‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 59 sur 101 · CHAP. IX. — DE LA CONNAISSANCE QUE NOUS AVONS DE NOTRE EXISTENCE · texte numérisé non relu

CHAP. IX. — DE LA CONNAISSANCE QUE NOUS AVONS DE NOTRE EXISTENCE

$ 1. Pa. Nous n'avons considéré jusqu'ici que lesessencés des choses el, comme notre esprit ne les connait que par abstraction, en les détachant de toute existence particuliére, autre que celle qui est dans notre enteudement, elles ne nous donnent absolument point de connaissance d'aucune existence réelle. Et les propositions universelles, dont nous pouvons avoir une connaissance certaine, ne se rapportent point à l'existence. Et d'ailleurs, toutes les fois qu'on attribue quelque chose à un individu d'un genre ou d'une espéce par une proposition qui ne serait point certaine, si le même était attribué au genre ou à l'espèce en général, la proposition n'appartient qu'à l'existence et ne fait connaitre qu'unc liaison accidentelle dans ces choses existantes en particulier, comme lorsqu'on dit qu'un tel homme est doctc.

Tu. Fort bien, et c'est dans ce sens que les philosophes aussi, distinguant si souvent entre ce qui est de l'essence et ce qui est de l'existence, rapportent à l'existence tout ce qui est accidentel ou contingent. Bien souvent on ne sait pas méme si les propositions universelles, que nous ne savons que par expérience, ne sont pas peut-étre accidentelles aussi, parce que notre expérience est bornée, comme

. dans les pays où l'eau n'est point glacée, cette proposition qu'on y formera, que l'eau est toujours dans un état fluide, n'est pas essentielle, et on le connait en venant dans des pays plusfroids. Cependant, on peut prendre l'accidentel d'une manière plus rétrécie, en sorte qu'il y à comme un milieu entre lui et l'essentiel ; et ce milieu est le naturel, c'est-à-dire ce qui n'appartient pas à la chose nécessairement, mais qui cependant lui convient de soi si rien ne l'empéche. Ainsi quelqu'un pourrait soutenir qu'à la vérité il n'est pas essentiel à l'eau mais qu'il lui est naturel au moins d'être fluide. On le pourrait soutenir, dis-je, mais ce n'est pourtant pas une chose démontrée, et peut-être que les habitants de la Lune, s'il y en avait, auraient sujet dene se pas croire moins fondés de dire qu'il est naturel à l'eau d'étre glacée. Cependant, il y a d'autres cas oü le naturel est moins douteux. Par exemple, un rayon de lumiére va toujours droit dans le méme milieu, à moins que par accident il ne rencontre quelque surface quile réfléchit. Au reste, Aristote a coutume de rapporter à la matière la source des choses accidentelles ; mais alors il y faut eutendre la matière seconde, c'est-à-dire le tas ou la masse des Corps.

5 2. PH. J'ai remarqué déjà, suivant l'excellent auteur anglais qui a écrit l'Essai concernant l'entendement, que nous connaissions notre existence par l'intuition, celle de Dieu par démonstration, et celle des autres par sensation. 33. Or cette intuition qui fait connaitre notre existence à nous-mémes, fait que nous la connaissons avec une évidence entière qui n'est point capable d’être prouvée et n'en a point besoin; tellement que, lors méme que j'entreprends de douter de toutes choses, ce doute méme ne me permet pas de douter de mon existence. Enfin nous avons là-dessus le plus haut degré de certitude qu on puisse imaginer.

Tu. Je suis entierement d'accord de tout ceci. Et j'ajoute que l'aperception immédiate de notre existence et de nos pensées nous fournit les premières vérités à posteriori ou de fait, c'est-à-dire les premières expériences; comme les propositions identiques contiennent les premiéres vérités à priori ou de raison, c'est-à-dire les premières lumières. Les unes et les autres sont incapables d’être prouvées et peuvent étre appelées immédiates ; celles-là, parce qu'il y a immediation entre l'entendement et son objet, celles-ci, parce qu'il y a immédiation entre le sujet et le prédicat.

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