‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 69 sur 101 · Utilité des causes finales dans la physique · texte numérisé non relu

Utilité des causes finales dans la physique

20. Passage mémorable de Socrate dans le Phédon de Platon contre les philosophes trop matériels.

21. Si les règles mécaniques dépendaient de la seule géométrie sans la métaphysique, les phénomènes seraient tout autres.

33. Conciliation des deux voies dont l'une va parles causes finales et l'autre par les causes efficientes pour satisfaire tant à ceux qui expliquent la nature mécaniquement, qu'à ceux qui ont recours aux natures incorporelles.

23. Pour revenir aux substances immatérielles, on explique comment Dieu agit sur l'entendement des esprits et si on a toujours l'idée de ce qu'on pense.

'1; GROTEFEND et Gknunanpr : Du loi.

24. Ce que c'est qu'une connaissance claire ou obscure, distincte ou confuse, adéquate ou inadéquate, intuitive ou suppositive ; définition nominale, réelle, causale, essentielle.

95. En quel cas notre connaissance est jointe à la contemplation de l'idée.

26. Nous avons en nous toutes les idées, et de la réminiscence de Platon.

27. Comment notre âme peut être comparée à des tablettes vides et comment nos notions viennent des sens.

98. Dieu seul est l'objet immédiat de nos perceptions qui existe hors de nous, etlui seul est notre lumière.

29. Cependant nous pensons immédiatement par nos propres idées et non par celles de Dieu.

30. Comment Dieu incline notre âme sans la nécessiter ; qu'on n'a point de droit de se plaindre: qu'il ne faut pas demander pourquoi Judas pêche, puisque cette action libre est comprise dans sa notion, mais seulement pourquoi Judas le pécheur est admis à l'existence préférablementà quelques autres personnes possibles. De l'imperfection ou limitation originale avant le péché, et des degrés de la grâce.

31. Des motifs de l'élection, de la foi prévue, de la science moyenne, du décret absolu, et que tout se réduit à la raison pourquoi Dieu a choisi et résolu d'admettre à l'existence une telle personne possible, dont la notion enferme une telle suite de grâces et d'actions libres. Ce qui fait cesser tout d'un coup les difficultés.

32. Utilité de ces principes en matière de piété et de religion.

33. Explication du commerce de l'àme et du corps qui a passé pour inexplicable ou pour miraculeux, et de l'origine dés perceptions confuses.

31. De la différence des esprits et des autres substances, âmes ou formes substantielles. Et que l'immortalité qu'on demande emporte le souvenir.

35. Excellence des esprits ; que Dieu les considère préférablement aux autres créatures ; que les esprits expriment plutôt Dieu que le monde, et que les autres substances simples expriment plutôt le monde que Dien.

36. Dieu est le monarque de la plus parfaite république composée de tous les esprits, et la félicité de cette cité de Dieu est son prineipal dessein.

37. Jésus-Christ a découvert aux hommes le mystére et les lois admirables du royaume des cieux, et la grandeur de la supréme félicité que Dieu préparc à ceux qui l'aiment.

A. Arnauld au landgrave.

Extrait d'une lettre de M. A. À. du 13 mars 1686 13 mars 1688.

J'ai recu, Monseigneur, ce que V. À. m'a envoyé des pensées métaphysiques de M. Leibniz comme un témoignage de son aftection et de son estime dont je lui suis bien obligé ; mais je me suis trouvé si occupé depuis ce temps-là, que je n'ai pu lire son écrit que depuis trois jours. Et je suis présentement si enrhumé, que tout ce que je puis faire est de dire en deux mots à V. À. que je trouve dans ces pensées tant de choses qui m'effrayent, et que presque tous les hommes, si je ne me trompe, trouveront si choquantes, que je ne vois pas de quelle utilité pourrait étre un écrit qui apparemment sera rejeté de tout le monde. Je n'en donnerai par exemple que ce qu'il en dit en l'article 13. « Que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais, » etc. Si cela est, Dieu a été libre de créer (ou de ne pas créer Adam : mais supposant qu'il l'ait voulu créer), tout ce qui est depuis arrivé au genre humain, et qui lui arrivera à jamais, a dû et doit arriver par une nécessité plus que fatale. Car la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il aurait tant d'enfants, et la notion individuelle de chacun de ces enfants tout ce qu'ils feraient et tous les enfants qu'ils auraient : et ainsi de suite. Il n'y a donc pas plus de liberté en Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de pretendre qu'il a été libreà Dieu, en supposant qu'il m'a voulu créer, de ne point créer de nature capable de penser. Je ne suis point en état d'étendre cela davantage ; mais M. Leibniz m'entendra bien, et peut-être qu'il ne trouve pas, d'inconvénient à la conséquence que je tire. Mais s'il n'en trouve pas, il a sujet de craindre qu'il ne soit seul de son sentiment. Et si je me trompais en cela, je le plaindrais encore davantage. Mais je ne puis m’empècher de témoigner à V. À. ma douleur, de ce qu'il semble que c'est l'attache qu'il a à ces opinions-là, qu'il a bien cru qu'on aurait peine à souffrir dans l'Église catholique, qui l'empéche d'y entrer, quoique, si je m'en souviens bien, V. A. l'eüt obligé de reconnaitre,

qu'on ne peut douter raisonnablement que ce ne soit la véritable Église (1). Ne vaudrait-il pas mieux qu'il laissát là ces spéculations métaphysiques qui ne peuvent étre d'aucune utilité ni à lui ni aux autres, pour s'appliquer sérieusement à la plus grande affaire qu'il puisse jamais avoir, qui est d'assurer son salut en rentrant dans l'Église, dont les nouvelles sectes n'ont pu sortir qu'en se rendant schismatiques? Je lus hier par rencontre une lettre de saint Augustin, oü il résout diverses questions qu'avait proposées un payen qui témoignait se vouloir faire chrétien, mais qui différait toujours de le faire. Et il dit à la fin, ce qu'on pourrait appliquer à notre ami: « Sunt innumerabiles quæstiones, quæ non sunt finiendæ ante fidem, ne finiatur vita sine fide. »

Leibniz au Landgrave.

19 avril 1686.

Je ne sais que dire de la lettre de M. À., et je n'aurais jamais cru qu'une persoune dont la réputation est si grande et si véritable, et dont nous avons de si belles réflexions de morale et de logique, irait si vite dans ses jugements. Aprés cela je ne m'étonne plus si quelques-uns se sont emportés contre lui. Cependant je tiens qu'il faut souffrir quelquefois la mauvaise humeur d'une personne dont le mérite est extraordinaire, pourvu que son procédé ne tire point à conséquence, et qu'un retour d'équité dissipe les fantasmes d'une prévention mal fondée. J'attends cette justice de M. Arnaud. Et cependant, quelque sujet que j'aie de me plaindre, je veux supprimer toutes les réflexions qui ne sont pas essentielles à la matière et qui pourraient aigrir, mais j'espére qu'il en usera de méme, s'il a la bonté de m'instruire. Je le puis assurer seulement que certaines conjectures qu'il fait sont fort différentes de ce qui est en effet, que quelques personnes de bon sens ont fait un autre jugement, et que nonobstant leur applaudissement je ne me presse pas trop à publier quelque chose sur des matières abstraites, qui sont au goût de peu de gens, puisque le public n'a presque rien encore appris depuis plusieurs années de quelques découvertes plus plausibles que j'ai. Jen'avais mis ces méditations par écrit que pour profiter en mon particulier des jugements de quelques personnes habiles et pour me confirmer ou corriger dans la recherche ou connaissance des plus

'1) Leibniz a mis en marge : « Je n'ai jamais approuvé ce sentiment. »

importantes vérités. ll est vrai que quelques personnes d'esprit ont goüté mes opinions, mais je serais le premier à les désabuser, si je puis juger qu'il y a le moindre inconvénient dans ces principes(1). Cette déclaration est sincère, et ce ne serait pas la premiere fois que j'ai profité des instructions des personnes éclairées ; c'est pourquoi, si je mérite que M. Arnaud exerce à mon égard cette charité, qu'il y aurait de me tirer des erreurs qu'il croit dangereuses et dont je déclare de bonne foi de ne pouvoir encore comprendre le mal, je lui aurai assurément une trés grande obligation. Mais j'espère qu'il en usera avec modération, et qu'il me rendra justice, puisqu'on la doit au moindre des hommes, quand on lui a fait tort par un jugement précipité.

Il choisitune de mes thèses pour montrer qu'elle est dangereuse. Mais ou je suis incapable de comprendre la difficulté, ou je n'en vois aucune. Ce qui m'a repris de ma surprise, et m'a faire croire que ce que dit M. Arnaud ne vient que de prévention. Je Lâcherai donc de lui óter cette opinion étrange, qu'il a concue un peu trop promptement. J'avais dit dans le 13* article de mon sommaire que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais ; il en tire cette conséquence que tout ce qui arrive à une personne, et méme à toutle genre humain, doit arriver par une nécessité plus que fatale. Comme si les notions ou prévisions rendaient les choses nécessaires, et comme si unc action libre ne pouvait être comprise dans la notion ou vue parfaite que Dieu a de la personne à qui elle appartiendra. Et il ajoute que peut-étre je ne trouverai pas d'inconvénient à la conséquence qu'il tire. Cependant j'avais protesté expressément dans le méme article de ne pas admettre une telle conséquence. Il faut donc ou qu'il doute de ma sincérité, dont je ne lui ai donné aucun sujet, ou qu'il n'ait pas assez examiné ee qu'il refusait (2). Ce que je ne blâmerai pourtant pas, comme il semble que j'aurais droit de faire, parce que je considère qu'il écrivait dans un temps où quelque incommodité ne lui laissait pas la liberté d'esprit entière, comme le témoigne sa lettre méme. Et je désire de faire connaitre combien j'ai de déférence pour lui.

Je viens à la preuve de sa conséquence, et pour y mieux satisfaire je rapporterai les propres paroles de M. Arnaud.

(1; GEHRARDT supprime : Dans ces principes.

(2) GROTEFEND : Ziefutait.

S1 cela est (savoir que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais), « Dieu n'a pas été (1) libre de créer tout ce qui est depuis arrivé au genre humain, et ce qui lui arrivera à jamais a dû et doit arriver par une nécessité plus que fatale » (il y avait quelque faute dans la copie, mais je crois de la pouvoir restituer comme je viens de faire). « Car la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il aurait tant d'enfants (je l'accorde), et la notion individuelle de chacun de ces enfants tout ce qu'ils feraient et tous les enfants qu'ils auraient, et ainsi de suite » (je l'accorde encore, car ce n'est que ma these appliquée à quelques cas particuliers;. « Il n'y a donc pas plus de liberté en Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de prétendre qu'il a été libre à Dieu, en supposant qu'il m'a voulu créer, de ne point créer de nature capable de penser. » Ces dernieres paroles doivent contenir proprement la preuve de la conséquence ; mais il est trés manileste qu'elles confondent necessitatem ex hypothesi avec la nécessité absolue. On a toujours distingué entre ce que Dieu est libre de faire absolument et entre ce qu'il s'oblige de faire en vertu de certaines résolutions déjà prises, et il n'en prend guère qui n'aient déjà égard à tout. 1l est peu digne de Dieu de le concevoir (sous prétexte de maintenir sa liberté) à la facon de quelques Sociniens et comme un homme qui prend des résolutions selon les occurrences et qui maintenant ne serait plus libre de créer ce quil trouve bon, si ses premières résolutions à l'égard d'Adam ou autres enferment déjà un rapport qui touche leur postérité, au lieu que tout le monde demeure d'aecord que Dieu a réglé de toute éternité toute la suite de l'univers, sans que cela diminue sa liberté en aucune maniere. 1l est visible aussi que cette objection détache les volontés de Dieu les unes des autres, qui pourtant ont du rapport ensemble. Car il ne faut pas considérer Ja volonté de Dieu de créer un tel Adam détachée de toutes les autres. volontés qu'il a à l'égard des enfants d'Adam et de tout le genre humain, comme si Dieu premiérement faisait le décret de créer Adam sans aucun rapport à sa poslérité, et par là néanmoins selon moi s'ótait la liberté de créer ta postérité d'Adam comme bon lui semble; ce qui est raisonner fort étrangement. Mais il faut plutót considérer que Dieu choisissant non pas un Adain. vague, mais un tel Adam dont une parfaite

(1 GROTEFEND : Dieu «t. estre,

représentation se trouve parmi les êtres possibles dans les idées de Dieu, accompagné de telles circonstances individuelles et qui entre autres prédicats a aussi celui d'avoir avec le temps une telle postérité : Dieu, dis-je, le choisissant a déjà égard à sa postérité, et choisit en méme temps l'un et l'autre. En quoi je ne saurais comprendre qu'il y ait du mal. Et s'il agissait autrement, il n'agirait point en Dieu. Je me servirai d'une comparaison. Un prince sage qui choisit un général dont il sait les liaisons, choisit en effet en méme temps quelques colonels et capitaines qu'il sait bien que ce général recommandera et qu'il ne voudra pas lui refuser pour certaines raisons de prudence, qui ne détruisent pourtant point son pouvoir absolu nisa liberté. Tout cela a lieu en Dieu par plus forte raison. Donc. pour procéder exactement, il faut considérer en Dieu une certaine volonté plus générale, plus comprehensive, qu'il a à l'égard de tout l'ordre de l'univers, puisque l'univers est comme un tout que Dieu pénètre d'une seule vue, car cette volonté comprend virtuellement les autres volontés touchant ce qui entre dans cet univers, et parmi les autres aussi celle de créer un tel Adam, lequel se rapporte à la suite de sa posterite, laquelle Dieu a aussi choisie telle ; et méme on peut dire que ces volontés du particulier ne dif- 1 ferent de la volonté du général que par un simple rapport, et à peu prés comme la situation d'une ville considérée d'un certain point de vue differe de son plan géométral; car elles expriment toutes tout l'univers, comme chaque situation exprime la ville. En effet, plus on est sage, moins on a de volontés détachées, et plus les vues et les volontés qu'on a sont compréhensives et liées. Et chaque volonté particulière enferme un rapport à toutes les autres, afin qu'elles . Soient les mieux concertées qu'il est possible. Bien loin de trouver là dedans quelque chose qui choque, je croirais que le contraire détruit la perfection de Dieu. Et à mon avis il faut être bien difficile ou bien prévenu pour trouver dans des sentiments si innocents, ou plutôt si raisonnables, de quoi faire des exagerations si étranges que celles qu'on a envoyées à V. À. Pour peu qu'on pense aussi à ec que je dis, on trouvera qu'il est manifeste ex terminis. Car par la notion individuelle d'Adam j'entends certes une parfaite représentation d'un tel Adam qui a de telles conditions individuelles et qui est distingué par là d'une infinité d'autres personnes possibles fort semblables. mais pourtant différentes de lui (comme toute ellipse diffère du cercle, quelque approchante qu'elle soit), auxquelles Dieu l'a

préféré, parce qu'il lui a plu de choisir justement un tel ordre de l'univers, et tout ce qui s'ensuit de sa résolution n'est nécessaire que par une nécessité hypothétique, et ne détruit nullement la liberté de Dieu ni celle des esprits créés. Il y a un Adam possible dont la postérité est telle, et une infinité d'autres dont elle serait autre, n'est-il pas vrai, que ces Adams possibles (si on les peut appeler ainsi) sont différents entre eux, et que Dieu n'en a choisi qu'un, qui est justement le nôtre? Il. y a tant de raisons qui prouvent l'impossibilité, pour ne pas dire l'absurdité et méme impiété du contraire, que je crois que dans le fond tous les hommes sont du méme sentiment, quand ils pensent un peu à ce qu'ils disent. Peut-étre aussi que si M. Arnaud n'avait pas eu de moi le préjugé qu'il s'est fait d'abord, il n'aurait pas trouvé mes propositions si étranges, et n'en aurait pas tiré de telles conséquences.

Je crois en conscience d'avoir satisfait à l'objection de M. Arnaud, et je suis bien aise de voir que l'endroit qu'il a choisi comme un des plus choquants l'est si peu à mon avis. Mais je ne sais si je pourrai avoir le bonheur de faire en sorte que M. Arnaud le reconnaisse aussi. Le grand mérite parmi mille avantages a ce petit défaut que les personnes qui en ont, ayant raison de se fier à leur sentiment, ne sont pas aisément désabusées. Pour moi qui ne suis pas de ce caractere, je ferais gloire d'avouer que j'ai été mieux instruit, et méme j'y trouverais du plaisir, pourvu que je le puisse dire sincérement et sans flatterie.

Au reste, je désire aussi que M. Arnaud sache que je ne prétends nullement à la gloire d'être novateur, comme il semble qu'il a pris mes sentiments. Au contraire, je trouve. ordinairement que les opinions les plus anciennes et les plus reçues sont les meilleures. Et je ne crois pas qu'on puisse être accusé de l'être (d'étre novateur), quand on produit seulement quelques nouvelles vérités, sans renverser les sentiments établis recus . Car c'est ce que font les géometres et tous eeux qui passent plus avant. Et je ne sais s'il sera facile de remarquer des opinions autorisées à qui les miennes soient opposées. C'est pourquoi ce que M. Arnaud dit de l'Église n'a rien de commun avec ees meditations, et je n'espere pas qu'il veuille ni qu'il puisse assurer qu'il y à quoi que ee soit là-dedans qui passerait pour hérétique en quelque Église que ce soit. Cependant,si celle où il est. etait si prompte à censurer, un tel procédé devrait servir d'avertissement pour s'en donner de garde, Et dés qu'on voudrait

produire quelque méditation qui aurait le moindre rapport à la religion, et qui irait un peu au delà de ce qui s'enseigne aux enfants, on serait en danger de se faire une affaire, à moins que d'avoir quelque père de l'Église pour garant, qui dise la méme chose in terminis ; quoique encore cela peut-étre ne suffirait-il pas pour une entiere assurance, surtout quand on n'a pas de quoi se faire ménager.

Si V. A. S. n'était pas un prince dont les lumières sont aussi grandes que la modération, je n'aurais eu garde de l'entretenir de ces choses; maintenant à qui mieux s'en rapporter qu'à elle, et puisqu'elle a eu la bonté de lier ce commerce, pourrait-on sans imprudence aller ehoisir un autre arbitre? D'autant qu'il ne s'agit pas tant de la vérité de quelques propositions, que de leur conséquence et tolérabilité, je ne crois pas qu'elle approuve que les gens soient foudroyés pour si peu de chose. Mais peut-être aussi que M. Arnaud n'a parlé en ces termes durs qu'en croyant que j'admettrais la conséquence qu'il a raison de trouver effrayante, et qu'il changera de langage aprés mon éclaircissement (1;. à quoi sa propre équité pourra contribuer autant que l'autorité de V. A. Je suis avec dévotion, etc.

Leibniz au Landgrave.

. 12 avril 1686.

Monseigneur,

J'ai recu le jugement de M. Arnaud, et je trouve à propos de le désabuser, si je puis, par le papier ci-joint en forme de lettre à V. À. S.; mais j'avoue que j'ai eu beaucoup de peine de supprimer l'envie que j'avais, tantót de rire, tantót de témoigner de la compassion, voyant que ce bon homme parait en effet avoir perdu une partie de ses lumières et ne peut s'empécher d'outrer toutes choses, comme font les mélancoliques, à qui tout ce qu'ils voient ou songent parait noir. J'ai gardé beaucoup de modération à son égard, mais je n'ai pas laissé de lui faire connaitre doucement qu'il a tort. S'il ala bonté de me retirer des erreurs qu'il m'attribue et qu'il croit voir dans mon écrit, je souhaiterais qu'il supprimát les réflexions personnelles et les expressions dures que j'ai dissimulées par le respect que j'ai pour V. A. S. et par la considération que j'ai eue pour le mérite du bon homme. Cependant j'admire la différence qu'il y a entre nos santons prétendus, et entre les personnes du monde qui n'en aflectent point l'opinion et en possèdent bien

(l1) GROTEFEND : Et désuveu.

davantage l'effet. V. A. S. est un prince souverain, et cependant elle a montré à mon égard une modération que j'ai admirée. Et M. Arnaud est uu théologien fameux, que les méditations des choses divines devraient avoir rendu doux et charitable ; cependant ce qui vient de lui parait souvent fier et farouche et plein de dureté. Je ne m'étonne pas maintenant s'il s’est brouillé si aisément avec le P. Malebranche et autres qui étaient fort de ses amis. Le Père Malebranche avait publié des écrits que M. Arnaud a traité d'extravagants, à peu pres comme il fait à mon égard, mais le monde n'a pas toujours été de son sentiment. Îl faut cependant que l'on se garde bien d'irriter son humeur bilieuse. Cela nous ôterait tout le plaisir et toute la satisfaction que j'avais attendue d'une collation douce et raisonnable. Je crois qu'il a recu mon papier quand il était en mauvaise humeur, et que, se trouvant importuné par là, il s'en a voulu venger par une réponse rebutante. Je sais que, si V. A. S. avait leloisir de considérer l'objection qu'il me fait, elle ne pourrait s'empécher de rire, en voyant le peu de sujet qu'il y a de faire des exclamations si tragiques; à peu prés comme on rirait en écoutant un orateur qui dirait à tout moment : O celum, o terra, o maria Veplunti! Je suis heureux s'il n’y a rien de plus choquant ou de plus difficile dans mes pensées que ce qu'il objeete. Car, selon lui, si ce que je dis est vrai (savoir que la notion ou considération individuelle d'Adam enferme tout ce qui lui arrivera et à sa postérité), il s'ensuit, selon M. Arnaud, que Dieu n'aura plus de liberté maintenant à l'égard du genre humain. ll s'imagine donc Dieu comme un homme qui prend des résolutions selon les occurrences; au lieu que Dieu, prévoyant et réglant toutes choses de toute éternité, a choisi de prime abord toute la suite et connexion de l'univers, et par conséquent non pas un Adam tout simple, mais un tel Adam, dont il prévoyait qu'il ferait de telles choses et qu'il aurait de tels enfants, sans que cette providenee de Dieu réglée de tout temps soit contraire à sa liberté. De quoi tous les théologiens :à la réserve de quelques Sociniens qui concoivent Dieu d'une maniere humaine) demeurent d'accord. Et je m'étonne que l'envie de trouver je ne sais quoi de choquant dans mes pensées, dont la prévention avait fait naitre en son esprit une idée confuse et mal digérée, a porté ce savant homme à parler contre ses propres lumières et sentiments. Car je ne suis pas assez peu équitable pour l'imiter et pour lui imputer le dogme dangereux de ces Sociniens, «qui détruit la souve-

raine perfection de Dieu, quoiqu'il semble presque d'y incliner dans la chaleur de la dispute. Tout homme qui agit sagement considére toutes les circonstances et liaisons de la résolution qu'il prend, et cela suivant la mesure de sa capacité. Et Dieu, qui voit tout parfaitement et d'une seule vue, peut-il manquer d'avoir pris des résolutions conformément à tout ce qu'il voit; et peut-il avoir choisi un tel Adam sans considérer et résoudre aussi tout ce qui a de la connexion avec lui. Et par conséquent il est ridicule de dire que cette résolution libre de Dieu lui óte sa liberté. Autrement, pour étre toujours libre il faudrait être toujours irrésolu. Voilà ces pensées choquautes dans l'imagination de M. Arnaud. Nous verrons si à force de conséquences ilen pourra ôter quelque chose de plus mauvais.

Cependant la plus importante réflexion que je fais là-dessus, c'est que lui-même autrefois a écrit expressément à V. A. S. que pour des opinions de philosophie on ne ferait point de guerre à un homme qui serait dans leur Église ou qui en voudrait étre, et le voilà luimème maintenant qui, oubliant sa modération, se déchaine sur un rien. Il est donc dangereux de se commettre avec ces gens-là, et V. A. S. voit combien on doit prendre des mesures. Aussi est-ce une des raisons que j'ai eue de faire communiquer ces choses à M. Arnaud, savoir pour le sonder un peu et pour voir comment il se comporterait ; mais (ange montes et fumigabunt. Aussitôt qu'on S'écarte tantôt peu du sentiment de quelques docteurs. ils éclatent en foudres et en tonnerres. Je crois bien que le monde ne serait pas de son sentiment, mais il est toujours bon d'être sur ses gardes. V. À. cependant aura occasion peut-être de lui représenter que c'est rebuter les gens sans nécessité que d'agir de cette manière, afin qu'il en use dorénavant avec un peu plus de modération. 1l me semble que V. A. a échangé des lettres avec lui touchant les voies de contrainte, dont je souhaiterais d'apprendre le résultat.

Au reste S. A. S. mon maitre est alle maintenant à Rome, et il ne reviendra pas apparemment en Allemagne si tót qu'on avait cru. J'irai un de ces jours à Wolfenbutel, et ferai mon possible pour ravoir le livre de V. À. On dit qu'il y a une histoire des hérésies modernes de M. Varillas. La lettre de Mastrich, que V. A. m'a communiquée, touchant les eonversions de Sedan, parait fort raisonnable. M. Mainbourg, dit-on, rapporte que saint Grégoire le Grand approuvait aussi ec principe qu'il ne faut pas se mettre en peine ;

Ct

les conversions des hérétiques sont feintes, pourvu qu'on gagne par là véritablement leur postérité, mais il n'est pas permis de tuer des âmes pour en gagner d'autres (1).

. Leibniz au Landgrave.

15 mars 1686.

Monseigneur,

V. A. S. aura reçu la lettre que j'ai envoyée par la poste précédente avec ce que j'y ai joint en forme de lettre à V. A., dont la copie pourrait être communiquée à M. A. Depuis j'ai songé qu'il faudrait mieux en ôter ces paroles vers la fin : « Cependant si celle; où il est, était si prompte à censurer, un tel procédé devrait servir d'avertissement, etc., » jusqu'à ces mots : « Surtout quand on n'a pas de quoi se faire ménager, » de peur que M. A. n'en prenne occasion d'entrer dans les disputes de controverses, comine si on avait attaqué l'Église, qui n'est nnllement ce dont il s'agit. On pourrait dans la copie mettre à leur place ces mots : « Et le moins du monde dans la communion de M. À. oü le concile de Trente aussi bien que les papes se sont contentés fort sagement de censurer les opinions oü il y a manifestement des choses qui paraissent contraires à la foi et aux mœurs sans éplucher les conséquences philosophiques, lesquelles s'il fallait écouter, en matiére de censures, les Thomistes passeraient pour Calvinistes selon les Jésuites, les Jésuites passeraient pour Semipélagiens selon les Thomistes, et les uns et les autres détruiraient la liberté selon Durandus et P. Louys de Dole; et en général toute absurdité passerait pour un athéisme, parce qu'on peut faire voir qu'elle détruirait la nature de Dieu. »

A. Arnauld à Leibniz.

| Ce 13 mai 1686, Monsieur,

J'ai cru que je devais m'adresser à vous-même pour vous demander pardon du sujet que je vous ai donné d'étre fáché contre moi

(1) Ici s'arrête la lettre publiée par Grotefend. M. Gehrardt y a ajouté les lignes suivantes, extraites de la Correspondance de Leibniz et du Landgrave de Hesse, publiée par Rommel en 2 vol. en 1817 :Francfort-sur-le-Mein; : « ... quoique Charlemagne en ait usé de méme à peu près contre les Saxons, en les forçant à la religion l'épée à la gorge. » Maintenant, nous avons ici M. Loti, qui nous apporte son Zfistoire de Genéve en cinq volumes, dédiée à la maison de Brunswick. Je ne sais quel rapport il y a trouvé. Il dit d'assez jolies choses quelquefois et est un homme de bon entretien.

en me seryant de termes trop durs pour marquer ce que je pensais d'un de vos sentiments. Mais je vous proteste devant Dieu que la faute que j'ai pu faire en cela n'a point été par aucune prévention contre vous, n'ayant jamais eu sujet d'avoir de vous qu'une opinion trés avantageuse liors la religion, dans laquelle vous vous étes Lrouvé engagé par votre naissance ; ni que, je me sois trouvé de mauvaisc humeur quand j'ai écrit la lettre qui vous a blessé, ricn n'étant plus éloigné de mon caractére que le chagrin qu'il plait à quelques personnes de m'attribuer; ni que, par un trop grand attachement à . mes propres pensées, j'ai été choqué de voir que vous en aviez de contraires, vous pouvant assurer que j'ai si peu médité sur ces sortes de matiéres, que je puis dire que je n'ai point sur cela de sentiment arrété. Je vous supplie. Monsieur, de ne croire rien de moi de tout cela; mais d'étre persuadé que ce qui a pu étre cause de mon indiscrétion est uniquement, qu'étant accoutumé à écrire sans facon à Son Altesse, parce qu'elle est si bonne qu'elle excuse aisément toutes mes fautes, je m'étais imaginé que je lui pouvais dire franchement ce que je n'avais pu approuver dans quelqu'une de vos pensées, parce que j'étais bien assuré que cela ne courrait pas le monde, et que si j'avais mal pris votre sens, vous pourriez me détromper sans que cela allát plus loin. Mais j'espére, Monsieur, que le méme prince voudra bien s'employer pour faire ma paix, me pouvant servir pour l'y engager de ce que dit autrefois saint Augustin en pareille rencontre. ll avait écrit fort durement contre ceux qui croient qu'on peut voir Dieu des yeux du corps, ce qui était le sentiment d'un évéque d'Afrique, qui ayant vu cette lettre qui ne lui était point adressée s'en trouva fort offensé. Cela obligea ce saint d'emplover un ami commun pour apaiser ce prélat, et je vous supplie de regarder, comme si je disais au prince, pour vous étre dit, ce que saint Augustin écrit à cet ami pour étre dit à cet évéque : « Dum essem in admonendo sollicitus, in corripiendo nimius atque improvidus fui. Hoc non defendo, sed reprehendo : hoc non excuso, sed accuso. lgnoscatur, peto : recordetur nostram dilectionem pristinam, et obliviscatur offensionem novam. Faciat certé, quod me non fecisse succensuit : habeat lenitatem in danda venia, quam nou habui in illa epistola conscribenda. »

J'ai douté si je n'en devais point demeurer là sans entrer de nouveau dans l'examen de la question qui a été l'occasion de notre brouillerie, de peur qu'il ne m'échappát encore quelque mot qui püt

PaAvuL JANET. — Leibniz. 1-33

vous blesser. Mais j'appréhende d'une autre part que ce fût n'avoir pas assez bonne opinion de votre équité. Je vous dirai donc simplement les difficultés que j'ai encore sur cette proposition : « La notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais.

ll m'a semblé qu'il s'ensuivait de là que la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il aurait tant d'enfants, et la notion individuelle de chacun de ses enfants tout ce qu'ils feraient, et tous les enfants qu'ils auraient, et ainsi de suite : d'où j'ai cru que l'on pourrait inférer que Dieu a été libre de créer ou de ne pas créer Adam ; mais que, supposant qu'il l'ait voulu créer, tout ce qui est arrivé . depuis au-genre humain a dû et doit arriver par une nécessité fatale ; ou au moins qu'il n'y à pas plus de liberté à Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de ne pas créer une nature capable de penser, supposé qu'il ait voulu me créer.

Il ne me parait pas, Monsieur, qu'en parlant ainsi j'aie confondu necessilatem ex hypothesi avec la nécessité absolue. Car je n'y parle jamais, au contraire, que de la nécessité ex hypothesi. Mais je trouve seulement étrange que tous les événements humains soient aussi nécessaires necessitate ex hypothesi de cette seule supposition que Dieu a voulu créer Adam, qu'il est nécessaire necessitate ex hypothesi qu'il y a eu dans le monde une nature capable de penser de cela seul qu'il m'a voulu créer.

Vous dites sur cela diverses choses de Dieu, qui ne me paraissent pas suffire pour résoudre ma difficulté.

1. « Qu'on a toujours distingué entre ce que Dieu est libre de faire absolument, et entre ce qu'il s'est obligé de faire en vertu de certaines résolutions déjà prises. » Cela est certain.

9. « Qu'il est peu digne de Dieu de le concevoir (sous prétexte de maintenir sa liberté) à la facon des Sociniens, et comme un homme qui prend des résolutions selon les occurrences. » Cette pensée est trés folle : j'en demeure d'accord.

3. « Qu'il ne faut pas detacher les volontés de Dieu qui pourtant ont du rapport ensemble. Et qu'ainsi il ne faut pas considérer la volonté de Dieu de créer un tel Adam, detachée de tous les autres qu'il a à l'égard des enfants d'Adam et de tout le genre humain. » C'est aussi de quoi je conviens. Mais je ne vois pas encore que cela puisse servir à résoudre ma difficulté.

Car : 1. j'avoue de bonne foi que je n'ai pas compris que par la

notion individuelle de chaque personne (par exemple d'Adam), que vous dites renfermer une fois pour toutes tout ce qui lui doit arriver à jamais, vous eussiez entendu cette personne en tant qu'elle est dans l'entendement divin, mais en tant qu'elle est en elle- méme. Car il me semble qu'on n'a pas accoutume de considérer la notion spécifique d'une sphère par rapport à ce qu'elle est représentée dans l'entendement divin, mais par rapport à ce qu'elle est en elle-même : et j'ai cru qu'il en était ainsi de la notion individuelle de chaque personne ou de chaque chose.

2. Ill me suffit néanmoins que je sache que c'est là votre pensée pour m'y conformer, en recherchant si cela lève toute la difficulté que j'ai là-dessus, et c'est ce que je ne vois pas encore.

Car je demeure d'accord que la connaissance que Dieu a eue d'Adam, lorsqu'il a résolu de le créer, a enfermé celle de tout ce qui lui est arrivé, et de tout ce qui est arrivé et doit arriver à sa postérité : et ainsi, prenant en ce sens la notion individuelle d'Adam, ce que vous en dites est trés certain.

J'avoue de méme que la volonté qu'il a eue de créer Adam n'a point été détachée de celle qu'il a eue à l'égard de ce qui lui est arrivé, et à l'égard de toute sa postérite.

Mais il me semble qu'aprés cela il reste à demander (et c'est ce qui fait ma difficulté) si la liaison entre ces objets (j'entends Adam d'une part, et tout ce qui devait arriver tant à lui qu'à sa postérité de l'autre) est telle d'elle-méme, indépendamment de tous les décrets. libres de Dieu, ou si elle en a été dépendante : c'est-à-dire si ce n'est qu'en suite des decrets libres par lesquels Dieu a ordonné tout ce qui arriverait à Adam et à sa postérité; ou s'il v a /indépendamment de “es décrets) entre Adam d'une part, et cc qui est arrivé et arrivera à lui et à sa postérité de l'autre, une connexion intrinseque et nécessaire. Sans ce dernier je ne vois pas que ce que vous dites püt être vrai, que /a nolion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toules tout ce qui lui «rrivera jamais : en prenant méme cette notion par rapport à Dicu.

Il semble aussi que c'est à ce dernier que vous vous arrétez; car je crois que vous supposez que, sclon notre maniere de concevoir, les choses possibles sont possibles avant tous les décrets libres de Dieu : d'où il s'ensuit que ce qui est enfermé dans la notion des choses possibles, v est enfermé indépendamment de tous les décrets libres de Dieu. Or vous voulez que Dieu «it trouvé parmi les choses

possibles un Adam possible accompagné de telles circonstances individuelles, et qui entre autres prédicats a aussi celui d'avoir avec le temps une telle postérité. I y a donc, selon vous, unc liaison intrinséque pour parler ainsi, et indépendante de tous les décrets libres de Dieu entre cet Adam possible et toutes les personnes individuelles de toute sa postérité, et non seulement les personnes, mais généralement tout ce qui leur devait arriver. Or c'est, Monsieur, je ne vous dissimule point, ce qui m'est incompréhensible. Car il me semble que vous voulez que l'Adam possible (que Dieu a choisi préférablement à d'autres Adams possibles) a eu liaison avec toute la méme postérité que l'Adam crée : n'étant selon vous, autant que j'en puis juger, que le méme Adam considéré tantót comme possible et tantót comme créé. Or, cela supposé, voici ma difficulté :

Combien y a-t-il d'hommes qui ne sont venus au monde que par des décrets trés libres de Dieu, comme Isaac, Samson Samuel et tant d'autres? Lors donc que Dieu les a connus conjointement avec Adam, ce n'a pas été parce qu'ils étaient enfermés dans la notion individuelle de l'Adam possible indépendamment des décrets de Dicu. Il n'est donc pas vrai que toutes les personnes individuelles de la postérité d'Adam aient été enfermées dans la notion individuelle d'Adam possible, puisqu'il aurait fallu qu'elles y eussent été enfermées indépendamment des décrets divins.

On peut dire la méme chose d'une infinité d'événements humains qui sont arrivés par des ordres trés particuliers de Dieu, comme entre autres la religion judaique et chrétienne, et surtout l'incarnation du Verbe divin. Je ne sais comment on pourrait dire que tout cela était enfermé dans la notion individuelle de l'Adam possible? Ce qui est considéré comme possible, devant avoir tout ce que l'on concoit qu'il a sous cette notion indépendamment des déerets divins.

De plus, Monsieur, je ne sais comment en prenant Adam pour l'exemple d'une nature singulière on peut concevoir plusieurs Adams possibles. C'est comme si je concevais plusieurs moi possibles, ce qui assurément est inconcevable. Car je ne puis penser à moi sans que je ne me considère comme une nature singulivre, tellement distinguée de toute autre existante ou possible, que je puis aussi peu concevoir divers moi que concevoir un rond qui n'ait pas tous les diamétres égaux. La raison est que ces divers moi seraient

différents les uns des autres, autrement ce ne seraient pas plusieurs moi. ll faudrait donc qu'il y eût quelqu'un de ces moi qui ne fût pas moi: ce qui est une contradiction visible. ]

Souffrez maintenant, Monsieur, que je transfère à ce moi ce que vous dites d'Adam, et jugez vous-même si cela serait soutenable. Entre les étres possibles, Dieu a trouvé dans ses idées plusieurs moi dont l'un a pour ses prédicats d'avoir plusieurs enfants et d'étre médecin, et un autre de vivre dans le célibat et d'étre théologien. Et s'étant résolu de créer le dernier, le moi qui est maintenant enferme dans sa notion individuelle de vivre dans le célibat et d'étre théologien, au lieu que le premier aurait enfermé dans sa notion individuelle d’être marié et d'être médecin. N'est-il pas clair qu'il n'y aurait point de sens dans ce discours: paree que mon moi étant nécessairement une telle nature individuelle, ce qui est la méme chose que d'avoir une telle notion individuelle, il est aussi impossible de concevoir des prédicats contradictoires dans la notion individuelle de moi que de concevoir un moi différent de moi. D'oü il faut conclure, ce me semble, qu'étant impossible que je ne fusse pas toujours demeure moi, soit que je me fusse marié, ou que j'eusse vécu dans le célibat, la notion individuelle de mon moi n'a enfermé ni l'un ni l'autre de ces deux états ; comme c'est bien conclure: ce carré de marbre est le méme, soit qu'il soit en repos, soit qu'on le remue ; donc nile repos ni le mouvement n'est enfermé dans sa notion individuelle. C'est pourquoi, Monsieur, il me semble que je ne dois regarder comme enfermé dans la notion individuelle de moi que ce qui est tel que je ne serais plus moi, s'il n'était en moi: et que tout ce qui est tel au contraire, qu'il pourrait être en moi ou n'étre pas en moi, sans que je ne cessasse d'étre moi, ne peut étre considéré comme étant enfermé dans ma notion individuelle ; quoique par l'ordre de la providence de Dieu, qui ne change point la nature des choses, il ne puisse arriver que cela ne soit en moi. C'est ma pensée que je crois conforme àtout ce qui à toujours été cru par tous les philosophes du monde.

Ce qui m'y confirme, c'est que j'ai de la peine à croire que ce soit bien philosopher, que de chercher dans la maniére dont Dieu connait les choses ce que nous devons penser, ou de leurs notions spécifiques ou de leurs notions individuelles. L'entendement divin est la regle de la vérité des choses quoad se; mais il ne me parait pas que, tant que nous sommes en cette vie, il en puisse être la règle

quoad nos. Car que savons-nous présentement de Ia science de Dieu ? Nous savons qu'il connait toutes choses, et quil les connait toutes par un acte unique et trés simple qui est son essence. Quand je dis que nous le savons, j'entends par là que nous sommesassurés que cela doit étre ainsi. Mais le comprenons-nous? et ne devonsnous pas reconnaitre que, quelque assurés que nous soyons que cela est, il nous est impossible de concevoir comment cela peut étre ? Pouvons-nous de méme concevoir que la science de Dieu étant son essence, méme entierement nécessaire et immuable, il a néanmoins * Ja science d'une infinité de choses qu'il aurait pu ne pas avoir, parce que ces choses auraient pu ne pas être ? Il en est de méme de sa volonté, qui est aussi son essence méme, où il n'y a rien que de nécessaire, et néanmoins il veut et a voulu de toute éternité des choses qu'il aurait pu ne pas vouloir. Je trouve aussi beaucoup d'incertitudes dans la manière dont nous nous représentons d'ordinaire que Dieu agit. Nous nous imaginons qu'avant de vouloir créer le monde il a envisage une infinité de choses possibles, dont il a choisi les unes et. rebuté les autres; plusieurs Adams possibles, chacun avec une grande suite de personnes et d'événements avec qui il a une liaison intrinsèque: et nous supposons que la liaison de toutes ces autres choses avecl'un de ces Adams possibles est toute semblable à celle que nous savons qu'a euel'Adam crée avec toute sa postérité; ce qui nous fait penser que c'est eclui-là de tous les Adams possibles que Dieu a choisi, et qu'il n'a point voulu de tous les autres. Mais sans m'arréter à ce que j'ai déjà dit, que prenant Adam pour exemple d'une nature singuliére, il est aussi peu possible de concevoir plusieurs Adams que de concevoir plusieurs moi, javoue de bonne foi que je n'ai aucune idée de ces substances purement possibles, c'està-dire que Dieu ne créera jamais. Et je suis fort porté à croire que ce sont des chiméres que nous nous formons, et que tout ce que nous appelons substances possibles. purement possibles,ne peut être autre chose que la toute-puissance de Dieu, qui, étant un pur acte, ne souffre point qu'il y ait en lui aucune possibilité ; mais on en peut concevoir dans les natures qu'il a créées, parce que, n'étant pas l'être méme par essence, elles sont nécessairement composées de puissance et d'aete ; ce qui fait que je les puis concevoir comme possibles: ce que je puis aussi faire d'une infinité de modifications qui sont dans la puissance de ces natures créées, telles que sont les pensées des natures intelligentes ct les figures de la substance étendue. Mais je suis

fort trompé s'il v a personne qui ose dire qu'il a l'idée d'une substance possible, purement. possible. Car pour moi je suis convaincu que, quoiqu'on parle tant de ces substances purement possibles, on n'en concoit néanmoins jamais aucune que sous l'idée de quelqu'une de celles que Dieu a créées. Il. me semble donc que l'on pourrait dire que, hors les choses que Dieu a créées ou qu'il doit créer, il n'y a nulle possibilité passive, mais seulement une puissance active et infinie. |

Quoi qu'il en soit, tout ce que je veux conclure de cette obscurité, et de la difficulté de savoir de quelle maniére les choses sont dans la connaissance de Dieu, et de quelle nature estla liaison qu'elles y ont entre elles, et si c'est une liaison intrinsèque ou extrinséque, pour parler ainsi ; tout ce que j'en veux, dis-je, conclure est que ce n'est point en Dieu, qui habite à notre égard une lumiére inaccessible, que nous devons aller chercher les vraies notions ou spécifiques ou individuelles des choses que nous connaissons; mais que c'est dans les idées que nous en trouvons en nous. Or je trouve en moi la notion d'une nature individuelle, puisque j'y trouve la notion de moi. Je n'ai donc qu'à la consulter, pour savoir ce qui est enfermé dans cette notion individuelle, comme je n'ai qu'à consulter la notion spécifique d'une sphère, pour savoir ce qui y est enfermé. Or je n'ai point d'autre règle pour cela, sinon de considérer ce qui est tel qu'une sphère ne serait plus sphere si elle ne l'avait, comme est d'avoir tous les points de sa circonférence également distants du centre, ou qui ne ferait pas qu'elle neserait point sphére, comme de n'avoir qu'un pied de diamètre au lieu qu'une autre sphère en aurait dix, en aurait cent. Je juge par là que le premier est enfermé dans la notion spécifique d'une sphère, et que pour le dernier, qui est d'avoir un plus grand ou un plus petit diamètre, cela n'y est point enfermé. J'applique la méme règle à la notion individuelle de moi. Je suis assuré que tant que je pense je suis moi. Car je ne puis penser que je ne sois, ni étre, que je ne sois moi. Mais je puis penser que je ferai un tel voyage, ou que je ne le ferai pas, en demeurant trés assuré que ni l'un ni l'autre n'empéchera que je ne sois moi. Je me tiens done très assuré que ni l'un ni l'autre n'est enfermé dans la notion individuelle de moi. Mais Dicu a prévu, dira-t-on, que vous ferez ce voyage. Soit. Il est donc indubitable que vous le ferez? Soit encore. Cela. change-t-il rien dans la certitude que j'ai, que, soit que je le fasse, ou que je ne le

fasse pas, je serai toujours moi. Je dois done conclure que ni l'un ni l’autre n'entre dans mon moi, c'est-à-dire dans ma notion individuelle. Cest à quoi il me semble qu'on en doit demeurer, sans avoir recours à la connaissance de Dieu pour savoir ce qu'enferme la notion individuelle de chaque chose.

Voilà, Monsieur, ce qui m'est venu dans l'esprit sur la proposition qui m'avait fait de la peine, et sur l'éclaircissement que vous y avez donné. Je ne sais si j'ai bien pris votre pensée, ç'a été au moins mon intention. Cette matière est si abstraite qu'on s'y peut aisément tromper; mais je serais bien fáché que vous eussiez de moi une aussi méchante opinion que ceux qui me représentent comme un écrivain emporté qui ne réfuterait personne qu'en le calomniant, et prenant à dessein ses sentiments de travers. Ce n'est point là assurément mon caractère. Je puis quelquefois dire trop franchement mes pensées. Je puis aussi quelquefois ne pas bien prendre celles des autres (car certainement je ne me crois pas infaillible, et il faudrait l'étre pour ne s'y tromper jamais), mais, quand ce ne serait que par amour-propre, ce ne serait jamais à dessein que je les prendrais mal, ne trouvant rien de si bas que d'user de chieaneries et d'artifices dans les différends que l'on peut avoir sur des matières de doctrine ; quoique ce fût avec des gens que nous n'aurions point d'ailleurs sujet d'aimer, et à plus forte raison quand c'est avec des amis. Je crois, Monsieur, que vous voulez bien que je vous mette de ce nombre. Je ne puis douter quc vous ne me fassiez l'honneur de m'aimer, vous m'en avez donne trop de marques. Et, pour moi, je vous proteste que la faute méme que je vous supplie encore une fois de me pardonner n'est que l'eflet de l'affection que Dieu m'a donnée pour vous, et d'un zéle pour votre salut qui a pu ne pas être assez modéré.

Je suis, Monsieur,

Votre trés humble et trés obéissant serviteur.

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