‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 62 sur 101 · CIIAP. XV. — DE LA PROBABILITÉ · texte numérisé non relu

CIIAP. XV. — DE LA PROBABILITÉ

& 4. Pa. Si la démonstration fait voir la liaison des idées, la probabilité n'est autre chose que l'apparence de cette liaison, fondée sur des preuves oü l'on ne voit point de connexion immuable. $3. Il y a plusieurs degrés d'assentiment, depuis l'assurance jusq uà la conjecture, au doute, à la défiance. $ 3. Lorsqu'on a certitude. il y a intuition dans toutes les parties du raisonnement qui en marquent la liaison ; mais ce. qui me fait croire est quelque chose d'étranger. $4. Or la probabilité est fondée en des conformités avec ce que nous savons, ou dans le témoignage de ceux qui le savent.

Tu. J'aimerais mieux soutenir qu'elle est toujours fondée dans

la vraisemblance ou dans la conformité avec la vérité : et le témoignage d'autrui est encore une chose que le vrai a coutume d'avoir pour lui à l'égard des faits qui sont à portée. On peut donc dire que la similitude du probable avec le vrai est prise ou de lachose méme, ou de quelque chose étrangère. Les rhétoriciens mettent deux sortes d'arguments: les artificiels, qui sont tirés des choses pàr le raisonnement, etles inartificiels, qui ne se fondent que dans le témoiguage exprés, ou de l'homme, ou peut-étre encore de la chose même. Mais il y en a de mélés encore, car le témoignage peut fournir lui-méme un fait, qui tend à foriner un argument artificiel.

S 5. Pu. C'est faute de similitude avec le vrai que nous ne croyons pas facilement ce qui n'a rien d'approchant à ce que nous savons. Ainsi lorsqu'un ambassadeur dit au roi de Siam que l'eau s'endurcissait tellement en hiver chez nous qu'un éléphant pourrait marcher dessus sans enfoncer, le roi lui dit : « Jusqu'ici, je vous ai cru homme de bonne foi, maintenant je vois que vous mentez. » $ 6. Mais si le témoignage des autres peut rendre un fait probable, l'opinion des autres ne doit pas passer par elle-même pour um vrai fondement de probabilité. Car il y a plus d'erreur que de connaissance parimi les hommes; et si la créance de ceux que nous connaissons et estimons est un fondement légitinie d'assentiment, les hommes auront raison d'être paiens au Japon, mahométans en Turquie, papistes en Espagne, calvinistes en Hollande et luthériens en Suède.

Tu. Le témoignage des hommes est sans doute de plus de poids que leur opinion, et on y fait aussi plus de réflexion en justice. Cependant l'on sait que le juge fait quelquefois préter serment de crédulité comme on l'appelle; et dans les interrogatoires on demande souvent aux témoins, uon seulement ce qu'ils ont vu, mais aussi ce qu'ils jugent, en leur demandant en méme temps les raisons de leur jugement, et on y fait telle réflexion qu'il appartient. Les juges aussi déférent beaucoup aux sentiments et opinions des experts en chaque profession ; les particuliers ne sont pas moins obligés de le faire, à mesure qu'il ne leur convient pas de venir au propre examen. Ainsi, un enfant ou un autre homme dont l'état ne vaut guére mieux à cet égard, est obligé, méme lorsqu'il se trouve dans une certaine situation, de suivre la religion du pays, tant qu'il n'y voit aucun mal, et tant qu'il n'est pas en état de chercher s'il v en a une meilleure. Et un gouverneur des pages, de quel que parti qu'il soit les obligera d'aller chacun dans l'église où vont ceux de la créance

que ce jeune homme professe. On peut consulter les disputes entre M. Nicole (1) et autres sur l'argument du grand nombre en matière de foi, oà quelquefois l'un lui défére trop et l'autre ne le considére pas assez. ll y a d'autres préjugés semblables, par lesquels les hommes seraient bien aises de s'exempter de la discussion. C'est ce que Tertullien (2), dans un traité exprés, appelle prescriptions, se servant d'un terme que les anciens jurisconsultes, dont le langage ne lui était point inconnu, entendaient de plusieurs sortes d'exceptions ou allégations étrangères et prévenantes, mais qu'aujourd'hui on n'entend guére que de la prescription temporelle, lorsqu'on prétend rebuter la demande d'autrui parce qu'elle n'a point été faite dans le temps fixé par les lois. C'est ainsi qu'on a eu de quoi publier des préjugés légitimes tant du cóté de l'Église romaine que de celui des protestants. On a trouvé qu'il y a moyen d'opposer la nouveauté, par exemple, tant aux uns qu'aux autres à certains égards, comme, par exemple, lorsque les protestants pour la plupart ont quitté la forme des anciennes ordinations des ecclésiastiques, et que les romanistes ont changé l'ancien canon des livres de la sainte Ecriture du Vieux Testament, comme j'ai montré assez clairement dans une dispute que j'ai eue par écrit et à reprises avec Mgr l'évéque de Meaux (3), qu'on vient de perdre suivant les nouvelles qui en sont venues depuis quelques jours. Ainsi ces reproches étant réciproques, la nouveauté, quoiqu'elle donne quelque soupcon d'erreur en ces matiéres, n'en est pas unc preuve certaine.

Page 1