AUX IMPERFECTIONS ET AUX ABUS DONT ON VIENT DE PARLER
S 4. Pu. Ce n'est pas le lieu ici de s'enfoncer dans cette discussion de l'usage d'une vraie éloquence, et encore moins de répondre à votre compliment obligeant, puisque nous devons penser à finir cette matière des mots, en cherchant les remèdes aux imperfections que
(1) Voir le Banquet de Platon.
nous y avons remarquées. Il serait ridicule de tenter la réforme des langues, et de vouloir obliger les hommes à ne parler qu'à mesure qu'ils ont de la connaissance. $ 3. Mais ce n'est pas trop de prétendre que les philosophes parlent exactement, lorsqu'il s'agit d'une sérieuse recherche de la vérité : sans cela tout sera plein d'erreurs, d’opiniâtretés et de disputes vaines. $ 8. Le premier remède est de ne se servir d'aucun mot sans y attacher une idée, au lieu qu'on emploie souvent des mots comme instinct, sympathie, antipathie, sans y attacher aucun sens.
Tir. La règle est bonne ; mais je ne sais si les exemples sont convenables. ll semble que tout le monde entend par l'instinct, une inclination d'un animal à ce qui lui est convenable, sans qu'il en concoive pour cela la raison; et les hommes mémes devraient moins négliger ces instincts qui se découvrent encore en eux, quoique leur manière de vivre artificielle les ait presque effacés dans la plupart. Le médecin de soi-méme l'a bien remarqué. La sympathie ou antipathie signifie ce qui, dans les corps destitués de sentiment, répond à l'instinct de s'unir ou de séparer qui se trouve dans les animaux. Et, quoiqu'on n'ait point l'intelligence de la cause de ces inclinations ou tendances, qui serait à souhaiter, on en a pourtant une notion suffisinte, pour en discourir intelligiblement.
86. Pu. Le second remède est que les idées des noms des modes soient au moins déterminées et, $ 10, que les idées des noms des substances soient de plus conformes à ce qui existe. Si quelqu'un dit que la justice est une conduite conforme à la loi à l'égard du bien d'autrui, cette idée n'est pas assez déterminée, quand on n'a aucune idée distincte de ce qu'on appelle loi.
Tn. On pourrait dire ici que la loi est un précepte de la sagesse, ou de la science de la fclicité.
S 11. Pir. Le troisième remède est d'employer des termes conformément à l'usage recu, autant qu'il est possible. 3 19. Le quatrième est de déclarer en quel sens on prend les mots, soit qu'on en fasse de nouveaux, ou qu'on emploie les vieux dans un nouveau sens; soit que l'on trouve que l'usage n'ait pas assez fixé la signification. S8 13. Mais il y a de la différence. $ 14. Les mots des idées simples qui ne sauraient étre définies sont expliqués par des mots synonymes, quand ils sont plus connus, ou en montrant la chose. C'est par ces moyens qu'on peut faire comprendre à un paysan ce que c'est que la couleur feuille morte, en lui disant que c'est celle des
feuilles sèches qui tombent en automne. $ 15. Les noms des modes composés doivent étre expliqués par la définition, car cela se peut. 8 16. C'est par là que la morale est susceptible de démonstration. On y prendra l'homme pour un être corporel et raisonnable, sans se mettre en peine de la figure externe; 8 17. car c'est par le moyen des définitions, que les matiéres de morale peuvent étre traitées clairement. On aura plutót fait de définir la justice suivant l'idée qu'on a dans l'esprit, que d'en chercher un modéle hors de nous, comme Aristide, et de la former là-dessus. S 18. Et, comme la plupart des modes composés n'existent nulle part ensemble, on ne les peut fixer qu'en les définissant par l'énumération de ce qui est dispersé. S 19. Dans les substances, il y a ordinairement quelques qualités directrices ou caractéristiques que nous considérons comme l'idée la plus distinctive de l'espéce, auxquelles nous supposons que les autres idées qui forment l'idée complexe de l'espéce, sont attachées. C'est la figure dans les végétaux et animaux, et la couleur dans les corps inanimés, et dans quelques-uns c'est la couleur ou la figure ensemble. C'est pourquoi, 8 20, la définition de l'homme donnée par Platon, est plus caractéristique que celle d'Aristote ; ou bien on ne devrait point faire mourir les productions monstrueuses. 8 24. Et souvent la vue sert autant qu'un autre examen ; car des personnes accoutumées à examiner l'or, distinguent souvent à la vue le véritable or d'avec le faux, le pur d'avec celui qui est falsifié.
Tn. Tout revient sans doute aux définitions qui peuvent aller jusqu'aux idées primitives. Un méme sujet peut avoir plusieurs définitions, mais pour savoir qu'elles conviennent au méme, il faut l'apprendre par la raison, en démontrant une définition par l'autre, ou par l'expérience en éprouvant qu'elles vont constamment ensemble. Pour ce qui est de la morale, une partie en est toute fondée en raison; mais il y en a une autre qui dépend des expériences et se rapporte aux tempéraments. Pour connaitre les substances, la figure et la couleur, c'est-à-dire le visible, nous donnent les premières idées, parce que c'est par là qu'on connait les choses de loin ; mais elles sont ordinairement trop provisionnelles, et dans les choses qui nous importent, on tâche de connaitre la substance de plus prés. Je m'étonne au reste que vous reveniez encore à la définition de l'homme, attribuée à Platon, depuis que vous venez de dire vousméme $ 16, qu'en morale on doit prendre l'homme pour un être corporel et raisonnable sans se mettre en peine de la figure externe.
Au reste, il est vrai qu'une grande pratique fait beaucoup pour discerner à la vue ce qu'un autre peut savoir à peine par des essais difficiles. Et des médecins d'une grande expérience, qui ont lá vue et la mémoire fort bonnes, connaissent souvent au premier aspect du malade ce qu'un autre lui arrachera à peine à force d'interroger et de tâter le pouls. Mais il est bon de joindre ensemble tous les indices qu'on peut avoir.
899. Pn. J'avoue que celui à qui un bon essayeur fera connaître toutes les qualités de l'or en aura une meilleure connaissance que la vue ne saurait donner. Mais, si nous pouvions en apprendre la constitution intériéure, la signification du mot or serait aussi aisément déterminée que celle du triangle.
TH. Elle serait tout aussi déterminée et il n'y aurait plus rien de provisionnel ; mais elle ne serait pas si aisément déterminée. Car je crois qu'il faudrait unc distinction un peu prolixe pour expliquer Ja contexture de l'or, comme il y a méme en géométrie des figures dont la définition est longue.
8 23. Pu. Les esprits séparés des corps ont sans doute des connaissances plus parfaites que nous, quoique nous n'ayons aucune notion de la manière dont ils les peuvent acquérir. Cependant ils pourront avoir des idées aussi claires de la constitution radicale des corps que celle que nous avons d'un triangle.
Tu. Je vous ai déjà marqué, Monsieur, que j'ai des raisons pour juger qu'il n'y a point d'esprits créés, entiérement séparés des corps ; cependant il y en a sans doute dont les organes et l'entendement sont incomparablement plus parfaits que les nótres et qui nous passent en toute sorte de conceptions autant et plus que M. Frenicle / 1), ou ce garcon suédois dont je vous ai parlé, passent le commun des hommes dans le calcul des nombres fait par imagination.
8 24. Pu. Nous avons déjà remarqué que les définitions des substances qui peuvent servir à expliquer les noms sont imparfaites par rapport à la connaissance des choses. Car ordinairement nous mettons le nom à la place dela chose; donc le nom dit plus que les définitions ; ainsi pour bien définir les substances, il faut étudier l'histoire naturelle.
(1) FRENICLE, arithméticien célèbre du xvu° siècle, qui, sans le secours de l'algèbre, résolvait les plus grandes difficultés ; reçu à l'Académie des Sciences en 1666 et mort en 1675. Sa méthode, qui a été découverte apres sa mort dans ses papiers, n'est plus aujourd'hui qu'un objet de curiosité. P. J
Ta. Vous voyez donc, Monsieur, que le nom de l'or, par exemple, signifie non pas seulement ce que celui qui le prononce en connait (par exemple, un jaune trés pesant); mais encore ce qu'il ne connait pas, qu'un autre en peut connaitre, c'est-à-dire un corps doué d'une constitution interne, dont découle la couleur et la pesanteur et naissent encore d'autres propriétés qu'il avoue étre mieux connues des experts.
S 25. Pn. Il serait maintenant à souhaiter que ceux qui sont exercés dans les recherches physiques voulussent proposer les idées simples dans lesquelles ils observent que les individus de chaque espéce conviennent constamment. Mais, pour composer un dictionnaire de cette espèce qui contint pour ainsi dire l'histoire naturelle, il faudrait trop de personnes, trop de temps, trop de peine et trop de sagacité pour qu'on puisse jamais espérer un tel ouvrage. Il serait bon cependant d'accompagner les mots de petites tailles-douces à l'égard des choses qu'on connait par leur figure extérieure. Un tel dictionnaire servirait beaucoup à la postérité et épargnerait bien de la peine aux critiques futurs. De petites figures comme de l'ache - (apium), d'un bouquetin (1bex, espèce de bouc sauvage), vaudraient mieux que de longues descriptions de cette plante ou de cet animal. Et pour connaitre ce que les Latins appelaient strigiles et sistrum, tunica et pallium, des figures à la marge vaudraient incomparablement mieux que les prétendus synonymes, étrille, cymbale, robe, veste, manteau, qui ne les font guère connaitre. Au reste je ne m'arréterai pas sur le septiéme reméde des abus des mots, qui est d'employer constamment le méme terme dans le méme sens, ou d'avertir quand on le change. Car nous en avons assez parlé.
Tu. Le R. P. Grimaldi (1^, président du tribunal des mathématiques à Pékin, m'a dit que les Chinois ont des dictionnaires accompagnés de figures. ll. y a un petit nomenclateur, imprimé à Nuremberg, où il y a de telles figures à chaque mot, qui sont assez bonnes. Un tel dictionnaire universel figuré serait à souhaiter et ne serait pas fort difficile à faire. Quant à la description des espèces, c'est justement l'histoire naturelle ; et on y travaille peu à peu. Sans les guerres (qui ont troublé l'Europe depuis les premières fondations des sociétés ou académies royales), on serait allé loin et
(1) Gant tpi (Claudius, Philippe), jésuite distingué avec leque Leibniz avait fait connaissauce à Rouen.
on serait déjà en état de profiter de nos travaux; mais les grands pour la plupart n'en connaissent pas l'importance, ni de quels biens ils se privent en négligeant l'avancement des connaissances solides; outre qu'ils sont ordinairement trop dérangés par les plaisirs de la paix ou les soins de la guerre pour peser les choses qui ne les frappent point d'abord.