d Sur le sourd, voir plus haut, l. l1, eh. xvi. b. J
surtout, si l'on va aux plus que sourdes, peuvent varier de trop de maniéres, pour qu'on en puisse faire un dénombrement et déterminer aisément tout ce qui se peut. ll y aurait peut-être moyen de le faire, si cette surdité doit être explicable par une équation ordinaire, ou méme extraordinaire encore, qui fasse entrer l'irrationnel ou méme l'inconnu dans l'exposant, quoiqu'il faudrait un grand calcul pour achever encore cela et où l'on ne se résoudra pas facilement, si ce n'est qu'on trouve un jour un abrégé pour en sortir. Mais d'exclure toutes les expressions finies, cela ne se peut, car moi-méme j'en sais; et d'en déterminer justement la meilleure, c'est une grande affaire. Et tout cela fait voir que l'esprit humain se propose des questions si étranges, surtout lorsque l'infini y entre, qu'on ne doit point s'étonner s'il a de la peine à en venir à bout; d'autant que tout dépend souvent d'un abrégé dans ces matières géométriques, qu'on ne peut pas toujours se promettre, tout comme on ne peut pas toujours réduire les fractions à des moindres termes, ou trouver les diviseurs d'un nombre. Il est vrai qu'on peut tou-, jours avoir ses diviseurs s'il se peut, parce que leur dénombrement est fini ; mais, quand ce qu'on doit examiner est variable à l'infini et monte de degré en degré, on n'en est pas le maitre quand on le veut, et il est trop pénible de faire tout ce qu'il faut pour tenter par méthode de venir à l'abrégé ou à la règle de progression, qui exempte de la nécessité d'aller plus avant; et, comme l'utilité ne répond pas à la peine, on en abandonne le succés à la postérité, qui en pourra jouir quand cette peine ou prolixité sera diminuée par des préparations et ouvertures nouvelles que le temps peut fournir. Ce n'est pas que si les personnes qui se mettent de temps en temps à ces études, voulaient faire justement ce qu'il faut pour passer plus avant, on ne puisse espérer d'avancer beaucoup en temps; ct on ne doit point s'imaginer que tout est fait, puisque, méme dans la géométrie ordinaire, on n'a pas encore de méthode pour déterminer les meilleures constructions, quand les problèmes sont un peu composés. Une certaine progression de synthése devrait étre mélée avec notre analyse pour y mieux ‘réussir. Et je me souviens d'avoir oui dire que monsieur le peusionnaire de Witt (1) avait quelques méditations sur ce sujet.
(1) DE Wirr Jeanj, bien plus célèbre comme homme d'Etat que comme
géomètre. est né à Dordrecht en 1625, et mort avec son frère Corneille, en 1672, massacré dans une révolution qui mit Guillaume d'Orange à la téte des Pro-
Pu. C'est bien une autre difficulté de savoir si un être purement matériel pense ou non ; et peut-être ne serons-nous jamais capables de le connaitre, quoique nous ayons les idées de la matiére et de la pensée, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans la révélation, si Dieu n'a point donné à quelques amas de matiére, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser, ou s'il n'a pas uni et joint à la inatiére, ainsi disposée, une substance immatérielle qui pense. Car, par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui plait, ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser, puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette puis. sance, qui ne saurait étre dans aucun étre créé qu'en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur.
Tu. Cette question sans doute est incomparablement plus importante que la précédente; mais j'ose vous dire, Monsieur, que je souhaiterais qu'il füt aussi aisé de toucher les ámes pour les porter à leur bien, et de guérir les corps de leurs maladies, que je crois qu'il est en notre pouvoir de la déterminer. J'espére que vous l'avouerez au moins, que je le puis avancer sans choquer la modestie et sanus prononcer en maitre au défaut de bonnes raisons ; car, outre que je ne parle que suivant le sentiment recu et commun, je pense d'y avoir apporté une attention non commune. Premièrement je vous avoue, Monsieur, que, lorsquon n'a que des idées confuses de la pensée et de la matière, comme l'on en a ordinairement, il ne faut pas s'étonner si l'on ne voit pas le moyen de résoudre de telles questions. C'est comme j'ai remarqué un peu auparavant, qu'une personne qui n'a des idées des angles d'un triangle que de la manière qu'on lesa communément, ne s'aviscra jamais de trouver qu'ils sont toujours égaux à deux angles droits. 1l faut considérer que la matiere, prise pour un être complet (c'est-à-dire la matière seconde opposée à la première qui est quelque chose de purement passif, ct par conséquent incomplet), n'est qu'un amas, ou ce qui en résulte, et que tout amas réel suppose des substances simples ou des unités réelles; et, quand on considére encore ce qui est de la nature de
vinces-Unies. Jean de Witt a laissé des ÆZlementa linearum | curvarum, Levde, 1650. P. J.
ces unités réelles, c'est-à-dire la perception et ses suites, on est transféré, pour ainsi dire, daos un autre monde, c'est-à-dire dans le monde intelligible des substances, au lieu qu'auparavant on n'a été que parmi les idées des sens. Et cette connaissance de l'intérieur de la matière fait assez voir de quoi elle est capable naturellement, et que toutes les fois que Dieu lui donnera des organes propres à exprimer le raisonnement, la substance immatérielle qui raisonne ne manquera pas de lui étre aussi donnée, en vertu de cette harmonie, qui est encore une suite naturelle des substances. La matiére ne saurait subsister sans substances immatérielles, c'està-dire sans les unités; aprés quoi on ne doit plus demander s'il est libre à Dieu de lui en donner ou non. Et, si ces substances n'avaient pas en elles la correspondance ou l'harmonie dont je viens de parler, Dieu n'agirait pas suivant l'ordre naturel. Quand on parle tout simplement de donner ou d'accorder des puissances, c'est retourner aux facultés nues des écoles, et se figurer des petits étres subsistants qui peuvent entrer et sortir comme les pigeons d'un colombier. C'est en faire des substances sans y penser. Les puissances primitives constituent les substances mêmes ; et les puissances dérivatives, ou si vous voulez, les facultés ne sont que des façons d'être qu'il faut dériver des substances, et on ne les dérive pas de la matière en tant qu'elle n'est que machine, c'est-à-dire en tant qu'on ne considére par abstraction que l'étre incomplet de la matiére premiére, ou le passif tout pur. C'est de quoi je pense que vous demeurerez d'accord, Monsieur, qu'il n'est pas dans le pouvoir d'une machine toute nue de faire naitre la perception, sensation, raison. 1l faut donc qu'elles naissent de quelque autre chose substantielle. Vouloir que Dieu en agisse autrement et donne aux choses des accidents qui ne sont pas des facons d’être ou modifications dérivées des substances, c'est recourir aux miracles, et à ce que les écoles appelaient la puissance obédientiale, par une manière d'exaltation surnaturelle, comme lorsque certuins théologiens prétendent que le feu de l'enfer brüle les âmes séparées ; en quel cas l'on peut méme douter si ce serait le feu qui agirait, et si Dieu ne ferait pas lui-méme l'effet, en agissant au lieu du feu.
Pu. Vousme surprenez un peu par voséclaircissements et vousallez au-devant de bien des choses que j'allais vous dire sur les bornes de nos connaissances. Je vous aurais dit que nous ne sommes pas dans
un état de vision, comme parlent les théologiens ; que la foi et la probabilité nous doivent suffire sur plusieurs choses, et particulièrement à l'égard de l'immatérialité de l'âme; que toutes les grandes lins de la morale et de la religion sont établies sur d'assez bons fon- : dements sans le secours des preuves de cette immatérialité tirées de la philosophie ; et qu'il est évident que celui qui a commencé à nous faire subsister ici comme des êtres sensibles et intelligents, et qui nous a conservés plusicurs années dans cet état, peut et veut nous faire jouir encore d'un pareil état de sensibilité dans l'autre vie et nous y rendre capables de recevoir la rétribution qu'il a destinée aux hommes selon qu'ils se seront conduits dans cette vie; enfin qu'on peut juger par là que la nécessité de se déterminer pour et contre limmatérialité de l'àme, n'est pas si grande que des gens trop passionnés pour leurs propres sentiments ont voulule persuader. J'allais vous dire tout cela, et encore davantage dans ce sens, mais je vois maintenant combien il est différent de dire que nous somines sensibles, pensants et immortels naturellement, et que nous ne le sommes que par miracle. C'est un miracle en effet que je reconnais qu'il faudra admettre si l'âme n'est point immatérielle ; mais cette opinion du miracle, outre qu'elle est sans fondement, ne fera pas un assez bon effet dans l'esprit de bien des gens. Je vois bien aussi que de la maniére que vous prenez la chose, on peut se déterminer raisonnablement sur la question présente, sans avoir besoin d'aller jouir de l'état de la vision et de se trouver dans la compagnie de ces génies supérieurs, qui pénètrent bien avant dans la constitution intérieure des choses, et dont la vue vive et perçante et le vaste champ de connaissance nous peut faire imaginer par conjecture de quel bonheur ils doivent jouir. J'avais cru qu'il était tout à fait au-dessus de notre connaissance « d'allier la sensation « avec une matiére étendue, et l'existence avec une chose qui n'ait « absolument point d'étendue ». C'est pourquoi je m'étais persuadé que ceux qui prenaient parti ici suivaient la méthode déraisonnable de certaines personnes qui, voyant que des choses, considérées d'un certain cóté, sont incompréhensibles, se jettent téte baissée dans le parti opposé, quoi qu'il ne soit pas moins inintelligible: ce qui venait à mon avis de ce que les uns ayant l'esprit trop enfoncé pour ainsi dire dans la matière ne sauraient accorder aucune existence à ce qui n'est pas matériel ; et les autres ne trouvant point que la pensée soit renfermée dans les facultés naturelles de la matière,
en concluaient que Dieu même ne pouvait donner la vie et la perception à une substance solide sans y mettre quelque substance immatérielle, au lieu que je vois maintenant que, s'il le faisait, ce serait par un miracle, et que cette. incompréhensibilité de l'union de l'âme et du corps ou de l'alliance de la sensation avec la matière semble cesser par votre hypothèse de l'accord préétabli entre des substances diflérentes.
Tu. En etfet, il n'y a rien d'inintelligible dans cette hypothése nouvelle, puisqu'elle n'attribue à l'âme et aux corps que des modifications que nous expérimentons en nous ct en eux, et qu'elle les établit seulement plus réglées et plus liées qu'on n'a cru jusqu'ici. La difficulté qui reste n'est que par rapport à ceux qui veulent imaginer ce qui n'est qu'intelligible, comme s'ils voulaient voir les sons ou écouter les couleurs; et ce sont ces gens-là qui refusent l'existence à tout ce qui n'est point étendu, ce qui les obligera de la refuser à Dieu lui-néme, c'est-à-dire de renoncer aux causes et aux raisons des changements et de tels changements : ces raisons ne pouvant venir de l'étendue et des natures purement passives et pas méme entierement des natures actives particulières et inférieures sans l'acte pur et universel de la supréme substance.
Pu. I] me reste une objection au sujet des choses dont la matière est susceptible naturellement. Le corps, autant que nous pouvons le concevoir, n'est capable que de frapper et d'affecter un corps, et le mouvement ne peut produire autre chose que du mouvement : de sorte que, lorsque nous convenons que le corps produit le plaisir ou la douleur, ou bien l'idée d'une couleur ou d'un son, il semble que nous sommes obligés d'abandonner notre raison et d'aller au-devant de nos propres idées et d'attribuer cette production au seul bon plaisir de notre créateur. Quelle raison aurons-nous donc de conclure qu'il n'en soit de méme de la perception dans la matière ? Je vois à peu prés ce qu'on y peut répondre, et, quoique vous en ayez déjà dit quelque chose plus d'une fois, je vous entends mieux à présent, Monsieur, que je n'avais fait. Cependant je serai bien aise d'entendre encore ce que vous y répondrez dans cette occasion importante.
Tu. Vous jugez bien, Monsieur, que je dirai que la matière ne saurait produire du plaisir, de la douleur, ou dü sentiment en nous. C'est l'Àme qui se les produit elle-méme, conformément à ce qui se passe dans la matiére. Et quelques habiles gens parmi les modernes
commencent à se déclarer qu'ils n'entendent les causes occasionnelles que comme moi. Or, cela étant posé, il n'arrive rien d'inintelligible, excepté que nous ne saurions déméler tout ce qui entre dans nos perceptions confuses qui tiennent méme de l'infini, et qui sont des expressions du détaii de ce qui arrive dans les corps; et, quant au bon plaisir du createur, il faut dire qu'il est réglé selon les natures des choses, en sorte qu'il n'y produit et conserve que ce qui leur convient et qui se peut expliquer parleursnatures au moins en général; car le détail nous passe souvent, autant que le soin et le pouvoir de ranger les grains d'une montagne de sable selon l'ordre des figures, quoiqu'il n'v ait rien là de diflicile à entendre que la multitude. Autrement, si cette connaissance nous passait en elleméme, et si nous ne pouvons pas méme concevoir la raison des rapports de l'àme et du corps en général, enfin si Dieu donnait aux choses des puissances accidentelles détachées de leurs natures, et par conséquent éloignées de la raison en général, ce serait une porte de derriére pour rappeler les qualités trop occultes qu'aucun esprit ne peut entendre, et ces petits lutins de facultés incapables de raison,
Et quicquid schola finxit otiosa :
lutins secourables, qui viennent paraitre comme les dieux de théâtre, ou comme les fées de l'Àmadis, et qui feront au besoin tout ce que voudra un philosophe, sans facon et sans outils. Mais d'en attribuer l'origine au bon plaisir de Dieu, c'est ce qui ne parait pas trop convenable à eelui qui est la suprême raison, chez qui tout est réglé, tout est lié. Ce bon plaisir ne serait pas méme bon, ni plaisir, s'il n'y avait un parallélisme perpétuel entre la puissance et la sagesse de Dieu.
S 8. Pu. Notre connaissance de l'identité et de la diversité va aussi loin que nos idées ; mais celle de la liaison de nos idées (S 9, 10) par rapport à leur coexistence dans un méme sujet est trés imparfaite et presque nulle (3 11), surtout à l'égard des qualités secondes comme couleurs, sons et goüts (312), parce que nous ne savons pas leur connexion avec les qualités premières, c'est-à-dire (8 13) comment elles dépendent de la grandeur, de la figure ou du mouvement (3 13). Nous savons un peu davantage de l'incompatibilité de ces qualités secondes, car un sujet ne peut avoir deux couleurs par exemple en méme temps ; et lorsqu'il semble qu'on les voit dans une opale, ou dans une infusion du lignum nephriticum, c'est dans
les diflérentes parties de l'objet (3 16). Il en est de méme des puissance actives et passives des corps. Nos recherches en cette occasion doivent dépendre de l'expérience.
Tn. Les idées des qualités sensibles sont confuses, et les puissances qui les doivent produire ne fournissent aussi par conséquent que les idées où il entre du confus : ainsi on ne saurait connaitre les liaisons de ces idées, autrement que par l'expérience, qu'autant qu'on les réduit à des idées distinctes qui les accompagnent, comme on a fait, par exemple, à l'égard des couleurs de l’arc-en-ciel et des prismes. Et cette méthode donne quelque commencement d'analvse, qui est de grand usage dans la physique; et, en la poursuivant, je ne doute point que la médecine ne se trouve plus avancée considérablement avec le temps, surtout si le public s'y intéresse un peu mieux que jusqu'ici.
S 48. Pur. pour ce qui est de la connaissance des rapports, c'est le plus vaste champ de nos connaissances, et il est difficile de déterminer jusqu'oii il peut s'étendre. Les progrès dépendent de la sagacité à trouver des idées moyennes. Ceux qui ignorent l'algebre ne sauraient se figurer les choses étonnantes qu'on peut faire en ce genre par le moyen de cette science. Et je ne vois pas qu'il soit facile de déterminer quels nouveaux moyens de perfectionner les autres parties de nos connaissances peuvent étre encore inventés par un esprit pénétrant. Àu moins les idées qui regardent la quantité ne sont pas les seules capables de démonstration ; il y en a d'autres qui sont peut-étre la plus importante partie de nos contemplations, dont on pouvait déduire des connaissances certaines, si les vices, les passions et les intéréts dominants ne s'opposaient directement à l'exécution d'une telle entreprise.
Tu. Il n'y a rien de si vrai que ce que vous dites ici, Monsieur. Qu'y a-t-il de plus important, supposé qu'il soit vrai, que ce que je crois que nous avons déterminé sur ]a nature des substances, sur les unités et les multitudes, sur l'identité et la diversité, sur la constitution des individus, sur l'impossibilité du vide et des atomes, sur l'origine de la cohésion, sur la loi de continuité, et sur les autres lois de la nature; mais principalement sur l'harmonie des choses, l'immatérialité des âmes, l'union de l'àme et du corps, la conservation des âmes, et méme de l'animal au delà de la mort ? Et il n'y a rien, en tout cela, que je ne croie démontré ou démontrable.
Pn. Il est vrai que votre hypothèse parait extrêmement liéeet d'une
grande simplicité : un habile homme qui l'a voulu réfuter en France avoue publiquement d'en avoir été frappé. Et c'est une simplicité extrémement féconde, à ce que je vois. Il sera bon de mettre cette doctrine de plus en plus dans son jour. Mais, en parlant des choses qui nous importent le plus, j'ai pensé à la morale, dont j'avoue que votre métaphysique donne des fondements merveilleux : mais, sans creuser si avant, elle en a d'assez fermes, quoiqu'ils ne s'étendent peut-étre pas si loin (comme je me souviens que vous l'avez remarqué), lorsqu'une théologie naturelle, telle que la vótre, n'en est pas la base. (Cependant la considération des biens de cette vie sert déjà à établir des conséquences importantes pour régler les sociétés humaines. On peut juger du juste et de l'injuste aussi incontestablement que dans les mathématiques ; par exemple cette proposition : il ne saurait y avoir de l'injustice où il n'y a point de propriété est aussi certaine qu'aucune démonstration qui soit dans Eu clide : la propriété étant le droit à une certaine chose, et l'injustice la violation d'un droit. Il en est de méme de cette proposition : Nul gouvernement n' accorde une absolue liberté. Car le gouvernement est un établissement de certaines lois, dont il exige l'exécution. Et la liberté absolue est la puissance que chacun a de faire tout ce qui Jui plait.
Tu. On se sert du mot de propricté un peu autrement pour l'ordipaire, car on entend un droit de l'un sur la chose, avec l'exclusion du droit d'un autre. Ainsi, s'il n'y avait point de propriété, comme si lout était commun, il pourrait y avoir de l'injustice néanmoins. Il faut aussi que dans la définition de la propriété, par chose vous entendiez encore action, car autrement ce serait toujours uneinjustice d'empécher les hommes d'agir oü ils en ont besoin. Mais, suivant cetteexplication, il est impossible qu'il n'y ait point de propriété. Pour ce qui est de la proposition de l'incompatibilité du gouvernement avec la liberté absolue, elle est du nombre des corollaires, c'est-à-dire des propositions qu'il suffit de faire remarquer. I y en a en jurisprudence, qui sont plus composées, comme par exemple, touchant ce qu'on appelle jus accrescendi, touchant les conditions, et plusieurs autres matières ; et je l'ai fait voir en publiant dans ma jeunesse des theses sur les conditions, oü j'en démontrai quelques-unes. Et, si j en avais le loisir, j'v retoucherais.
Pa. Ce serait faire plaisir aux curieux et servirait à prévenir quelqu'un qui pourrait les faire réimprimer sans être retouchées.
Tu. C'est ce qui est arrivé à mon Ár( des combinaisons(1), comme je m'en suis déjà plaint. C'était un fruit de ma première adolescence, et cependant on le réimprima longtemps aprés sans me consulter et sans marqner méme que c'était une seconde édition, ce qui fit croire à quelques-uns, à mon préjudice, que j'étais capable de publier une telle pièce dans un âge avancé ; car, quoiqu'il y ait des pensées de quelque conséquence que j'approuve encore, il y en avait pourtant aussi qui ne pouvaient convenir qu'à un jeune étudiant.
S 19. Pu. Je trouve que les figures sont un grand remède à l'incertitude des mots, et c'est ce qui ne peut point avoir lieu dans les idées morales. De plus, les idées de morale sont plus composées que les figures qu'on considére ordinairement dans les mathématiques; ainsi l'esprit a de la peine à retenir les combinaisons précises de ce qui entre dans les idées morales d'une maniére aussi parfaite qu'il serait nécessaire lorsqu'il faut de longues déductions. Et, si dans l'arithmétique on ne désignait les différents postes par des marques dont la signification précise soit connue, et qui restent et demeurent en vue, il serait presque impossible de faire de grands comptes (8$ 20). Les définitions donnent quelque remède, pourvu qu'on les emploie constamment dans la morale. Et du reste il n'est pas aisé de prévoir quelles méthodes peuvent être suggérées par l'algebre ou par quelque autre moyen de cette nature, pour écarter les autres difficultés.
Tu. Feu M. Erhard Weigel (2), mathématicien de Iéna en Thuringe, inventa ingénieusement de$ figures qui représentaient des choses morales. Et, lorsque feu M. Samuel de Puffendorff (3), qui était son disciple, publia ses Eléments de la jurisprudence universelle assez conformes aux pensées de M. Weigélius, on y ajouta dans l'édition de Iéna la Sphère morale de ce mathématicien. Mais ces figures sont une manière d'allégorie à peu près comme la table de Cebes (4), quoique moins populaire, et servent plutôt à la mémoire, pour retenir et ranger les idées, qu'au jugement pour acquérir des
(1) De Arte combinatoria.
(2) WsicEL (Erhard), 1625-1699, célebre mathématicien allemand, professeur à Iéna ; a écrit une Arithmétique de la morule. P. J.
(3 PUFPEXDORF, l'un des fondateurs du Droit naturel, né à Dippoldswald en 1632, mort à Berlin en 1691. Son principal ouvrage est son De Jure nature et gentium libri octo (Leipzig, 1744, 1 vol. in-&^), traduit par Barbeyrac an français avec notes (Amsterdam, 2 vol. in-4*, 1712) ; Elementa jurisprudentisæ, de officio hominis libri duo,
4j CEBEs, disciple de Socrate, Voir le PAédon de Platon.
connaissances démonstratives. Elles ne laissent pas d'avoir leur usage pour éveiller l'esprit. Les figures géométriques paraissent plus simples que les ehoses morales ; mais elles ne le sont pas, parce que le continu enveloppe l'infini, d’où il faut choisir. Par exemple, pour couper un triangle en quatre parties égales par deux droites perpendiculaires entre elles, c'est une question qui parait simple et qui est assez difficile. IL n'en est pas de méme dans les questions de morale, lorsqu'elles sont déterminables par la seule raison. Au reste, ce n'est pas le lieu ici de parler de proferendis scientie demonstrandi pomæriis, et de proposer les vrais moyens d'étendre l'art de démontrer au delà de ses anciennes limites, qui ont été presque les mémes jusqu'ici que ceux du pays mathématique. J'espére, si Dieu me donne le temps qu'il faut pour cela, d'en faire voir quelque essai un jour, en mettant ces moyens en usage effectivement sans me borner aux préceptes.
Pn. Si vous exécutez ce dessein, Monsieur, et comme il faut, vous obligerez infiniment les Philalèthes comme moi, c'est-à-dire ceux qui désirent sincérement de connaitre la vérité. Et elle est agréable naturellement aux esprits, et il n'y a rien de si difforme et de si incompatible avec l'entendement que le mensonge. Cependant il ne faut pas espérer qu'on s'applique beaucoup à ces découvertes, tandis que le désir et l'estime des richesses ou de la puissance portera les hommes à épouser les opinions autorisées par la mode, et à chercher ensuite des arguments, ou pour les faire passer pour bonnes, ou pour les farder et couvrir leur diflormité. Et, pendant que les différents partis font recevoir leurs opinions à tous ceux qu'ils peuvent avoir en leur puissance, sans examiner si elles sont fausses ou véritables, qu'ellenouvelle lumière peut-on espérer dans les sciences qui appartiennent à la morale? Cette partie du genre humain qui est sous le joug, devrait attendre, au lieu de cela, dans la plupart des lieux du monde, des ténèbres aussi épaisses que celles d'Égypte, si la lumière du Seigneur ne se trouvait pas elle-même présente à l'esprit des hommes, lumiére sacrée que tout le pouvoir humain ne saurait éteindre entiérement.
Tu. Je ne désespére point que dans un temps ou dans un pays plus tranquille les hommes ne se mettent plus à la raison qu'ils n'ont fait. Car en effet il ne faut désespérer de rien; et je crois que de grands changements en mal et en bien sont réservés au genre humain, mais plusen bien enfin qu'en mal. Supposons qu'on voie un jour
quelque grand prince qui, comme les anciens rois d'Assyrie ou d'Égypte ou comme un autre Salomon, règne longtemps dans une paix profonde, et que ce prince, aimant la vertu et la vérité et doué d'un esprit grand et solide, se mette en tête de rendre les hommes plus heureux et plus accommodantsentre eux et plus puissants sur la nature, quelles merveilles ne fera-t-il pas en peu d'années? Car il est sür qu'en ce cas on ferait plus en dix ans qu'on ne ferait en cent ou peut-étre en mille, en laissant aller les choses leur train ordinaire. Mais sans cela, si le chemin était ouvert une bonne fois, bien des gens y entreraient comme chez les géométres, quand ce ne serait que pour leur plaisir, ct pour acquérir de la gloire. Le public mieux policé se tournera un jour plus qu'il n'a fait jusqu'ici à l'avancement de la médecine; on donnera par tous les pays des histoires naturelles comme des almanachs ou comme des Mercures galants (1) ; on ne laissera aucune bonne observation sans étre enregistrée ; on aidera ceux qui s'y appliqueront ; on perfectionnera l'art de faire de telles observations, et encore celui de les employer pour établir des aphorismes. 1! y aura un temps où, le nombre des bons médecins étant. devenu plus grand et le nombre des gens de certaines professions, dont on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et surtout à l'avancement de la médecine ; et alors cette science importante sera bientôt portée fort au delà de son présent état et croitra à vue d'œil. Je crois en effet que cette partie de la police devrait étre l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, aprés celui de la vertu, et qu'un des plus grands fruits dela bonne morale ou politique sera de nous amener une meilleure médecine, quand les hommes commenceront à étre plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris de mieux employer leurs richesses et leur puissance pour leur propre bonheur. . |
$ 21. Pu. Pour ce qui est de la connaissance de l'existence réelle (qui est la 4* sorte des connaissances), il faut dire que nous avons une connaissance intuitive de notre existence, une démonstration de celle de Dieu, et une sensitive des autres choses. Et nous en parlerons amplement dans la suite.
Tu. On ne saurait rien dire de plus juste.
11) Journal fondé par de Vise en 1672.
s 22. Pu. Maintenant, ayant parlé de la connaissance, il parait à propos que, pour mieux découvrir l'état présent de notre esprit, nous en considérions un peu le côté obscur, et prenions connaissance de notre ignorance ; car elle est infiniment plus grande que notre connaissance. Voici les causes de cette ignorance. C'est 4° que nous manquons d'idées; 2^ que nous ne saurions découvrir la connexion entre les idées que nous avons ; 2? que nous négligeons de les suivre et de les examiner exactement. $ 23. Quant au défaut des idées, nous n'avons d'idées simples que celles qui nous viennent des sens internes ou externes. Ainsi à l'égard d'une infinité de créatures de l'univers et de leurs qualités, nous sommes comme les aveugles par rapport aux couleurs, n'ayant pas méme les facultés qu'il faudrait pour les connaitre ; et, selon toutes les apparences, l'homme tient le dernier rang parmi tous les étres intellectuels.
Tn. Je ne sais s'il n'y en a pas aussi au-dessous de nous. Pourquoi voudrions-nous nous dégrader sans nécessité ? Peut-être tenons-nous un rang assez honorable parmi les animaux raisonnables ; car des génies supérieurs pourraient avoir des corps d'une autre façon, de sorte que le nom d'animal pourrait ne leur point convenir. On ne saurait dire si notre Soleil, parmi le grand nombre d'autres, en a plus au-dessus qu'au-dessous de lui, et nous sommes bien placés dans son système; car la terre tient le milieu entre les planètes, et sa distance parait bien choisie pour un animal contemplatif, qui la devait habiter. D'ailleurs nous avons incomparablement plus de sujet de nous louer que de nous plaindre de notre sort, la plupart de nos maux devant être imputés à notre faute. Et surtout nous aurions grand tort de nous plaindre des défauts de notre connaissance, puisque nous nous servons si peu de celles que la nature charitable nous présente.
$ 24. Pr. Il est vrai cependant. que l'extréme distance de presque toutes les parties du monde qui sont exposées à notre vue les dérobe à notre connaissance, et apparemment le monde visible n'est qu'une partie de cet immense univers. Nous sommes renfermés dans un petit coin de l'espace, c'est-à-dire dans le système de notre Soleil, et cependant nous ne savons pas méme ce qui se passe dans les autres planètes qui tournent à l'entour de lui aussi bien que notre boule. $ 25. Ces connaissances nous échappent à cause de la grandeur et de l'éloignement, mais d'autres corps nous sont cachés à cause de leur petitesse. et ce sont ceux qu'il nous importerait le plus de
connaitre ; car de leur contexture nous pourrions inférer les usages et opérations de ceux qui sont visibles, et savoir pourquoi la rhubarbe purge, la cigué tue, et l'opium fait dormir. Ainsi $ 26, quelque loin que l'industrie humaine puisse porter la philosophie expérimentale sur les choses physiques, je suis tenté de croire que nous ne pourrons jamais parvenir sur ces matieres à une connaissance scientifique.
Tu. Je crois bien que nous n'irons jamais aussi loin qu'il serait à souhaiter ; cependant il me semble qu'on fera quelques progrès considérables avec le temps dans l'explication de quelques phénoménes, parce que le grand nombre des expériences que nous sommes à portée de faire nous peut fournir des data plus que suffisants, de sorte qu'il manque seulement l'art de les employer, dont je ne désespére point qu'on poussera les petits commencements depuis que l'analyse infinitésimale nous a donné le moyen d'allier la géométrie avec la physique, et que la dynamique nous a fourni les lois générales de la nature.
$ 27. Pu. Les esprits sont encore plus éloignés de notre connaissance; nous ne saurions nous former aucune idée de leurs diflérents ordres, et cependant le monde intellectuel est certainement plus grand et plus beau que le monde matériel.
TH. Ces mondes sont toujours parfaitement paralléles quant aux causes efficientes, mais non pas quant aux finales. Car, à mesure que les esprits dominent dans la matiére, ils y produisent des ordonnances merveilleuses. Cela parait par les changements que les hommes ont faits pour embellir la surface de la terre, comme des petits dieux qui imitent le grand architecte de l'univers, quoique ce ne soit que par l'emploi des corps et de leurs lois. Que ne peut-on pas conjecturer de cette immense multitude des esprits qui nous passent ? Et, comme les esprits forment tous ensemble une espéce d'État sous Dieu, dont le gouvernement est parfait, nous sommes bien éloignés de comprendre le systéme de ce monde intelligible, et de concevoir les peines et les récompenses qui y sont préparées à ceux qui les méritent suivant la plus exacte raison, et de nous figurer ce qu'aucun œil n'a vu, hi aucune oreille n'a entendu, et qui n'est jamais entré dans le coeur de l'homme. Cependant tout cela fait connaitre que nous avons toutes les idées distinctes qu'il faut pour connaitre les corps et les esprits, mais non pas le détail suffisant des faits, ni des sens assez pénétrants pour déméler les idées confuses, ou assez étendus pour les apercevoir toutes.
S 28. Pu. Quant à la connexion dont la connaissance nous manque dans les idées que nous avons, j'allais vous dire que les affections mécaniques des corps n'ont aucune liaison avec les idées des couleurs, des sons, des odeurs et des goûts, de plaisir et de douleur, et que leur connexion ne dépend que du bon plaisir et de la volonté arbitraire de Dieu. Mais je me souviens que vous jugez qu'il y a une parfaite correspondance, quoique ce ne soit pas toujours une ressemblance entiére. Cependant vous reconnaissez que le trop grand détail des petites choses qui y entrent nous empéche de déméler ce qui est caché, quoique vous espériez encore que nous y approcherons beaucoup; et qu'ainsi vous ne voudriez pas qu'on dise avec mon illustre auteur, 3 29, que c'est perdre sa peine que de : s'engager dans une telle recherche, de peur que cette croyance ne fasse du tort à l'aecroissement de la science. Je vous aurais parlé aussi de la difficulté qu'on a eue jusqu'ici d'expliquer la connexion qu'il y a entre l'âme et le corps, puisqu'on ne saurait concevoir qu'une pensée produise un mouvement dans le corps, ni qu'un mouvement produise une pensee dans l'esprit. Mais, depuis que je concois votre hypothése de l'harmonie préétablie, cette dificulté dont on désespérait me parait levée tout d'un coup, et comme par enchantement. $ 30. Reste donc la troisième cause de notre ignorance, c'est que nous ne suivons pas les idées que nous avons ou que nous pouvons avoir, et ne nous appliquons pas à trouver les idées moyennes : c'est ainsi qu'on ignore les vérités mathématiques, quoiqu'il n'y ait aucune imperfection dans nos facultés, ni aucune incertitude dans les choses mêmes. Le mauvais usage des mots a le plus contribué à nous empécher de trouver la convenance et disconvenance des idées; et les mathématiciens qui forment leur pensée indépendamment des noms et s’accoutument à se présenter à leur esprit les idées mémes au lieu des sons, ont évité par là une grande partie de l'embarras. Si les hommes avaient agi dans leurs découvertes du monde matériel, comme ils en ont usé à l'égard de celles qui regardent le monde intellectuel, et s'ils avaient tout confondu dans un chaos de termes d'une signification incertaine, ils auraient disputé sans fin sur les zones, les marées, le bátiment des vaisseaux, et les routes ; on ne serait jamais allé au delà de la ligne, et les antipodes seraient encore aussi inconnus qu'ils étaient lorsqu'on avait déclaré que c'était une hérésie de les soutenir. ,
Tu. Cette troisième cause de notre ignorance est la seule blámable.
Et vous voyez, Monsieur, que le désespoir d'aller plus loin y est compris. Ce découragement nuit beaucoup, et des personnes habiles et considérables ont empéché les progrés de la médecine par la fausse persuasion que c'est peine perdue que d'y travailler. Quand vous verrez les philosophes aristotéliciens du temps passé parler des météores, comme de l'arc-en-ciel par exemple, vous trouverez qu'ils croyaient qu'on ne devait pas seulement penser à expliquer distinctement ce phénomène ; et les entreprises de Maurolycus (1) et puis de Marc-Antoine de Dominis (2), leur paraissaient comme un vol d'Icare. Cependant la suite en a désabusé le monde. Il est vrai que le mauvais usage des termes a causé une bonne partie du désordre qui se trouve dans nos connaissances, non seulement dans la morale et la métaphysique, ou dans ce que vous appelez le monde intellectuel, mais encore dans la médecine, oü cet abus des termes augmente de plus en plus. Nous ne nous pouvons pas toujours aider par les figures comme dans la géométrie : mais l'algébre fait voir qu'on peut faire de grandes découvertes sans recourir toujours aux idées mêmes des choses. Au sujet de l'hérésie prétendue des antipodes, je dirai en passant qu'il est vrai que Boniface (3), archevéque de Mayence, a accusé Virgile (4) de Salzbourg. dans une lettre qu'il 3 écrite au pape contre lui sur ce sujet, et que le pape y répond d'une maniére qui fait paraitre qu'il donnait assez dans le sens de Boniface ; mais on ne trouve point que cette accusation ait eu des suites. Virgile s'est toujours maintenu. Les deux antagonistes passent pour saints, et les savants de Bavière qui regardent Virgile comme un apótre de la Carinthie et des pays voisins, en ont justifié la mémoire.