait avoir fabriquee que par exercice, et que vous-même ne voudriez, je crois, comparer sérieusement à celle qui est recue, il est manifeste qu'elle est un peu trop externe et trop provisionnelle ; car, si ce cassiovaris, dont vous parliez dernièrement, Monsieur (chap. vi, 335), s'était trouvé avoir de larges ongles, le voilà qui serait homme ; car on n'aurait point besoin de lui arracher les plumes comme à ce coq que Diogene, à ce qu'on dit, voulait faire devenir homme platonique.
$ 19. Pu. Dans les modes composés, dès qu'une idée, qui y entre, est changée, on reconnait aussitôt que c'est autre chose, comme il
paraît visiblement par ces mots, murther, qui signifie en anglais, comme mord en allemand, homicide de dessein prémédité ; manslaughter, mot répondant dans son origine à celui d'homicide qui en signifie un volontaire, mais non prémédité ; chancemedly, mêlée arrivée par hasard, suivant la force du mot ; homicide commis sans dessein ; car ce qu'on exprime par les noms, et ce que je crois étre dans la chose (ce que j'appelais auparavant essence nominale et essence réelle) est le méme. Mais il n'est pas ainsi dans les noms des substances, car, si l'un met dans l'idée de l'or ce que l'autre y omet, par exemple la fixité et la capacité d'étre dissous dans l'eau régale, les hommes ne croient pas pour cela qu'on ait changé l'espéce, mais seulement que l'un en ait une idée plus parfaite que l'autre de ce qui fait l'essence réelle cachée, à laquelle ils rapportent le nom de l'or, quoique ce secret rapport soit inutile et ne serve qu'à nous embarrasser.
Tu. Je crois de l'avoir déjà dit ; mais je vais encore vous montrer clairement ici que ce que vous venez de dire, Monsieur, se trouve dans les modes, comme dans les êtres substantiels, et qu'on n'a point sujet de blámer ce rapport à l'essence interne. En voici un exemple. On peut définir une parabole, au sens des géomètres, que c'est une figure dans laquelle tous les rayons parallèles à une certaine droite sont réunis par la réflexion dans un certain point ou foyer. Mais c'est plutót l'extérieur et l'effet qui est exprimé par cette idée ou définition, que l'essence interne de cette figure, ou ce qui en puisse faire d'abord connaitre l'origine. On peut méme douter au commencement si une telle figure, qu'on souhaite et qui doit faire cet effet, est quelque chose de possible ; et c'est ce qui chez moi fait connaitre siune définition est seulement nominale et prise des propriétés, ou si elle est encore réelle. Cependant celui qui nomme la parabole et ne la connait que par la définition que je viens de dire, ne laisse pas, lorsqu'il en parle, d'entendre une figure qui a une certaine construction ou constitution qu'il ne sait pas, mais qu'il souhaite d'apprendre pour la pouvoir tracer. Un autre qui l'aura plus approfondie y ajoutera quelque autre propriété, et il y découvrira par exemple que dans la figure qu'on demande, la portion de l'axe interceptée entre l'ordonnée et la perpendiculaire, tirées au méme point de la courbe, est toujours constante, et qu'elle est égale à la distance du sommet et du foyer. Ainsi il aura une idée plus parfaite que le premier et arrivera plus aisément à tracer la figure, quoi-
qu'il n'y soit pas encore. Et cependant on conviendra que c'est la méme figure, mais dont la constitution est encore cachée. Vous voyez donc, Monsieur, que tout ce que vous trouvez et blámez en partie dans l'usage des mots qui signifient des choses substantielles, se trouve encore et se trouve justifié manifestement dans l'usage des mots qui signifient des modes composés. Mais ce qui vous a fait croire qu'il y avait de la différence entre les substances et les modes, c'est que vous n'avez point consulté ici les modes intelligibles de difficile discussion qu'on trouve ressembler en tout ceci aux corps, qui sont encore plus difficiles à connaitre.
S 20. Pit. Ainsi je crains que je ne doive rengainer ce que je voulais vous dire, Monsieur, de la cause de ce que j'avais cru un abus. Comme si c'était parce que nous croyons faussement que la nature agit toujours réguliérement, et fixe des bornesà chacune des espéces par cette essence spécifique ou constitution intérieure que nous y sous-entendons et qui suit toujours le méme nom spécifique.
Tu. Vous voyez donc bien, Monsieur, par l'exemple des modes géométriques, qu'on n'a pas trop de tort de se rapporter aux essences internes et spécifiques, quoiqu'il y ait bien de la différence entre les choses sensibles, soit substances, soit modes, dont nous n'avons que des définitions nominales provisionnelles, et dont nous n'espérons pas facilement de réelles, et entre les modes intelligibles de difficile discussion, puisque nous pouvons enfin parvenir à la constitution intérieure des figures géométriques.
8 94. Pi. Je vois enfin que j'aurais eu tort de blàmer ce rapport aux essences et constitutions internes, sous prétexte que ce serait rendre nos paroles signes d'un rien ou d'un inconnu. Car ce qui est inconnu à certains égards se peut faire connaitre d'une autre manière, et l'intérieur se fait connaitreen partie par les phénoménes qui en naissent. Et pour ce qui est de la demande : si un fœtus monstrueux est homme ou non, je vois que, si on ne peut pas le décider d'abord, cela n'empéche point que l'espéce ne soit bien fixée en elle-méme, notre ignorance ne changeant rien dans la nature des choses.
Tu. En effet, il est arrivé à des géomètres trés habiles de n'avoir point assez su quelles étaient les figures dont ils connaissaient plusieurs propriétés qui semblaient épuiser le sujet. Par exemple, il y avait des lignes qu'on appelle des perles, dont on donna méme les quadratures et la mesure de leurs surfaces et des solides faits par leur révolution, avant qu'on süt que ce n'était qu'un composé de
certaines paraboloïdes cubiques. Ainsi en considérant auparavant ces perles comme une espèce particulière, on n’en avait que des connaissances provisionnelles. Si cela peut arriver en géométrie, s'étonnera-t-on qu'il est difficile de déterminer les espéces de la nature corporelle, quisont incomparablement plus composées ?
8 99. Pr. Passons au sixiéme abus pour continuer le dénombrement commencé, quoique je voie bien qu'il en faudrait retrancher quelques-uns. Cet abus général mais peu remarqué, c'est que les hommes ayant attaché certaines idées à certains mots par un long usage, S'imaginent que cette connexion est manifeste et que tout le monde en convient. D'où vient qu'ils trouvent fort étrange, quand on leur demande la signification des mots qu'ils emploient, lors méme que cela est absolument nécessaire? Il y a peu de gens quine le prissent pour un affront, si on leur demandait ce qu'ils entendent en parlant de la vie. Cependant l'idée vague qu'ils en peuvent avoir ne suffit pas lorsqu'il s'agit de savoir si une plante qui est déjà formée dans la semence, a vie, ou un poulet qui est dans un œuf qui n'a pas encore été couvé, ou bien un homme en défaillance, sans sentiment ni mouvement. Et, quoique les hommes ne veulent pas paraitre si peu intelligents ou si importuns que d'avoir besoin de demander l'explication des termes dont on se sert, ni critiques si incommodes ponr reprendre sans cesse les autres de l'usage qu'ils font des mots, cependant, lorsqu'il s'agit d'une recherche exacte, il faut venir à l'explication. Souvent les savants de différents partis, dans les raisonnements qu'ils étalent les uns contre les autres, ne font que parler différents langages, et pensent la méme chose, quoique peut-étre leurs intéréts soient différents.
Tn. Je crois m'étre expliqué assez sur la notion de la vie qui doit toujours être accompagnée de perception dans l'àme ; autrement ce ne sera qu'une apparence, comme la vie que les sauvages de l'Amérique attribuaient aux montres ou horloges. ou qu'attribuaient aux marionnettes ces magistrats qui les crurent animées par des démons, lorsqu'ils voulurent punir comme sorcier celui qui avait donné ce spectacle le premier dans leur ville.
$ 93. Pn. Pour conclure, les mots servent : 1° pour faire entendre nos pensées ; 2? pour le faire facilement ; et 3° pour donner entrée dans la connaissance des choses. On manque au premier point, lorsqu'on n'a point l'idée déterminée et constante des mots, ni reçue ou entendue par les autres. $ 23. On manque à la facilité,
quand on a des idées fort complexes, sans avoir des noms distincts ; c'est souvent la faute des langues mêmes qui n'ont point des noms, souvent aussi c'est celle de l'homme qui ne les sait pas ; alors on a besoin de grandes périphrases. $ 24. Mais, lorsque les idées signifiées par les mots ne s'accordent pas avec ce qui est réel, on manque au troisième point. $ 26. 1? Celui qui a les termes sans idées est comme celui qui n'aurait qu'un catalogue de livres. $ 27. 2? Celui qui a des idées fort complexes serait comme un homme qui aurait quantité de livres en feuilles détachées sans titres, et ne saurait donner le livre sans en donner les feuilles l'une aprés l'autre. $ 98. 3° Celui qui n'est point constant dans l'usage des signes serait comme un marchand qui vendrait différentes choses sous le méme nom. $ 99. 4? Celui qui attache des idées particuliéres aux mots recus ne saurait éclairer les autres par les lumières qu'il peut avoir. $ 30. 5° Celui qui a en téte des idées des substances qui n'ont jamais été, ne saurait avancer dans les connaissances réelles. $ 33. Le premier parlera vainement de la tarentule ou de la charité. Le second verra des animaux nouveaux sans les pouvoir faire aisément connaitre aux autres. Le troisiéme prendra le corps tantót pour le solide, et tantót pour ce qui n'est qu'étendu ; et par la frugalité il désignera tantót la vertu, tantót le vice voisin. Le quatriéme appellera une mule du nom de cheval, et celui que tout le monde appelle prodigue lui sera généreux; et le cinquième cherchera dans la Tartarie, sur l'autorité d'Hérodote, une nation composée d'hommes qui n'ont qu'un «eil. Je remarque que les quatre premiers défauts sont communs aux noms des substances et. des modes, mais que le dernier est propre aux substances.
Tu. Vos remarques sont fort instruetives. J'ajouterai seulement qu'il me semble qu'il y a du chimérique encore dans les idées qu'on a des accidents ou façons d'être ; et qu'ainsi le cinquième défaut est encore commun aux substances et aux accidents. Le berger extravagant ne l'était pas seulement parce qu'il croyait qu'il y avait des nymphes cachées dans les arbres, mais encore parce qu'il s'attendait toujours à des aventures romanesques.
$ 34. Pu. J'avais pensé de conclure; mais je me souviens du septiéme et dernier abus, qui est celui des termes figurés ou des allusions. Cependant on aura de la peine à le croire abus, parce que ce qu'on appelle esprit et imagination est mieux reçu que la vérité toute sèche. Cela va bien dans les discours, où on ne cherche qu'à
plaire; mais dans le fond, excepté l'ordre et la netteté, tout l'art de la rhétorique toutes ces applications artificielles et figurées des mots ne servent qu'à insinuer de fausses idées, émouvoir les passions et séduire le jugement, de sorte que ce ne sont que de pures supercheries. Cependant c'est à cet art fallacieux qu'on doane le premier rang et les récompenses. C'est que les hommes ne se soucient guère de la vérité, et aiment beaucoup à tromper et être trompés. Cela est si vrai, que je ne doute pas que ce que je viens de dire contre cet art ne soit regardé comme l'effet d'une extréme audace. Car l'éloquence, semblable au beau sexe, a des charmes trop puissants pour qu'on puisse être admis à s'y opposer.
Tu. Bien loin de blámer votre zèle pour la vérité, je le trouve juste. Et il serait à souhaiter qu'il pût toucher. Je n'en désespère pas entiérement parce qu'il semble, Monsieur, que vous combattez l'éloquence par ses propres armes, et que vous en avez méme une d'une autre espéce, supérieure à cette trompeuse, comme il y avait une Vénus Uranie, mére du divin amour, devant laquelle cette autre Vénus bâtarde, mère d'un amour aveugle, n'osait paraitre avec son enfant aux yeux bandés (1). Mais cela prouve que votre thése a besoin de quelque modération, et que certains ornements de l'éloquence sont comme les vases des Égyptiens dont on se pouvait servir au culte du vrai Dieu. Il en est comme de la peinture et de la musique dont on abuse, et dont l'une représente souvent des imaginations grotesques et méme nuisibles, et l'autre amollit le cœur : et toutes deux amusent vainement, mais elles peuvent étre employées utilement, l'une pour rendre la vérité claire, l'autre pour la rendre touchante, et ce dernier eflet doit étre aussi celui de la poésie qui tient de la rhétorique et de la musique.