‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 66 sur 101 · CHAP. XXI. — DE LA DIVISION DES SCIENCES · texte numérisé non relu

CHAP. XXI. — DE LA DIVISION DES SCIENCES

8 1. Pri. Nous voilà au bout de notre course et toutes les opérations de l'entendement sont éclaircies. Notre dessein n'est pas d'entrer dans le détail même de nos connaissances. Cependant ici il sera peut-être à propos, avant que de finir. d'en faire une revue générale

en considérant la division des sciences. Tout ce qui peut entrer dans Ja sphère de l'entendement humain est ou la nature des choses en elles-mêmes, ou en second lieu l'homme en qualité d'agent, tendant à sa fin et particulièrement à sa félicité ; ou en troisième lieu, les moyens d'acquérir et de communiquer la connaissance. Et voilà la science divisée en trois espèces. 3 2. La première est la physique ou la philosophie naturelle, qui comprend non seulement les corps et leurs affections comme nombre, figure, mais encore les esprits, Dieu méme et les anges. & 3. La seconde est la philosophie pratique ou la morale, qui enseigne le moyen d'obtenir des choses bonnes et utiles, et se propose non seulement la connaissance de la vérité, mais encore la pratique de ve qui est juste. 3 4. Enfin la troisième est la logique ou la connaissance des signes, car2ovos signifie parole. Et nous avons besoin des signes de nos idées pour pouvoir nous entrecommuniquer nos pensées, aussi bien que pour les enregistrer pour notre propre usage. Et peut-étre que, si l'on considérait distinctement et avec tout le soin possible que, cette derniere espéce de science roule sur les idées et les mots, nous aurions une logique et une critique différente de celle qu'on a vue jusqu'ici. Et ces trois espèces, la physique, la morale et la logique, sont comme trois grandes provinces dans le monde intellectuel, entierement séparées et distinctes l'une de l'autre.

Tu. Cette division a déjà été célèbre chez les Anciens, car sous la logique ils comprenaient encore, comme vous faites, tout ce qu'on rapporte aux paroles et à l'explication de nos pensées, artes dicendi. Cependant il y a de la difficulté là dedans; car la science de raisonuer, de juger, d'inventer parait bien différente de la connaissance des étymologies des mots et de l'usage des langues, qui est quelque chose d'indéfini et d'arbitraire. De plus, cn expliquant les mots on est obligé de faire une course dans les sciences mémes comme il parait dans les dictionnaires ; et de l'autre cóté on ne saurait traiter la science sans donner en méme temps les définitions des termes. Mais la principale difficulté, qui se trouve dans cette division des sciences, est que chaque parti parait engloutir le tout ; premièrement la morale et la logique tomberont dans la physique, prise aussi généralement qu'on vient de dire ; car en parlant des esprits, c'est-à-dire des substances qui ont de l'entendement ct de la volonté, et en expliquant cet entendement à fond, vous y ferez entrer toute la logique: et eu expliquant dans la doctrine des esprits ce

qui appartient à la volonté, il faudrait parler du bien et du mal, de la félicité et de la misère, et il ne tiendra qu'à vous de pousser assez cette doctrine pour y faire entrer toute la philosophie pratique. En échange, tout pourrait entrer dans la philosophie pratique comme servant à notre félicité. Vous savez qu'on considere la théologie avec raison comme une science pratique, et la jurisprudence aussi bien que la médecine ne le sont pas moins ; de sorte que la doctrine de la félicité humaine ou de notre bien et mal absorbera toutes ces connaissances, lorsqu'on voudra expliquer suffisomment tous les moyens, qui servent à la fin que la raison se propose. C'est ainsi que Zwingerus (1) a tout compris dans son Théâtre méthodique de la vie humaine, que Beyerling (2) a détraqué en le mettant en ordre alphabétique. Et en traitant toutes les matières par dictionnaires suivant l'ordre de l'alphabet, Ia doctrine des langues (que vous mettez dans la logique avec les Anciens, c'est-à-dire dans la discursive, s'emparera à son tour du territoire des deux autres. Voilà donc vos trois grandes provinces de l'Encyclopédie en guerre continuelle, puisque l'une entreprend toujours sur les droits des autres. Les nominaux ont cru qu'il y avait autant de sciences particulieres que de vérités, lesquelles coinposaient aprés des touts, selon qu'on les arrangeait ; et d'autres comparent le corps entier de nos connaissances à un océan qui est tout d'une piéce et qui n'est divisé en calédonien, atlantique, éthiopique, indien, que par des lignes arbitraires. ll se trouve ordinairement qu'une méme vérité peut être placée en différents endroits, selon les termes qu'eile contient, et méme selon les termes moyens ou causes dont elle dépend, et selon les suites et les effets qu'elle peut avoir. Une proposition catégorique simple n'a que deux termes ; mais une proposition hvpothetique en peut avoir quatre, sans parler des énonciations composées. Une histoire mémorable peut être placée dans les annales de l'histoire universelle et dans l'histoire du pays ou elle est arrivée, et dans l'histoire

1i ZwixcER (H.). Il y a trois Zwinger : le premier. dit l'ancien ou chef de la famille, médecin, né à Bale, 1533, mort en 1583, auteur. du ZAeafrum vite humane (Bàle, 1565 ; c’est le livre cité par Leibnizj. — Le second, fils du précédent, ne à Bâle, 1569, également médecin. — Le troisieme, fils du précédent, médecin et théologien, né à Bâle eu 1597, mort en 1654, auteur du Theatrum sapientie cwlestis. Bàle. 1652, in-19. P. J.

(2) BkvEnLING "Laurent , né à Anvers en 1575, mort en cette ville en 1627, TI publia, avec additions et corrections, le Theatrum de Zwinger ‘Cologne, 1631, 3 vol. in-fol.), qui deja avait eu trois éditions : « C'est, nous dit-on, un fatras

de théologie, d'histoire, de politique et de philosophie. » (7fog. univ.) P. J.

de la vie d'un homme qui v était intéressé. Et supposé qu'il s'y agisse de quelque bezu précepte de morale, de quelque stratagème de guerre, de quelque invention utile pour les arts, qui servent à la commodité de la vie ou à la santé des hommes, cette méme histoire sera rapportée utilement à la science ou art qu'elle regarde, et méme on en pourra faire mention en deux endroits de cette science, savoir dans l'histoire de la discipline pour raconter son accroissement effectif. et aussi dans les préceptes, pour les confirmer ou éclaircir par les exemples. Par exemple, ce qu'on raconte bien à propos daus la vie du cardinal Ximénés, qu'une femme moresque le guérit par des frietions seulement d'une hectique presque désespérée, mérite encore lieu dans un système de médecine tant au chapitre de la fiévre hectique, que lorsqu'il s'agit d'une diète médicinale en v comprenant les exercices ; et cette observation servira encore à mieux. découvrir les causes de cette maladie. Mais on en pourrait parler encore dans la logique médicinale, où il s'agit de l'art de trouver les remedes, et dans l'histoire de la médecine, pour faire voir comment les remèdes sont venus à la connaissance des homines, et que c'est bien souvent par le secours de simples empiriques et méme des charlatans. Beverovicius (13, dans un joli livre de la médecine ancienne, tire tout entier des auteurs non médecins, aurait rendu son ouvrage encore plus beau, s'il füt passé jusqu'aux auteurs modernes. On voit par là qu'une méme vérité peut avoir beaucoup de places selon les différents rapports qu'elle peut avoir. Et ceux qui rangent une bibliothèque ne savent bien souvent où placer quelques livres, étant suspendus entre deux ou trois endroits également convenables. Mais ne parlons maintenant que des doctrines générales, et mettons à part les faits singuliers, l'histoire et les langues. Je trouve deux dispositions principales de toutes les vérités doctrinales, dont chacune aurait son mérite, et qu'il serait bon de joindre. L'une serait synthétique et théorique, rangeant les vérités selon l'ordre des preuves, comme font les mathématiciens, 'de sorte que chaque proposition viendrait après celles dont elle dépend. L'autre. disposition serait analytique et pratique, commeneant par le but des hommes, c'est-à-dire par les biens, dont le

(1, UkvknOvICIUS où Drevrnwics Jean Vanz, médecin, ne à Dordrecht en 1524, mort en 1647, Un cite de lui une. réfutation des objections de Montaigne contre la médecine, sous ce titre : WMontanus eleuchomenos (Dordrecht, 1639, in-102.;

un autre (De Esrrellentii feminei sers, oil 030, in-12. Ses œuvres completes en flamand ont été publiées à Amsterdam en 1650. P. J.

comble est la félicité, et cherchant par ordre les moyens qui servent à acquérir ces biens ou à éviter les maux contraires. Et ces deux méthodes ont lieu dans l'Encyclopédie en général comme encore quelques-uns les ont pratiquées dans les sciences particulières ; car la géométrie méme, traitée synthétiquement par Euclide comme une science, a été traitée par quelques autres comme un art et pourrait néanmoins être traitée démonstrativement sous cette forme qui en montrerait méme l'invention; comme si quelqu'un se proposait de mesurer toutes sortes de figures plates, et commençant par les rectiligues s'avisait qu'on les peut partager en triangles et que chaque triangle est la moitié d'un parallélogramme, et que les parallélogrammes peuvent étre réduits aux rectangles, dont la mesure est aisée. Mais en écrivant l'Encyclopédie suivant toutes ces deux dispositions ensemble, on pourrait prendre des mesures de renvoi, pour éviter les répétitions. À ces deux dispositions il faudrait joindre la troisième suivant les termes, qui, en effet, ne serait qu'une espèce de répertoire, soit systématique, rangeant les termes selon certains prédicaments, qui seraient communs à toutes les notions; soit alphabétique selon la langue recue parmi les savants. Or ce répertoire serait nécessaire pour trouver ensemble toutes les propositions, où le terme entre d'une manière assez remarquable; car suivant les deux voies précédentes, où les vérités sont rangées selon leur origine ou selon leur usage, les vérités qui regardent un méme terme ne sauraient se trouver ensemble. Par exemple, il n'a point été permis à Euclide, lorsqu'il euseignait de trouver la moitié d'un angle. d'y ajouter le moyen d'en trouver le tiers, parce qu'il aurait fallu parler des sections coniques dont on ne pouvait pas encore prendre connaissance en cet endroit. Mais le répertoire peut et doit indiquer les endroits où se trouvent les propositions importantes, qui regardent un méme sujet. Et nous manquons encore d'un tel répertoire en géométrie, qui serait d'un grand usage pour faciliter méme l'invention et pousser la science, car il soulagerait la mémoire et nous épargnerait souvent la peine de chercher de nouveau ce qui est déjà tout trouvé. Et ces répertoires encore serviraient à plus forte raison dans les autres sciences, où l'art de raisonner a moins de pouvoir, et serait surtout d'une extréme nécessité dans la médecine. Mais l'art de faire de tels répertoires ne serait pas des moindres. Or, considérant ces trois dispositions, je trouve cela de curieux qu'elles répondent à l'ancienne division, que vous avez renouvelée,

qui partage la science ou la philosophie en théorique, pratique et discursive, ou bien en physique, morale et logique. Car la disposition synthétique répond à la théorique, l'analytique à la pratique, et celle du répertoire selon les termes à la logique : de sorte que cette. ancienne division va fort bien, pourvu qu'on l'entende comme je viens d'expliquer ces dispositions, c'est-à-dire, non pas comme des sciences distinctes, mais comme des arrangements divers des mêmes vérités, autant qu'on juge à propos de les répéter. Il v a encore une division civile des sciences selon les facultés et les professions. On s'en sert dans les universités et dans les arrangements des hibliotheques ; et Draudius {1} avec son continuateur Lipenius (2), qui nous ont laissé le plus ample mais non pas le meilleur catalogue de livres, au lieu de suivre la méthode des pandectes de Gesner (3), qui est toute systématique, se sont contentés de sc servir de la grande division des matières (à peu prés comme les libraires) suivant les quatre facultés (comme on les appelle) de théologie, de jurisprudence, de médecine et de philosophie, et ont rangé par aprés les titres de chaque faculté selon l'ordre alphabétique des termes principaux, qui entrent dans l'inscription des livres: ce qui soulageait ces auteurs parce qu'ils n'avaient pas besoin de voir le livre ni d'entendre la matière que le livre traite, mais il ne sert pas assez aux autres, à moins qu'on ne fasse des renvois des titres à d'autres de pareille signification; car, sans parler de quantité de fautes, qu'ils ont faites, l'on voit que souvent une méme chose cst appelée de différents noms, comme, par exemple, observationes juris, miscellanea, conjectaneau, electa, semestria, probabilia, benedicta, et quantité d'autres inscriptions semblables; de tels livres de jurisconsultes ne signifient que des mélanges du droit romain. C'est pourquoi la disposition systématique des matiéres

(1) Dn cp (Georges;, grand catalogueur, né à Davernheim, dans la Hesse, en 1572, mort en 1635 à Butzbach. On a de lui une Bibliotheca classica; — DBibliotheca erotica, ele. P. J.

i2) LireNics (Mart.}, philologue. ne à Goritz en 1630, mort à Hubeck en 1682. On a de lui: Z/ibliotheca realis theologica ; juridica ; medica; philosophica, et un grand nombre de traités d'erudition. P. J.

i83 GESNER (Jean-Matthias., erudit illustre du xvin? siecle, né en 1691, mort à Gottinger en 1761. 1l avait fait un Catalogue raisonné de là bibliothèque ducale de Weimar. Cest le travail sans doute auquel Leibniz fait allusion. 11 publia de nombreuses éditions classiques. On connait aussi de lui une eurieuse dissertation, au moins par le titre, qui touche la philosophie : Nocrates sanctus pederasta (Mém. de l'Académie de Gottingue', reimprimée à Utrecht en 1763.

est sans doute Ia meilleure, et on y peut joindre des indices alphabétiques bien amples selon les termes et les auteurs. La division civile et reçue, selon les quatre facultés, n'est point à mépriser. La théologie traite de la félicité éternelle et de tout ce qui s'y rapporte, autant que cela dépend de l'âme et de la conscience. C'est comme une jurisprudence, qui regarde ce qu'on dit être de foro interno et emploie des substances et intelligences invisibles. La jurisprudence a pour objet le gouvernement et les lois. dont le but est la felicité des hommes autant qu'on y peut contribuer par l'extérieur et le sensible; mais elle ne regarde principalement que ce qui dépend de la nature de l'esprit, et n'entre point fort avant dans le détail des choses corporelles, dont elle suppose la nature pour les employer comme des moyens. Ainsi elle se décharge d'abord d'un grand point, qui regarde la santé, la vigueur et la perfection du corps humain, dont le soin est départi à la faculté de médecine. Quelques-uns ont eru, avec quelque raison, qu'on pour- ‘ait ajouter aux autres la faculté économique, qui contiendrait les arts mathématiques et mécaniques, et tout ce qui regarde le détail de la subsistance des hommes et les commodités de la vie, où l'agriculture et l'architecture seraient comprises. Mais on abandonne à la faculté de la philosophie tout ce qui n'est pas compris dans les trois facultés qu'on appelle supérieures ; on la fait assez mal, car c'est sans donner moyen à ceux qui sont de cette quatrième faculté de se perfectionner parla pratique comme peuvent faire ceux qui enseignent les autres facultés. Ainsi, excepté peut-être les mathématiques, on ne considere la faculté de philosophie que comme une introduction aux autres. C'est pourquoi l'on veut que la jeunesse y apprenne l'histoire et les arts de parler et quelques rudiments de la théologie et de la ‘urisprudence naturelle, indépendantes des lois divines et humaines, sous le titre de métaphysique ou pneumatique, de morale et de politique, avec quelque peu de physique encore, pour servir aux jeunes médecins. C'est là la division civile des sciences suivant les corps et professions des savants qui les enseignent. sans parler des professions de ceux qui travaillent pour le publie autrement que par leurs discours et qui devraient étre dirigés par les vrais savants, si les mesures du savoir étaient bien prises. Et méme dans les arts manuels plus nobles, le savoir a été fort bien allié avec l'opération. et pourrait l'étre davantage. Comme en eflet on les allie ensemble dans la médecine non seulement autrefois chez les Anciens {où les

médecins étaient encore chirurgiens et apothicaires), mais encore aujourd'hui surtout chez les chimistes. Cette alliance aussi de la pratique et de la théorie se voit à la guerre, et chez ceux qui enseignent ce qu'on appelle les exercices, comme aussi chez les peintres ou sculpteurs et musiciens et chez quelques autres espèces de Virtuosi. Et si les principes de toutes ces professions et arts, et méme des métiers, étaient enseignés pratiquement chez les philosophes, ou dans quelque autre faculté de savants que ce pourrait être, ces savants seraient véritablement les précepteurs du genre humain. Mais il faudrait changer en bien des choses l'état présent de la littérature et de l'éducation de la jeunesse et par conséquent de la police. Et quand je considére combien les hommes sont avancés en connaissance depuis un siècle ou deux, et combien il leur serait aisé d'aller incomparablement plus loin pour se rendre plus heureux, je ne désespére point qu'on ne vienne à quelque amendement considérable dans un temps plus tranquille, sous quelque grand prince que Dieu pourra susciter pour le bien du genre humain.

Pauz Janet. — Leibniz. 1-32

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