‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 60 sur 101 · CHAP. X. — DE LA CONNAISSANCE QUE NOUS AYONS DE L'EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

CHAP. X. — DE LA CONNAISSANCE QUE NOUS AYONS DE L'EXISTENCE DE DIEU

S 4. Pir. Dieu ayant donné à notre âme les facultés dont elle est ornée, il ne s'est point laissé sans témoignage; car les sens, l'intelligence et la raison nous fournissent des preuves manifestes de son existence.

Tu. Dieu n'a pas seulement donne à l'áme des facultés propres à le connaitre, mais il lui a aussi imprimé des caractères qui le marquent, quoiqu'elle ait besoin des facultés pour s'aperceevoir de ces 'aractéres. Mais je ne veux point répéter ce qui a été discuté entre nous sur les idées et les vérités innées, parmi lesquelles je compte l'idée de Dieu et la vérité de son existence. Venons plutót au fait.

Pn. Or, encore que l'existence de Dieu soit la vérité la plus aisée à prouver par la raison, et que son évidence égale, si je ne me trompe, celle des démonstrations mathématiques, elle demande pourtant de l'attention. Il n'est besoin d'abord que de faire réflexion sur nous-mémes et sur notre propre existence indubitable. Ainsi je suppose que chacun connait qu'il est quelque chose qui existe actuellement, et qu'ainsi il y 2 un Etre réel. S'il y a quelqu'un qui puisse douter de sa propre existence, je déclare que ce n'est pas à lui que je parle. 33. Nous savons encore, par une connaissance de simple vue, que le pur néant ne peut point produire un Etre réel. D'où il s'ensuit d'une évidence mathématique que quelque chose a existé de toute éternité, puisque tout ce qui a un commencement doit avoir été produit par quelque autre chose. 8 4. Or tout étre qui tire son existence d'un autre tire aussi de lui tout ce qu'il a et toutes ses facultés. Donc la source éternelle de tous les êtres est aussi le principe de toutes leurs puissances, de sorte que cet Etre éternel doit être aussi tout-puissant. 3 5. De plus, l'homme trouve en lui-méme la connaissance. Donc il y a un étre intelligent. Or il est impossible qu'une chose absolument destituce de connaissance et de perception produise un étre intelligent, et il est contraire à l'idée de la matiére, privée de sentiment, de s'en produire à elleméme. Donc la source des choses est intelligente, et il y a eu un Etre intelligent de tout éternité, 5 6. Un Étre éternel, trés puissant et trés intelligent, est ee qu'on appelle Dieu. Que s'il se trouvait quelqu'un

assez déraisonnable pour supposer que l'houme est le seul être qui ait de la connaissance et de la sagesse, mais que néanmoins il a été formé par le pur hasard, et que c'est ce méme principe aveugle et sans connaissance qui conduit tout le reste de l'univers. je l'avertirai d'examiner à loisir là censure tout à fait solide et pleine d'emphase de Cicéron {De legibus, lib. 1L. Certainement, dit-il, personne ne devrait être si sottement orgucilleux que de s'imaginer qu'il v a au dedans de lui un entendement et de Ja raison, et que cependant il n'y a aucune intelligence qui gouverne tout ce vaste univers. De ce que je viens de dire, il s'ensuit clairement que nous avons une connaissance plus certaine de Dieu, que de quelque autre chose que ce soit hors de nous.

Tu. Je vous assure, Monsieur, avec une parfaite sincérité, que je suis extrémement fâché d'être obligé de dire quelque chose contre cette démonstration ; mais je le fais seulement afin de vous donner occasion de remplir le vide. C'est principalement à l'endroit où vous concluez {$ 3) que quelque chose a existé de toute éternité. J'y trouve de l'ambiguïté, si cela veut dire qu'il n'y ait jamais eu aucun tem ps où rien n'existait. J'en demeure d'accord, et cela suit véritablement les précédentes propositions, par une conséquence toute mathématique. Car, si jamais il y avait eu rien, il y aurait toujours eu rien, le rien ne pouvant point produire un étre; donc nousmémes ne scrions pas, ce qui est contre la première vérité d'expérience. Mais la suite fait voir d'abord que, disant que quelque chose a existé de toute éternité, vous entendez une chose éternelle. Cependant il ne s'ensuit point, en vertu de ce que vous avez avancé jusqu'ici, que s'il y a toujours eu quelque chose, il y a toujours eu une certaine chose, c'est-à-dire qu'il y a un Être éternel. Car quelques adversaires diront que moi, j'ai été produit par d'autres choses, et ces choses encore par d'autres. De plus, si quelques-uns admettent des êtres éternels (comme les épicuriens leurs atomes), ils ne se "croiront pas être obligés pour cela d'aecorder un Fire éternel qui soit seul la source de tous les autres. Car, quand ils reconnaitraient que ce qui donne l'existence donne aussi les autres qualités et puissances dela chose, ils nieront qu'une seule chose donne l'existence aux autres, et ils diront méme qu'à chaque chose plusieurs autres doivent concourir. Ainsi nous n'arriverons pas par cela seul à une source de toutes les puissances. Cependant il est trés raisonnable de juger qu'il y en a une, et méme que l'univers est gouverné avec sagesse.

Mais, quand on croit la matiére susceptible de sentiment, on pourra étre disposé à croire qu'il n'est point impossible qu'elle le puisse produire. Àu moins il sera difficile d'en apporter une preuve, qui ne fasse voir en méme temps qu'elle en est incapable tout à fait; et . supposé que notre pensée vienne d'un étre pensant, peut-on prendre pour accordé, sans préjudice de la démonstration, que ce doit être Dieu ?

$ 7. Pur. Je ne doute point que l'excellent homme dont j'ai emprunté cette démonstration, ne soit capable de la perfectionner; et je tácherai de l'y porter, puisqu'il ne saurait guére rendre un plus grand service au public. Vous-même le souhaitez. Cela me fait croire que vous ne croyez point que, pour fermer la bouche aux athées on doit faire rouler tout sur l'existence de l'idée de Dieu en nous, comme font quelques-uns, qui s'attachent trop fortement à cette découverte favorite, jusqu'à rejeter toutes les autres démonstrations de l'existence de Dieu, ou du moins à tácher de les affaiblir et à défendre de les employer, eomme si elles étaient faibles ou fausses: quoique dans le fond ce soient des preuves qui nous font voir si clairement et d'une maniere convaincante l'existence de ce souverain Être par la considération de notre propre existence et des parties sensibles de l'Univers, que je ne pense qu'un homme sage y doive résister.

Tu. Quoique je sois pour les idées innées et particulièrement pour celle de Dieu, je ne crois point que les démonstrations des Cartésiens, tirées de l'idée de Dieu, soient parfaites. J'ai montré amplement ailleurs (dans les Actes de Leipsick et dans les mémoires de Trévoux) que celle de M. Descartes a empruntée d'Anselme (1), archevêque de Cantorbéry, est tres belle et trés ingénieuse à la vérité, mais qu'il y 3 un vide à remplir. Ce célébre archevéque, qui a sans doute été un des plus capables hommes de son temps, se félicite, non sans raison, d'avoir trouvé un moyen de prouver l'existence de Dieu à priori, par sa propre notion, sans recourir à ses effets. Et voici à peu pres la force de son argument : Dieu est le plus grand, ou (comme parle Descartes) le plus parfait des êtres, ou bien c'est un être d'une grandeur et d'une perfection supréme, qui en enveloppe tous les degrés. C'est là la notion de Dieu. Voici maintenant comment l'exis. tence suit de cette notion. C'est quelque chose de plus d'exister que de ne pas exister, ou bien l'existence ajoute un degré à la grandeur ou à la perfection, et comme l'énonce M. Descartes, l'existence est

elle-même une perfection. Donc ce degré de grandeur et de perfection, ou bien cette perfection, qui consiste dans l'existence, est dans cet Être suprême, tout grand, tout parfait : car autrement quelque degré lui manquerait, contre sa définition. Et par conséquent cet Étre suprême existe. Les scolastiques, sans excepter méme leur Docteur angélique ont méprisé ect argument et l'ont fait passer pour un paralogisme; en quoi ils ont eu grand tort, et M. Descartes, qui avait étudié assez longtemps la philosophie scolastique au collège des Jésuites de la Fléche, a eu grande raison de le rétablir. Ce n'est pas un paralogisme, mais c'est une démonstration imparfaite, qui suppose quelque chose qu'il fallait encore prouver, pour le rendre d'une évidence mathématique, c'est qu'on suppose tacitement que cette idée de l'Étre tout grand ou tout parfait est possible et n'implique point de contradiction. Et c'est déjà quelque chose que par cette remarque on prouve que supposé que Dieu soit possible, il existe, ce qui est le privilège de la seule divinité. On a droit de presumer la possibilité de tout étre et surtout celle de Dieu jusqu'à ce que quelqu'un prouve le contraire. De sorte que cet argument métaphysique donne déjà une conclusion morale démonstrative, qui porte que suivant l'état présent de nos connaissances, il faut juger que Dieu existe, et agir comformément à cela. Mais il serait pourtant à souhaiter que des habiles gens achevassent la démonstration dans la rigueur d'une évidence mathématique, et je crois d'avoir dit quelque chose ailleurs qui y pourra servir. L'autre argument de M. Descartes, qui entreprend de prouver l'existence de Dieu, parce que son idée cst en notre iine, et qu'il faut qu'elle soit venue de l'original, est encore moins concluant. Car premièrement cet argument a ce défaut commum avec le précédent, qu'il suppose qu'il v a en nous une telle idée, c'est-à-dire que Dieu est possible. Car ce qu'allégue M. Descartes qu'en parlant de Dieu nous savons ce que nous disons, et que par conséquent nousen avons l'idée, est un indice trompeur, puisqu'en parlant du mouvement perpétuel mécanique, par exemple, nous savons ee que nous disons, et cependant ce monvement est une chose impossible, dont par conséquent on ne saurait avoir idée qu'en apparence. Et secondement, ce méme argument ne prouve pas assez que l'idée de Dieu, si nous l'avons, doit venir de l'original. Mais je ne veux point m'y arréter présentement. Vous me direz, Monsieur, que, reconnaissant en nous l'idée innée de Dieu, je ne dois point dire qu'on peut révoquer en doute s'il y en a PAUL JANET. — Leibniz. 1-26

une? Mais je ne permets ce doute que par rapport à une démonstration. rigoureuse fondée sur l'idée toute seule. Càr on est assez assuré, d'ailleurs, de l'idée et de l'existence de Dieu. Et vous vous souviendrez que j'ai montré comment les idées sont en nous non pastoujours en sorte qu'on s'en apercoive, mais toujours en sorte qu'on les peut tirer de son propre fond et rendre apercevables. Et c'est aussi ce que je crois de l'idée de Dieu, dont je tiens la possibilité et l'existence démontrées de plus d'une facon. Et l'harmonie préctab!ie même nous fournit un autre moyen incontestable. Je crois d'ailleurs que tous les moyens qun a employés pour prouver l'existence de Dieu sont bons et pourraient servir, si on les perfectionnait, et je ne suis nullement d'avis qu'on doive négliger celui qui se tire de l'ordre des choses.

S8 9. Pi. ll sera. peut-être à propos d'insister un peu sur cette question, si un. étre pensant peut. venir d'un étre non pensant et privé de tout sentiment et connaissance, tel que pourrait être la matiere. S 10. Il est méme assez manifeste qu'une partie de la matière est incapable de rien. produire par elle-même et de se donner du mouvement. Il faut donc. ou que son mouvement soit éternel, ou qu'il lui soit imprimé par un être plus puissant. Quand ce mouvement serait éternel, il serait toujours incapable de produire de la connaissance. Divisez-la en autant de petites parties qu'il vous plaira, comme pour la spiritialiser. dounez-lui toutes les figures et tous les mouvements que vous voudrez, faites-en un globe, un cube, un prisme, un cylindre, ete., dont les diamètres ne soient que la 100000* partie d'un gry, qui est 1:10 d'une ligne qui est 1/40 d'un pouce, qui est 1/10 d'un pied philosophique, qui est 1/3 d'un pendule, dont chaque vibration dans la latitude de £5 degrés est égale à uue seconde de temps. Cette particule de matiére, quelque petite qu'elle soit, n'agira pas autrement sur d'autres corps, d'une grosseur qui lui soit proportionnée, que les corps qui ont un pouce ou un pied de diamètre agissent entre eux. Et l'on peut il espérer avec autant de raison de produire du sentiment, des pensées et de la connaissance, en joignant ensemble des grosses parties de Ja matiere de certaine figure et de certain mouvement, que par le moyen des plus petites parties de matière qu'il y ait au monde. Ces dernieres se heurtent, se poussent, et résistent l'une à l'autre juste-

LL, GEHRRARDT : l'on pense,

ment comme les grosses, et c'est ce qu'elles peuvent faire. Mais, si la matiére pouvait tirer de son sein le sentiment, la perception ct la connaissance, immédiatement et sans machine, ou sans le secours des figures et des mouvements, en ce cas-là ce devrait être une propriété inséparable de la matière et de toutes ses parties, d'en avoir. À quoi l'on pourrait ajouter qu'encore que l'idée générale et spécifique, que nous avons de la matière, nous porte à en parler comme si c'était une chose unique en nombre, cependant toute la matière u'est pas proprement une chose individuelle qui existe comme un étre materiel, ou un corps singulier que nous connaissons, ou que nous pouvous concevoir. De sorte que, si la matière etait le premier être éternel pensant, il n'y aurait pas un être unique éternel, infini et pensant, mais un nombre infini d'étres éternels, infinis, pensants, qui seraient indépendants les uns des autres, dont les forces seraient bornées et les pensées distinctes, et qui, par conséquent, ne pourraient jamais produire cet ordre, cette harmonie et cette beauté qu'on remarque dans la nature. D'oü il s'ensuit nécessairement que le premier être éternel ne peut étre la matiere. J'espère que vous serez plus content, Monsieur, de ce raisonnement pris de l'auteur celebre de la démonstration précedente, que vous n'avez paru l'être de sa démonstration.

TH. Je trouve le présent raisonnement le plus solide du monde, et non seulement exact, mais encore profond et digne de son auteur. Je suis parfaitement de son avis qu'il n'v a point de combinaison et de modilication des parties de la matiere, quelque petites qu'elles soient, qui puisse produire de la perception ; d'autant que les parties grosses n'en sauraient donner (comme on reconnait manifestement, et que tout est proportionnel dans les petites parties, à ce qui peut se passer dans les grandes. C'est encore une importante remarque sur la matière, que celle que l'auteur fait ici, qu'on ne la doit point prendre pour une chose unique en nombre ou (comme j'ai coutume de parler) pour une vraie monade ou unité, puisqu'elle n'est qu'un amas d'un nombre infini d'étres. I ne fallait ici qu'un pas de cet excellent auteur pour parvenir à mon systéme. Car, en effet, je donne de la perception à tous ces êtres infinis, dont chacun est comme un animal doué d'áme (ou de quelque principe actif analogique, qui en fait la vraie unité) avec ce qu'il faut à cet être pour être passif et doué d'un corps organique. Or ces êtres ont recu leur nature tant active que passive (c'est-à-dire ce qu'ils ont d'immatériel et de ma-

tériel) d'une cause générale et suprême, parce qu'autrement, comme l'auteur le remarque très bien, étant indépendants les uns des autres, ils ne pourraient jamais produire cet ordre, cette harmonie, cette beauté qu'on remarque dans la nature. Mais cet argument, qui ne parait étre que d'une certitude morale, est poussé à une nécessité tout à fait métaphysique par la nouvelle espèce d'harmonie que j'ai introduite, qui est l'harmonie préétablie. Car chaeune de ces àmes exprimant à sa manière ce qui se passe au dehors et ne pouvant avoir aucune influence sur les autres étres particuliers, ou plutót, devant tirer cette expression du propre fond de sa nature, il faut nécessairement que chacun ait reçu cette nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors) d'une cause universelle, dont ces étres dépendent tous, et qui fasse que l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avee l'autre ; ce qui ne se peut sans une connaissance et puissance infinies, et par un artifice grand par rapport surtout au consentement spontané de la machine avec les actions de l'âme raisonnable, qu'un illustre auteur, qui fit des objections à l'encontre daus son merveilleux dictionnaire (1), douta quasi s'il ne passait pas toute la sagesse possible, en disant que celle de Dieu ne lui paraissait point trop grande pour un tel effet, et reconnut au moins qu'on n'avait jamais donné un si grand relief aux faibles conceptions que nous pouvons avoir de la perfection divine.

& 12. Pu. Que vous me réjouissez par cet accord de vos pensées avec celles de mon auteur : J'espère que vous ne serez point fáché, Monsieur, que je vous rapporte encore le reste de son raisonnement sur cet article. Premicrement, il examine si l'étre pensant, dont tous les autres êtres intelligents dépendent (et par plus forte raison tous les autres êtres) est materiel ou. non ? 3 13. Il s'objecte qu'un être pensant pourrait étre inatériel. Mais il répond que, quand cela serait, C'est assez que ce soit un étre éternel, qui ait une science et une puissance infinie. De plus, si la pensée et la matière peuvent être séparées, l'existence. éternelle de la. matière ne sera pas une suite de l'existence éternelle d'un être pensant. 5 14. On demandera encore à ceux qui font Dieu matériel, s'ils croient que chaque partie dela matière pense. En ce cas, il s'ensuivra qu'il y aurait autant de dieux que de particules de la matitre. Mais, si chaque partie de la matiérc ne pense point, voilà encore un étre pensant composé de

b (1; DAYLE, art. Zlorarius

parties nou pensantes, qu'on a déjà réfuté. 8 15. Que si quelque atome de matiére pense seulement et que les autres parties, quoique également éternelles, ne pensent point, c'est dire gratis qu'une partie de la matière est infiniment au-dessus de l'autre et produit les êtres pensants non éternels. 3 16. Que si l'on veut que l'étre pensant éternel et matériel est un certain amas particulier de matière, dont les parties sont non pensantes, nous retombons dans ce qui a été réfuté : car les parties de matière ont beau être jointes, elles n'en peuvent acquérir qu'une nouvelle relation locale, qui ne saurait leur communiquer la connaissance. $ 17. II n'importe si cet amas est en repos ou en mouvement. S'il est en repos, ce n'est qu'une masse sans action, qui n'a point de privilége sur un atome ; s'il est en mouvement, ce mouvement, qui le distingue d'autres parties, devant produire la pensée, toutes ces pensées seront accidentelles et limitées, chaque partie à part étant sans pensées et n'ayant rien qui règle ses mouvements. Ainsi il n'y aura ni liberté, ni choix, ni sagesse, non plus que dans la simple matière brute. 3 18. Quelquesuns croiront que la matière est au moins coéternelle avec Dieu. Mais ils ne disent point pourquoi : la production d'un étre pensant, qu'ils admettent, est bien plus difficile que celle de la matière qui est moins parfaite. Et peut-étre (dit l'auteur), si nous voulions nous éloigner un peu des idées communes, donner l'essor à notre esprit et nous engager dans l'examen le plus profond que nous pourrions faire dela nature des choses, « nous pourrions en venir jusqu'à « concevoir, quoique d'une manière imparfaite, comment la ma- « tière peut d'abord avoir tté faite, et comment elle a commencé « d'exister par le pouvoir de ce premier étre éternel. » Mais on verrait en méme temps que. de donner l'être à un esprit, c'est un effet de cette puissance éternelle et infinie, beaucoup plus malaisé à comprendre. Mais parce que cela m'éearterait peut-être trop :ajoutet-il) « des notions, sur lesquelles la philosophie est présentement « fondée dans le monde », je ne serais pas exeusable de m'en éloigner si fort, ou de rechercher, autant que la grammaire le pourrait permettre, si dans le fond l'opinion communément établie est contraire à ce sentiment particulier ; j'aurais tort, dis-je, de m'engager dans cette discussion, surtout dans cet endroit de la terre, où Ia doctrine reçue est assez bonne pour mon dessein, puisqu'elle pose comme une chose indubitable que, si l'on admet une fois la création ou le commencement de quelque substance que ce soit, tirée du

néant, on peut supposer avec la méme facilité la création de toute autre substance, excepté le créateur lui-même.

Tu. Vous m'avez fait un vrai plaisir, Monsieur, de me rapporter quelque chose d'une pensée profonde de votre habile auteur, que sa prudence trop serupuleuse a empêché de produire tout entière. Ce serait grand dommage s'il la supprimait et nous laissait là, après nous avoir fait venir l'eau à la bouche. Je vous assure, Monsieur, que je crois qu'il ya quelque chose de beau et d'important caché sous cette manière d'énigme (1). La substance en grosses lettres pourrait faire soupconner qu'il concoit la production de la matiére comme celle des accideuts, qu'on ne fait point de difficulté de tirer du néant : et distinguant sa pensée singuliére « de la phi- « losophie, qui est présentement fondée dans le monde, ou dans « cet endroit de la terre », je ne sais s'il n'a pas eu en vue les platoniciens, qui prenaient la matière pour quelque chose de fuyant et de passager, à la manière des accidents, et avaient toute une autre idée des esprits et des âmes.

& 19. PH. Enfin, si quelques-uns nient la création, par laquelle les ehoses sont faites de rien, parce qu'ils ne la sauraient concevoir, notre auteur, écrivant avant qu'il ait su votre découverte sur là ‘aison de l'union de l'âme et du corps, leur objecte qu'ils ne comprennent pas comment les mouvements volontaires sont produits dans les corps par la volonté de l'âme et ne laissent pas de le croire, convaincus par l'expérience: et il réplique avec raison à ceux qui répoudent que l'âme ne pouvait produire un nouveau mouvement, produit seulement une nouvelle détermination des esprits animaux, il leur réplique, dis-je, que l'un est aussi inconcevable que l'autre. Et rien ne peut être mieux dit que ce qu'il ajoute à cette occasion, que vouloir borner ce que Dieu peut faire, à cc que nous pouvons comprendre, c'est donner une étendue infinie à notre compréhension, ou faire Dieu lui-méme fini.

Tr. Quoique maintenant la difficulté sur l'union de l'âme et du corps soit levée, à mon avis, il en reste ailleurs. J'ai montré à posteriori par l'harmonie préétablie que toutes les monades ont recu leur origine de Dieu et en dépendent. Cependant on n'en saurait

. (1) M. Coste l'a expliqué, d'après le chevalier Newton, dans la. remarque ii au 8 18 de ce chapitre, Edition de Locke d'Amsterdam de 1755, p. 523. (Vote de Raspe, dans son édition des Noureuur Essais de 1761.)

comprendre le comment en détail ; et dans le fond leur conservation n'est autre chose qu'une création continuelle, comnie les scolastiques l'ont fort bien reconnu.

CIIAP. XI. — DE LA CONNAISSANCE QUE NOUS AYONS DE L'ENISTNCE DES AUTRES CHOSES

& 4. Pu. Comme donc la seule existence de Dieu a une liaison nécessaire avec la nôtre. nos idées que nous pouvons avoir de quelque chose ne prouvent pas plus l'existence de cette chose que le portrait d'un homme ne prouve son existence dans le monde. $ 2. La certitude cependant que j'ai du blane. et du noir sur ce papier par la voie de la sensation, est aussi grande que celle du mouvement de mes mains, qui ne cède qu'à la connaissance de notre existence et à celle de Dieu. Cette certitude mérite le nom de connaissance. Car je ne crois pas que personne puisse être sérieusement si sceptique que d'être incertain de l'existence des choses qu'il voit et qu'il sent. Du moins, celui qui peut porter ses doutes si avant n'aura jamais aucun différend avec moi, puisqu'il ne pourra jamais être assuré que je dise quoi que ce soit contre son sentiment. Les perceptions des choses sensibles, $ 1, sont produites par des causes extérieures qui affectent nos sens, car nous n'acquérons point ces perceptions sans les organes ; et, si les organes suffisaient, ils les produiraient toujours. 8 5. De plus. j'éprouve quelquefois que je ne saurais empécher qu'elles ne soient produites dans mon esprit, comme, par exemple, la lumière, quand j'ai les veux ouverts dans un lieu où le jour peut entrer : au lieu que je puis quitter les idéés qui sont dans ma memoire. Il faut done qu'il y ait quelque cause extérieure de cette impression vive, dont je ne puis surmonter l'efficace. $ 6. Quelques-unes de ces perceptions sont produites en nous avec douleur. quoique ensuite nous nous en souvenions sans ressentir la moindre incommodité. Bien qu'aussi les démonstrations mathématiques ne dépendent point des sens, cependant l'examen qu'on en fait le moyen des figures, sert beaucoup à prouver l'évidence de notre vue et semble lui donner une certitude qui approche de celle de la démonstration méme. $ 7. Nos sens aussi en plusieurs cas se rendent témoignage l'un à l'autre. Celni qui voit le feu, peut le

sentir s'il en doute. Et en écrivant ceci, je vois que je puis changer les apparences du papier et dire par avance quelle nouvelle idée il va présenter à l'esprit : mais, quand ces caractères sont tracés, je ne puis éviter de les voir, tels qu'ils sont, outre que la vue de ces caractères fera prononcer à un autre homme les mêmes sons. $ 8. Si quelqu'un croit que tout cela n'est qu'un long songe, il pourra songer, s'il lui plait, que je lui fais cette réponse, que notre certitude fondée sur le témoignage des sens est aussi parfaite que notre nature le permet et que notre condition le demande. Qui voit brüler une chandelle et éprouve la chaleur de la flamme qui lui fait du mal s’il ne retire le doigt, ne demandera pas une plus grande certitude pour régler son action, et si ce songeur ne le faisait, il se trouverait éveillé. Une telle assurance nous suffit donc, qui est aussi certaine que le plaisir ou la doulenr, deux choses au delà desquelles nous n'avons aucun intérét dans la connaissance ou existence des choses. $ 9. Mais, au delà de notre sensation actuelle, il n'y a point de connaissance, et ce n'est que vraisemblance, comme lorsque je crois qu'il y a des hommes dans le monde; en quoi il y a une extréme probabilite, quoique maintenant, seul dans mon cabinet, je n'en voie aucun. 3 10. Aussi serait-ce une folie d'attendre une démonstration sur chaque chose et de ne point agir suivant les vérités claires et évidentes, quand elles ne sont point démontrables. Et un homme qui voudrait en user ainsi ne pourrait s'assurer d'autre chose que de périr en fort peu de temps.

Tu. J'ai déjà remarqué dans nos conférences précédentes que la vérité des choses sensibles se justifie par leur liaison. qui dépend des vérités intellectuelles, fondées en raison, et des observations constantes dans les choses sensibles mémes, lors méme que les raisons ne paraissent pas. Et, comme ces raisons et observations nous donnent moyen de juger l'avenir par rapport à notre intérét et que le succès repond à notre jugement raisonnable, on ne saurait demander ni avoir méme une plus grande certitude sur ces objets. Aussi peut-on rendre raison des songes mêmes et de leur peu de liaison avec d'autres phénomènes. Cependant je crois qu'on pourrait étendre l'appellation de la connaissance et de la certitude au delà des sensations actuelles, puisque la clarté et l'évidence vont au dela, que je considère comme une espèce de la certitude : et ce serait sans doute une folie de douter sérieusement s'il v a des hommes au monde, lorsque nous n'en voyons point. Douter sérieu-

sement est douter par rapport à la pratique, et l'on pourrait prendre la certitude pour une connaissance de la vérité avec laquelle on n'en peut point douter par rapport à la pratique sans folie ; et quelquefois on la prend encore plus généralement et on l'applique aux cas où l'on ne saurait douter sans mériter d'être fort blàmé. Mais l'évidence serait une certitude lumineuse, c'est-à-dire où l'on ne doute point à cause de la liaison qu'on voit entre les idées. Suivant cette définition de la certitude, nous sommes certains que Constantinople est dans le monde, que Constantin et Alexandre le Grand et que Jules César ont vécu. ll est vrai que quelque paysan des Ardennes en pourrait donter avec justice, faute d'information: mais un homme de lettres et du monde ne le pourrait faire sans un grand déréglement d'esprit.

$ 11. Pit. Nous sommes assurés véritablement par notre mémoire de beaucoup de choses qui sont passées, mais nous ne pourrons pas bien juger si elles subsistent encore. Je vis hier de l'eau et un certain nombre de belles couleurs sur des bouteilles, qui se formerent sur cette eau. Maintenant je suis certain que ces bouteilles ont existé aussi bien que cette eau, mais je ne connais pas plus certainement l'existence présente de l'eau que celle des bouteilles, quoiquela première soit infiniment plus probable, parce qu'on a observé que l'eau est durable et que les bouteilles disparaissent. $ 12. Enfin hors de nous et de Dieu nous ne connaissons d'autres esprits que par la révélation et n'en avons que la certitude de la foi.

Tu. Il a été remarqué déjà que notre mémoire nous trompe quelquefois. Et nous y ajoutons foi ou non, selon qu'elle est plus ou moins vive, et plus ou moins liée avec les choses que nous savons. Et quand méme nous sommes assurés du principal, nous pouvons souvent douter des circonstances. Je me souviens d'avoir connu un certain homme, car je sens que son image ne m'est point nouvelle, non plus que sa voix ; et ce double indice m'est un meilleur garant que l'un des deux, mais je ne saurais me souvenir oü je l'ai vu. Cependant il arrive, quoique rarement, qu'on voit une personne en songe, avant de la voir en chair et en os. Et on m'a assuré qu'une demoiselle d'une cour connue vit en songeant et dépeignit à ses amies celui qu'elle épousa depuis, et la salle où les fiançailles se célébrérent; ce qu'elle fit avant d'avoir vu et connu ni l'homme ni le lieu. On l'attribuait à je ne sais quel pressentiment secret ; mais le hasard peut produire cet effet, puisqu'il est assez rare que cela

arrive ; outre que, les images des songes étant un peu obscures, on a plus de liberté de les rapporter par après quelques autres.

$ 43. Pr. Concluons qu'il v a deux sortes de propositions, les unes particuliéres et sur l'existence, comme par exemple qu'un éléphant existe; les autres générales sur la dépendance des idées, comme par exemple, que les hommes doivent obéir à Dieu. S 14. La plupart de ces propositions générales et certaines portent le nom de vérités éternelles, et en effet elles le sont toutes. Ce n'est pas que ce soient des propositions, formées actuellement quelque part de toute éternité, ou qu'elles soient gravées dans l'esprit d'après quelque modèle qui existÂt toujours, mais c'est parce que nous sommes assurés que lorsqu'une créature, enrichie de facultés et de moyens pour cela, appliquera ses pensées à la considération de ses idées, elle trouvera la vérité de ces propositions.

Tu. Votre division parait revenir à la mienne des propositions de fait, et des propositions de raison. Les propositions de fait aussi peuvent devenir générales en. quelque facon, mais c'est par l'induction ou observation; de sorte, que ce n'est qu'une multitude de faits semblables, comme lorsqu'on observe que tout. vif-argent s'évapore par la force du feu, et ce n'est pas une généralité parfaite, parce qu'on n'en voit point la nécessité. Les propositions générales de raison sont nécessaires, quoique la raison en fournisse aussi, qui ne sont pas absolument générales, et ne. sont que vraisemblables, comme, par exemple, lorsque nous présumons qu'une idée est possible, jusqu'à ce que le contraire se découvre par une plus exacte recherche. ll y a enfin des propositions mixtes, qui sont tirées de prémisses, dont quelques-unes viennent des faits et des observations, et d'autres sont des propositions nécessaires : et telles sout quantité de conclusions géographiques et astronomiques sur le globe de la terre, et sur le cours des astres qui naissent par la combinaison des obserlions des voyageurs et des astronomes avec les théorèmes de géométrie et d'arithmetique. Mais comme, sclon l'usage des logiciens, la conclusion suit la plus faible des prémisses, et ne saurait avoir plus de certitude qu'elle. ces propositions mixtes n'ont que la certitude et la généralité qui appartient à des observations. Pour ce qui est des vérités éternelles, il faut observer, que dans le fond elles sont toutes conditionnelles et disent en effet : telle chose posée, telle autre chose est. Par exemple. disant : toute figure qui a trois cótés, aura aussi trois angles, je ne dis autre chose sinon que, supposé

qu'il y ait une figure à trois côtés, celte méme figure aura trois angles. Je dis cette méme, et c'est en quoi les propositions catégoriques, qui peuvent étre énoncées sans condition, quoiqu'elles soient conditionnelles dans le fond, différent de celles qu'on appelle hypothétiques, comme serait cette proposition : si une figure a trois côtés, ses angles sont égaux à deux droits, où l'on voit que la proposition antécédente (savoir, la figure de trois côtés) et la conséqueñte (savoir, les angles de la figure de trois côtés sont égaux à deux droits), n'ont pas le méme sujet, comme elles l'avaient dans le eas précédent, où l’antécédent était, cette figure est de trois côtés, et le conséquent. Jadite figure est de trois angles ; quoique encore l'hypothétique souvent puisse étre transformée en catégorique, mais en changeant un peu les termes, comme si au lieu de l'hypothétique précédente, je disais: les angles de toute figure à trois cótés sont égaux à deux droits. Les scolastiques ont fort disputé de constantia subjecti, comme ils l'appelaient, c'est-à-dire comment la proposition faite sur un sujet peut avoir une vérité réelle, si ce sujet n'existe point. C'est que la vérité n'est que conditionnelle et dit qu'en cas que le sujet existe jamais, on le trouvera tel. Mais on demandera encore: en quoi est fondée cette connexion, puisqu'il y a de la réalité là-dedans qui ne trompe pas? La réponse sera qu'elle est dans la liaison des idées. Mais on demandera en répliquant : où seraient ces idées, si aucun esprit n'existait, et que deviendrait alors le fondement réel de cette certitude des vérités éternelles? Cela nous mène enfin au dernier fondement des vérités, savoir à cet esprit suprême et universel, qui ne peut manquer d'exister, dont l'entendement, à dire vrai, est la région des vérités éternelles, comme saint Augustin (1) l'a reconnu, et l'exprime d'une manière assez vive. Et, afin qu'on ne pense pas qu'il n'est point nécessaire d'y recourir. il faut considérer que ces vérités nécessaires contiennent la raison déterminante et le principe regulatif des existences mêmes et, en un mot,les lois de l'univers. Ainsi ces vérités nécessaires étant antérieures aux existences des étres contingents, il faut bien qu'elles soient fondées dans l'existence d'une

(1) SuixT. Avcusri, illustre père de l'Église latine, né à Tagaste en Afrique en 354. Tout le monde connait l'histoire de sa conversion, racontée par lui dans ses Confessions; évéque d'Hippone en 395, Il combattit énergiquement les Manichéens, les Donatistes et les Pélagiens. Son nom est resté attaché à la doctrine de la grâce. Ses œuvres complètes ont été publiées par les Bénédicdictibs en 1677-1700.

substance nécessaire. C'est là ou je trouve l'original des idées et des vérités qui sont gravées dans nos âmes, non pas en forme de propositions, mais comme des sources dont l'application et les occasions feront naitre des énonciations actuelles.

CHAP. XIE — LD;s MOYENS D'AUGMENTER NOS. CONNAISSANCES.

5 4. Pri. Nous avons parlé des espèces de connaissance que nous avons. Maintenant venons aux moyens d'augmenter la connaissance ou de trouver la vérité. C'est une opinion recue parmi les savants, que les maximes sont les fondements de toute connaissance, et que chaque science en particulier est fondée sur certaines choses déjà connues {præcognila). $ 2. J'avoue que les mathématiques semblent favoriser cette méthode par leur bon succés, et vous avez assez appuyé là-dessus. Mais on doute encore si ce ne sont pas plutót les idées qui y ont servi par leur liaison, hien plus que deux ou trois maximes générales qu'on a posées au commencement. Un jeune garcon connait que son corps est plus grand que son petit doigt» mais non pas en vertu de cet axiome, que le tout est plus grand que sa partie. La connaissance a commencé par les propositions particulières ; mais depuis on a voulu décharger la mémoire, par le moyen des notions générales, d'un tas embarrassant d'idées particulières. Si le langage était si imparfait qu'il n'y eût point les termes relatifs, tout et partie, ne pourrait-on point connaitre que le corps est plus grand que le doigt? Au moins je vous présente les raisons de mon auteur, quoique je croie entrevoir ce que vous y pourrez dire en conformité de ce que vous avez déjà dit.

Ta. Je ne sais pourquoi l'on en veut tant aux maximes pour les attaquer encore de nouveau: si elles servent à décharger la mémoire de quantités d'idées particuliéres, comme on le reconnait, elles doivent étre fort utiles, quand elles n'auraient point d'autre usage. Mais j'ajoute qu'elles n'en naissent point, car on ne les trouve point par l'induction des exemples. Celui qui connait que dix est plus que neuf, que le corps est plus grand que le doigt, et que la maison est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte, connait chacune de ces propositions particuliéres, par une méme raison générale, qui y

est comme incorporée et enluminée, tout comme l'on voit des traits chargés de couleurs, où la proposition et la configuration consistent proprement dans les traits, quelle que soit la couleur. Or cette raison commune est l'axiome méme, qui est connu pour ainsi dire implicitement, quoiqu'il ne le soit pas d'abord d'une manière abstraite et séparée. Les exemples tirent leur vérité de l'axiome incorpore, et l'axiome n'a pas le fondement daus les exemples. Et comme cette raison commune de ces vérités particulières est dans l'esprit de tous les hommes, vous voyez bien qu'elle n'a point besoin que les mots «tout et partie » se trouvent dans le langage de cclui qui en est pénétré.

S 4. Pu. Mais n'est-t-il pas dangereux d'autoriser les suppositions, sous prétexte d'axiomes? L'un supposera avec quelques anciens, que tout est matière, l'autre avec Poléimon (1) que le monde est Dieu ; un troisième, mettra en fait que le soleil est la principale divinité. Jugez quelle religion nous aurions, si cela était permis. Tant il est vrai qu'il est dangereux de recevoir des principes sans les mettre en question, surtout s'ils intéressent la morale; car quelqu'un attendra une autre vie semblable plutôt à celle d'Aristippe (21 qui mettait la béatitude dans les plaisirs du corps qu'à celle d'Antisthéne (3) qui soutenait que la veriu suffit pour rendre heureux. Et Archélaus (4) qui posera pour principe que le juste et l'injuste, l'honnéte et le déshonnéte sont uniquement déterminés par les lois et non par la nature, aura sans doute d'autres mesures du bien et du mal moral que ceux qui reconnaissent des obligations antérieures aux constitutions humaines. x 5. Hl faut donc que les principes soient certains. $ 6. Mais cette certitude ne vient que de la comparaison des idées; ainsi nous u'avons point besoin d'autres principes, et suivant cette seule règle nous irons plus loin qu'en soumettant notre esprit à la discrétion d'autrui.

Tu. Je m'étonne, Monsieur, que vous tournez contre les maximes, c'est-à-dire contre les principes évidents, ce qu'on peut et doit dire

(1; PoLEwoN, successeur de Xénocrate, dans la direction de l'Académie :394- 314:. — Son opinion que le monde est Diea est fondée sur le témoignage de Stobée (Eclogue physiol., liv. 1. ch. ui) P J.

(2) ARIsTIPPE, né à Cyrene, florissait vers l'an 380 avant J.-C. Il fut disciple de Socrate. P. J.

{3) AxTisTRENE, fondateur de l'école cynique, né à Athènes vers 422 avant J.-C., mort vers 365. Il avait écrit un grand nombre d'ouvrages, dont D. Laerte nous donne les titres, et dont il ne nous reste que des fragments. P. J.

(4) AncHÉLAUS. philosophe ionien, maitre de Socrate {D. Laert, u, 16.) P.J.

contre les principes supposés gratis. Quand on demande des precognita dans les sciences, ou des connaissances antérieures, qui servent à fonder la science, on demande des principes connus, et non pas des positions arbitraires dont la vérité n'est point connue; et méme Aristote l'entend ainsi, que les sciences inférieures et subalternes empruntent leurs principes d'autres sciences supérieures où ils ont été démontrés, excepté la première des sciences que nous appelons la métaphysique, qui selon lui ne demande rien aux autres et leur fournit les principes dont elles ont besoin; et quand il dit : ô& mi teUety. toy uawWavoyre, l'apprenti doit croire son maitre, sonseutiment est qu'il ne le doit faire qu'en attendant, lorsqu'il n'est pas encore instruit dans les sciences supérieures, de sorte que ce n'est que par provision. Ainsi l'on est bien éloigné de recevoir des principes gratuits. À quoi il faut ajouter que méme des principes dont la certitude n'est pas entière peuvent avoir leur usage, si l'on ne bâtit là-dessus que par démonstration, car, quoique toutes les conclusions en ce cas ne soient que conditionnelles et vaillent seulement en supposant que ce principeest vrai, néanmoins cette liaison inéme et ces énonciations conditionnelles seraient au moins démontrées ; de sorte qu'il serait fort à souhaiter que nous eussious beaucoup de livres éerits de cette maniére, oü il n'y aurait aucun. danger d'erreur, le lecteur ou disciple étant averti de la condition. Et on ne réglera point la pratique sur ces conclusions, qu'à mesure que la supposition se trouvera vérifiée ailleurs. Cette méthode sert encore elle-même bien souvent à vérifier les suppositions ou hypothèses, quand il en naît beaucoup de conclusions, dont la vérité est connue d'ailleurs, et quelquefois cela donne un parfait retour suflisant à démontrer la vérité de l'hypothèse. M. Conring (1', médecin de profession, mais habile homme en toute sorte d'érudition, excepté peut-être les mathématiques, avait écrit une lettre à un ami, occupé à faire réimprimer à Helmsedt le livre de Viottus (2), philosophe péripatéticien estimé, qui tâche d'expliquer la démonstration etles analytiques postérieures d'Aristote. Cette lettre fut jointe au livre, et M. Conring y reprenait Pappus (3), lorsqu'il dit : que l'analyse propose de trouver l'in-

|i CONRING, médecin, publiciste et polygraphe célèbre du xvn? siècle, né à Norden en Frise (:606), mort à Helmstadt en Suede en 1681. Il a publié un

nombre considerable d'ouvrage de médecine et de politique. P. J. (2) Viorri (Uartholomeo!, philosophe et physicien, professeur à l'Université de Turin, mort en 1563. P J.

3) PaPPUs, philosophe et mathématicien d'Alexandrie, vivait sous le règne de

connu en le supposant, et en parvenant de là par conséquence à des vérités connues ; ce qui est contre la logique (disait-il), qui enseigne que des faussetés on ne veut conclure des vérités. Mais je lui fis connaitre par aprés que l'analyse se sert des définitions et autres propositions réciproques, qui donnent moyen de faire le retour et de trouver des démonstrations synthétiques. Et méme lorsque ce retour n'est point démonstratif, comme dans la physique, il ne laisse . pas quelquefois d’être d'une grande vraisemblance, lorsque l'hypothèse explique facilement beaucoup de phénomènes, difficiles sans cela et fort indépendants les uns des autres. Je tiens à la vérité, Mousieur, que le principe des principes est en quelque façon le bon usage des idees et des expériences : mais en l'approfondissant on trouvera qu'à l'égard des idées, ce n'est autre chose que de lier les définitions par le moyen des axiomes identiques. Cependant ce n'est pas toujours une chose aisée de venir à cette dernière analyse, et: quelque envie que les géometres, au inoins les anciens, aient témoignée d'en venir à bout, ils ne l'ont pas encore pu faire. Le célèbre auteur de l'Essai concernant l'entendement humain leur ferait bien du plaisir s'il achevait cette recherche, un peu plus difficile qu'on ne pense. Euclide, par exemple, a mis parmi les axiomes ce qui re- . vient à dire: que deux lignes droites ne se peuvent rencontrer qu'une seule fois. L'imagination, prise de l'expérience des sens, ne nous permet pas de nous figurer plus d'une rencontre de deux droites ; mais ce n'est pas sur quoi la science doit étre fondée. Et, si quelqu'un croit que cette imagination donne la liaison des idées distinctes, il n'est pas assez instruit de la source des vérités, et quanlité de propositions, démontrables par d'autres antérieures, passeraient chez lui pour immédiates. C'est ce que bien des gens qui ont repris Euclide n'ont pas assez considéré. Ces sortes d'images ne sont qu'idees confuses, et celui qui ne connait la ligne droite que par ce moyen, ne sera pas capable d'en rien démontrer C'est pourquoi Euclide, faute d'une idée distinctement exprimée, c'est-à-dire d'une définition de la ligne droite (car celle qu'il donne en attendant est obscure, et ne lui sert point dans les demonstrations), a été obligé de revenir à deux axiomes, qui lui ont tenu lieu de définition et qu'il emploie dans ses démonstrations : l'un que deux droites n'ont Théodose le Grand, vers 330. On a de lui des Collectiones mathemulicæ, en

buit livres (moins les deux premiers) (Pesaro, 1503, in-fol.), et plusieurs ouvrages de mathématiques. P. J.

point de partie commune, l'autre, qu'elles ne comprennent point d'espace. Archimède a donné une manière de définition de la droite en disant que c'est la plus courte ligne entre deux points. Mais il suppose tacitement en employant dans ses délinitions des éléments tels que ceux d'Euclide, fondés sur les deux axiomes dont je viens de faire mention, que les atfections, dont parlent ces axiomes, conviennent à la ligne qu'il définit. Ainsi, si vous eroyez avec vos amis, sous prétexte de la convenance et disconvenance des idées, qu'il était permis et l'est encore de recevoir en Géométrie ce que les images nous disent, sans chercher cette rigueur de démonstration par les définitions et les axiomes que les anciens ont exigée dans cette science (comme je crois, bien des gens jugeront faute d'information). je vous avouerai, Monsieur, qu'on peut s'en contenter pour ceux qui ne se mettent en peine que de la géométrie pratique telle quelle, mais non pas pour ceux qui veulent avoir la science qui elle-méme a perfectionné la pratique. Et, si les anciens avaient été de cet avis et s'étaient reláchés sur ce point, je crois qu'ils ne seraient allés guère avant et ne nous auraient laissé qu'une géometrie empirique telle qu'était apparemment celle des Égyptiens, et telle qu'il semble que celle des Chinois est encore: ce qui nous aurait privés des plus belles connaissances pliysiques et mécaniques que la géométrie nous a fait trouver et qui sont inconnues partout où l'est notre géométrie. Il y a aussi de l'apparence qu'en suivant les sens et leurs images, on serait tombé dans des erreurs ; à peu prés comme l'on voit que tous ceux qui ne sont point instruits dans la géométrie exacte reçoivent pour une vérité indubitable, sur la foi de leur imagination, que deux lignes qui s'approchent continuellement doivent se rencontrer enfin, au lieu que les géomètres donnent des instances contraires dans certaines lignes, qu'ils appellent asymptotes. Mais, outre cela, nous serions prives de ce que j'estime le plus dans la géométrie par rapport à la contemplation, qui est de laisser entrevoir la vraie source des vérités éternelles et du moyen de nous en faire comprendre la nécessite, que les idées confuses des sens ne sauraient faire voir distinctement. Vous me direz qu'Euclide a été obligé pourtant de se borner à certains axiomes, dont on ne voit l'évidence que confustment par le moyen des images. Je vous avoue qu'il s'est borné à ces axiomes, mais il valait mieux se borner à un petit nombre de vérités de cette nature qui lui paraissaient les plus simples, et en déduire les autres, qu'un autre moins exact aurait prises aussi pour cer-

taines sans démonstration, que d'en laisser beaucoup d'indémontrées, et qui pis est, de laisser la liberté aux gens d'étendre leur relâchement suivant leur humeur. Vous voyez donc, Monsieur, que ce que vous avez dit avec vos amis sur la liaison des idées comme la vraie source des vérités a besoin d'explication. Si vous voulez vous contenter de voir confusément cette liaison, vous affaiblissez l'exactitude des démonstrations, et Euclide a mieux fait sans comparaisonde tout réduire aux définitions età un petit nombre d'axiomes. Que si vous voulez que cette liaison des idées se voie et s'exprime distinctement, vous serez obligé de recourir aux définitions et aux axiomes identiques, comme je le demande; et quelquefois vous serez obligé de vous contenter de quelques axiomes moins primitifs, comme Euclide et Archiméde ont fait, lorsque vous aurez de la peine à parvenir à une parfaite analyse; et vous ferez mieux en cela que de négliger ou différer quelques belles découvertes, que vous pouvez déjà trouver par leur moyen : comme, en effet, je vous . ai déjà dit une autre fois, Monsieur, que je crois que nous n'aurions point de géométrie (j'entends une science démonstrative) si les anciens n'avaient point voulu avancer, avant que d'avoir démontré les axiomes qu'ils ont été obligés d'employer.

S 7. Pr. Je commence à entendre ce que c'est qu'une liaison des idées distinctement connue, el je vois bien qu'en cette façon les axiomes sont nécessaires. Je vois bien aussi comment il faut que la méthode que nous suivons dans nos recherches quand il s'agit d'examiner les idées soit réglée sur l'exemple des mathématiciens, qui depuis certains commencements fort clairs et fort faciles (qui ne sont autre chose que les axiomes et les définitions) montent, par de petits degrés et par une enchainure continuelle de raisonnements, à la découverte et à la démonstration des vérités qui paraissent d'abord au-dessus de la eapacité humaine. L'art de trouver des preuves et ces méthodes admirables qu'ils ont inventées pour déméler et mettre en ordre les idées moyennes est ce qui a produit des découvertes si étonnantes et si inespérées. Mais de savoir si avec le temps on ne pourra point inventer quelque semblable: méthode qui serve aux autres idées, aussi bien qu'à celles qui appartiennent à la grandeur, c'est ce que je ne veux point déterminer. Du moins, si d'autres idées étaient examinées selon la méthode ordinaire aux mathématiciens, elles conduiraient nos pensées plus loin que nous ne sommes peut-étre portés à nous le figurer, 3 8, et cela se pourrait

PaAuL JANET. — Leibniz. I-21

faire particulièrement dans la morale, comme j'ai dit plus d'une fois.

Tu. Je crois que vous avez raison, Monsieur, et je suis disposé depuis longtemps à me mettre en devoir d'accomplir vos prédictions.

89. Pn. A l'égard de la connaissance des corps, il faut prendre une route directement contraire ; car, n'ayant aucunes idées de leurs essences réelles, nous sommes obligés de recourir à l'expérience. 8 10. Cependant je ne nie pas qu'un homme accoutumé à faire des expériences raisonnables et régulières ne soit capable de former des conjectures plus justes qu'un autre sur leurs propriétés encore inconnues. Mais c'est jugement et opinion et non connaissance et certitude. Cela me fait croire que la physique n'est pas capable de devenir science entre nos mains. Cependant les expériences et les observations historiques peuvent nous servir par rapport à la santé de nos corps et aux commodités de la vie.

Tu. Je demeure d'accord que la physique entiére ne sera jamais une science parfaite parmi nous, mais nous ne laisserons pas de pouvoir avoir quelque science physique et méme nous en avons déjà des échantillons. Par exemple, la magnétologie peut passer pour une telle science, car, faisant peu de suppositions fondées dans l'expérience, nous en pouvons démontrer par une conséquence certaine quantité de phénomènes, qui arrivent effectivement comme nous voyons que la raison le porte. Nous ne devons pas espérer de rendre raison de toutes les expériences, comme méme les géometres n'ont pas encore prouvé tous leurs axiomes ; mais de méme qu'ils se sont contentés de déduire un grand nombre de théorèmes d'un petit nombre de principes de la raison, c'est assez aussi que les physiciens par le moyen de quelques principes d'expérience rendent raison de quan- Lite de phénomènes et peuvent méme les prévoir dans la pratique.

8 11. Pu Puis donc que nos facultés ne sont pasdisposées à nous faire discerner la fabrique intérieure des corps, nous devons juger que c'est assez qu'elles nous découvrent l'existence de Dieu et une assez grande connaissance de nous-mêmes pour nous instruire de nos devoirs et de nos plus grands intéréts par rapport surtout à l'éternité. Et je crois être en droit d'inférer de là que « la morale est « la propre science et la. grande affaire des hommes en général, « comme d'autre part les différents arts, qui regardent différentes « parties de la nature, sont le partage des particuliers ». On peut

dire, par exemple, que l'ignorance de l'usage du fer est cause que dans les pays de l'Amérique, où la nature a répandu abondaimment toutes sortes de biens, il manque la plus grande partie des commodités de la vie. Ainsi, bien loin de mépriser la science de la nature, 312. je tiens que si cette étude est dirigée comme il faut, elle peut étre d'une plus grande utilité au genre humain qué tout ce qu'on a fait jusqu'ici ; et celui qui inventa l'imprimerie, qui découvrit l'usage de la boussole et qui fit connaitre la vertu du quinquina, a plus contribué à la propagation de laconnaissance et à l'avancement des commodités utiles à la vie, et a sauvé plus de gens du tombeau que les fondateurs des collèges et des hôpitaux et d'autres monuments de la plus insigne charité, qui ont été élévés à grands frais.

Tu. Vous ne pouviez rien dire, Monsieur, qui füt plusà mon gré. La vraie morale ou piété nous doit pousser à cultiver les arts, bien loin de favoriser la paresse de quelques quictistes fainéants. Et comme je l'ai dit il n'y a pas longtemps, une meilleure police serait capable de nous amener un jour une médecine beaucoup meilleure que celle d'à présent. C'est ce qu'on ne saurait assez précher, aprés le soin de la vertu.

313. Pu. Quoique je recommande l'expérience, je ne méprise point les hvpothéses probables. Elles peuvent mener à de nouvelles découvertes et sont du moins d'un grand secours à la mémoire. Mais notre esprit est fort porté a aller trop vite et à se payer de quelques apparences légéres, faute de prendre la peine et le temps qu'il faut pour les appliquer à quantité de phénomènes.

Tu. L'art de découvrir les causes des phénomènes, ou les hypothèses véritables, est comme l'art de déchiffrer, où souvent une conjecture ingénieuse abrège beaucoup de chemin. Le lord Bacon (1) a commencé à mettre l'art d'expérimenter en préceptes, et le chevalier Doyle a eu un grand talent pour le pratiquer. Mais si l'on n'y joint point l'art d'employer les expériences et d'en tirer des consé-

(1) B«cox (Francois), célèbre philosophe anglais, né à Londres en 1560, mort dans la méme ville en 1626. Il fut chancelier d'Angleterre, et accusé de péculat. Ses principaux ouvrages sont : l'Zustauratio magna, dont la premiere partie est le De Dignitate scientiarum, 1623, et la seconde le Novcum Organum, inachevé, 1020. — Les Essais de morale et de politique, en anglais. Ses ouvres complètes ont été publiées plusieurs fois, Londres, 1730, 4 vol. in-fol. : 1765, 5 vol. in-t{°; 1825-1836, 12 vol. in-5 ; la plus complete de toutes. En France, M. Bouillet a donné une édition en 3 vol. in-** des a'uvres philosophiques de Bacon, Ant. Lassalle a publié de 1800 à 1503 les œuvres de Bacon traduites en francais, 15 vol. in. P. J.

quences, on n'arrivera pas avec des dépenses royales à ce qu'un homme d'une grande pénétration pouvait découvrir d'abord. M. Descartes (1), qui l'était assurément, a fait une remarque semblable dans une de ses lettres à l'occasion de la méthode du chancelier d'Angleterre ; et Spinosa (2) (que je ne fais point de difficulté de citer, quand H dit de bonnes choses), dans une de ses lettres à feu M. Oldenbourg (3), secrétaire de la Société royale d'Angleterre, imprimées parmi les œuvres posthumes de ce juif subtil, fait une réflexion approchante sur un ouvrage de M. Boyle, qui s'arréte un peu trop, pour dire la vérité, à ne tirer d'une infinité de belles expériences d'autre conelusion que celle qu'il pouvait prendre pour principe, savoir que tout se fait mécaniquement dans la nature, principe qu'on peut rendre certain par la seule raison et jamais par les expériences, quelque nombre qu'on en fasse.

8 14. Pu. Après avoir établi des idées claires et distinctes avec des noms fixes, le grand moyen d'étendre nos connaissances est l'art de trouver des idées moyennes, qui nous puissent faire voir la connexion ou l'incompatibilité desidées extrémes. Les maximes au moins ne servent pas à les donner. Supposéqu'un homme n'ait point d'idée exacte d'un angle droit, il se tourmentera en vain à démontrer quelque chose du triangle rectangle, et quelques maximes qu'on emploie on aura de la peine à arriver par leurs secours à prouver que les

(t) DEscanTES. Nous avons néglige jusqu'ici de résumer la vie et les travaux de cet illustre philosophe, né à la Haye en Touraine en 1596, mort à Stockholm en 1650. 11 passa en Hollande la plus grande partie de sa vie. Ses principaux ouvrages sont : Le Discours de lu Méthode, Leyde, 1637 : Meditationes de primá philosophid, in-1o, Amsterdam, 1644, trad. en franc. par le duc de Luynes, Paris, 1017 ; {es Passions de l'äme, in-8°, Amsterdam, 1619; Principia philosophie, in-4o, Amsterdam, 1641. trad. par Picot, Paris, 1617. — Il y a plusieurs éditions de ses œuvres completes dont la plus ancienne est celle d'Amsterdam, 8 vol, in-F, 1670-1653, et la plus complète celle de M. Cousin, 11 vol. in-8o, Paris, 1824-1326. Il se publie en ce moment (1897) une nouvelle édition des œuvres complètes de Descartes, par les soins de MM. Charles Adam et Paul Tanaary. P. J.

(2) SPixosa, illustre philosophe, né à Amsterdam en 1632, d'une famille de juifs portugais, mort en 1677. — Ses principaux ouvrages sont : /tenati Descartes principia, Amsterd., 1663 ; Tractatus. theologico-politicus, Opera posthuma, l'Ethica, le Tractatus politicus, le De Emendatione intellectus. On a trois éditions complètes de Spinosa : celle de Paulus, 2 grav. in-8*, Iéna, 1803, et celle de Gfrærer (Corpus philosophorum), t. 11, Stuttgart, 1330, et enfin celle de Vau Vloten et Land, La Haye, 1882. Il a paru récemment à Anisterdam (1862) un volume d'œuvres inédites, sous ce titre: A4 opera Ben.de Spinosa supplementum. Une traduction française de Spinosa a été donnée par Emm. Saisset. Paris, 3 vol. in-18, 1842, P. J.

(3) OLpENBOUnc, secrétaire de la Société royale de Londres, publia PAilosophical Transactions de 1661 à 1677, mort en 16738. a traduit en anglais le Prodroinus de solidis de Nic. Stenon. P. J.

carrés de ses côtés qui comprennent l'angle droit sont égaux au carré de l'hypoténuse. Un homme pourrait ruminer longtemps ces axiomes, sans voir jamais plus clair dans les mathématiques.

Tn. ll ne sert de rien de ruminer les axiomes, sans avoir de quoi les appliquer. Les axiomes servent souvent à lier les idées, comme par exemple cette maxime, que les étendues semblables de la seconde et de la troisième dimension sont en raison doublée et triplée des étendues correspondantes de la dimension première, est d'un grandissime usage ; et la quadrature, par exemple, de la lunule d'Hippocrate en nait d'abord dans le cas des cercles, en y joignant l'application de ces deux figures l’une à l'autre, quand leur position donnée y fournit la commodité, comme leur comparaison connue en promet des lumières.

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