‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 65 sur 101 · CHAP. XIX. — DE L'ENTHOUSIASME · texte numérisé non relu

CHAP. XIX. — DE L'ENTHOUSIASME

8 4. Pn. Plüt à Dieu que tous les théologiens et saint Augustin lui-méme eussent toujours pratiqué la maxime exprimée dans ce passage ! Mais les hommes croient que l'esprit dogmatisant est une marque de leur zéle pour la vérité, et c'est tout le contraire. On ne laime véritablement qu'à proportion qu'on aime à examiner les preuves qui la font connaitre pour ce qu'elle est. Et quand on précipite son jugement, on est toujours poussé par des motifs moins sincères. 3 2. L'esprit de dominer n'est pas un des moins ordinaires, et une certaine complaisance qu'on a pour ses propres réveries en est un autre qui fait naitre l'enthousiasme. 8 3. C'est le nom qu'on donne au défaut de ceux qui s'imaginent une révélation immédiate, lorsqu'elle n'est point fondée en raison. 8 4. Et comme l'on peut dire que la raison est une révélation naturelle, dont Dieu est l'auteur de méme qu'il l'est de la nature, l'on peut dire aussi que la révélation est une raison surnaturelle, c'est-à-dire une raison étendue par un nouveau fonds de découvertes, émanées immédiatement de Dieu. Mais ces découvertes supposent que nous avons le moyen de les discerner, qui est la raison méme ; et la vouloir proscrire pour faire place à la révélation, ce scrait s'arracher les yeux pour mieux voir les satellites de Jupiter à travers un télescope. 5 5. La source de l'enthousiasme est qu'une révélation immédiate est plus commode et plus courte qu'un raisonnement long et pénible, et qui n'est pas toujours suivi d'un heureux succès. On a vu dans tous les siècles des hommes, dont la mélancolie mêlée avec la dévotion,

Son principal ouvrage est son Eramen des préjugés légitimes contre les Culvinistes. La Haye, 2 vol. in-12. P, J.

jointe à la bonne opinion qu'ils ont eue d'eux-mêmes, leur a fait accroire qu'ils avaient une tout autre familiarité avec Dieu que les autres hommes. Ils supposent qu'il l'a promise aux siens, et ils croient être son peuple préférablement aux autres. 8 6. Leur fantaisie devient une illumination et une autorité divine, et leurs desseins sont une direction infaillible du ciel, qu'ils sont obligés de suivre. $ 7. Cette opinion a fait de grands effets et causé de grands maux, car un homme agit plus vigoureusement lorsqu'il suit ses propres impulsions, et que l'opinion d'uneautorité divine est soutenue par notre inclination. 3 8. Il est difficile de le tirer de là, parce que cette prétendue certitude sans preuve flatte la vanité et l'amour qu'on 3 pour ce qui est extraordinaire. Les fanatiques comparent leur opinion à la vue et au sentiment. lls voient la lumière divine comme nous voyons celle du soleil en plein midi, sans avoir besoin que le crépuscule de la raison la leur montre. 3 9. Is sont assurés parce qu ils sont assurés et leur persuasion est droite parce qu'elle est forte, car c'est à quoi se réduit leur langage figuré. 3 10. Mais comme il y a deux perceptions, celle de la proposition et celle de la révelation, on peut leur demander où est Ja clarté. Si c'est dans la vue de la proposition, à quoi bon la révélation ? Il faut donc que ce $oit dans le sentiment de la révélation. Mais comment peuvent-ils voir que c'est Dieu qui révéle et que ce n'est pas un feu follet qui les proméne autour de ce cercle : c'est une révélation parce que je le crois fortement, et je le crois parce que c'est une révélation? $ 11. Y a-t-il quelque chose plus propre à se précipiter daus l'erreur que de prendre l'imagination pour guide? $ 12. Saint Paul avait un grand zèle quand il persécutait les chrétiens et ne laissait pas de se tromper.$ 13. L'on sait que le diable a eu des martyrs, et s'il suffit bien d'étre persuadé, on ne saura distinguer les illusions de Satan des inspirations du Saint-Esprit. 8 14. C'est donc la raison qui fait connaitre la vérité de la révélation. 8 15. Et si notre créance la prouvait, ce serait le cercle dont je viens de parler. Les saints hommes qui recevaient des révélations de Dieu avaient des signes extérieurs qui les persuadaient de la vérité de la lumière interne. Moyse vit un buisson qui brülait sans se consumer et entendit une voix du milieu du buisson, et Dieu pour l'assurer davantage de sa mission, lorsqu'il l'envoya en Egypte pour délivrer ses freres, y employa le miracle de la verge changée en serpent. Gédéon fut envoyé par un ange pour délivrer le peuple d'Israél du joug des Madianites. Cependani il demanda un signe pour étre

convaincu que cette commission lui était donnée de la part de Dieu. 8 16. Je ne nie cependant pas que Dieu n'illumine quelquefois l'esprit des hommes pour leur faire comprendre certaines vérités importantes ou pour les porter à de bonnes actions, par l'influence et l'assistance immédiate du Saint-Esprit, sans aucuns signes extraordinaires qui accompagnent cette influence. Mais aussi dans ces cas nous avons la raison et l'Écriture, deux régles infaillibles pour juger de ces illuminations, car, si elles s'accordent avec ces régles, nous ne courrons du moins aucun risque en les regardant comme inspirées de Dieu, encore que ce ne soit peut-étre pas une révélation immédiate.

Tu. L'enthousiasme était au commencement un bon nom. Et comme le sophisme marque proprement un exercice de la sagesse, l'enthousiasme signifie qu'il y a une divinité en nous. Est Deus in nobis. Et Socrate (1) prétendait qu'un Dieu ou démon lui donnait des avertissements intérieurs, de sorte qu'enthousiasme serait un instinct divin. Mais les hommes ayant consacré leurs passions, leurs fantaisies, leurs songes et jusqu'à leur fureur pour quelque chose de divin, l'enthousiasme commença à signifier un dérèglement d'esprit attribué à la force de quelque divinité, qu'on supposait dans ceux qui en étaient frappés, car les devins et les devineresses faisaient paraitre une aliénation d'esprit, lorsque leur dieu s'emparait d'eux, comme la Sibylle de Cumes chez Virgile. Depuis on l'attribue à ceux qui croient sans fondement que leurs mouvements viennent de Dieu. Nisus chez le méme poéte se sentant poussé par je ne sais quelle impulsion à une entreprise dangereuse, oit il périt avec son ami, la lui propose en ces termes pleins d'un doute raisonnable :

« Di ue hunc ardorem mentibus addunt, « Euryale, an sua cuique Deus fit dira cupido ? »

Il ne laissa pas de suivre cet instinct, qu'il ne savait pas s'il venait de Dieu ou d'une malheureuse envie de se signaler. Mais s'il avait réussi, il n'aurait point manqué de s'en autoriser dans un autre cas et de se croire poussé par quelque puissance divine. Les enthousiastes d'aujourd'hui croient recevoir encore de Dieu des dogmes

(1) SOCRATE, célèbre philosophe grec, né à Altlienes 470 av. J.-C., mort en 399, condamné à boire la ciguë. Socrate n'a rien écrit; nous connaissons ses opinions par les Mémuorables de Xénophon et par les Dialogues de Platon. Voir le Dictionnaire des sciences philosophiques. . P. J.

qui les eclairent. Les trembleurs sont dans cette persuasion, et Barclay, leur premier auteur méthodique, prétend qu'ils trouvent en eux une certaine lumiere qui se fait connaitre par elle-même. Mais pourquoi appeler lumière ce qui ne fait rien voir? Je sais qu'il y a des personnes de cette disposition d'esprit, qui voient des étincelles et méme quelque chose de plus lumineux, mais cette image de lumiére corporelle excitée quand leurs esprits sont échauffés ne donne point de lumiére à l'esprit. Quelques personnes idiotes, ayant l'imagination agitée, se forment des conceptions qu'ils n'avaient point auparavant; ils sont en état de dire de belles choses à leur sens, ou du moins de fort animées; ils admirent eux-mémes et font admirer aux autres cette fertilité qui passe pour inspiration. Cet : avantage leur vient en bonne partie d'une forte imagination que la passion anime et d'une mémoire heureuse, qui a bien retenu les manières de parler des livres prophétiques que la lecture ou les discours des autres leur ont rendus familiers. Antoinette de Bourignon (1) se servait de la facilité qu'elle avait de parler et d'écrire comme d'une preuve de sa mission divine. Et je connais un visionnaire qui fonde la sienne sur le talent qu'il a de parler et prier tout haut presque une journée entière sans se lasser et sans demeurer à sec. ll y a des personnes qui, après avoir pratiqué des austérités ou aprés un état de tristesse, goütent une paix et consolation dans l'âme qui les ravit, et ils y trouvent tant de douceur qu'ils croient que c'est un eflet du Saint-Esprit. Il est bien vrai que le contentement qu'on trouve dans la considération de la grandeur et de la bonté de Dieu, dans l'accomplissement de sa volonté, dans la pratique des vertus, est une grâce de Dieu. et des plus grandes; mais ve n'est pas toujours unc grâce qui ait besoin d'un secours surnaturel nouveau, comme beaucoup de ces bonnes gens le pretendent. On a vu, il n'y a pas longtemps, unc demoiselle fort sage en toute autre chose, qui croyait dés sa jeunesse de parler à Jésus-Christ et d'être son épouse d'une manière toute particulière. Sa mère, à ce qu'on racontait, avait un peu donné dans l'enthousiasme, mais la fille ayant commencé de bonne heure, etait allée bien plus avant. Sa satisfaction et sa joie était indicible, sa sagesse paraissait dans

(1) Bouriexox ;Antoinette^, célèbre illuminee du xvin? siècle, née à Lille en 1616, morte à Franeker en 1630. On a d'elle un T'railé de l'areuglement des homines; le. Nouveau Ciel, ete. Poiret, autre mystique, a développé et systé-

matisé les idees de M'^ Bourignon, dans son £cononie de la nature; Amsterdam, 1630, 21 vol. iu-8*, P. J.

sa conduite et son esprit dans ses discours. La chose alla cependant si loin. qu'elle recevait des lettres qu'on adressait à Notre-Seigneur, et elle les renvoyait cachetées comme elle les avait reçues avec la réponse, qui paraissait quelquefois faite à propos et toujours raisonnable. Mais enfin elle cessa d'en recevoir, de peur de faire trop de bruit. En Espagne, elle aurait été une autre sainte Thérése. Mais toutes les personnes qui ont de parcilles visions n'ont pas la méme conduite. Il y en a qui cherchent à faire secte et méme à faire naître des troubles, et l'Angleterre en a fait une étrange épreuve. Quand ces personnes agissent de bonne foi, il est difficile de les ramener : quelquefois le renversement de tous leurs desseins les corrige, mais souvent c'est trop tard. Il y avait un visionnaire mort depuis peu qui se croyait immortel, parce quil était fort ágé et se portait bien, et, sans avoir lu le livre d'un Anglais publié depuis peu (qui voulait faire croire que Jésus-Christ était venu encore pour exempter de la mort corporelle les vrais croyants), il était à peu près dans les mêmes sentiments depuis longues années; mais quand il se sentit mourir, il alla jusqu'à douter de toute la religion parce qu'elle ne répondait pas à sa ehimere. Quirin Kuhlmann, Silésien (1), homme de savoir et d'esprit, mais qui avait donné depuis dans deux sortes de visions également dangereuses. l'une des enthousiastes, l'autre des alchimistes, et qui a fait du bruit en Angleterre, en Hollande et jusqu'à Coustantinople, s'étant enfin avisé d'aller en Moscovie et de s'y mêler dans certaines intrigues contre le ministère, dans le temps que la princesse Sophie y gouvernait, fut condamné au feu et ne mourut pas en homme persuadé de ce qu'il avait préché. Les dissensions de ces gens entre eux les devraient encore convaincre que leur prétendu témoignage interne n'est point divin, et qu'il faut d'autres marques pour lc justifier. Les Labbadistes (2), par exemple, ne s'accordent pas avec M'* Antoinette, et quoique William Pen paraisse avoir eu dessein dans son voyage d'Allemagne, dont on a publié une relation, d'établir une espèce d'intelligence entre ceux qui se fondent sur ce témoignage, il ne parait pas qu'il ait réussi. 1l serait à souhaiter, à la vérité, que les gens de bien fussent

(1; KCHLMANX 11691-16605, illuminé, voulut épouser Antoinette Bourignon, qui Je refusa.

(2; Les Labbadistes, secte conununiste, fondée par de Labadie, qui. de catholique romain, se fit protestant. Sa doctrine avait de l'analogie avec celle des Anabaptistes.

d'intelligence (1) et agissent de concert : rien ne serait plus capable de rendre le genre humain meilleur ct plus heureux ; mais il faudrait qu'ils fussent eux-mêmes véritablement du nombre des gens de bien, c'est-à-dire bienfaisants, et, de plus, dociles et raisonnables, au lieu qu'on n'accuse que trop ceux qu'on appelle dévots aujourd'hui d'étre durs, impérieux, entétés. Leurs dissensions font paraitre au moins que leur témoignage interne a besoin d'une vérification externe pour étre cru, et il leur faudrait des miracles pour avoir droit de passer pour prophètes et inspirés. y aurait pourtant un cas, où ces inspirations porteraient leurs preuves avec elles. Ce serait si elles éclairaient véritablement l'esprit par des découvertes importantes de quelque connaissance extraordinaire, qui seraient au-dessus des forces de la personne, qui les aurait acquises sans aucun secours externe. Si Jacob Bæhme, fameux cordonnier de la Lusace, dont les écrits ont été traduits de l'allemand en d'autres langues sous le nom de Philosophe Teutonique, et ont, en effet, quelque chose de grand et de beau pour un homme de cette condition, avait su faire de l'or, comme quelques-uns se le persuadent, ou comme fit saint Jean l'Évangéliste si nous en croyons ce que dit un hymne fait à son honneur :

« [nexhaustum fert thesaurum « Qui de virgis fecit aurum, « Gemmas de lapidibus, »

on aurait eu quelque lieu de donner plus de créance à ce cordonnier extraordinaire. Et si M'^ Antoinette Bourignon avait fourni à Bertrand La Coste /2), ingénieur français à Hambourg, la lumière dans les sciences qu'il crut avoir recue d'elle, comme il le marque en lui dédiant son livre de la quadrature du cercle (où, faisant allusion à Antoinette et Bertrand, il l'appelait l'A en théologie, comme il se disait être lui-même B en mathématiques), on n'aurait su que dire. Maison ne voit pas d'exemples d'un succes considérable de cette nature, non plus que des prédictions trés circonstaneiées qui aient réussi à de telles gens. Les prophéties de Poniatovia (3:, de Drabitius et d'autres, que le bonhomme Comenius (4: publia dans son Lu. in tenebris et qui con-

(1) GEnRAnoT, De l'Intlelligenre.

(2; LA Coste (Bertrand, ingénieur français du xvi? siècle. A laissé deux ouvrages : Schola inventa. quadratura circuli, .663, et Démonstration de (a. quadrature du cercle, 1666,

(4; PoxiaTOvia (Christine), 1610-11, célebre enthousiaste polonaise.

(4; GUMENIUS (Jean-Amos), né en 1592 en Moravie, appartenant à la secte des

DE LA CONNAISSANCE 4Ti

tribuérent à des remuements dans les terres héréditaires de l'Empereur,se trouvèrent fausses, et ceux qui v donnèrent créance furent mal heureux. Rogozky, princedeTransylvanie, fut poussé par Drabitius (1) à l'entreprise de Pologne, oü il perdit son armée, ce qui lui fit enfin perdre ses États avec la vie : et le pauvre Drabitius longtemps aprés. à l’âge de 80 ans, eut enfin la tête tranchée par ordre de l'Empereur. Cependant, je ne doute point qu'il n'y ait des gens maintenant qui fassent revivre ces prédietions mal à propos, dans la conjecture présente des désordres de la Hongrie, ne considérant point que ces prétendus prophétes parlaient des événements de leur temps ; en quoi ils feraient à peu prés comme celui qui aprés le bombardement de Bruxelles publia une feuille volante, où il y avait un passage pris d'un livre de M'" Antoinette, qui ne voulut point venir dans cette ville parce que (si je m'en souviens bien) elle avait songé de la voir en feu, mais ce bombardement arriva longtemps aprés sa mort. J'ai connu un homme qui alla en France durant la guerre, qui fut terminée par la paix de Nimégue, importuner M. de Montausier et M. de Pomponne sur le fondement des prophéties publiées par Comenius : et il se serait cru inspiré lui-méme (je pense; s'il lui füt arrivé de faire ses propositions dans un temps pareil au nótre. Ce qui fait voir non seulement le peu de fondement, mais aussi le (2) danger de ces entétements. Les histoires sont pleines'du mauvais effet des prophéties fausses ou mal entendues, comme l'on peut voir dans une savante et judicieuse dissertation, De officio viri boni circa futura contingenlia que feu M. Jacobus Thomasius (3), professeur célèbre à Leipzig, donna autrefois au public. Il est vrai cependant que ces persuasions font quelquefois un bon effet et servent à de grandes choses : car Dieu se peut servir de l'erreur pour établir ou maintenir la vérité. Mais je ne crois point qu'il soit permis facilement à nous de se servir des fraudes pieuses pour une bonne fin. Et quant aux dogmes de religion, nous n'avons point besoiu de nouvelles révélations ; c'est assez qu'on nous propose des regles salutaires pour que nous soyons obligés de les suivre, quoique celui qui les propose ne frères moraves, mort à Amsterdam en 1671. — On a de lui les ouvrages suivants : Synopsis physices, Leipzig, in-8°, 1633 ; Theatrum divinwn, in 4, Prague, 16:6 ; Labyrinthe du monde, in-1s, 1631; Punegesis, in-4*, Halle, 1702.

(1) DRABITIUS 1587-1671), illuminé de Bohème,

(2) GEHRARDT.

(3) Tuowasius (Jaeques;, professeur de philosophie à Leipzig (qu'il ne faut pas

confondre avec le jurisconsulte Christian "Thomasius, bien plus célèbre), né en 1655, mort en 1728, s'est beaucoup occupe d'histoire de la philosophie. P.J.

fasse aucun iniracle ; et quoique Jésus-Christ en fût muni, il ne laisse pas de refuser quelquefois d'en faire pour complaire à cette race perverse, qui demandait des signes, lorsqu'il ne préchait que la vertu et ce qui avait déjà été enseigné par la raison naturelle et les prophétes.

CHAP. XX. — DE L’EnREUR.

S 1. Pr. Aprés avoir assez parlé de tous les moyens qui nous font connaitre ou deviner la vérité, disons encore quelque chose de nos erreurs et mauvais jugements. ll faut que les hommes se trompent Souvent puisqu'il y a tant de dissensions entre eux. Les raisons de cela se peuvent réduire à ces quatre. 1° Le manque de preuves. 3? Le peu d'habileté à s'en servir. 3* Le manque de volonté d'en faire usage. i? Les fausses règles des probabilités. 5 2. Quand je parle du défaut des preuves, je comprends encore celles qu'on pourrait trouver si on en avait les moyens et la commodité : mais c'est de quoi on manque le plus souvent. Tel est l'état des hommes, dont la vie se passe à chercher de quoi subsister : ils sont aussi peu instruits de ce qui se passe dans le monde, qu'un cheval de somme, qui va toujours par le méme chemin, peut devenir habile dans la carte du pays. Il leur faudrait les langues, la lecture, la conversation, les observations de la nature et les expériences de l'art. $ 3. Or tout cela ne convenant point à leur état, dirons-nous donc que le gros des hommes n'est conduit au bonheur et à la misére que par un hasard aveugle ? Faut-il qu'ils s'abandonnent aux opinions courantes et aux guides autorisés dans le pays, méme par rapport au bonheur ou malheur éternel ? Ou sera-t-on malheureux éternellement pour être né plutót dans un pays que dans un autre? Il faut pourtant avouer que personne n'est si fort occupé du soin de pourvoir à sa subsistance qu'il n'ait aucun temps de reste pour penser à son áme et pour s'instruire de ce qui regarde la religion, s'il y était aussi appliqué qu'il l'est à des choses moins importantes.

Tn. Supposons que les hommes ne soient pas toujours en état de s'instruire eux-mêmes, et que, ne pouvant pas abandonner avec prudence le soin de la subsistance de leur famille pour chercher des vérités difficiles, ils soient obligés de suivre les sentiments autorisés chez eux, il faudra toujours juger que dans ceux qui ont la vraie re-

ligion sans en avoir des preuves la grâce intérieure suppléera au défaut des motifs de la crédibilité ; et Ia charité nous fait juger encore, comme je vous ai déjà marqué, que Dieu fait pour les personnes de bonne volonté, élevées parmi les épaisses ténèbres des erreurs les plus dangereuses, tout ce que sa bonté et sa justice demandent, quoique peut-être d'une manière qui nous est inconnue. On a des histoires applaudies dans l'Église romaine de personnes qui ont été ressuscitées exprés pour ne point manquer des secours salutaires. Mais Dieu peut secourir les ámes par l'opération interne du Saint- Esprit, sans avoir besoin d'un si grand miracle ; et ce qu'il y a de bon et de consolant pour le genre humain, c’est que, pour se mettre dans l'état de la grâce de Dieu, il ne faut que la bonne volonté, mais sincére et sérieuse. Je reconnais qu'on n'a pas méme cette bonne volonté sans la grâce de Dieu ; d'autant que tout bien naturel ou surnaturel vient de lui ; mais c'est toujours assez qu'il ne faut qu'avoir la volonté et qu'il est iinpossible que Dieu puisse demander une condition plus facile et plus raisonnable.

S 4. Pu. ll v en a qui sont assez à leur aise pour avoir toutes les commodités propres à éclaircir leurs doutes ; mais ils sont détournés de cela par des obstacles pleins d'artifices, qu'il est assez facile d'apercevoir, sans qu'il soit nécessaire de les étaler en cet endroit. 8 5. J'aime mieux parler de ceux qui manquent d'babileté pour faire valoir les preuves qu'ils ont pour ainsi dire sous la main, et qui ne sauraient retenir une longue suite de conséquences ni peser toutes les circonstances. 1l y a des gens d'un seul syllogisme, et il y en a de deux seulement. Ce n'est pas le lieu ici de déterminer si cette imperfection vient d'une différence naturelle des âmes mêmes ou des organes, ou si elle dépend du defaut de l'exercice qui polit les facultés naturelles. Il nous suffit ici qu'elle est visible, et qu'on n'a qu'à aller du Palais ou de la Bourse aux hôpitaux et aux petites-maisons pour s'en apercevoir.

Tu. Ce nesont pas les pauvres seuls qui sont nécessiteux ; il manque plus à certains riches qu'à eux, parce que ces riches demandent trop et se mettent volontairement dans une espèce d'indigence qui les empéche de vaquer aux considérations importantes. L'exemple y fait beaucoup. On s'attache à suivre celui de ses pareils qu'on est obligé de pratiquer sans faire paraître un esprit de contrariété, et cela fait aisément qu'on leur devient semblable. Il est bien difficile de contenter en méme temps la raison et la coutume. Quant à ceux

qui manquent de capacité, il y en a peut-être moins qu'onne pense ; je crois que le bon sens avec l'application peuvent suffire à tout ce qui ne demande pas de la promptitude. Je présuppose le bon sens, parce que je ne crois pas que vous vouliez exiger la recherche de la vérité des habitants des petites-maisons. Il est vrai qu'il n'y en a pas beaucoup qui n'en pourraient revenir, si nous en connaissions les moyens, et, quelque différence originale qu'il y ait entre nos âmes (comme je crois en effet qu'il y en a), il est toujours sûr que l'une pourrait aller aussi loin que l'autre (mais non pas peut-étre si vite) si elle était menée comme il faut.

8 6. Pr. ll y a une autre sorte de gens qui ne manquent que de volonté. Un violent attachement au plaisir, une constante application à ce qui regarde leur fortune, une paresse ou négligence générale, une aversion particulière pour l'étude et la méditation, les empêchent de penser sérieusement à la vérité. ll y en a méme qui craignent qu'une recherche, exempte de toute partialité, ne füt point favorable aux opinions qui s'accommodent le mieux à leurs préjugés et à leurs desseins. On connait des personnes qui ne veulent pas lire une lettre qu'on suppose porter de méchantes nouvelles, et bien des gens évitent d'arréter leurs comptes ou de s'informer de l'état de leur bien, de peur d'apprendre ce qu'ils voudraient ignorer. 1l y en a qui ont de grands revenus et les emploient tous à des provisions pour le corps, sans souger aux moyens de perfectionner l'entendement. Ils prennent un grand soin de paraitre toujours dans un équipage propre et brillant, etils souffrent sans peine que leur âme soit couverte des méchants haillons de la prévention et de l'erreur et que la nudité, c'est-à-dire l'ignorance, paraisse à travers. Sans parler des intérêts qu'ils doivent prendre à un état à venir, ils ne négligent pas moins ce qu'ils sont intéressés a connaitre dans la vie qu'ils mènent dans ce monde. Et c'est quelque chose d'étrange que bien souvent ceux qui regardent le pouvoir et l'autorité comme un apanage de leur naissance ou de leur fortune l'abandonnent négligemment à des gens d'une condition inférieure ala leur, mais qui les surpassent en connaissance ; car il faut bien que les aveugles soient conduits par ceux qui voient, ou qu'ils tombent dans la fosse, et il n'y a point de pire esclavage que celui de l'entendement.

Tn. Il n'y a point de preuve plus évidente de la négligence des hommes par rapport à leurs vrais intéréts, que le peu de soin qu'on a de connaitre et de pratiquer ce qui convient à la santé, qui est un

de nos plus grands biens ; et quoique les grands se ressententautant et plus que les autres des mauvais effets de cette négligence, ils n'en reviennent point. Pour ce qui se rapporte à la foi, plusieursregardent la pensée qui les pourrait porter à la discussion comme une tentation du démon, qu'ils ne croient pouvoir mieux surmonter qu'en : tournant l'esprit à toute autre chose. Les hommes qui n'aiment que les plaisirs ou qui s’attachent à quelque occupation ont coutume de négliger les autres affaires. Un joueur, un chasseur, un buveur, un débauché, et méme un curieux de bagatelles perdra sa fortuneet son bien, faute de se donner la peine de solliciter un procés ou de parler à des gens en poste. Il y en a comme l'empereur Honorius, qui, lorsqu'on lui porta la perte de Rome, crut que c'était sa poule qui portait ce nom, ce qui le fàcha plus que la vérité. Il serai( à souhaiter que les hommes qui ont du pouvoir eussent de la connaissance à proportion ; mais quand le détail des sciences, des arts, de l'histoire des langues n'y serait pas, un jugement solide et exercé et une connaissance des choses egalement grandes et générales, en un mot siumnma rerum. pourrait suffire. Et comme l'empereur Auguste avait un abrégé des forces et besoins de l'État qu'il appelait breviurium imperii, on pourrait avoir un abrégé des intérêts de l'homme, qui mériterait d'être appelé enchiridion sapientie, si les hommes voulaient avoir soin de ee qui leur importe le plus.

S 7. Pur. Enfin la plupart de nos erreurs viennent des fausses mesures de probabilité qu'on prend, soit en suspendant son jugement malgré des raisons manifestes, soit en le donnant malgré des pro babilités contraires. Ces fausses mesures consistent : 1? dans des propositions douteuses, prises pour principes; 2? dans les hypo thèses recues; 3? dans l'autorité. 3 8. Nous jugeons ordinairement de la vérité par la conformité avec ce que nous regardons comme principes incontestables, et cela nous fait mépriser le témoignage des autres et méme celui de nos sens quand ils y sont ou paraissent contraires : mais, avant que de s'y fier avec tant d'assurance, il faudrait les examiner avec la dernière exactitude. 8 9. Les enfants recoivent des propositions qui leur sont inculquées par leur père et mère, nourrices, précepteurs et autres qui sont autour d'eux, et ces propositions, ayant pris racine, passent pour sacrées comme un Urim et Thumim, que Dieu aurait mis lui-même dans l'áme. 3 10. On a de la peine à souffrir ce qui choque ces oracles internes pendant qu'on divere les plus grandes absurdites qui s'y accordent. Cela parait par

PauL JANET. — Leibniz. I-:1

l'extrême obstination qu'on remarque dans différents hommes à croire fortement des opinions directement opposées comme des articles de foi, quoiqu'elles soient fort souvent également absurdes. Prenez un homme de bon sens, mais persuadé de cette maxime qu'on doit croire ce qu'on croit dans sa communion, telle qu'on l'enseigne à Wittemberg ou en Suède, quelle disposition n'a-t-il pas à recevoir sans peine la doctriue de la consubstantiation et à croire qu'une méme chose est chair et pain à la fois.

Tn. ll parait bien, Monsieur, que vous n'étes pas assez instruit des sentiments des Évangéliqnes. qui admettent la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans PEucharistie. Ils se sont expliqués mille fois qu'ils ne veulent point de consubstantiation du pain et du vin avec la chair et le sang de Jésus-Christ, et encore inoins qu'une méme chose est chair et pain ensemble. Ils enseignent seulement qu'en recevant les symboles visibles on recoit d'une maniére invisible et surnaturelle le corps du Sauveur, sans qu'il soit enfermé dans le pain. Et la présence qu'ils entendent n’est point locale, ou spatiale pour ainsi dire, c'est-à-dire déterminée par les dimensions du corps présent : de sorte que tout ce que les sens y peuvent opposer ne les regarde point. Et, pour faire voir que les inconvénients qu'on pourrait tirer de la raison ne les touchent point non plus, ils déclarent que ce qu'ils entendent par la substance du corps ne consiste point dans l'étendue ou dimension ; et ils ne font point difficulté d'admettre que le corps glorieux de Jésus-Christ garde une certaine présence ordinaire et locale, mais convenable à son état dans le lieu sublime où il se trouve, toute différente de cette présence sacramentale, dont il s'agitici, ou de sa présence miraculeuse, avec laquelle il gouverne l'Église qui fait qu'il est non pas partout comme Dieu, mais là où il veut bien étre : ce qui est le sentiment des plus modérés, de sorte que, pour montrer l'absurdité de leur doctrine, il faudrait démontrer que toute l'essence du corps ne consiste que dans l'étendue et de ce qui est uniquement mesuré par là, ce que personne n'a encore fait que je sache. Aussi toute cette difficulté ne regarde pas moins les réformés, qui suivent les confessions gallicane et belgique, la déclaration de l'assemblée de Sendomir, composée de gens des deux confessions, augustane et helvétique. conforme à la confession saxonne, destinée pour le concile de Trente; la profession de foi des réformés venus au colloque de Thorn, convoqué sous l'autorité d'Uladislas, roi de Pologne, et la doctrine cons-

tante de Calvin (1) et de Bèze (2), qui ont déclaré le plus distinctement et le plus fortement du monde que les symboles fournissent effectivement ce qu'ils représentent et que nous devenons participants de la substance méme du corps et du sang de Jésus-Christ. Et Calvin, aprés avoir réfuté ceux qui se contentent d'une participation métaphorique de pensée ou de sceau et d'une union de foi, ajoute qu'on ue pourra rien dire d'assez fort pour établir la réalité, qu'il ne soit prét à signer, pourvu qu'on évite tout ce qui regarde la circonscription des lieux ou la diffusion des dimensions ; de sorte qu'il parait que dans le fond sa doctrine était celle de Mélanchton (3) et méme de Luther (4) (comme Calvin le présume lui-méme dans une de ses lettres), excepté qu'outre la condition de la perception des symboles dont Luther se contente il demande encore la condition de la foi, pour exelure la participation des indignes. Et j'ai trouvé Calvin si positif sur eette communion réelle en cent lieux de ses ouvrages, et méme dans les lettres familiéres, oü il n'en avait point besoin, que je ne vois point de lieu de soupconner d'artifice.

S 11. Pu. Je vous demande pardon si j'ai parlé de ces Messieurs selon l'opinion vulgaire. Et je me souviens maintenant d'avoir remarqué que de fort habiles théologiens de l'Église anglicane ont été pour cette participation réelle. Mais des principes établis passons aux hypothèses reçues. Ceux qui reconnaissent que ce ne sont qu'hypothéses ne laissent pas souvent de les maintenir avec chaleur, à peu prés comme des principes assurés, et de mépriser les probabilités contraires. Il serait insupportable à un savant professeur de voir son autorité renversée en un instant par un nouveau venu qui rejetterait

(1) CarviN (Jean), illustre reformateur, né à Noyon en 1509, mort en 1564, à Genéve, oü il avait introduit la Réforme et oü il exerca toute sa vie une véritable dictature, Son plus grand ouvrage est son Jnstitution chrétienne, 1559,

beaucoup plus théologique que philosophique. P. J. (2; De BEzk (Théod.), ami et disciple de Calvin, né à Vézelai en 1519, mort en 1601. P. J.

(3) MELacurox (Philippe), ami et disciple de Luther, né à Dretten dans le Das-Palatinat en 1497, mort en 1567, IE a réconcilié la Réforme avec la philosophie d'Aristote. Ses principaux ouvrages sont: Zalectica, in-8', Wittemberg, 1530 ; Commentarius de anima, ib., in-, 1510; Initia. doctrine physicæ, in-8, 1517; Epitome philosophiw moralis, in-8^, 1550. P. J.

(4; LvTHER (Martin), illustre réformateur dontil est inutile de rappelerl'histoire, né à Eisleben en Saxe en 1481, mort dans cette ville en 1546. On a de lui des Œuvres (atines (léna, { vol. iu-fol.), et des (Æuvres allemandes (Wittenberg, 1539-1559, 12 vol. in-fol. ; ses l’ropos de tuble (Tischreden), publiés en allemand à Eisleben, 1565 :in-%), ont été traduits en latin, Francfort, 1571, en français sous le titre de Mémoires de Luther, par M. Michelet (Paris, 1837, 2 vol. in-8»),

ses hypotheses ; son autorité, dis-je, qui est en vogue depuis 30 ou 40 ans, acquise par bien des veilles, soutenue per quantité de grec et de latin, confirmée par une tradition générale et par une barbe vénérable. Tous les arguments qu'on peut employer pour le convaincre de la fausseté de son hypothése seront aussi peu capables de prévaloir sur son esprit que les efforts que fit Borée pour obliger le voyageur à quitter son manteau qu'il tint d'autant plus ferme que ce vent soufflait avec plus de violence.

Tu. En effet, les coperniciens ont éprouvé dans leurs adversaires que les hypothéses, reconnues pour telles, ne laissent pas d'étre soutenues avec un zèle ardent. Et les cartésiens ne sont pas moins positifs pour leurs particules cannelées (4) et petites boules du second élément (2) que si c'étaient des théorèmes d'Euclide ; et il semble que le zèle pour nos hypothèses n'est qu'un eflet de la passion que nous avons de nous faire respecter nous-mémes. Il est vrai que ceux qui ont condamné Galilée ont eru que le repos de la terre était plus qu'une hypothèse, car. ils le jugeaient conforme à l'Écriture et à la raison. Mais depuis on s'est apercu que la raison au moins ne la soutenait plus ; et quant à l'Écriture, le Père Fabry, pénitencier de Saint-Pierre, excellent théologien et philosophe, publiant dans Rome même une Apologie des Observations d'Eustachio Divini :3), fameux opticien (4), ne feignit point de déclarer que ce n'était que provisionnellement qu'on entendaitdans letexte sacré un vrai mouvement du soleil, et que, si le sentiment de Copernie se trouvait vérifié, on ne ferait point difficulté de l'expliquer comme ee passage de Virgile:

« Terrieque urbesque recedunt. »

Cependant on ne laisse pas de continuer en Italie et en Espagne et méme dans les pays héréditaires de l'empereur de supprimer la doctrine de Copernic, au grand préjudice de ces nations, dont les esprits pourraient s'élever à des plus belles découvertes, s'ils jouissaient d'une liberté raisonnable et philosophique.

3 12. Pu. Les passions dominantes paraissent être, en effet, comme vous dites, la source de l'amour qu'on a pour les hypothèses ; mais elles s'étendent encore bien plus loin. La plus grande probabilité du

11, Voir Descartes, Principes de La Philosophie, l. 1, 90. P. J. (2) Ibid., 52.

13; Nous n'avons pas trouvé la date de cet ouvrage qui doit être curieux. «4j Eustachio Divini, célèbre opticien et musicien italien, 1020-1666.

monde ne servira de rien à faire voir son injustice à un avare ct à un ambitieux ; et un amant aura toute la facilité du monde à se laisser duper par sa maitresse, tant il est vrai que nous crovons facilement ce que nous voulons, et selon la remarque de Virgile

« Qui amant ipsi sibi somnia fingunt. »

C'est ce qui fait qu'on se sert de deux moyens d'échapper aux probabilités les plus apparentes, quand elles attaquent nos passions et nos préjugés. 3 13. Le premier est de penser quil y peut avoir quelque sophistiquerie eachée dans l'argument qu'on nous objecte. 8 14. Et le second de supposer que nous pourrions mettre en avant de tout aussi bons, ou méme de meilleurs arguments pour battre l'adversaire si nous avions la commodité, ou l'habileté, ou l'assistance qu'il nous faudrait pour les trouver. 8 45. Ces moyens de se défendre de la conviction sont bons quelquefois, mais aussi ce sont des sophismes lorsque la maticre est assez eclaircie, et qu'on a tout mis en ligne de compte ; car aprés cela il y a moyen de connaitre sur le tout de quel côté se trouve la probabilité. C'est ainsi qu'il n'y a point lieu de douter que les animaux ont été formés plutôt par des mouvements qu'un agent intelligent a conduits, que par un concours fortuit des atomes ; comme il n'y a personne qui doute le moins du monde si les caractères d'imprimerie, qui forment un discours intelligible, ont été assemblés par un homme attentif. ou par un mélange confus. Je croirais donc qu'il ne dépend point de nous de suspendre notre assentiment dans ces rencontres : mais nous le pouvons faire quand la probabilité est moins évidente, et nous pouvons nous contenter méme des preuves plus faibles qui conviennent le mieux avec notre inclination. 3 16. Il me parait impraticable à la vérité qu'un homme penche du cóté oü il voit le moins de probabilité : la perception, la connaissance et l'assentiment ne sont point arbitraires : comme il ne dépend point de moi de voir ou de ne point voir la convenance de deux idées, quand mon esprit y est tourné. Nous pouvons pourtant arrêter volontairement le progrès de nos recherches ; sans quoi l'ignorance ou l'erreur ne pourrait être un péché en aucun cas. C'est en cela que nous exerçons notre liberté. Il est vrai que, dans les rencontres oü l'on n'a aucun intérét, on embrasse l'opinion commune, ou le sentiment du premier venu; mais, dans les poirts oit notre bonheur ou malheur est intéressé, l'esprit s'applique plus sérieusement à peser les probabilités, et je pense qu'en ce cas,

c'est-à-dire lorsque nous avons de l'attention, nous n'avons pas le choix de nous déterminer pour le côté que nous voulons, s'il y a entre les deux partis des différences tout à fait visibles, et que ce sera la plus grande probabilité qui déterminera notre assentiment.

Tu. Je suis de votre avis dans le fond, et nous nous sommes assez expliqués là-dessus dans nos conférences précédentes quand nous avons parlé de la liberté. J'ai montré alors que nous ne croyons jamais ce que nous voulons, mais bien ce que nous voyons le plus apparent : et que néanmoins nous pouvons nous faire croire indirectement ce que nous voulons, en détournant l'attention d'un objet désagréable pour nous appliquer à un autre, qui nous plait ; ce qui fait qu'en envisageant davantage les raisons d'un parti favori nous le croyons enfin le plus vraisemblable. Quant aux opinions, où nous ne prenons guère d'intérêt, et que nous recevons sur des raisons légères, cela se fait parce que, ne remarquant presque rien qui s'y oppose, nous trouvons que l'opinion qu'on nous fait envisager favorablement surpasse autant et plus le sentiment opposé, qui n'a rien pour lui dans notre perception, que s'il y avait eu beaucoup de raisons de part et d'autre, car la diflérence entre 0 et 1, ou entre 2 et 3, est aussi grande qu'entre 9 et 10, et nous nous apercevons de cet avantage, sans penser à l'examen qui serait encore nécessaire pour juger, mais oü rien ne nous convie.

5$ 17. Pr. La dernière fausse mesure de probabilité, que j'ai dessein de remarquer, est l'autorité mal entendue, qui retient plus de gens dans l'ignorance et dans l'erreur que toutes les autres ensemble. Combien voit-on de gens qui n'ont point d'autre fondement de leur sentiment que les opinions reçues parmi nos amis ou parmi les gens de notre profession ou dans notre parti, ou dans notre pays ? Une telle doctrine a été approuvée par la vénérable antiquité ; elle vient à moi sous le passeport des siécles précédents; d'autres hommes s'y rendent ; c'est pourquoi je suis à l'abri de l'erreur en la recevant. On serait aussi bien fondé à jeter à croix ou à pile pour prendre ses opinions, qu'à les choisir sur de telles régles. Et, outre que tous les hommes sont sujets à l'erreur, je crois que si nous pouvions voir les secrets motifs qui font agir les savants et les chefs de parti, nous trouverions souvent tout autre chose que, le pur amour de la vérité. Il est sûr au moins qu'il n'y a point d'opinion si absurde, qu'elle ne puisse étre embrassée sur ce fondement, puisqu'il n'y a guère d'erreur qui n'ait eu ses partisans.

Tu. Il faut avouer pourtant qu'on ne saurait éviter en bien des reneontres de sc rendre à l'autorité. Saint Augustin a fait un livre assez joli, De Utilitate credendi, qui mérite d'être lu sur ce sujet, et quant aux opinions recues, elles ont pour elles quelque chose d'approchant à ce qui donne ce qu'on appelle présomption chez les jurisconsultes : et quoiqu'on ne soit point obligé de les suivre toujours sans preuves, on n'est pas autorisé non plus à les détruire dans l'esprit d'autrui sans avoir des preuves contraires. C'est qu'il n'est point permis de rien changer sans raison. On a fort disputé sur l'argument tiré du grand nombre des approbateurs d'un sentiment depuis que feu M. Nicole publia son livre sur l'Église: mais tout ce qu'on peut tirer de cet argument, lorsqu'il s'agit d'approuver une raison et non pas d'attester un fait, ne peut étre réduit qu'à ce que je viens de dire. Et comme cent chevaux ne courent pas plus vite qu'un cheval quoiqu'ils puissent tirer davantage, il en est de méme de cent hommes comparés à un sen] ; ils ne sauraient aller plus droit, mais ils travailleront plus efficacement ; ils ne sauraient mieux juger, mais ils seront capables de fournir plus de matière où le jugement puisse étre exercé. C'est ee que porte le proverbe : plus vident oculi quam oculus. On le remarque dans les Assemblées, ou véritablement quantité de considérations sont mises sur le tapis, qui seraient peut-être échappées à un ou deux, mais on court risque souvent de ne point prendre le meilleur parti en concluant sur toutes ces considérations, lorsqu'il n'y a point des personnes habiles chargées de les digérer et de les peser. C'est pourquoi quelques théologiens judicieux du parti de Rome, voyant que l'autorité de l'Église, c'est-à-dire celle des plus élevés en dignite et des plus appuyés par la multitude, ne pouvait être sûre en matière de raisonnement, l'ont réduite à la seule attestation des faits sous le nom de tradition. Ce fut l'opinion de Henri Holden (1), Anglais, docteur de Sorbonne, auteur d'un livre intitulé Analyse de la foi, où. suivant les principes du Commonilorium de Vincent de Lérins (2), il soutient qu'on ne saurait faire des décisions nouvelles dans l'Eglise, et que tout ce que

(1) Hozpex (Henri), docteur de la Faculté de théologie de Paris, né en 1576 dans la province de Lancastre en Angleterre, mort à Paris en 1665. On a de lui: Divine Jidei analysis, Paris, 1652, in-8*; T'ructatus de schismute: Tractalus de usura; Divers Traites de controverse, P. J.

(2: VixcENT nE LÉRINS (saint, né à Toul, à ce que l'on suppose, vécut au v? siècle de l'ére chrétienne, mort vers 130. Ses u'uvres complètes ont été publiées par Balard en 1663. P. J

les Évêques assemblés en concile peuvent faire, c'est d'attester le fait de la doctrine reçue dans leurs diocèses. Le principe est spécieux tant qu'on demeure dans les généralités ; mais quand on vient au fait, il se trouve que des différents pays ont reçu des opinions dilférentes depuis longtemps ; et dans les mémes pays encore on est allé du blanc au noir, malgré les arguments de M. Arnaud contre les changements insensibles ; outre que souvent, sans se borner à attester, on s'est mélé de juger. C'est aussi dans le fond l'opinion de Gretser (1), savant jésuite de Bavière, auteur d'une autre Analyse de la foi, approuvée des théologiens de son ordre, que l'Église peut juger des controverses en faisant de nouveaux articles de foi, l'assistance du Saint-Esprit lui étant promise, quoiqu'on tâche le plus souvent de déguiser ce sentiment surtout en France, comme si l’Église ne faisait qu'éclaircir des doctrines déjà établies. Mais l'éclaircissement est une énonciation déjà reçue ou c'en est une nouvelle qu'on croit tirer de la doctrine reçue. La pratique s'oppose le plus souvent au premier sens, et dans le second l'énonciation nouvelle, qu'on établit, que peut-elle étre qu'un article nouveau? Cependant je ne suis point d'avis qu'on méprise l'antiquité en matière de religion ; et je crois méme qu'on peut dire que Dieu a préservé les Conciles véritablement œcuméniques jusqu ici de toute erreur contraire à la doctrine salutaire. Au reste, c'est une chose étrange que la prévention de parti : j'ai vu des gens embrasser avec ardeur une opinion, par la seule raison qu'elle est reçue dans leur ordre, ou méme seulement parce qu'elle est contraire à celle d'un homme d'une religion ou d'une nation qu'ils n'aimaient point, quoique la question n'eüt presque point de connexion avec la religion ou avec les intéréts des peuples. Ils ne savaient point peut-être que c'était là véritablement la source de leur zèle; mais je reconnaissais que sur la première nouvelle qu'un tel avait écrit telle ou telle chose: ils fouillaient dans les bibliothéques et alambiquaient leurs esprits animaux pour trouver de quoi le réfuter. C'est ce qui se pratique aussi souvent par ceux qui soutiennent des théses dans les universités et qui cherchent à se signaler contre les adversaires. Mais que dirons-nous des doctrines prescrites dans les livres symboliques du parti méme parmi les protestants, qu'on est souvent obligé d'embrasser avec serment ?

(1; GRETSER (Jacques), jésuite, né à Marckdorf en Souabe en 1561, mort à Iugolstadt en 1625. Ses œuvres complètes ont été publiées à Ratisbonne en 1734 et suiv. en 17 vol. in-fol. P. J.

que quelques-uns ne croient signifier chez nous que l'obligation de professer ce que ces livres ou formulaires ont de la sainte Écriture ; en quoi ils sont contredits par d'autres. Et dans les ordres religieux du parti de Rome, sans se contenter des doctrines établies dans leur Église, on prescrit des bornes plus étroites à ceux qui enseignent; témoin les propositions que le général des Jésuites, Claude Aquaviva (1) (si je ne me trompe), défendit d'enseigner dans leurs écoles. Il serait bon (pour le dire en passant) de faire un recueil systématique des propositions décidées et censurées par des conciles Papes, Évéques, Supérieurs, Facultés, qui servirait à l'histoire ecclésiastique. On peut distinguer entre enseigner et embrasser un sentiment. Il n'y a point de serment au monde ni de défense, qui puisse forcer un homme à demeurer dans la méme opinion, car les sentiments sont involontaires en eux-mêmes : mais il se peut et doit abstenir d'enseigner uue doctrine qui passe pour dangereuse, à moins qu'il ne s'y trouve obligé en conscience. Et, en ce cas, il faut se déclarer sincèrement et sortir de son poste, quand on a été chargé d'enseigner ; supposé pourtant qu'on le puisse faire sans s'exposer à un danger extrême qui pourrait forcer de quitter sans bruit. Et on ne voit guère d'autre moyen d'aecorder les droits du public et du particulier : l'un devant empécher ce qu'il juge mauvais, et l'autre ne pouvant point se dispenser des devoirs exigés par sa conscience.

8 48. Pu. Cette opposition entre le public et le particulier et méme entre les opinions publiques de différents partis est un mal inévitable. Mais souvent les mémes oppositions ne sont qu'apparentes, et ne consistent que dans les formules. Je suis obligé aussi de dire, pour rendre justice au genre humain, qu'il n'y a pas tant de gens engagés dans l'erreur qu'on le suppose ordinairement ; non que je crois qu'ils embrassent la vérité, mais parce qu'en effet sur les doctrines, dont on fait tant de bruit, ils n'ont absolument point d'opinion positive, et que, sans rien examiner et sans avoir dans l'esprit les idées les plus superficielles sur l'affaire en question, ils sont résolus de se tenir attachés à leur parti, comme des soldats qui n'examinent point la cause qu'ils défendent : et sila vie d'un homme

(1) AqQuaviva (Claude), général des Jésuites, né dans le royaume de Naples en 1543, mort en 1615. — On connait surtout son ordonnance intitulée Zufio studiorum (Rome, 1566, in-80i, ouvrage que les Jésuites ont fait supprimer par l'Inquisition. 11 fut réimprimé avec changement en 1591. P. J.

fait voir qu'il n'a aucun égard sincère pour la religion, il lui suffit d'avoir la main et la langue prêtes à soutenir l'opinion commune, pour se rendre recommandable à ceux qui lui peuvent procurer de l'appui.

Tu. Cette justice, que vous rendez au genre humain, ne tourne point à sa louange ; et les hommes seraient plus excusables de suivre sincérement leurs opinions que de les contrefaire par intérét. Peut-étre pourtant qu'il y a plus de sincérité dans leur fait, que vous ne semblez donner à entendre ; car, sans aucune connaissance de cause, ils peuvent être parvenus à une foi implicite en se soumettant généralement et quelquefois aveuglément, mais souvent de bonne foi, au jugement des autres, dont ils ont une fois reconnu l'autorité. Il est vrai que l'intérét qu'ils y trouvent contribue à cette soumission, mais cela n'empéche point qu’enfin l'opinion ne se forme. On se contente dans l'Église romaine de cette foi implicite à peu prés, n'y ayant peut-être point d'article, dû à la révélation, qui y soit jugé absolument fondamental et qui y passe pour nécessaire, necessitate medii, c'est-à-dire dont la créance soit une condition absolument nécessaire au salut. Et ils le sont tous necessitate præcepti, par la nécessité qu'on y enseigne d'obéir à l'Église, comme on l'appelle, et de donner toute l'attention due à ce qui est propose, le tout sous peine de péché mortel. Mais cette nécessité n'exige qu'une docilité raisonnable et n'oblige point absolument à l'assentiment, suivant les plus savants docteurs de cette Église. Le cardinal Bellarmin méme crut cependant que rien n'etait meilleur que cette foi d'enfant, qui se soumet à une autorité établie, et il raconte avec approbationl'adresse d'un moribond, qui éluda le diable par ce cercle, qu'on lui entend répeter souvent :

« Je crois tout ce que croit l'Église, « L'Eglise croit ce que je crois. »

Page 1