DE L'UNION QU IL YA ENTRE L'AME ET LE CORPS
Journal des Savants, 27 juin 1695.
1. 11 y a plusieurs années que j'ai concu ce système, et que j'enai communiqué avec de savants hommes, et surtout avec un des plus grands théologiens et philosophes de notre temps, qui, ayant appris quelques-uns de mes sentiments par une personne de la plus haute qualité, les avait trouvés fort paradoxes (1). Mais, ayant recu mes éclaircissements, il se rétracta de la maniére la plus généreuse et la plus édifiante du monde ; etayant approuvé une partie de mes propositions, il fit cesser sa censure à l'égard des autres dont il ne demeurait pas encore d'accord. Depuis ce temps-là, j'ai continué mes méditations selon les occasions, pour ne donner au public que des opinions bien examinées, et j'ai tâché aussi de satisfaire aux objections faites contre mes essais de dynamique, qui ont de la liaison avec ceci. Enfin, des personnes considérables ayant désiré de voir mes sentiments plus éclaircis, j'ai hasardé ces méditations, quoiqu'elles ne soient nullement populaires, ni propres à étre goütées de toute sorte d'esprit. Je m'y suis porté principalement pour profiter des jugements de ceux qui sont éclairés en ces matières: puisqu'il serait trop embarrassant de chercher et de sommer en particulier ceux qui seraient disposés à me donner des instructions, que je serai toujours bien aise de recevoir, pourvu que l'amour de la vérité y paraisse, plutót que la passion pour les opinions dont on est prévenu.
2. Quoique je sois un de ceux qui ont fort travaillé sur les mathé-
(1) Allusion à la correspondance avec Ant. Arnauld.
matiques, je n'ai pas laissé de méditer sur la philosophie dés ms jeunesse; car il me paraissait toujours qu'il y avait moyen d'y établir quelque chose de solide par des démonstrations claires. J'avais pénétré bien avant dans le pays des scholastiques, lorsque les mathématiques et les auteurs modernes m'en firent sortir encore bien jeune. Leurs belles manières d'expliquer la nature mécaniquement me charmérent, et je méprisais avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou des facultés, dont on n'apprend rien. Mais depuis, ayant tâché d'approfondir les principes mêmes de la mécanique, pour rendre raison des lois de la nature que l'experience faisait connaitre, je m'apereus que la seule considération d'une masse étendue ne suffisait pas, et qu'il fallait employer encore la nation de la force, qui est trés intelligible, quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique. 1 me paraissait aussi que l'opinion de ceux qui transforment ou. dégradent les bêtes en pures machines, quoiqu'elle semble possible, est hors d'apparence, et méme contre l'ordre des choses. |
3. Au commencement, lorsque je nr'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donne dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui remplit le mieux l'imagination; mais en étant revenu, après bien des méditations je m'apercus qu'il est impossible de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule, ou dans ce qui n'est que passif, puisque tout n'y est que collection ou amas de parties à l'infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa réalité que des unités véritables. qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre chose que les points dont il est constant. que Je continu ne saurait être 'composé; done pour trouver ces unités réelles je fus contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un être matériel ne saurait être en méme temps materie] et. parfaitement indivisible, ou doué d'une véritable unité. 1 fallut done rappeler et comme rehabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui; mais d'une maniere qui les rendit intelligibles, et qui séparût l'usage qu'on en doit faire de l'apus qu'on en a fait. Je trouvai donc que leur nature consiste dans la force, et que de cela s'ensuit quelque chose d'analogique au seutiment et à l'appetit ; et qu'ainsi il fallait les concevoir à l'imitation de Ja notion que nous avons des âmes. Mais, comme l'âme ne doit pas être employée pour rendre raison du détail de l'économie du corps de l'animal. je jugeai de même qu'il ne fallait pas employer ces formes pour expliquer les problèmes particuliers de la nature,
quoiqu'elles soient nécessaires pour établir de vrais principes généraux. Aristote les appelle entéléchies premières. Je les appelle, peut-être plus intelligiblement, forces primitives qui ue contiennent pas seulement l'acte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale.
4. Je voyais que ces formes et ces Ames devaient être indivisibles, aussi bien que notre esprit, comme en eflet je me souvenais que c'était le sentiment de saint Thomas à l'égard des âmes des bêtes. Mais cette nouveauté renouvelait les grandes difficultés de l'origine et de la durée des âmes et des formes. Car toute substance qui a une véritable unité, ne pouvant avoir son commencement ni sa fin que par miracle, il s'ensuit qu'elles ne sauraient commencer que par création, ni finir que par annihilation. Ainsi, excepté les âmes que Dieu veut encore créer expres, faut que les formes constitutives des substances aient été créées avec le monde, et qu'elles subsistent toujours. Aussi quelques scholastiques, comme Albert le Graud et Jean Bacon, avaient entrevu une partie de la vé ur leur origine. Et la chose ne doit point paraître extraordinaire, puisqu'on ne donne aux formes que la durée, que les gassendistes accordent à leurs atomes.
5. Je jugeais pourtant qu'il n'y fallait point mêle: les esprits ni l'âme r
de reconnaitre qu'il
indifféremment aisonnable, qui sont d'un ordre supérieur, et ont incomparablement plus de perfection que ces formes enfoncées dans la matière, étant comme de petits dieux au prix d'elles, faits à l'image de Dieu, et ayant en eux quelque rayon des lumières de la divinité. C'est pourquoi Dieu gouverne les esprits comme un prince gouverne ses sujets, et méme comme un père a soin de ses enfants; au lieu qu'il dispose d autres substances comme un ingénieur manie ses machines. j les esprits ont des lois particulières qui les mettent au-dessus des révolutions de la mati
e; et on peut dire que tout le reste n'est fait que pour eux, ces révolutions mêmes étant accommodées à la félicité des bons et au châtiment des méchants.