Cependant, pour revenir aux form
"s ordinaires ou àunes maté.
rielles, cette durée qu'il leur faut attribuer, à la place de eclle qu'on avait attribuée aux atomes, pourrait faire douter si elles ne vont pas de corps en corps ; ce qui serait la métempsycose, à peu prés comme quelques philosophes ont eru la trausmission du mouvement et celle des espèces. Mais cette imagination est bien éloignée de la nature des
choses. Il n'y a point de tel passage ; et c'est ici où les transforma tions de MM. Swammerdam. Malpighi et Leewenkoek, qui sont des plus excellents observateurs de notre temps, sont venues à mon secours et m'ont fait admettre plus aisément que l'animal, et toute autre substance organisée, ne commence point lorsque nous le croyons, et que sa génération apparente n'est qu'un développement et une espèce d'augmentation. Aussi ai-je remarqué que l'auteur de la Recherche de la vérité, M. Regis, M. Hartsoeker, et d'autres habiles hommes, n'ont pas été fort éloignés de ce sentiment.
1. Mais il restait encore la plus grande question, de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l'animal, ou par la destruction de l'individu dela substance organisée. Et c'est ce qui embarrasse le plus ; d'autant qu'il parait peu raisonnable que les âmes restent inutilement dans un chaos de matière confuse. Cela m'a fait juger enfin. qu'il n'y avait qu'un seul parti raisonnable à prendre ; et c'est celui de la conservation non seulement de l'áme, mais encore de l'animal méme et de sa machine organique ; quoique la destruetion des parties grossieres l'ait réduit à une petitesse qui n'échappe pas moins à nos sens que celle où il était avant que de naitre. Aussi n'y a-t-il personne qui puisse bien marquer le veritable temps de la mort, laquelle peut passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux : témoin les ressuscitations des mouches noyées et puis ensevelies sous de la eraie pulvérisée, et plusieurs exemples semblables qui font assez connaitre qu'il y aurait bien d'autres ressuscitations, et de bien plus loin si les hommes étaient en état de remettre la machine. Et il y a de l'apparence que c'est de quelque chose d'approchant que le grand Démocrite a parlé, tout atomiste qu'il était, quoique Pline s'en moque. ll est donc naturel que l'animal ayant toujours été vivant et organisé (comme des personnes de grande pénétration commencent à le reconnaitre), il le demeure aussi toujours. Et puisque ainsi il n'y a point de naissance ni de génération entièrement nouvelle de l'animal, il s'ensuit qu'il n'y en aura point d'extinction finale, ni de mort entière prise à la rigueur métaphysique: et que, par conséquent, au lieu de la transmigration des âmes, il n'y a qu'une transformation d'un méme animal, selon que les organes sont pliés différemment, et plus ou moins développés.
8. Cependant les àmes raisonnables suivent des lois bien plus
relevées, et sont exemptes de tout ce qui leur pourrait faire perdre la qualité de citoyens de la société des esprits ; Dieu y ayant si bien pourvu, que tous les changements de la matiére ne leur sauraient faire perdre les qualités morales de leur personnalité. Et on peut dire que tout tend à la perfection, non seulement de l'univers en général, mais encore de ces créatures en particulier, qui sont destinées à tel degré de bonheur, que l'univers s'y trouve intéressé en vertu de la bonté divine qui se communique à un chacun autant que la souveraine sagesse le peut permettre.
9. Pour ce qui est du cours ordinaire des animaux et d'autres substances corporelles, dont on a cru jusqu'ici l'extinction entière et dont les changements dépendent plutót des régles mécaniques que des lois morales, je remarquai avec plaisir que l'auteur du livre de la Diéte, qu'on attribue à Hippocrate, avait entrevu quelque chose de la vérité, lorsqu'il a dit en termes exprès que les animaux ne naissent et ne meurent point, et que les choses qu'on croit commencer et périr ne font que paraitre et disparaitre. C'était aussi le sentiment de Parménide et de Melisse chez Aristote; car ces anciens étaient plus solides qu'on ne croit.
10. Je suis le mieux disposé du monde à rendre justice aux modernes, cependant je trouve qu'ils ont porté la réforme trop loin; entre autres en confondant les choses naturelles avec les artificielles, pour n'avoir pas eu d'assez grandes idées de la majesté dela nature. Ils conçoivent que la différence qu'il y a entre ses machines et les nótres n'est que du grand au petit. Ce qui a fait dire depuis peu à un trés habile homme, auteur des Entretiens sur lu pluralité des mondes, qu'en regardant la nature de pres on la trouve moins admirable qu'on n'avait cru, n'étant que comme la boutique d'un ouvrier. Je crois que ce n'est pas en donner» une idée assez digne d'elle, et il n'y a que notre système qui fasse connaitre enfin la véritable et immense distance qu'il y a entre les moindres productions et mécanisme de la sagesse divine, et entre les plus grands chefsd'œuvre de l'art d'un esprit borné; cette différence ne consistant pas seulement dans le degré, mais dans le genre méme. ll faut donc savoir que les machines de la nature ont un nombre d'organes véritablement infini, et sont si bien munies et à l'épreuve de tous les accidents, qu'il n'est pas possible de les détruire. Une machine naturelle demeure encore machine dans ses moindres parties, et, qui plus est, elle demeure toujours cette méme machine qu'elle a été,
n'étant que transformée par de différents plis qu'elle recoit. et tantót étendue et tantôt resserrée et comme concentrée, lorsqu'on croit qu'elle est perdue.
11. De plus, par le moyen de l'âme ou de la forme, il y a une véritable unité qui répond à ce qu'on appelle moi en nous ; ce qui ne saurait avoir lieu ni dans les machines de l'art, ni dans la simple masse de la matiere, quelque organisee qu'elle puisse être, qu'un ne peut considérer que comme une armée ou un troupeau, ou comme un étang plein de poissons, on comme une montre composée de ressorts et de roues. Cependant, s'il n’y avait pas de véritables unites substantielles, il'n'v. aurait rien de substantiel ni de réel dans la collection. C'était ee qui avait foreé M. Cordemoy à abandonner Descartes, en embrassant la doctrine des atomes de Démocrite, pour trouver une véritable unite. Mais les atomes de matière sont contraires à la raison, outre qu'ils sont encore composés de parties, puisque l'attachement invincible d'une partie à l'autre (quand on le pourrait concevoir ou supposer avec raison) ne détruirait point leur diversité. I n'y a que les atomes de substance, c'est-à-dire les unites réelles et absolument destituces de parties, qui soient les sources des actions, et les premiers. principes absolus de la composition des choses, et comme les derniers élements de l'analyse des substances. On les pourrait appeler points mélaphysiques : ils ont quelque chose de vital et une espéee de perception, et les points mathematiques sont leur point de vue, pour exprimer l'univers. Mais quand les substances corporelles sont. resserrées, tous leurs organes ensemble ne font qu'un point physique à notre égard. Ainsi les points physiques ne sont indivisibles qu'en apparence : les points mathematiques sont exacts, mais ce ne sont que des modalités : il n'y a que les points métaphysiques ou de substance : constitués par les formes ou âmes) qui soient exacts et réels ; et sans eux il n'y aurait rien de réel,
puisque, sans les véritables unités. il n'y aurait point de multitude.
12. Apres avoir établi ces choses, je croyais entrer dans le port; mais lorsque je me mis à méditer sur l'union de l1 âme avec le corps, je fus comme rejeté en pleine mer. Car je ne trouvais aucun moyen d'expliquer comment le corps fait passer quelque ehose dans l'âme, ou vice versa ; ni comment une substance peut communiquer avec une autre substance créée, M. Descartes avait. quitte Ja partie làdessus, autant qu'on le peut connaitre par ses écrits ; mais ses disciples, voyant que l'opinion commune est inconcevable, jugèrent que
nous sentons les qualités des corps, parce que Dieu fait naître des pensées dans l'âme à l'occasion des mouvements de la matière ; et lorsque notre âme veut remuer le corps à son tour, ils jugèrent que cest Dieu qui le remue pour elle. EL comme la communication des mouvements leur paraissait encore inconcevable, ils ont cru que Dieu donne du mouvement à un corps à l'occasion du mouvement d'un autre corps. C'est ce qu'ils appellent le Système des Causes occasionnelles, qui a été fort mis en vogue par les belles réflexions de l'auteur de la Recherche de la Vérité.
13. Hl faut avouer qu'on a bien pénétré dans la difficulté, en disant ce qui ne se peut point; mais il ne parait pas qu'on l'ait levée en expliquant ce qui se fait effectivement. Hl est bien vrai qu'il n'y a point d'influence réelle d'une substance eréée sur l'autre, en parlant selon la rigueur L que toutes les choses, avec toutes leurs réali continuellement produites par la vertu de Dieu; mais pour résoudre des problèmes, ce n'est pas assez d'employer la cause générale, et de faire venir ce qu'on appelle Jeuzi ez machina. Car, lorsque cela se fait sans qu'il y ait autre explication qui se puisse tirer de l'ordre des causes secondes, c'est proprement recourir au mi En philosophie il faut tàcher de rendre raison, en faisant connaitre de quelle facon les choses s'exéeutent par la sagesse divine, conformément à la notion du sujet dont il s'agit.
14. Étant donc obligé d'accorder qu'il n'est pas possible que l'âme ou quelque autre véritable substance puisse recevoir quelque che ar dehors, si ce n'est par la toute-puissance divine, je fus conduit insensiblement à un sentiment qui me surprit, mais qui parait table, et qui en effet a des avantages trés grands et des beautés très co ables. C'est qu'i L donc dire que Dieu a éé d'abord l'âme, ou toute autre unité réelle, en sorte que tout lui sse de son propre fonds, par une parfaite spontanéité à l'égard d'elle-même, et pourtant avec une parfaite conformité aux choses de dehors. Et qu'ainsi nos sentiments intérieurs, c'est-à-dire qui sont dan: me, et uon dans le cerveau, ni dans les parties subtiles du corps, n'étant que des phénomènes suivis sur les êtres externes, ou bien des app: «bles et comme des songes bien réglés, il faut que ces perceptions internes dans l'àime méme »pre constitution originale, c’est-à-dire par la à aive (capable d'exprimer les êtres hors d'elle par rapport à ses organes) qui lui a été donnée dès sa création, et qui
Paut. Jaxer. — Leibniz. ru
st
âme m
fait son caractère individuel. Et c'est ce qui fait que chacune de ces substances, représentant exactement tout l'univers à sa maniere, et suivant un certain point de vue, et les perceptions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé, en vertu de ses propres lois, comme dans le monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle (pour me servir de la manière de parler d'une certaine personne d'une grande élévation d'esprit, dont la sainteté est célébrée), il v aura un parfait accord entre toutes ces substances, qui fait le méme effet qu'on remarquerait si elles communiquaient ensemble par une transmission des espéces, ou des qualités que le vulgaire des philosophes imagine. De plus, la masse organisée, dans laquelle est le point de vue de l'àme, étant exprimée plus prochainement, et se trouvant réciproquement préte à agir d'elle-méme, suivant les lois de la machine corporelle, dans le moment que l'âme le veut, sans que l'un trouble les lois de l'autre, les esprits et le sang avant justement alors les mouvements qu'il leur faut pour répondre aux passions et aux perceptions de l'âme : c’est ce rapport mutuel réglé par avance daus chaque substance de l'univers, qui produit ce que nous appelons leur communication, et qui fait uniquement l'union de l'âme et du corps. Et l'on peut entendre par là comment l’âme a son siège dans le corps par une présence immédiate, qui ne saurait être plus grande, puisqu'elle y est comme l'unité est dans le résultat des unités qui est la multitude.
15. Cette hypothése est tres possible. Car pourquoi Dieu ne pourrait-il pas donner d'abord à la substance une nature ou force interne qui lui püt produire par ordre (comme dans un automate spirituel ou formel, mais libre en celle qui a la raison en partage) tout ce qui lui arrivera, c'est-à-dire toutes les apparenees ou expressions qu'elle aura, et cela sans le secours d'aucune créature? D'autant plus que la nature de la substance demande nécessairement et enveloppe essentiellement un progrès ou un changement, sans lequel elle n'aurait point de force d'agir. Et cette nature de l'âme étant representative de l'univers d'une manière très exacte, quoique plus ou moins distincte, la suite des représentations que l'àme se produit repondra naturellement à la suite des changements de l'univers méme : comme en échange le corps a aussi été accommodé à l'âme, pour les rencontres où elle est conçue comme agissante au dehors; ce qui est d'autant plus raisonnable, que les corps ne sont faits que pour les esprits seuls capables d'entrer en société avec Dieu, et de
célébrer sa gloire. Ainsi, dès qu'on voit la possibilité de cette hypothése des aecords, on voit aussi qu'elle est la plus raisonnable, et qu'elle donne une merveilleuse idée de l'harmonie de l'univers et de la perfection des ouvrages de Dieu.
16. H s'y trouve aussi ce grand avantage, qu'au lieu de dire que nous ne sommes libres qu'en apparence et d'une manière suffisante à la pratique, comme plusieurs personnes d'esprit ont cru, il faut dire plutót que nous ne sommes entrainés qu'en apparence, et que, dans la rigueur des expressions métaphysiques, nous sommes dans une parfaite indépendance à l'égard de l'influence de toutes les autres créatures. Ce qui met encore dans un jour merveilleux l'immortalité de notre áme, et la conservation toujours uniforn:e de notre iudividu, parfaitement bien réglée par sa propre nature, à l'abri de tous les accidents du dehors, quelque apparence qu'il y ait du contraire. Jamais système n'a mis notre élévation dans une plus grande évidence. Tout esprit étant comme un monde à part, suffisant à lui-même, indépendant de toute autre créature, enveloppant l'infini, exprimant l'univers, est aussi durable, aussi subsistant et aussi absolu que l'univers méme des créatures. Ainsi on doit juger qu'il y doit toujours faire figure de la manière la plus propre à contribuer à la perfection de la societé de tous les esprits, qui fait leur union morale dans la Cité de Dieu. On y trouve aussi une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, qui est d'une clarté surprenante. Car ce parfait accord de tant de substances qui n'ont point de communication ensemble ne saurait venir que de la cause commune.
17. Outre tous ces avantages qui rendent cette hypothèse recommandable, on peut dire que c'est quelque chose de plus qu'une hypothese, puisqu'il ne parait guere possible d'expliquer les choses d'une autre manière intelligible, et que plusieurs grandes difficultés qui ont jusqu'ici exercé les esprits semblent disparaitre d'ellesmêmes quand onl'a bien comprise. Les manières de parler ordinaires se sauvent encore trés bien. Car on peut dire que la substance dont la disposition rend raisou du changement d'une maniere intelligible (en sorte qu'on peut juger que c'est à elle que les autres ont été accommodees en ce point des le commencement, selon l'ordre des décrets de Dieu) est celle qu'on doit concevoir en cela, comme agissante ensuite sur les autres. Aussi l'action d'une substance sur l'autre n'est pas une émission ni une transplantation d'une entité, comme le vulgaire le concoit, et ne saurait étre prise raisonnable-
ment que de la manière que je viensde dire. 1l est vrai qu'on conçoit fort bien dans la matière et des émissions et des réceptions des parties, par lesquelles on a raison d'expliquer mécaniquement tous les phénomènes de la physique ; nrais, comme la masse matérielle n'est pas une substance, il est visible que l’action à l'égard de la substance méme ne saurait étre que ce que je viens de dire.
18. Ces considérations, quelque métaphysiques qu'elles paraissent, ont encore un merveilleux usage dans la physique pour établir les lois du mouvement, comme nos dynamiques le pourront faire connaitre. Car on peut dire que dans le choc des corps chacun ne souffre que par son propre ressort, cause du mouvement qui est déjà en lui. Et quant au mouvement absolu, rien ne peut le déterminer mathématiquement, puisque tout termine en rapports : ce qui fait qu'il y a toujours une parfaite équivalence des hypothèses, comme dans l'astronomie ; en sorte que, quelque nombre des corps qu'on prenne, il est arbitraire d'assigner le repos ou un tel degré de vitesse à celui qu'on voudra choisir, sans que les phénoménes du mouvement droit, circulaire, ou composé, le puissent réfuter. Cependant il est raisonnable d'attribuer aux corps des véritables mouvements, suivant la supposition qui rend raison des phénoménes, de la manière la plus intelligible, cette dénomination étant conforme à la notion de l'action que nous venons d'établir.