‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 63 sur 101 · CHAP. XVI. — DES DEGRÉS D'ASSENTIMENT · texte numérisé non relu

CHAP. XVI. — DES DEGRÉS D'ASSENTIMENT

S 4. Pn. Pour ce qui est des degrés d'assentiment, il faut prendre

(1) Nicorr (Pierre, philosophe et théologien de l'école de Port-Royal, né à Chartres en 1625, mort en 1695. Son principal ouvrage est: Æsxais de morale et instructions (héologiques, ?5 vol. in-12, 1671-1714, dont 6 vol. de Traités de morale. — La Logique où V.1rt. de penser a été composé en commun avec Arnauld. À b. J.

(2) TERTCULIEN, l'un des Pères de l'Eglise latine, né à Carthage en 160, mort en 245. 1l finit par tomber dans l'hérésie de Montan, Ses principaux ouvrages sont : l'.1pologie; — Contre les spectacles: — Sur l'idolätrie; — Sur le voile des vierges; — De Anima; — Prescriptiones, etc. P. J.

(3) Bossurr ‘Jacques-Bénigne;, évèque de Meaux, né à Dijon en 1627, mort à Paris en 1704. Ses principaux ouvrages philosophiques sont: La Connaissance de Dieu et de soi-méme; Discours sur l'Histoire universelle; La Logique; Traité

NM libre arbitre.

garde que les fondements de probabilité que nous avons n'opérent point en cela au delà du degré de l'apparence qu'on y trouve, ou qu'on y a trouvé lorsqu'on l'a examinée. Car il faut avouer que l'assentiment ne saurait étre toujours fondé sur une vue actuelle des raisons, qui ont prévalu dans l'esprit et il serait trés difficile, méme à ceux qui ont une mémoire admirable, de toujours retenir toutes les preuves qui les ont engagés dans un certain sentiment et qui pourraient quelquefois remplir un volume sur une seule question. I! suffit qu'une fois ils aient épluché la matière sincèrement et avec soin et qu'ils aient, pour ainsi dire, arrêté le compte. $ 2. Sans cela il faudrait que les hommes fussent fort sceptiques, ou changeassent d'opinion à tout moment, pour se rendre à tout homme qui, ayant examiné la question depuis peu, leur propose des arguments auxquels ils ne sauraient satisfaire entierement sur-le-champ, faute de mémoire ou d'application à loisir. 5 3. Il faut avouer que cela rend souvent les hommes obstinés dans l'erreur : mais la faute est non pas de ce qu'ils se reposent sur leur mémoire, mais de ce qu'ils ont mal jugé auparavant. Car souvent il tient lieu d'examen et de raison aux hommes, de remarquer qu'ils n'ont jamais pensé autrement. Mais ordinairement ceux qui ont le moins examiné leurs opinions y sont les plus attachés. Cependant l'attachement à e qu'on a vu est louable, mais non pas toujours à ce qu'on a cru, parce qu'on peut avoir laissé quelque considération en arrière capable de tout renverser. Et il n'y a peut-étre personne au monde qui ait le loisir, la patience et les moyens d'assembler toutes les preuves de part et d'autre sur les questions, oü il a ses opinions, pour comparer ces preuves et pour conclure sürement qu'il ne lui reste plus rien à savoir pour une plus ample instruction. Cependant je soin de notre vie et de nos plus grands intérêts ne saurait souffrir de délai, et il est absolument nécessaire que notre jugement se détermine sur des articles où nous ne sommes pas capables d'arriver à une connaissance certaine.

Tu. Hl n'y a rien que de bon et de solide dans ce que vous venez de dire, Monsieur. 1! serait à souhaiter cependant que les hommes eussent en quelques rencontres des abrégés par écrit (en forme de mémoires) des raisons qui les ont portés à quelque sentiment de conséquence qu'ils sont obligés de justifier souvent dans la suite à eux-mémes ou aux autres. D'ailleurs, quoiqu'en matiere de justice il ne soit pas ordinairement permis de rétracter les jugements qui

ont passé, et de revoir des comptes arrêtés (autrement il faudrait être perpétuellement en inquiétude, ce qui serait d'autant plus intolérable, qu'on ne saurait toujours garder les notices des choses passées) ; néanmoins on est recu quelquefois, sur de nouvelles lumières. à se pourvoir en justice et à obtenir méme ce qu'on appelle restitu- : tion 2n integrum contre ce qui a été réglé; de méme dans nos propres affaires, surtout daus les matiéres fort importantes oü il est encore permis de sembarquer ou de reculer, et où il n'est point préjudiciable de suspendre l'exécution et d'aller bride en main, les arréts de notre esprit, fondés sur des probabilités, ne doivent jamais tellement passer in rem judicatam, comme les jurisconsultes l'appellent, c'est-à-dire pour établis, qu'on ne soit disposé à la revision du raisonnement lorsque de nouvelles raisons considérables se présentent à l'encontre. Mais quand il n'est plus temps de délibérer, il faut suivre le jugement qu on fait avec autant de fermeté que sil était infaillible, mais non pas toujours avec autant de rigueur (1).

5 4. Pn. Puis donc que les hommes ne sauraient éviter de s'exposer à l'erreur en jugeant et d'avoir de divers sentiments, lorsqu'ils ne sauraient regarder les choses par les mémes cótés, ils doivent conserver la paix entre eux et les devoirs d'humanité, parmi cette diversité d'opinions, sans prétendre qu'un autre doive changer promptement sur nos objections une opinion enracinée, surtout s'il y a lieu de se figurer que son adversaire agit par intérét ou ambition, ou par quelque autre motif particulier. Et le plus souvent cenx qui voudraient imposer aux autres la nécessité de se rendre à leurs sentiments n'ont guère bien examine les choses. Car ceux qui sont entrés assez avant dans la discussion pour sortir du doute sont en si petit nombre et trouvent si peu de sujet de condamner les autres, qu'on ne doit s'attendre à rien de violent de leur part.

Tu. Effectivement ce qu'on a le plus droit de blâmer dans les hommes, ce n'est pas leur opinion, mais leur jugement téméraire à blàmer celle des autres, comme s'il fallait être stupide ou méchant pour juger autrement qu'eux; ce qui, daus les auteurs de ces passions et haines qui les répandent parmi le publie, est l'effet d'un esprit hautain et peu équitable qui aime à dominer et ne peut point soullrir

(1) « Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois determine que si elles eussent été trés assurées, » Descartes, i Discours le la Methode, 3° partie’. l. J.

de contradiction. Ce n’est pas qu'il n’y ait véritablement du sujet bien souvent de censurer les opinions des autres, maisil faut le faire avec un esprit d'équité et compatir à la faiblesse humaine. ll est vrai qu'on a droit de prendre des précautions contre de mauvaises doctrines, qui ont de l'influence dans les mœurs et dans la pratique de la piété : mais on ne doit pas les attribuer aux gens, à leur préjudice, sans en avoir de bonnes preuves. Si l'équité veut qu'on épargne les personnes, la piété ordonne de représenter où il appartient le mauvais e(Tet de leurs dogmes, quand ils sont nuisibles, comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement sage, bon et juste, et contre cette immortalité des âmes qui les rend susceptibles des effets de sa justice, sans parler d'autres opinions dangereuses par rapport à la morale et à la police. Je sais que d'excellents hommes et bien intentionnés soutiennent que ces opinions théoriques ont moins d'influence dans la pratique qu’on ne pense, et je sais aussi qu'il y a des personnes d'un excellent naturel, à qui les opinions ne feront jamais rien faire d'indigne d'elles : comme d'ailleurs ceux qui sont venus à ces erreurs par la spéculation ont. coutume d'étre naturellement plus éloignés des vices dont le commun des hommes est susceptible, outre qu'ils ont soin de la dignité de la secte où ils sont comme des chefs ; et l'on peut dire qu'Épicure et Spinoza, par exemple, ont mené une vie tout à fait exemplaire. Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou imitateurs, qui, se croyant déchargés de l'iimportune crainte d'une providence surveillante et d'un avenir menaçant, làchent la bride à leurs passions brutales et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres ; et s'ils sont ambitieux et d'un naturel un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, comme j'en ai connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve méme que des opinions approchantes s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres, et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde des sentiments généreux des anciens Grecs €t Romains, qui préféraient l'amour de la patrie et du bien publie et le soin de la postérité à la fortune et méme à la vie. Ces € publiks spirits », comme des Anglais les appellent, diminuent extrémement et ne sont plus à la mode ; et ils cesseront davantage quand ils cesseront d'être soutenus

par la bonne morale et par la vraie religion, que la raison naturelle méme nous enseigne. Les meilleurs du caractère opposé, qui commence de régner, n’ont plus d'autre principe que celui qu'ils appellent de l'honneur. Mais la marque de l'honnéte homme et de l'homme d'honneur chez eux est seulement de ne faire aucune bassesse comme ils la prennent. Et si, pourla grandeur ou par caprice, quelqu'un versait un déluge de sang, s'il renversait tout sens dessus dessous, on compterait cela pour rien, et un Érostrate des anciens ou bien un Don Juan dans le Festin de Pierre passerait pour un héros. On se moque hautement de l'amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public, et, quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la postérité, on répond : alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes d'éprouver eux-mémes les maux qu'ils croient réservés à d'autres. Si l'on se corrige encore de cette maladie d'esprit épidemique, dont les mauvais effets commencent à étre visibles, ces maux peut-étre seront prévenus ; mais si elle va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître : car, quoi qu'il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général au bout du compte, quoique cela ne doive et ne puisse arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises. Mais je reviens d'une digression où la considération des opinions nuisibles et du droit deles blámer m'a mené. Or, comme en théologie les censures vont encore plus loin qu ailleurs, et que ceux qui font valoir leur orthodoxie condamnent souvent les adversaires, à quoi s'opposent dans le parti méme ceux qui sont appelés synerétistes par leurs adversaires, cette opinion a fait naitre des guerres civiles entre les rigides et les condescendants dans un méme parti. Cependant, comme refuser le salut éternel à ceux qui sont d'une autre opinion est entreprendre sur les droits de Dieu, les plus sages des condamnants ne l'entendent que du péril où ils croient voir les âmes crrantes, et ils abandonnent à la miséricorde singuliere de Dieu ceux dont la méchanceté ne les rend pas incapables d'en profiter, et de leur côté ils se croient obligés à faire tous les eflorts imaginables pour les retirer d'un état si dangereux. Si ces personnes, qui jugent ainsi du péril des autres, sont parvenues à cette opinion aprés un examen convenable et s'il n'y à pas moyen de les en désabuser, on ne saurait blàmer leur conduite, tant qu'ils n'asent que des voies de douceur. Mais aussitót qu'ils vont plus loin, c'est violer les lois de

l'équité. Car ils doivent penser que d'autres, aussi persuadés qu'eux, ont autant de droit de maintenir leurs sentiments et même de les répandre, s'ils les croient importants. On doit excepter les opinions qui enseignent des crimes, qu'on ne doit point souffrir et qu’on a droit d'étouffer par les voies de la rigueur, quand il serait vrai méme que celui qui les soutient ne peut point s'en défaire ; comme on a droit de détruire méme une béte venimeuse, tout innocente qu'elle est. Mais je parle d'étouffer la secte et non les hommes, puisqu'on peut les empêcher de nuire et de dogmatiser.

3 9. Pu. Pour revenir au fondement et aux degrés de l'assentiment, il est à propos de remarquer que les propositions sont de deux sortes : les unes sont de fait, qui dépendant de l'observation peuvent étre fondées sur un témoignage humain; les autres sont de spéculation, qui regardant les choses que nos sens ne sauraient nous découvrir, ne sont pas capables d'un semblable témoignage. $ 6. Quand un fait particulier est conforme à nos observations constantes et aux rap ports uniformes des autres, nous nous y appuyons aussi fermement que si c'était une connaissance certaine, et quand il est conforme au témoignage de tous les hommes, dans tous les siècles, autant qu'il peut étre connu, c'est le premier et le plus haut degré de probabilité ; par exemple, que le feu échautfe, que le fer coule au fond de l'eau. Notre créance bâtie sur de tels fondements s'éléve jusqu'à l'assurance. $ 7. En second lieu, tous les historiens rapportent qu'un tel a préféré l'intérêt particulier au public, et comme on a toujours observé que e'est la coutume de la plupart des hommes, l'assentiment que je donne à ces histoires est une confiance. $ 8. En troisieme lieu, quand la nature des choses n'a rien qui soit ni pour ni contre, un fait, attesté par le témoignage de gens non suspects, par exemple, que Jules César a vécu, est recu avec une ferme créance. S 9. Mais lorsque les témoignages se trouvent contraires au cours ordinaire de la nature, ou entre eux, les degrés de probabilité peuvent se diversifier à l'infini, d’où viennent ces degrés, que nous appelons croyance, conjecture, doute, incertitude, défiance ; et c'est là où il faut de l'exactitude pour former un jugement droit et proportionner notre assentiment aux degrés de probabilité.

Tu. Les jurisconsultes, en traitant des preuves, présomptions, conjectures et indices, ont dit quantité de bonnes choses sur ce sujet et sont allés à quelque détail considérable. Ils commencent par la notoriété, où l'on n'a point besoin de preuve. Par apres ils

viennent à des preuves entières, ou qui passent pour telles, sur lesquelles on prononce au moins en matière civile, mais où en quelques lieux on est plus réservé en matière criminelle ; et on n'a pas tort de demander des preuves plus que pleines et surtout ce qu’on appelle corpus delicti. selon la nature du fait. [1 y a donc preuves plus que pleines. et il y a aussi des preuves pleines ordinaires Puis il y a présomptions, qui passent pour preuves entières provisionnellement, c'est-à-dire tandis que le contraire n'est point prouvé. Il y a preuves plus que demi-pleines (à proprement parler; oü l'on permet à celui qui s’y fonde de jurer pour v suppléer; c'est juramentum suppletorium. ll v en a d'autres moins que demi-pleines, où tout au contraire on défeére le serment à celui qui nie le fait pour se purger; c'est juramentum progalionis. Hors de cela, il v a quantité de degrés des conjectures et des indices. Et particulièrement en matiere criminelle il + a indices ‘ad torturam: pour aller à la question (laquelle a elle-méme ses degrés marqués par les formules de l'arrêt); il y a indices (ed terrendum) suflisants à faire montrer les instruments de la torture et préparer les choses comme si l'on y voulait venir. Ill y en a («d capturam! pour s'assurer d'un homme suspect ; et (ed. inquirendum) pour s'informer sous main et sans bruit. Et ces différences peuvent encore servir en d'autres oecasions proportionnelles; et toute la forme des procédures en justice n'est autre chose en effet qu'une espece de logique, appliquée aux questions de droit. Les médecins encore ont quantité de degrés et de différences de leurs signes et indications, qu'on peut voir chez eux. Les mathématiciens de notre temps ont commencé à estimer les hasards à l'occasion des jeux. Le chevalier de Méré (1), dont les Agréments et autres ouvrages ont été imprimés, homme d'un esprit pénétrant et qui était joueur et philosophe, v donna occasion en formant des questions sur les partis, pour savoir combien vaudrait le jeu. s'il était interrompu dans un tel ou tel état. Par là il engagea M. Pascal (2), son ami, à examiner un peu ces choses. La question

f1: MÉRE (chevalier de), célebre. au xvi* siecle, par l'agrément de son esprit ami de Pascal et de Balzac. Ses œuvres ont éte publiées à Amsterdam en 1652, 2 vol. petit in 8”. P. J.

(2) Pascur, illustre écrivain et philosophe francais, né à Clermont en 1623, mort à Paris eu 1662. Ses deux principaux ouvrages sont les Provinriales et les Pensées, M. Cousin, dans son celebre Rapport à l'Académie Irancaise, 4 démontré que le texte de ce dernier ouvrage avait été gravement altéré par les premiers éditeurs de P.-Royal. Nous en avons aujourd'hui deux éditions fidèles :

1° T de M. Fougère, 2 vol. in-8" ; 2? celle de M. Havet, un vol. in-8°. P. J.

éclata et donna occasion à M. Hugens de faire son traité de Aled. D'autres savants hommes y entrérent. On établit quelques principes dont se servit aussi M. le pensionnaire de Wit, dans un petit discours imprimé en hollandais sur les rentes à vie. Le fondement, sur lequel on a bâti, revient à la prostapherése, c'est-à-dire à prendre un moyen arithmétique entre plusieurs suppositions également recevables, et nos paysans s'en sont servis il y a longtemps suivant leur mathématique naturelle. Par exemple, quand quelque héritage ou terre doit étre vendue, ils forinent trois bandes d'estimateurs ; ces bandes sont appelées Schurzen en bas saxon, et chaque bande fait une estime du bien en question. Supposé done que l'une l'estime être de la valeur de 1000 écus, l'autre de 1400, la troisième de 1500, on prend la somme de ces trois estimes qui est 3900, et parce qu'il y a eu trois bandes, on en prend le tiers, qui est 1300 pour la valeur moyenne demandée ; ou bien, ce qui est la méme chose, on prend la somme des troisiémes parties de chaque estimation. C'est l'axiome, «(qualibus æqualia, pour des suppositions égalés il faut avoir des considérations égales. Mais quand les suppositions sont inégales, on les compare entre elles. Soit supposé, par exemple, qu'avec deux dés l'un doit gagner s'il fait 7 points, l'autre s'il en fait 9; on demande quelle proportion se trouve entre leurs apparences de gagner? Je dis que l'apparence pour le dernier ne vaut que deux tiers de l'apparence pour le premier, car le premier peut faire 7 de trois facons avec deux dés, savoir par 1 et 6, ou 9 et 5, ou 3 et 4; et l'autre ne peut faire 9 que de deux facons, en jetant 3 et 6 ou 4 et ^. Et toutes ces manières sont également possibles. Donc les apparences, qui sont comme les nombres des possibilités égales, seront comme 3 à 2 ou comme 1 à =. J'ai dit plus d'une fois qu'il faudrait une nouvelle espèce de logique, qui traiterait des degrés de probabilité, puisque Aristote dans ses Topiques n'a rien moins fait que cela, et s'est contenté de mettre en quelque ordre certaines régles populaires. distribuées selon les lieux communs, qui peuvent servir dans quelque occasion ott il s'agit d'amplifier le discours et de lui donner apparence, sans se mettre en peine de nous donner une balauce nécessaire pour peser les apparences et pour former là-dessus un jugement solide. l1 serait bon que celui qui voudrait traiter cette matière poursuivit l'exameu des jeux de hasard ; et généralement je souhaiterais qu'un habile mathématicien voulüt faire un ample ouvrage bien circonstancié et bien raisonné

sur toutes sortes de jeux, ce qui serait de grand usage pour perfectionner l'art d'inventer, l'esprit humain paraissant mieux dans les jeux que dans les matiéres plus sérieuses.

8 10. Pn. La loi d'Angleterre observe cette règle, que la copie d'un acte reconnue authentique par des témoins est une bonne preuve; mais la copie d'une copie, quelque attestée qu'elle soit et par les témoins les plus accrédités, n'est jamais admise pour preuve en jugement. Je n'ai encore oui blâmer à personne cette sage précaution. On en peut tirer au moins cette observation, qu'un témoignage a moins de force à mesure qu'il est plus éloigné de la vérité originale, qui est dans la chose méme; au lieu que chez certaines gens on en use d'une manière directement contraire. Les opinions acquièrent des forces en vieillissant, et ce qui n'aurait pas paru probable à un homme raisonnable, contemporain de celui qui l'a certifié le premier, passe présentement pour certain parce que : plusieurs l'ont rapporté sur son témoignage.

Tu. Les critiques en matière d'histoire ont grand égard aux témoins contemporains des choses: cependant un contemporain méme ne mérite d'étre cru que principalement sur les événements publics; mais quand il parle des motifs, des secrets, des ressorts cachés, et des choses disputables, comme par exemple des empoisonnements, des assassinats, on apprend au moins ce que plusieurs ont cru. Procope est fort eroyable quand il parle de la guerre de Délisaire contre les Vandales et les Gotlis; mais quand il débite des médisauces horribles contre l'impératrice Théodore dans ses Anecdotes, les croie qui voudra. Généralement on doit être réservé à croire les satires : nous en voyons qu'on a publiées de notre temps, contraires à toute apparence, qui ont pourtant été gobées avidement par les ignorants. Et on dira peut-être un jour : Est-il possible qu'on aurait osé publier ces choses en ce temps-là, s'il n’y avait quelque fondement apparent? Mais si on le dit un jour, on jugera fort mal. Le monde cependant est incliné à donner dans le satirique; et pour n'en alléguer qu'un exemple, feu M. du Maurier le fils (1) ayant publié, par je ne sais quel travers, dans ses mémoires imprimés il y a quelques années, certaines choses tout à fait mal fondées, contre l'incomparable Hugo Grotius, ambassadeur de la

(1) Louis AunERY pu MAURIERk, historien mort en 1687, fils de Benjamin du Maurier, ambassadeur en Hollande, publia des Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande.

Suéde en France, piqué apparemment par je ne sais quoi contre la mémoire de cet illustre ami de son père, j'ai vu que quantité d'auteurs les ont répétées à l'envi, quoique les négociations et lettres de ce grand homme fassent assez connaitre le contraire. On s'émancipe méme d'écrire des romans dans l'histoire, et celui qui a fait la dernière Vie de Cromwell a cru que pour égayer la matière il lui était permis en parlant de la vie encore privée de cet habile navigateur, de le faire voyager en France, où il le suit dans les auberges de Paris, comme s'il avait été son gouverneur. Cependant il parait, par l'histoire de Cromwell, faite par Carrington, homme informé, et dédiée à Richard, son fils, quand il faisait encore le protecteur, que Cromwell n'est jamais sorti des iles Britanniques. Le détail surtout est peu sûr. On n'a presque point de bonnes relations des batailles. La plupart de celles de Tite-Live paraissent imaginaires, autant que celles de Quinte-Curce. Il faudrait avoir de part et d'autre les rapports de gens exacts et capables qui en dressassent méme des plans, semblables à ceux que le comte de Dahlberg, qui avait déjà servi avec distinction sous le roi de Suéde Charles-Gustave, et qui étant gouverneur général de la Livonie à défendu Riga dernièrement, a fait graver touchant les actions et batailles de ce prince. Cependant il ne faut poiat d'abord décrier un bon historien sur un mot de quelque prince ou ministre, qui se récrie contre lui en quelque occasion, ou sur quelque sujet qui n'est pas à son gré et oü véritablement il y a peut-être quelque faute. On rapporte que Charles-Quint, voulant se faire lire quelque chose de Sleidan disait : « Apportezmoi mon menteur, » et que Carlowiz, gentilhomme saxon fort employé dans ce temps-là, disait que l'histoire de Sleidan détruisait dans son esprit toute la bonne opinion qu'il avait eue des anciennes histoires. Cela, dis-je, ne sera d'aucune force dans l'esprit des personnes informées pour renverser l'autorité de l'histoire de Sleidan, dont la meilleure partie est un tissu d'actes publics des diètes et assemblées et des écrits autorisés par les princes. Et quand resterait le moindre scrupule là-dessus, il vient d'étre levé par l'excellente histoire de mon illustre ami, feu M. Seckendorf (1) (dans lequel je ne puis m'enipécher pourtant de désapprouver le nom du luthéra-

(1) SEckENponr (de), célebre historien allemand, né à Herzagen-Anspach en Franconie en 1626, mort en 1602, Son ouvrage le plus important (auquel Leibniz fait ici allusion; est son Commentarius historicus el apologeticus de lutheranismo, en réponse à l'Histoire du luthéranisme, du P, Mainbourg.

PauL JANET. — Leibniz. 1-28

nisme sur le titre, qu'une mauvaise coutume a autorisé en Saxe), oü la plupart des choses sont justifiées par les extraits d'une infinité de pièces, tirées des archives saxonnes, qu'il avait à sa disposition, quoique M. de Meaux, qui y est attaqué et à qui je l'envoyai, me répondit seulement que ce livre est d'une horrible prolixité ; mais je souhaiterais qu'il füt deux fois plus grand sur le méme pied. Plus il est ample, plus il devait donner de prise, puisqu'on n'avait qu'à choisir les endroits; outre qu'il y a des ouvrages historiques estimés, qui sont bien plus grands. Au reste on ne méprise pas toujours les auteurs postérieurs au temps dont ils parlent, quand ce qu'ils rapportent est apparent d'ailleurs. Et il arrive quelquefois qu'ils conservent de3 morceaux des plus anciens. Par exemple, on a douté de quelle famille est Suibert, évêque de Bamberg, depuis pape sous le nom de Clément Il. Un auteur anonyme de l'histoire de Brunswick, qui a vécu dans le xiv° siècle, avait nommé sa famille, et des personues savantes dans notre histoire n'y avaient point voulu avoir égard : mais j'ai eu une chronique beaucoup plus ancienne non encore imprimée, où la méme chose est dite avec plus de circonstances, d’où il parait qu'il était de la famille des anciens seigneurs allodiaux de Hornbourg (guére loin de Wolfenbuttel) dont le pays fut donné par le dernier possesseur à l'église cathédrale de Halberstadt.

S 11. Pu. Je ne veux pas aussi qu'on croie que j'ai voulu diminuer l'autorité de l'usage de l'histoire par ma remarque. C'est de cette Source que nous recevons avec une évidence convaincante une grande partie de nos vérités utiles. Je ne vois rien de plus estimable que les mémoires qui nous resteut de l'antiquité, et je voudrais que nous en eussions un plus grand nombre et de moins corrompus. Mais il est toujours vrai que nulle copie ne s'élève au-dessus de la certitude deson premier original.

Tu. Il est sûr que, lorsqu'on a un seul auteur de l'antiquité pour garant d'un fait, tous ceux qui l'ont copié n'y ajoutent aucun poids, ou plutôt doivent être comptés pour rien. Et ce doit être tout autant que si ce qu'ils disent était du nombre cv 4745 heyouëvoy, des choses qui n'ont été dites qu'une seule fois, dont M. Ménage voulait faire un livre. Et eucore aujourd'hui, quand cent mille petits écrivains répéteraient les médisances de Bolsec (1j (par exemple), un homme

(1) Bozsec (Jerónme), ne à Paris, carmélite devenu protestant, a écrit l'histoire de la vie, mueurs, actes, doctrine et mort de Jean Calvin, Paris, 1577,

de jugement n'en ferait pas plus de cas que du bruit des oisons. Des jurisconsultes ont écrit de fide historica ; maïs la matière mériterait une plus exacte recherche, et quelques-uns de ces messieurs ont été trop indulgents. Pour ce qui est de la grande antiquité, quelquesuns des faits les plus éclatants sont douteux. Des habiles gens ont douté avec sujet si Romulus a été le premier fondateur de laville de Rome. On dispute sur la mort de Cyrus, et d'ailleurs l'opposition entre Hérodote et Ctésias a. répondu des doutes sur l'histoire des Assyriens, Babyloniens et Persans. Celle de Nabuchodonosor, de Judith et méme de l’Assuérus d’Esther souffre de grandes difficultés. Les Romains en parlant de l'or de Toulouse contredisent à ce qu'ils “content de la défaite des Gaulois par Camille. Surtout l'histoire propre et privée des peuples est sans crédit, quand elle n'est point prise des originaux fort anciens, ni assez conforme à l'histoire: publique. C'est pourquoi ce qu'on nous raconte des anciens Rois germains, gaulois, britanniques, écossais, polonais, et autres, passe avec raison pour fabuleux et fait à plaisir. Ce Trébéta, fils de Ninus, fondateur de Trèves ; ce Brutus, auteur des Britons ou Brittains, sont aussi véritables que les Amadis. Les contes pris de quelques fabulateurs, que Trithémius (1), Aventin (2), et méme Albinus (3), Sifrid Petri (1) ont pris la liberté de débiter des anciens princes Francs, Bjoiens, Frisons; et ce que Saxon le Grammairien et l'Edda nous racontent des antiquités reculées du Septentrion, ne saurait avoir plus d'autorité que ce que dit kadlubko (à), premier historien polonais d'un de leurs rois, gendre de Jules César. Mais quand les histoires des différents peuples se rencontrent dans les eas oü il n'y a pas d'apparence que l'un ait copie l'autre, c'est un grand indice de la vérité. Tel est l'accord d’Hérodote avec l'histoire du Vieux Testament en bien des choses ; par exemple lorsqu'il parle de la bataille de Mégiddo entre le roi d'Égypte et les Syriens dela Palestine, c'est-à-dire les Juifs, où, suivant le rapport de l'histoire sainte, que nous avons des Hébreux, le roi Josias fut blessé mortellement. Le consentement encore des historiens arabes, persans et tures avec les grecs, romains et autres occidentaux, fait plaisir à ceux qui

(1) Taimi£vics ‘Johann, 1152-1516. — Son principal ouvrage est le C'ompendium, sive Dreviurium de origine reriim et gestis Francorum, 1515.

2) AVENTINUS Johann, 1166-1531, auteur des ;Inaales Dolorum.

(3; ALcuiN (Albinus), 735-801, .Leiiné Opera, Ratisbonne, 17771.

(14) Pete Sigfried., 1527-1207, De Frisorum Origine ; Cologne, 1590.

(5j KapLuBko, 1161-1223, ZIistoria polonica, 1612.

recherchent les faits ; comme aussi les témoignages que les médailles et suscriptions, restées de l'antiquité, rendent aux livres venus des Anciens jusqu'à nous, et qui sont à la vérité copies de copies. Il faut attendre ce que nous apprendra encore l'histoire de la Chine, quand nous serons plus en état d'en juger et jusqu'oü elle portera sa crédibilité avec soi. L'usage de l'histoire consiste principalement dans le plaisir qu'il y a de connaitre les origines, dans la justice qu'on rend aux hommes qui ont bieu mérité des autres hommes, dans l'établissement de la critique historique, et surtoutde l'histoire sacrée, qui soutient les fondements de la révélation, et (mettant encore à part les généalogies et droits des princes et puissances) dans les enseignements utiles que les exemples nous fournissent. Je ne méprise point qu'on épluche les antiquités jusqu'aux moindres bagatelles ; car quelquefois la connaissance que les critiques en tirent peut servir aux choses plus importantes. Je consens, par exemple, qu'on écrive méme toute l'histoire des vêtements et de l'art des tailleurs depuis les habits des pontifes des Hébreux, ou si l'on veut depuis les pelleteries, que Dieu donna aux premiers mariés au sortir du Paradis, jusqu'aux fontanges et falbalas (Faltbláts) de notre temps, et qu'on y joigne tout ce qu'on peut tirer des anciennes sculptures et des peintures encore faites depuis quelques siécles. J'y fournirai même, si quelqu'un le désire. les mémoires d'un homme d'Augsbourg du siecle passé, qui s'est peint avec tous les habits qu'il a portes depuis son enfance jusqu'à l'âge de 63 ans. Et je ne sais qui m'a dit que feu M. le due d'Aumont (1), grand connaisseur des belles antiquités, a eu une curiosité approchante. Cela pourra peut-être servir à discerner les monuments légitimes de ceux qui ne le sont pas, sans parler de quelques autres usages. Et puisqu'il est permis aux hommes de jouer, il leur sera encore plus permis de se divertir à ces sortes de travaux, si les devoirs essentiels n'en souffrent point. Mais je désirerais qu'il y eût des personnes qui s'appliquassent préférablement à tirer de l'histoire ce qu'il y a de plus utile, comme seraient des exemples extraordinaires de vertu, des remarques sur les commodités de la vie, des stratagèmes de politique et de guerre. Et je voudrais qu'on fit exprès une espèce d'histoire universelle, qui ne marquaàt que de telles choses et quelque peu d'autres de plus de conséquence; car quelquefois on lira un grand livre d'histoire,

(1, Lr nuc D'ACMONT, Savant du xvii? siecle, membre de l'Académie des Ins. criptions et Belles-Lettres, ne en 1632, mort en 1704. P. J.

savant, bien écrit, propre méme au but dé l'auteur, et excellent en son genre, mais qui ne contiendra guére d'enseignements utiles, par lesquels je n'entends pas ici de simples moralités, dont le Theatrum vite» humane et tels autres florilèges sont remplis, mais des adresses et connaissances dont tout le monde ne s'aviserait pas au besoin. Je voudrais encore qu'on tirát des livres des voyages une infinité de choses de cette nature, dont on pourrait profiter, et qu'on les rangeñt selon l'ordre des matières. Mais il est étonnant que, tant de choses utiles restant à faire, les hommes s'amusent presque toujours à ce qui est déjà fait, ou à des inutilités pures, ou du moins à ce qui est le moins important; et je n'y vois guére de reméde jusqu'à ce que le public s'en méle davantage dans des temps plus tranquilles.

8 42. Pu. Vos digressions donnent du plaisir et du profit. Mais des probabilités des faits venons à celles des opinions touchant les choses qui ne tombent pas sous les sens. Elles ne sont capables d'aucun témoignage, comme sur l'existence et la nature des esprits, anges, démons, etc., sur les substances corporelles, qui sont dans les planétes et dans d'autres demeures de ce vaste univers, enfin sur la maniére d'opérer de la plupart des ouvrages de la nature, et de toutes ces choses nous ne pouvons avoir que des conjectures, oü l'analogie est la grande règle de la probabilité. Car, ne pouvant point étre attestées, elles ne peuvent paraitre probables qu'en tant qu'elles conviennent plus ou moins avec les vérités établies. Un frottement violent de deux corps produisant de la chaleur et méme du feu, les réfractions des corps transparents faisant paraitre des couleurs, nous jugeons que le feu consiste dans une agitation violente des parties imperceptibles, et qu'encore les couleurs, dont nous ne voyons pas l'origine, viennent d'une semblable réfraction ; et trouvant qu'il v a une connexion graduelle dans toutes les parties de la création, qui peuvent étre sujettes à l'observation humaine sans aucun vide considérable entre deux, nous avons tout sujet de penser que les choses s'élévent aussi vers la perfection peu à peu et par des degrés insensibles. Il est malaisé de dire où le sensible et le raisonnable commence et quel est le plus bas degré des choses vivantes ; c'est comme la quantité augmente ou diminue dans un cône régulier. ll y a une différence excessive entre certains hommes et certains animaux brutes; mais si nous voulons comparer l'entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bétes,

nous y trouverons si peu de différence, qu'il sera bien malaisé d'assurer que l'entendement de ces hommes soit plus net ou plus étendu que celui de ces bétes. Lors donc que nous observons une telle gradation insensible entre les parties de la création depuis l'homme jusqu'aux parties les plus basses, qui sont au-dessous de lui, la règle de l'analogie nous fait regarder comme probable qu'il y a une pareille gradation dans les choses qui sont au-dessus de nous et non de la sphére de nos observations, et cette espéce de probabilité est le grand fondement des hypotheses raisonnables.

Tn. C'est sur cette analogie que M. Huyghens juge dans son Cosmotheoros (1) que l'état des autres planètes principales est assez approchant du nótre ; excepté ce que la différente distance du soleil doit causer de différence : et M. de Fontenelle (2), qui avait donné déjà auparavant ses entretiens pleins d'esprit et de savoir sur la pluralité des mondes, a dit de jolies choses là-dessus, et a trouvé l'art d'égayer une matiére difficile. On dirait quasi que c'est dans l'empire de la lune d'Harlequin tout comme ici. 1l est vrai qu'on juge tout autrement des lunes (qui sont des satellites seulement) que des planétes principales. Képler (3) a laissé un petit livre, qui contient une fiction ingénieuse sur l'état de la lune; et un Anglais (54), homme d'esprit, a donné la plaisante description d'un Espagnol de son invention, que des oiseaux de passage transportérent dans la lune, sans parler de Cyrano, qui alla depuis trouver cet Espagnol. Quelques hommes d'esprit, voulant donner un beau tableau de l'autre vie, promenent les âmes bien heureuses de monde en monde; et notre imagination y trouve une partie des belles occupations

i1; Le Cosmotheoros de Huyghens (1693), traduit en francais en 1702 sous le titre de la Phuralilé des mondes, postérieurement à l'ouvrage de Fontenelle et à peu pres sur le même sujet. P. J.

i2; FONTENELLE, né à Rouen en 1657, mort à Paris en 1757 à l'age de cent ans. Sans être précisément un philosophe, il- appartient à l'histoire de la philosophie par l'esprit d'examen et de critique qui anime ses ouvrages, Les prin. cipaux sont : ielogues des morts A683) ; Eutreliens sur la pluralité des mondes (1686; ; l'Histoire des oracles (168v ; Doutes sur le système des causes occasionnelles, et entin ses £loges, qui sont son chef d'œuvre. P. J.

(3$ KrErLER, né à Weill dans le Wurtemberg en 1551, mort à Ratisbonne en 1630, illustre géometre et astronome, qui a découvert les lois des mouvements planétaires. Ses principaux ouvrages sont : Aarmonires mundi libri quinque. les cinq livres de l'Harmonie du monde, et son Astronomie nouvelle, où Physique celeste fondée sur. Cétile dii mourement de Mars. Le livre auquel Leibniz fait allusion est le Somnium Kepleri, Francfort, in-4'. P. J.

+. Godwin de Landaff, évèque anglais, dans son livre 7e man in the moon. London, 1638, trad, fr. Paris, 1618, P. J.

qu'on peut donner aux génies. Mais, quelque effort qu'elle se donne, je doute qu'elle puisse les rencontrer, à cause du grand intervalle entre nous et ces génies et de la grande variété qui s'y trouve. Et jusqu'à ce que nous trouvions des lunettes, telles que M. Descartes nous faisait espérer pour discerner des parties du globe de la lune pas plus grandes que nos maisons, nous ne saurions déterminer ce qu'il y a dans un globe différent du nótre. Nos conjectures seront plus utiles et plus véritables sur les parties intérieures de nos corps. J'espére qu'on ira bien au delà de la conjecture en bien des occasions et je crois déjà maintenant qu'au moins la violente agitation des parties du feu, dont vous venez de parler, ne doit pas étre comptée parmi les choses qui ne sont que paraboles. C'est dommage que l'hypothése de M. Descartes sur la contexture des parties de l'univers visible ait été si peu confirmée par les recherches et découvertes faites depuis, ou que M. Descartes n'ait pas vécu 50 ans plus tard pour nous donner une hypothése sur les connaissances présentes, aussi ingénieuse que celle qu'il donna sur celles de son temps. Pour ce qui est de la connexion graduelle des espèces, nous en avons dit quelque chose dans une conférence précédente, où je remarquai que déjà des philosoples avaient raisonné sur le vide dans les formes ou espèces. Tout va par degrés dans la nature et rien par saut, et cette règle à l'égard des changements est une partie de ma loi de la continuité. Mais la beauté de la nature, qui veut des perceptions distinguées, demande des apparences de sauts et pour ainsi dire des chutes de musique dans les phénoménes, et prend plaisir de méler les espéces. Ainsi, quoiqu'il puisse y avoir dans quelque autre monde des espéces moyennes entre l'homme et la béte (selon qu'on prend le sens de ces mots! et qu'il y ait apparemment quelque part des animaux raisonnables qui nous passent, la nature a trouvé bon de les éloigner de nous, pour nous donner sans contredit la supériorité que nous avons dans notre globe. Je parle des espèces moyennes et je ne voudrais pas me régler ici sur les individus humains qui approchent de brutes, parce qu'apparemment ce n'est pas un défaut de la faculté, mais un empéchement de l'exercice ; de sorte que je crois que le plus stupide des hommes (qui n'est pas dans un état contraire à la nature par quelque maladie ou par un autre défaut permanent tenant lieu de inaladie) est incomparablement plus raisonnable et plus docile que la plus spirituelle de toutes les bétes, quoiqu'on dise quelquefois le contraire par un

jeu d'esprit. Au reste, j'approuve fort la recherche des analogies : les plantes, les insectes et l'anatomie comparative des animaux les fourniront de plus en plus, surtout quand on continuera à se servir du microscope encore plus qu'on ne fait. Et dans les matiéres plus générales on trouvera que mes sentiments sur les monades, répandues partout, sur leur durée interminable, sur la conservation de l'animal avec l'âme, sur les perceptions peu distinguées dans un certain état, tel que la mort des simples animaux, sur les corps qu'il est raisonnable d'attribuer aux génies, sur l'harmonie des âmes et des corps, qui fait que chacun suit parfaitement ses propres lois sans étre troublé par l'autre et sans que le volontaire ou l'involontaire y doivent être distingués : on trouvera, dis-je, que tous ces sentiments sont tout à fait conformes à l'analogie des choses que nous remarquons et que j'étends seulement au delà de nos observations, sans les borner à certaines portions de la matière ou à certaines espèces d'actions, et qu'il n'y a de la différence que du grand au petit, du sensible à l'insensible.

$ 13. Pn. Néanmoins il y a un cas où nous déférons moins à l'analogie des choses naturelles que l'expérience nous fait connaitre, qu'au témoignage contraire d'un fait étrange qui s'en éloigne. Car, lorsque des événements surnaturels sont conformes aux fins de celui qui a le pouvoir de changer le cours de la nature, nous n'avons point de sujet de refuser de les croire quand ils sont bien attestés, et c'est le cas des miracles qui ne trouvent pas seulement créance pour eux-mêmes, mais là communiquent encore à d'autres vérités qui ont besoin d'une telle confirmation. 3 14. Enfin il y a un témoignage qui l'emporte sur tout autre assentiment, c'est la révélation, c'est-à-dire le temoignage de Dieu, qui ne peut ni tromper ni étre trompé ; et l'assentiment que nous lui donnons s'appelle foi, qui exclut tout doute aussi parfaitement que la connaissance la plus certaine. Mais le point est d'être assuré que la révélation est divine, et de savoir que nous en comprenons le véritable sens ; autrement on s'expose au fanatisme et à des erreurs d'une fausse interprétation : et lorsque l'existence et le sens de la révélation n'est que probable, l'assentiment ne saurait avoir une probabilité plus grande que celle qui se trouve dans les preuves. Mais nous en parlerons encore davantage.

Tu. Les théologiens distinguent entre les motifs de crédibilité (comme ils les appellent) avec l'assentiment naturel qui en doit

naître et ne peut avoir plus de probabilité que ces motifs, et entre l'assentiment surnaturel, qui est un effet de la grâce divine. On a fait des livres exprés sur l'analyse de la foi, qui ne s'accordent pas tout à fait entre eux ; mais puisque nous en parlerons dans la suite, je ne veux point anticiper ici sur ce que nous aurons à dire en son lieu.

Page 1