‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 55 sur 101 · CHAP. IV. — DE LA RÉALITÉ DE NOTRE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — DE LA RÉALITÉ DE NOTRE CONNAISSANCE

8 9. Px. Quelqu'un qui n'aura pas compris l'importance qu'il y a d'avoir de bonnes idées et d'en entendre la convenance et la discon-

(1) MatnoLco (Francisco), 1194-1579, célèbre mathématicien grec, originaire de Constantinople, enseigna les mathématiques à Palerme. Le livre auquel Leibniz fait allusion est le suivant : Z’roblemata ad perspectivam et iridem pertinentia.

(2) M.-A. de Domixis, 1566-1021, né en Dalmatie, professeur à l'Université de Padoue, passe pour avoir jeté les fondements de la théorie de l'arc-en-ciel.

(3) Boxirace (Windfrid), 680-756, archevèque de Mayence. Ses ouvrages, Opera omnia que restant, ont été publiés à Londres en 1814, ? vol. in-8.

(4) ViRoiL, ou FERGIL, moine irlandais, devenu évêque de Salzbourg, mort en 789. Il] a été cauonisé.

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venance, eroira qu'en raisonnant là-dessus avec tant de soin nous bâtissons des châteaux en l'air, et qu'il n'y aura dans tout notre système que de l'idéal et de l'imaginaire. Un extravagant, dont l'imagination est échaulfée, aura l'avantage d'avoir des idées plus vives et en plus grand nombre ; ainsi il aurait aussi plus de connaissance. 1l v aura autant de certitude dans les visions d'un enthousiaste que dans les raisonnements d'un homme de bon sens, pourvu que cet enthousiaste parle conséquemment ; et il sera aussi vrai de dire qu'une harpie u'est pas un centaure, que de dire qu'un carré n'est pas un cercle. 3 2. Je réponds que nos idées s'aecordent avec les choses. 8 3. Mais on ne demandera le criterion. 3 4. Je réponds encore premiérement que cet aecord est manifeste à l'égard des idées simples de notre esprit, ear ne pouvant pas se les former luiméme, il faut qu'elles soient. produites par les choses qui agissent sur l'esprit : et secondement, $ à, que toutes nos idées complexes (excepté celles des substances}, étant des archétypes que l'esprit a formés lui-même, qu'il n'a pas destinés à être des copies de quoi que ce soit, ni rapportés à l'existence d'aucune chose comme à leurs originaux, elles ne peuvent manquer d'avoir toute la conformité avec les choses nécessaire à une connaissance réelle.

Tu. Notre certitude serait petite ou plutôt nulle, si elle n'avait point d'autre fondement des idées simples que celui qui vient des sens. Avez-vous oublié, Monsieur, comment j'ai montré que les idees sont originairement dans notre esprit et que méme nos pensées nous viennent de notre propre fond, sans que les autres créatures puissent avoir une influence immédiate sur l'âme. D'ailleurs, le fondement de notre certitude à l'égard des vérités universelles et éternelles est dans les idées mêmes, indépendamment des seus ; comme aussi les idées pures et intelligibles ne dépendent point des sens, par exemple celle de l'être, de l'un, du méme, ete. Mais les idées des qualités sensibles, comme de là couleur, de la saveur, etc. (qui en effet ne sont que des fantômes nous viennent des sens, c'est-àdire de nos perceptions confuses. Et le fondement de la vérité des choses contingentes et singulicves est dans le. succès qui fait que les phénomènes des sens sont liés justement comme les vérites intelligibles le demandent. Voilà la différence qu'on y doit faire, au lieu que celle que vous faites ici entre les idées simples et composées, et idées composées appartenantes aux substances et aux aecidents, ne me parait point fondée puisque toutes les idées

intelligibles ont leurs archétypes dans la possibilité éternelle des choses.

S 9. Pu. Il est vrai que nos idées composées n'ont besoin d'archétypes hors de l'esprit que lorsqu'il s'agit d'une substance existante qui doit unir effectivement hors de nous les idées simples dont elles sont composées. La connaissance des vérités mathématiques est réelle, quoiqu'elle ne roule que sur nos idées et qu'on ne trouve nulle part des cercles exacts. Cependant on est assuré que les choses existantes conviendront avec nos archétypes, à mesure que ce qu'on y suppose se trouve existant. 3 7. Ce qui sert encore à justifier la réalité des choses morales. 3 8. Et les Offices de Cicéron n'en sont pas moins conformes à la vérité parce qu'il n'y a personne dans le monde qui règle sa vie exactement sur le modèle d'un homme de bien tel que Cicéron nous l'a dépeint. $ 9. Mais, dirat-on, si les idées morales sont de notre invention, quelle étrange notion aurons-nous de la justice et de la tempérance ? 310. Je réponds que l'incertitude ne sera que dans le langage, parce qu'on n'entend pas toujours ce qu'on dit, ou on nc l'entend pas toujours de méme.

Tu. Vous pouviez répondre encore, Monsieur, et bien mieux à mon avis, que les idées de la justice ct de la tempérance ne sont pas de notre invention, non plus quc celles du cercle et du carré. Je crois l'avoir assez montré.

& 14. Pr; Pour ce qui est des idées de substances qui existent hors de nous, notre connaissance est réelle autant qu'elle est conforme à ces archétypes : et à cet égard l'esprit ne doit point combiner les idées arbitrairement, d'autant plus qu'il y a fort peu d'idées simples dont nous puissions assurer qu'elles peuvent ou ne peuvent pas exister ensemble dans la nature au delà de ce qui parait par des observations sensibles.

Tn. Cest, comme j'ai dit plus d'une fois, parce que ces idées, quand la raison ne saurait juger de leur compatibilité ou connexion, sont confuses, comme sont celles des qualités particulières des sens.

8 43. Pa. Il est bon encore à l'égard des substances existantes de ne se point borner aux noms ou aux espèces qu'on suppose établies par les noms. Cela me fait revenir à ce que nous avons discute assez souvent à l'égard de la définition de l'homme. Car, parlant d'un innocent quia vécu quarante ans sans donner le moindre signe de raison. ne pourrait-on point dire qu'il tient le milieu entre l'homine et ja béte? cela passerait peut-être pour un paradoxe bien hardi, ou

méme pour une fausseté de trés dangereuse conséquence. Cependant il me semblait autrefois, et il semble eucore à quelques-uns de mes amis, que je ne saurais encore désabuser, que ce n'est qu'en vertu d'un préjugé fondé sur cette fausse supposition que ces deux noms homme et bête signifient des espèces distinctes, si bien marquées par des essences réelles dans la nature que nulle autre espéce ne peut intervenir entre elles, comme si toutes les choses étaient jetées au moule suivant le nombre précis de ces essences. $ 14. Quand on demande à ces amis, quelle espèce d'animaux sont ces innocents, s'ils ne sont ni hommes ni bétes, ils répondent que ce sont des innocents et que cela suffit. Quand on demande encore ce qu'ils deviendront dans l'autre monde, nos amis répondent qu'il ne leur importe pas de le savoir ni de le rechercher. Qu'ils tombent ou qu'ils se soutiennent, cela regarde leur maitre, Rom. xiv, 4, qui est bon et fidèle et ne dispose point de ses créatures suivant les bornes étroites de nos pensées ou de nos opinions particuliéres, et ne les distingue pas conformément aux noms et espéces qu'il nous plait d'imaginer ; qu'il nous suffit que ceux qui sont capables d'instruction seront appelés à rendre compte de leur conduite et qu'ils recevront leur salaire selon ce qu'ils «uront fait dans leur corps. M. Corinth. v. 40, 8 15. Je vous représenterai encore le reste de leurs raisonnements. La question, disent-ils, s'il faut priver les imbécilesd'un état à venir, roule sur deux suppositions également fausses; la premiére que tout être qui a la forme et apparence extérieure d'homme est destiné à un état d'immortalité aprés cette vie: et la seconde, que tout ce qui a une naissance humaine doit jouir de ce privilège. Otez ces imaginations, et vous verrez que ces sortes de questions sont ridicules et sans fondement. Et eneflet je crois qu'on désavouera la première supposition, et qu'on n'aura pas l'esprit assez enfoncé dans la matiére pour croire que la vie éternelle est due à aucune figure d'une masse matérielle, en sorte que la masse doive avoir éternellement du sentiment, parce qu'elle a été moulée sur une telle figure. 5. 16. Mais la seconde supposition vient au secours. On dira que cet innocent vient de parents raisonnables et que par conséquent il faut qu'il ait une âme raisonnable. Je ne sais par quelle regle de logique on peut établir une telle conséquence et cominent après cela on oserait détruire des productions mal formées et contrefaites. Oh ! dirat-on, ce sont des monstres! Eh bien, soit. Mais que sera cet innocent toujours intraitable? Un défaut dans le corps fera-t-il un

monstre, et non un défaut dans l'esprit ? C'est retourner à la premiére supposition déjà réfutée, que l'extérieur suffit. Un innocent bien formé est un homme, à ce qu'on croit; il a une âme raisonnable, quoiqu'elle ne paraisse pas. Mais faites les oreilles un peu plus longues et plus pointues et le nez un peu plus plat qu'à l'ordinaire, alors vous commencez à hésiter. Faites le visage plus étroit, plus plat et plus long ; vous voilà tout à fait déterminé. Et, si la téte est parfaitement celle de quelque animal, c'est un monstre sans doute, et ce vous est une démonstration qu'il n'a point d'áme raisonnable et qu'il doit être détruit. Je vous demande maintenant où trouver la juste mesure et les dernieres bornes qui emportent avec elles une âme raisonnable. Il y a des fœtus humains, moitié bête, moitié homme, d'autres dont les trois parties participent de l’un, et l’autre partie de l’autre. Comment déterminer au juste les linéaments qui marquent la raison ? De plus, ce monstre, ne sera-ce pas une espèce moyenne entre l'homme et la béte? Et tel est l'innocent dont il s'agit.

Tn. Je m'étonne que vous retourniez à cette question que nous avons assez examinée, et cela plus d'une fois, et que vous n'ayez pas mieux catéchisé vos amis. Si nous distinguons l'homme de la bête par la faculté de raisonner, il n'y a point de milieu : il faut que l'animal dont il s'agit l'ait ou ne l'ait pas : mais, comme cette faculté ne parait pas quelquefois, on en juge par des indices, qui ne sont pas démonstratifs à la vérité, jusqu'à ce que cette raison se montre ; car l'on sait par l'expérience de ceux qui l'ont perdue ou qui enfin en ont obtenu l'exercice, que sa fonction peut étre suspendue. La naissance etla figure donnent des présomptions de ce quiest caché. Mais la présomption de la naissance est effacée (eliditur) par une figure extrémement différente de l'humaine, telle qu'était celle de l'animal né d'une femme de Zéelande chez Levinus Lemnius (1) (livre I, ch. var) qui avait un bec crochu, un col long et rond, des yeux étincelants, une queue pointue, une grande agilité à courir d'abord par la chambre. Mais on dira qu'il y a des monstres ou des fréres des Lombards (comme les médecins les appelaient autrefois, à cause qu'on disait que les femmes de Lombardie étaient sujettes à ces sortes d'enfantements) qui approchent davantage de la figure humaine. Eh bien, soit. Comment donc, direz-vous, peut-on détermi-

(1; Livio LEMNEXS (en latin Levinus Limnius;, 1505-1568, a écrit : De Miraculis occultis naturce ‘Francfort, 1528).

ner les justes limites de la figure qui doit passer pour humaine? Je réponds que. dans une matiére conjecturale, on n'a rien de précis. Et voilà l'affaire finie. On objecte que l'innocent ne montre point de raison, et cependant il passe pour homme; mais, s'il avait une figure monstrueuse il ne le serait point, et qu'ainsi on a plus d'égards à la figure qu'à la raison? Mais ce monstre montre-t-il de la raison? Non, sans doute. Vous voyez donc qu'il lui manque plus qu'à l'innocent. Le défaut de l'exercice de la raison est souvent temporel, mais il ne cesse pas dans ceux où il est accompagné d'une tête de chien. Au reste, si cet animal de figure humaine n'est pas un homme, il n'y a pas grand mal à le garder pendant l'incertitude de son sort. Et, soit qu'il ait une âme raisonnable ou qu'il en ait une qui ne le soit pas, Dieu ne l'aura point faite pour rien, et l'on dira de celles des hommes qui demeurent dans un état toujours semblable à celui de la premiére enfance. que leur sort pourra étre le méme que celui des âmes de ces enfants qui meurent dans leur berceau.

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