DE LA DÉMONSTRATION DE L'EXISTENCE DE DIEU
arrêté par ceux qui s'aviseraient de nier que toutes les perfections soient compatibles, et par consequent que l'idée en question soit possible. Car. en disant seulement que Dieu est un étre de soi ou primitif, ens a se, c'est-à-dire qui existe par son essence, il est aisé de conclure de cette définition qu'un tel être. s'il est possible, existe ; ou plutôt cette conclusion est un corollaire qui se tire immédiatement de la définition. et n'en diflére presque point. Car, l'essence de la chose n'étant que ce qui fait sa possibilité en particulier, il est bien manifeste qu'exister par son essence est exister par sa possibilité. Et si l'étre de soi était défini en termes encore plus approchants, en disant que c'est l'étre qui doit exister parce qu'il est possible, il est manifeste que tout ce qu'on pourrait dire contre l'existence d'un tel étre serait de nier sa possibilite.
On pourrait encore faire à ce sujet une proposition modale, qui serait un des meilleurs fruits de toute la logique ; savoir que, si l'étre nécessaire est possible, il existe. Car l'étre nécessaire et l'étre par son essence ne sont qu'une méme chose. Ainsi le raisonnement pris de ce biais parait avoir de la solidité ; et ceux qui veulent que des seules notions, idées, définitions ou essences possibles on ne puisse jamais inférer l'existence actuelle, retombent en effet dans ce que je viens de dire, c'est-à-dire qu'ils nient la possibilité de l'étre de soi. Mais ce qui est bien à remarquer, ce biais méme sert à faire connaitre qu'ils ont tort, et remplit enfin le vide de la démonstration. Car si l'étre de soi est impossible, tous les étres par autrui le sont aussi ; puisqu'ils ne sont enfin que par l'étre de soi ; ainsi rien ne saurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale, égale à la précédente, et qui, jointe avec elle, achéve la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : Si l'étre nécessaire n'est point, il n’y a point d'être possible. Il semble que cette démonstration n'avait pas été portée si loin jusqu'ici. Cependant j'ai travaillé aussi ailleurs à prouver que l'étre parfait est possible.
Je n'avais dessein, Monsieur, que de vous écrire en peu de mots quelques petites réflexions sur les mémoires que vous m'aviez envoyés ; mais la variété des matières, la chaleur de la méditation, et le plaisir que j'ai pris au dessein généreux du prince qui est le protecteur de cet ouvrage, m'ont emporté. Je vous demande pardon d'avoir été si long, et je suis, etc.
Plusieurs personnes ingénieuses ont eru et croient encore aujourd'hui qu'il n'y a qu'un seulesprit, qui est universel et qui anime tout l'univers et toutes ses parties, chacune suivant sa structure et suivant les organes qu'il trouve, comme un méme souffle de vent fait sonner differemment divers tuyaux d'orgue. Et qu'ainsi lorsqu'un animal a ses organes bien disposés il y fait l'effet d'une âme particulière, mais lorsque les organes sont corrompus, cette âme particulière revient à rien ou retourne pour ainsi dire dans l'océan de l'esprit universel.
Aristote a paru à plusieurs d'une opinion approchante qui a été renouvelée par Averroës, célèbre philosophe arabe. Il croyait qu'il y avait en nous un intellectus agens, ou entendement actif, et aussi un intellectus patiens ou entendement passif; que le premier, venant du dehors, était éternel et universel pour tous, mais que l'entendement passif, particulier à chacun, s'éteignait dans la mort de l'homme. Cette doctrine a été celle de quelques péripatéticiens depuis deux ou trois siécles, comme de Pomponatius, Contarenus et autres; et on en reconnait les traces dans feu M. Naudé, comme ses lettres et les Naudeana qu'on a imprimés depuis peu le font connaitre. lls l'enseignaient en secret à leurs plus intimes et plus habiles disciples, au lieu qu'en public ils avaient l'adresse de dire que cette doctrine était en effet vraie selon la philosophie, par laquelle ils entendaient celle d'Áristote par excellence, mais qu'elle était fausse selon la foi, d’où sont venues enfin les disputes sur la double vérité, qui a été condamnée dans le dernier concile de Latran.
On m'a dit que la reine Christine avait beaucoup de penchant pour cette opinion, et comme M. Naudé, quia été son bibliothecaire, en était imbu, il y a de l'apparence qu'il lui a donné les informations qu'il avait de ces opinions secretes des philosophes célébres, qu'il avait pratiqués en Italie. Spinosa, qui n'admet qu'une seule substance, ne s'éloigne pas beaucoup de la doctrine de l'esprit universel unique, et méme les nouveaux cartésiens, qui prétendent que Dieu seul agit, l'établissent quasi sans y penser. Ill y a de l'apparence que Molinos et quelques autres nouveaux quiétistes, entre autres un certain auteur, qui se nomme Joannes Angelus Silesius, qui a écrit avant Molinos, et dont on a réimprimé quelques ouvrages depuis peu, et méme Weigelius avant eux, ont donne dans cette opinion du Sabbat ou repos des âmes en Dieu. C'est pourquoi ils ont eru que la cessation des fonctions particuliéres était le plus haut état de la perfection.
Il est vrai que les philosophes péripatéticiens ne faisaient pas cet esprit tout à fait universel, car, outre les intelligences qui, selon eux, animaient les astres, ils avaient une intelligence pour ce bas monde, et cette intelligence faisait la fonction d'entendement actif dans les âmes des hommes. Ils étaient portés à cette doctrine de l'âme immortelle universelle pour tous les hommes par un faux raisonnement. Car ils supposaient que la multitude infinie actuelle est impossible, et qu'ainsi il n'était point possible qu'il y eût un nombre infini des âmes, mais qu'il faudrait qu'il y en eüt pourtant si les âmes particulières subsistaient. Carle monde étant éternel selon eux, et le genre humain aussi, et des nouvelles àmes naissant toujours, si celles subsistaient toutes, il y en aurait maintenant une infinité actuelle. Ce raisonnement passait chez eux pour une démonstration. Mais il était plein de fausses suppositions. Car on ne leur accorde pas ni l'impossibilité de l'infini actuel, ni que le genre humain ait duré éternellement, ni la genération des nouvelles âmes puisque les platoniciens enseignent la préexistence des ámes, et les pythagoriciens enseignent la métempsycose et prétendent qu'un certain nombre déterminé des âmes demeure toujours et fait ses révolutions.
La doctrine d'un esprit universel est bonne en elle-même, car tous ceux qui l'enseignent admettent en effet l'existence de la divinité, soit qu'ils croient que cet esprit universel est suprême, car alors ils tiennent que c'est Dieu même, soit qu'ils croient avec les
cabbalistes que Dieu l'a créé, qui était aussi l'opinion de Henry More, Anglais, et de quelques autres nouveaux philosoplies et particulierement de certains chimistes, qui ont cru qu'il y a un archée universel ou bien une áme du monde et quelques-uns ont soutenu que c'est cet esprit du Seigneur qui se remuait sur les eaux, dont parle le commencement de la Genése.
Mais lorsqu'on va jusqu'à dire que cet esprit universel est l'esprit. uuique, et qu'il n'y a point d'âmes ou esprits particuliers, ou du moins que ces âmes particulières cessent de subsister, je crois qu'on passe les bornes de la raison, et qu'on avance sans fondement une doctrine dont on n'a pas méme de notion distincte. Examinons urn peu les raisons apparentes sur lesquelles on peut appuyer cette doctrine, qui détruit l'immortalité des âmes et dégrade le genre humain, ou plutôt toutes les créatures vivantes, de ce rang qui leur appartenait et qui leur a été attribué communément. Car il me semble qu'une opinion de cette force doit être prouvée, et ce n'est pas assez d'en avoir une imagination, qui en effet n'est fondée que sur une comparaison fort elochaute du souffle qui anime les organes de musiqui
J'ai montré ci-dessus que la prétendue démonstration des péi patéticiens, qui soutenaient qu'il n'y avait qu'un esprit commun à tous les hommes, est de nulle force et n'est appuyée que sur des ppositions. Spinoza a prétendu démontrer qu'il n'y a qu'une seule substance dans le monde, mais ces démonstrations sont pitoya ou non intelligibles. Et les nouveaux cartésiens, qui ont cru que Dieu seul agit, n'en ont guère donné de preuve. Outre que le P. Malebranche parait admettre au moins l'action interne des esprits particuliers.
Une des raisons plus apparentes, qu'on a alléguée contre les âmes particu , c'est qu'on a été en peine de leur origine. Les philosophes de l'Ecole ont fort disputé sur l'origine des formes, parmi lesquelles ils comprennent les âmes. Les opinions ont été fort partagées pour savoir s'il y avait une édurtion de la puissance dela matiere, comme la figure tirée du marbre, ou s'il y avait une traduction des âmes, en. sorte qu'une âme nouvelle naissait d'une âme précédente, comme un feu s'allume d'un outre feu, ou si les âmes existaient déjà et ne faisaient que se faire connaitre après la génération de l'animal, ou enfin si les âmes étaient créées de Dieu toutes les fois qu'il y a une nouvelle génération.
faus:
Ceux qui niaient les âmes particulières croyaient par là se tirer de toute la difliculté, mais e'est couper le nœud au lieu de le résoudre, et il n v à point de force dans un argument qu'on ferait ainsi : on 3 varié dans l'explication d'une doctrine, donc toute la doctrine est fausse. C'est la maniere de raisonner des sceptiques, et si elle était recevable, il. n'v aurait rien qu'on ne pourrait rejeter. Les expériences de notre temps nous portent à croire que les ámes et même les animaux ont toujours existé, quoique en petit volume. et que la génération n'est qu'une espèce d'augmentation, et de cette manière toutes les difficultés de la génération des âmes et formes disparaissent. On ne refuse cependant pas à Dieu le droit de creer des àmes nouvelles, ou de donner un plus haut degré de perfection à celles qui sont déjà dans la nature, mais on parle de ce qui est ordinaire dans la nature, sans entrer dans l'économie particulière de Dieu à l'égard des àmes humaines, qui peuvent étre privilégiees puisqu'elles sont infiniment au-dessus de celles des animaux.
Ce qui a contribué beaucoup aussi. à mon avis, à faire donner des personnes ingénieuses dans la doctrine de l'esprit universel unique. c'est que les philosophes vulgaires déhitaient une doctrine touchant les âmes séparées et les fonctions de l'âme indépendantes du corps et des organes, qu'ils ne pouvaient pas assez justifier ; ils avaient graude raison de vouloir soutenir l'immortalité de l'âme comme conforme aux perfections divines et à la véritable morale, mais. voyant que par la mort les organes, qu'on remarque dans les animaux, se dérangeaient, et étaient corrompus enfin, ils se crurent obligés de recourir aux âmes séparées, c'est-à-dire de croire que l'âme subsistait sans aucun corps et ne laissait pas d'avoir alors ses pensées el fonctions. Et pour le mieux prouver ils tâchaient de faire voir que l'âme, déjà dans cette vie, a des pensées abstraites et indépendantes des idées matérielles. Or ceux qui rcjetaient cet état séparé et cette indépendance comme contraire à l'expérience et à la r:ison, en étaient d'autant plus portés à croire l'extinction de l'àme particulier, et la conservation du seul esprit universel.
Jai examiné cette matière avec soin, et j'ai montré que véritblement il y a dans l'âme quelques matériaux de pensée ou objets de l'entendement, que les sens extérieurs ne fournissent point, savoir l'âme méme et ses fonctions (nihil. est in intellectu quod. non fuerit in sensu, nisi ipse intellectus), et ceux qui sont pour l'esprit universel. l'accorderont aisément, puisquils le distinguent de la
matière, — mais je trouve pourtant qu'il n'y a jamais pensée abstraite qui ne soit accompagnée de quelques images ou traces matérielles, et j'ai établi un parallélisme parfait entre ce qui passe dans l'àme et entre ce qui arrive dans la matière, ayant montré que l'âme avec ses fonctions est quelque chose de distinct de la matière, mais que cependant elle est toujours accompagnée des organes qui lui doivent répondre et que cela est réciproque et le sera toujours.
Et quant à la séparation entière de l'âme et du corps, quoique je ne puisse rien dire des lois de la gráce, et de ce que Dieu a ordonné à l'égard des âmes humaines et particulières au delà de ce que dit la sainte Écriture, puisque ce sont des choses qu'on ne peut point savoir par la raison, et qui dépendent de la révélation et de Dieu méme, néanmoins je ne vois aucune raison ni de la religion, ni de la philosophie, qui m'oblige de quitter la doctrine du parallélisme de l'âme et du corps, et d'admettre une parfaite séparation. Car pourquoi l'âme ne pourrait-elle pas toujours garder un corps subtil, organisé à sa manière, qui pourra méme reprendre un jour ce qu'il (aut de son corps visible dans la résurrection, puisqu'on accorde aux bienheureux un corps glorieux, et puisque les anciens péres ont accordé un corps subtil aux anges. |
Et cette doctrine, d'ailleurs, est conforme à l'ordre de la nature, établi sur les expériences; car comme les observations de fort habiles observateurs nous font juger que les animaux ne commencent point, quand le vulgaire le croit, et que les animaux séminaux, ou les semences animées ont subsisté déjà depuis le commencement des choses, et l'ordre et la raison veut que ce qui a existé depuis le commencement ne finisse pas non plus, et qu'ainsi comme la génération n'est qu'un accroissement d'un animal transformé et développe, la mort ne sera que la diminution d'un animal transformé et enveloppé, mais que l'animal demeurera toujours pendant les transformations, comme le ver à soie et le papillon est le méme animal. Et il est bon ici de remarquer que la nature a cette adresse et bonté, de nous découvrir ses secrets dans quelques petits échantillons, pour nous faire juger du reste, tout étant correspondant et harmonique. C'est ce qu'elle montre dans la transformation des chenilles et autres insectes, car les mouches viennent aussi des vers, pour nous faire deviner qu'il y a des transformations partout. Et les expériences des insectes ont détruit l'opinion vulgaire que ces animaux s'engendraient par la pourriture sans propagation. C'est ainsi que la nature
nous a montré aussi dans les oiseaux un échantillon de la génération de tous les animaux par le moyen des œufs, que les nouvelles découvertes ont fait admettre maintenant. Ce sont aussi les expériences des microscopes qui ont montré que le papillon n'est qu'un développement de la chenille, mais surtout que les semences contiennent déjà la plante ou l'animal formé, quoiqu'il ait besoin par aprés de transformation et de nutrition ou d'accroissement pour devenir un de ces animaux, qui sont remarquables à nos sens ordinaires. Et comme les moindres insectes s'engendrent aussi par la propagation de l'espéce, il en faut juger de méme de ces petits animaux séminaux, savoir qu'ils viennent eux-mémes d'autres animaux séminaux encore plus petits, et. qu'ainsi ils n'ont jamais commencé qu'avec le monde. Ce qui s'accorde assez avec la sainte Écriture, qui insinue que les semences ont été d'abord.
La nature nous a montré dans le sommeil et dans les évanouissements un échantillon qui nous doit faire juger que la mort n'est pas une cessation de toutes les fonctions, mais seulement une suspension de certaines fonctions plus remarquables. Et j'ai expliqué ailleurs un point important, lequel, n'avant pas été assez considéré, a fait donner plus aisément les hommes dans l'opinion de la mortalité des mes, c'est qu'un grand nombre de petites perceptions égales et balancées entre elles, qui n'ont aucun relief, ni rien de distinguant, ne sont point remarquées, et on ne saurait s'en souvenir. Mais d'en vouloir conclure qu'alors l'àime est tout à fait sans fonctions, c'est comme le vulgaire croit qu'il y a un vide ou rien là où il n'y a point de matière notable, et que la terre est sans mouvement, parce que son mouvement n'a rien de remarquable, étant uniforme et sans secousses. Nous avons une infinité de petites perceptions et que nous ne saurions distinguer : un grand bruit étourdissant, comme par exemple le murmure de tout un peuple assemblé est composé de tous les petits murmures de personnes particulières, qu'on ne remarquerail pas à part, mais dont on a pourtant un sentiment, autrement on ne sentirait point le tout. Ainsi quand l'animal est privé des organes capables de lui donner des perceptions assez distinguées, il ne s'ensuit point qu'il ne lui reste point de perceptions plus petites et plus uniformes, ni qu'il soit privé de tous organes et de toutes les perceptions. Les organes ne sont qu'enveloppés et réduits en petit volume, mais l'ordre de la nature demande que tout se redéveloppe et retourne un jour à un état remarquable, et qu'il y
ait dans ces vicissitudes un certain progres bien réglé qui serve à faire mourir et perfectionner les choses. Il semble que Démocrite lui-méme a vu cette ressuscitation des animaux, car Pletin lui attribue qu'il enseignait une résurrection.
Toutes ces considérations font voir comment, non seulement les âmes particulières, mais méme les animaux subsistent, et qu'il n'y a aucune raison de croire une extinction entiere des ámes, ou bien une destruction entiére de l'animal, et, par conséquence, qu'on n'a point besoin de recourir à un esprit universel, et de priver la nature de ses perfections particuliéres et subsistantes : ce qui, en effet, serait aussi n'en pas assez considérer l'ordre et l'harmonie. Il y a aussi bien des choses dans la doctrine de l'esprit universel unique, qui ne se soutiennent point, et s'embarrassent dans les difficultés bien plus grandes que la doctrine ordinaire.
En voici quelques-unes : on voit d'abord que la comparaison du souffle qui fait sonner diversement de différents tuyaux, flatte l'imagination, mais qu'elle n'explique rien, ou plutót qu'elle insinue tout le contraire. Car ce souffle universel des tuyaux n'est qu'un amas de quantité de souffles particuliers, puis chaque tuyau est rempli de son air, qui peut méme passer d'un tuyau dans l'autre, de sorte que cette comparaison établirait plutôt des âmes particulières et favoriserait méme la transmigration des âmes d'un corps dans l'autre, comme l'air peut changer de tuvau.
Et si on s'imagine que l'esprit universel est comme un océan composé d'une infinité de gouttes, qui en sont détachées quand elles animent quelque corps organique particulier, mais qu'elles se réunissent à leur océan aprés la destruction des organes, on se forme encore une idée matérielle et grossiére, qui ne convient point à la chose et s'embarrasse dans les mêmes difficultés que celle du souffle. Car comme l'océan est un amas de gouttes, Dieu serait pour ainsi dire un assemblage de toutes les îmes, à peu prés de la méme manière qu'un essaim d'abeilles est un assemblage de ces petits animaux, mais comme cet-essaim n'est pas lui-même une véritable substance, il est clair que de cette manière l'esprit universel ne serait point un être véritable lui-même, et au lieu de dire qu'il est le seul esprit, il faudrait dire qu'il n'est rien du tout en soi, et qu'il n'y a dans la nature que des âmes particulières, dont il serait l'amas. Outre que les gouttes réunies à l'océan de l'esprit universel aprés la destruction des organes seraient en effet des âmes, qui subsisteraient sé-
parées de la matière, et qu'on retomberait ainsi dans ce qu'on a voulu éviter, surtout si ces gouttes gardent quelque reste de leur état précédent ou ont encore quelques fonctions et pourraient méme acquérir des plus sublimes dans cet océan de la divinité ou de l'esprit universel. Que si l'on veut que ces âmes réunies à Dieu soient sans aucune fonction propre, on tombe dans une opinion contraire à la raison et à toute la bonne philosophie, comme si aucun étre subsistant pouvait jamais parvenir à un état oü il est sans aucune fonction ou impression. Car une chose jointe à une autre ne laisse pas d'avoir ses fonctions particulières, lesquelles jointes avec les fonctions desautres en font résulter les fonctions du tout, autrement le tout n'en aurait aucune si les parties n'en avaient point. Outre que j'ai montré ailleurs que chaque être garde parfaitement toutes les impressions qu'il a recues, quoique ces impressions ne soient plus remarquables à part,parce qu elles sont jointes avec tant d'autres. Ainsi l'âme, réunie à l'océan des âmes, demeurerait toujours l'âme particulière qu'elle a été, mais séparée.
Ce qui montre qu'il est plus raisonnable et plus conforme à l'usage de la nature de laisser subsister les âmes particulières dans les animaux mémes et non pas au dehors en Dieu, et ainsi de conserver non seulement l'àme, mais encore l'animal, comme je l'ai explique, ci-dessus et ailleurs; et de laisser ainsi les ámes particulieres demeurer toujours en fonction, c'est-à-dire dans des fonctions particuliéres qui leur conviennent et qui contribuent à la beauté et à l'ordre de l'univers, au lieu de les réduire au sabbat des quiétistes en Dicu, c'est-à-dire à un etat de faineantise et d'inutilité. Car quant à la vision béatifique des âmes bienheurcuses, elle est compatible avec les fonctions de leurs corps glorifiés, qui ne laisseront pas d'étre organiques à leur maniere.
Mais si quelqu'un veut soutenir qu'il n'y a point d'àmes particulieres du tout, pas méme maintenant, lorsque la fonction du sentiment et de la pensée se fait avec l'aide des organes, il sera réfuté par notre expérience, qui nous enseigne, ce me semble, que nous sommes quelque chose en notre particulier, qui pense, qui s'apercoit, qui veut, et que nous sommes distingués d'un autre qui pense et qui veut autre chose.
Autrement on tombe dans le sentiment de Spinosa, ou de quelques auteurs semblables, qui veulent qu'il n'y ait qu'une seule substance, savoir Dieu, qui pense, croit et veut l'un en moi, mais qui pense,
croit et veut tout le contraire dars un autre, opinion dont M. Bayle a bien fait sentir le ridiculeen quelques endroits de son dictionnaire.
Ou bien, s'il n'y a rien dans la nature que l'esprit universel et la matière, il faudra dire que si ce n'est pas l'esprit universel luiméme, qui croit et veut des choses opposées en différentes personnes, que c'est la matiére qui est différente et agit différemment ; mais si la matière agit, à quoi bon cet esprit universel ? Si la matière n'est qu'un premier passif, ou bien un passif tout pur, comment lui peut-on attribuer ces actions? ll est donc bien plus raisonnable de croire qu'outre Dieu, qui est l'actif supréme, il y a quantité d'actifs particuliers, puisqu'il y a quantité d'actions et passions particulières et opposées, qui ne sauraient étre attribuées à un méme sujet, et ces actifs ne sont autre chose que les âmes particulières.
On sait aussi qu'il y a des degrés en toutes choses. ll y a une infinite de degrés entre un mouvement tel qu'on voudra et le parfait repos, entre la dureté et la parfaite fluidité qui soit sans résistance aucune, entre Dieu et le néant. Ainsi il y a de méme une infinité de degrés entre uu actif tel qu'il puisse être et le passif tout pur. Et par conséquent il n'est pas raisonnable de n'admettre qu'un seul actif, c'est-à-dire l'esprit universel, avec un seul passif, c'est-à-dire la maticre.
Il faut encore considérer que ma manière n'est pas une chose opposée à Dieu, mais qu'il la faut opposer plutôt à l'actif borné, c'est. a-dire à l'âme ou à la forme. Car Dieu est l'être suprême, opposé au ucant. dont la matière résulte aussi bien que les formes, et le passif tout pur est quelque chose de plus que le néant, étant capable de quelque chose. au lieu que rien ne se peut attribuer au néant. Ainsi il faut faire figurer avec chaque portion particuliére de la maticre des formes particulières, c'est-à-dire des âmes et esprits, qui y conviennent.
Je ne veux point recourir ici à un argument démonstratif, que j'ai employé ailleurs, et tiré des unités ou choses simples, où les ames particulières sont comprises, ce qui nous oblige indispensahlement non seulement d'admettre les âmes particulières, mais d'avouer encore qu'elles sont immortelies par leur nature ct aussi indestructibles que l'univers, et. qui plus est, que chaque âme est un miroir de l'univers à sa manière sans aucune interruption, et qui contient dans son fond un ordre répondant à celui de l'univers méme, que les impgs varient et représentent d'une infinité de façons,
PAUL Jawr1. — Leibniz. I-44
toutes différentes et toutes véritables, et multiplient pour ainsi dire l'univers autant de fois qu'il est possible, de sorte que de cette facon elles approchent de la divinité autant qu'il se peut selon leurs différents degrés et donnent à l'univers toute la perfection dont il est capable.
Apres cela, je ne vois point quelle raison ou apparence on puisse avoir de combattre la doctrine des ámes particulieres. Ceux qui le font accordent que ce qui est en nous est un eflet de l'esprit universel. Mais les effets de Dieu sont subsistants, pour ne pas dire que méme en quelque facon les modifications et effets des créatures sont durables, et que leurs impressions se joignent seulement sans se détruire. Donc, si conformément à la raison et aux expériences, comme on a fait voir, l'animal avec ses perceptions plus ou moins distinctes et avec certains organes subsiste toujours, et si par conséquent cet eflet de Dieu subsiste toujours dans ces organes, — pourquoi ne serait-il pas permis de l'appeler l'âme, et de dire que cet effet de Dieu est une àme immatérielle et immortelle, qui imite en quelque facon l'esprit universel, puisque cette doctrine, d'ailleurs, fait cesser toutes les difficultés, comme il parait par ce que je viens de dire ici et en d'autres écrits que j'ai faits sur ces matières.
CONTENUES DANS LA SECONDE ÉDITION DU DICTIONNAIRE CRITIQUE DE M. BAYLE, ARTICLE RORARICS SUR LE SYSTÈME
Histoire critique de la République des lettres, t. Xf, p. 25, 1702.
J'avais fait insérer dans le Journal des Savants de Paris (juin et juillet 1695 quelques essais sur un système nouveau, qui me paraissaient propres à expliquer l'union de l'àme et du corps ; où, au lieu: de la voie de l'influence des écoles et de la voie de l'assistance des cartésiens, j'avais employé la voie de l'harmonie préétablic. M. Bayle, qui sait donner aux méditations les plus abstraites l'agrément dont clles ont besoin pour attirer l'attention du lecteur, et qui les approfondit en méme temps en les mettant dans leur jour, avait bien voulu se donner la peine d'enrichir ce systéme par ses réflexions insérées dans son dictionnaire, article Zorarius; mais, comme il y rapportait en méme temps des difficultés qu'il jugeait avoir besoin d'étre éclaircies, j'avais tàché d'y satisfaire dans l'Histoire des ouvrages des savants (juillet 1698). M. Bayle vient d'y répliquer dans la seconde édition de son dictionnaire, au même article de Rorarius. ll a l'honnéteté de dire que mes réponses ont mieux développé le sujet, et que si la possibilité de l'hypothèse de l'harmonie préctablie était bien avérée, il ne ferait point difficulté de la préférer à l'hypothèse . cartésienne, parce que la première donne une haute idée de l'auteur des choses, et éloigne (dans le cours ordinaire de la nature) toute notion de conduite miraculeuse. Cependant il lui parait difficile encore de concevoir que cette harmonie préétablie soit possible ; et pour le faire voir, il commence par quelque chose de plus facile que cela, à son avis, et qu'on trouve pourtant peu faisable, c'est qu'il compare cette hypothèse avec la supposition d'un vaisseau qui, sans
être dirigé de personne, va se rendre de soi-même au port désiré. 11 dit là-dessus qu'on conviendra que l'infinité de Dieu n'est pas trop grande pour communiquer à un vaisseau une telle faculté ; il ne prononce point absolument sur l'impossibilité de la chose, il juge pourtant que d'autres la croiront; car vous direz méme, ajoute-t-il, que la nature du vaisseau n'est pas capable de recevoir de Dieu cette faculté-là. Peut-être qu'il a jugé que, selon l'hypothèse en question, il faudrait supposer que Dieu a dormé au vaisseau, pour cet elfet, une faculté à la scholastique, comme celle qu'on donne dans les écoles aux corps pesants, pour les mener vers le centre. Si c'est ainsi qu'il l'entend, je suis le premier à rejeter la supposition ; mais s'il l'entend d'une faculté du vaisseau explicable par les règles de la mécanique, et par les ressorts internes, aussi bien que par les circonstances externes; et s'il rejette néanmoins la supposition comme impossible, je voudrais qu'il eût donné quelque raison de ce jugement. Car bien que je n'aie point besoin de la possibilité de quelque chose qui ressemble à ce vaisseau, de la manitre que M. Bavyle le semble concevoir, comme je le ferai voir plus bas ; je crois pourtant qu'a bien considérer les choses, bien loin qu'il y ait de la difficulté là-dessus à l'égard de Dieu, il semble plutót qu'un esprit fini pourrait étre assez habile pour en venir à bout. Il n'v a point de doute qu'un homme pourrait faire une machine capable de se promener durant quelque temps par une ville, et de se tourner justement aux coins de certaines rues. Un esprit incomparablement plus parfait, quoique borné, pourrait aussi prévoir et éviter un nombre incomparablement plus grand d'obstacles. Ce qui est si vrai, que si ce monde, selon. l'hypothèse de quelques-uns, n'était qu'un composé d'un nombre fini d'atomes, qui se remuassent suivant les lois de la mécanique, il est sûr qu'un esprit fini pourrait être assez relevé pour comprendre et prévoir démonstrativement tout ce qui y doit arriver dans un temps déterminé ; de sorte que cet esprit pourrait non seulement fabriquer un vaisseau capable d'aller tout seul à un port nommé, en lui donnant d'abord le tour, 1a direction et les ressorts qu'il faut ; mais il pourrait encore former un corps capable de contrefaire un homme. Car il n'y à que du plus et du moins qui ne changent rien dans le pays des possibilités : et quelque grande que soit la multitude des fonctions d'une machine, la puissance et l'artilice de l'ouvrier peuvent eroitreà proportion ; de sorte que n'en point voir la possibilité serait ne pas assez considérer les degrés des
choses. Il est vrai que le monde n'est pas un composé d'un nombre fini d'atomes, mais une machine composée, dans chacune de ses parties, d'un nombre véritablement infini de ressorts ; mais il est vrai aussi que celui qui l'a faite, et qui la gouverne, est d'une perfection encore plus infinie, puisqu'elle va à une infinité de mondes possibles, dont il a choisi celui qui lui a plu. Cependant, pour revenir aux esprits bornes, on peut juger, par de petits échantillons qui se trouvent quelquefois parmi nous, oü peuvent aller ceux que nous ne connaissons pas. Il y a, par exemple, des hommes eapables de faire promptement des grands calculs d'arithmétique par la seule pensée. M. de Monconis fait mention d'un tel homme qui était de son temps en Italie, et il y en a un aujourd'hui en Suède, qui n'a pas méme appris l'arithmétique ordinaire, et que je voudrais qu'on ne négligeàt point de bien tâter sur sa manière de procéder. Car qu'est-ce que l'homme, quelque excellent qu'il puisse étre, au prix de tant de créatures possibles et méme existantes, telles que les anges ou génies, qui nous pourraient surpasser en toutes sortes de compréhensions et de raisonnements, incomparablement plus que ces merveilleux possesseurs d'une arithmétique naturelle ne nous surpassent en matiére de nombres ? J'avoue que le vulgaire n'entre point dans ces considérations : on l'étourdit par des. objections, oü il faut penser à ce qui n'est pas ordinaire, ou méme qui est sans exemple parmi nous; mais quand on pense à la grandeur et à la variété de l'univers, on en juge tout autrement. M. Bayle surtout ne peut point manquer de voir la justesse de ces conséquences. 1l est vrai que mon hypothèse n'en dépend point, comme je le montrerai tantót ; mais quand elle en dépendrait, et quand on aurait droit de dire qu'elle est plus surprenante que celle des automates (dont je ferai voir pourtant plus bas qu'elle ne fait que pousser les bons endroits, et ce qu'il y a de solide), je ne m'en alarmerais pas, supposé qu'il n'y ait point d'autre moyen d'expliquer les choses conformément aux lois de la nature. Car il ne faut point se régler en ces matières sur les notions populaires, au préjudice des conséquences certaines. D'ailleurs, ce n'est pas dans le merveilleux de la supposition que consiste ce qu'un philosophe doit objecter aux automates, mais dans le défaut des principes, puisqu'il faut partout des entéléchies ; et. c'est avoir une petite idée de l'auteur de la nature (qui multiplie autant qu'il se peut ses petits mondes ou ses miroirs actifs indivisibles) que de uen Aonnet SSWS*
corps humains. ll est méme impossible qu'il n'y en ait partout.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de ce que peut une substance bornée, mais à l'égard de Dieu c'est bien autre chose ; et bien loin que ce qui a paru impossible d'abord le soit en effet, il faut dire plutót qu'il est impossible que Dieu en use autrement. étant comme il est, infiniment puissant et sage, et gardant en tout l'ordre et l'harmonie, autant qu'il est possible. Mais, qui plus est, ce qui parait si étrange quand on le considére détaché est une conséquence certaine de la constitution des choses; de sorte que le merveilleux universel fait cesser et absorbe, pour ainsi dire, le merveilleux particulier, puisqu'il en rend raison. Car tout est tellement réglé et lié, que ces machines de la nature, qui ne manquent point, qu'on compare à des vaisseaux, et qui iraient au port d'eux-mêmes, malgré tous les détours et toutes les tempétes, ne sauraient étre jugées plus étranges qu'une fusée qui coule le long d'une corde, ou qu'une liqueur qui court dans un canal. De plus, les corps n'étant pas des atomes, mais étant divisibles et divisés méme à l'infini, et tout en étant plein, il s'ensuit que le moindre petit corps recoit quelque impression du moindre changement de tous les autres, quelque éloignés et petits qu'ils soient, et doit être ainsi un miroir exact de l'univers ; ce qui fait qu'un esprit assez pénétrant pour cela pourrait, à mesure de sa pénétration, voir et prévoir dans chaque corpuscule ce qui se passe et se passera dans ce corpuscule et au dehors. Ainsi rien n'y arrive, pas méme par le choc des corps environnants, qui ne suive de ce qui est déjà interne, et qui en puisse troubler l'ordre. Et cela est encore plus manifeste dans les substances simples, ou dans les principes actifs mêmes, que j'appelle des entéléchies primitives avec Aristote, et que, selon moi, rien ne saurait troubler. C'est pour répondre à une note marginale de M. Bayle où il m'objecte qu'un corps organique étant « composé de plusieurs substances, dont cha- « cune a un principe d'action, réellement distinct du principe de « chacune des autres, et l'action de chaque principe étant spontanée, « cela doit varier à l'infini les effets; et le choc des corps voisins « doit mêler quelque contrainte à la spontancité naturelle de cha- « cun ». Mais il faut considérer que c'est de tout temps que l'un s'est déjà accommode à tout autre, et se porte à ce que l'autre exigera de lui. Ainsi il n'y a dela contrainte dans les substances qu'au dehors et dans les apparences, et cela est si vrai, que le mouvement de quelque point qu'on puisse prendre dans le monde se fait.dans une
ligne d'une. nature déterminée, que ce point a pris une fois pour toutes, et que rien ne lui fera jamais quitter. Et c'est ce que je crois pouvoir dire de plus précis et de plus clair, pour des esprits géométriques, quoique ces sortes de lignes passent infiniment celles qu'un esprit fini peut comprendre. Il est vrai que cette ligne serait droite, si ce point pouvait étre seul dans le monde ; et que maintenant elle est due, en vertu des lois de mécanique, au concours de tous les corps : aussi est-ce par ce concours méme qu'elle est préétablje. Ainsi j'avoue que la spontanéité n'est pas proprement dans la masse (à moins que de prendre l'univers tout entier, à qui rien ne résiste); car si ce point pouvait commencer d'être seul, il continuerait, non pas dans la ligne préctablie, mais dans la droite tangente. C'est donc proprement dans l'entéléchie (dont ce point est le point de vue) que la spontanéité se trouve : et au lieu que le point ne peut avoir de soi que la tendance dans la droite touchante, parce qu'il n'a point de mémoire, pour ainsi dire, ni de pressentiment, l'entéléchie exprime la courbe préétablie même; de sorte qu'en ce sens rien n'est violent à son égard. Ce qui fait voir enfin comment toutes les merveilles du vaisseau, qui se conduit lui-même au port, ou de la machine qui fait les fonctions de l'homme sans intelligence, et je ne sais combien d'autres fictions qu'on peut objecter encore, et qui font paraitre nos suppositions incrovables lorsqu'on les considère comme détachées, cessent de faire difficulté ; et comment tout ce qu'on avait trouvé étrange se perd entiérement, lorsqu'on considére que les choses sont déterminées à ce qu'elles doivent faire. Tout ce que l'ambition ou autre passion fait faire à lime de César est aussi représenté dans son corps : et tous les mouvements de ces passions viennent des impressions des objets joints aux mouvements internes ; et le corps est fait en sorte que l'àme ne prend jamais de résolution que les mouvements du corps ne s'y aceordent, les raisonnements méme les plus abstraits v trouvant leur jeu, par le moyen des caractéres, qui les représentent à l'imagination. En un mot, tout se fait dans le corps, à l'égard du détail des phénomènes, comme si la mauvaise doctrine de ceux qui croient que l'àme est matérielle, suivant Épicure et Hobbes, était véritable ; ou comme si l'homme méme n'était que corps, ou. qu'utomate. Aussi ont-ils poussé jusqu'à l'homme, ce que les cartésiens accordent à l'égard de tous les autres animaux ; ayant fait voir en ellet que rien ne se fait par l'homme avec toute sa raison, qui dans le corps ne soit un jeu d'images, de passions et de
mouvements. On s'est prostitué en voulant prouver le contraire. et on a seulement préparé matière de triomphe à l'erreur, en le prcnant de ce biais. Les cartésiens ont fort mal réussi, à peu prés comm: Épicure avec sa déclinaison des atomes, dont Cicéron se moque si bien, lorsqu'ils ont voulu que l'àme, ne pouvant point donner le mouvement au corps, en change pourtant la direction ; mais ni l'un ni l'autre ne se peut et ne se doit, etles matérialistes n'ont point besoin d'y recourir ; de sorte que rien de ce qui parait au dehors de l'homme n'est capable de réfuter leur doctrine; ce qui suffit pour établir une partie de mon hypothese. Ceux qui montrent aux cartésiens que leur maniere de prouver que les bétes ne sont que dcs automates va jusqu'à justifier celui qui dirait que tous les autres hommes, hormis lui, sont de simples automates aussi, ont dit justement et précisément ce qu'il me faut pour cette moitié de mon hvpothèse, qui regarde le corps. Mais outre les principes, qui établissent les monades, dont les composés ne sont que les résultats, l'experience interne réfute la doctrine épicurienne ; c'est la conscience qui est en nous de ce moi qui s'aperçoit des choses qui se passent dans le corps ; et la perception ne pouvant ètre expliquée par les figures et les mouvements, établit l'autre moitié de mon hypothèse, et nous oblige d'admetre en nous unc substance indivisible, qui doit être elle-même la source de ses phénomémes. De sorte que, suivant cette seconde moitié de mon hypothése, tout se fait daus l'âme, coinme s'il n'y avait point de corps; de méme que selon la premiere tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avait point d'áme. Outre que j'ai montré souvent, que dans les corps mêmes, quoique le détail des phénomènes ait des raisons mécaniques, la dernière analyse des lois de mécanique, etla nature des substances, nous oblige enfin de recourir aux principes actifs indivisibles; et que l'ordre admirable qui s'y trouve nous fait voir qu'il v a un principe universel, dont l'intelligence aussi bien que la puissance est suprémce. Et comme il parait par ce qu'il y a de bon et de solide dans la fausse et méchante doctrine d'Épicure, qu'on n'a point besoin de dire que l'àime change les tendances qui sont dans le corps; il est aisé de juger aussi qu'il n'est point nécessaire non plus que la masse ma- . térielle envoie des pensées à làme par l'influence de je ne sais quelles espèces chimériques, ni que Dieu soit toujours l'interprete du corps auprès de l'âme, tout aussi peu qu'il a besoin d'interpréter les volontés de l'âme üu corps; l'harmonie préétablie étant un bon
truchement de part et d'autre. Ce qui fait voir que ce qu'il y a de bon dans les hypothèses d'Épicure et de Platon, des plus grands matérialistes et des plus grands idéalistes, se réunit ici ; et qu'il n'y a plus rien de surprenant, que la seule suréminente perfection du souverain principe, montrée maintenant dans son ouvrage au delà de tout ce qu'on en à cru jusqu'à présent. Quelle merveille donc que tout aille bien et avec justesse, puisque toutes choses conspirent et se conduisent par la main, depuis qu'on suppose que tout est parfaitement bien concu? Ce serait plutôt la plus grande de toutes les merveilles, ou la plus étrange des absurdites, si ce vaisseau destiné à bien aller, si cette machine à qui le chemin a été tracé de tout temps, pouvait manquer, malgré les mesures que Dieu a prises. « ll ne faut donc pas comparer notre hypothèse, à l'égard dela masse corporelle, avec un vaisseau qui se mene soi-méme au port, » mais avec ces bateaux de trajet, attachés à une corde, qui traversent la rivière. C’est comme dans les machines de théâtre et dans les feux d'artifice, dont on ne trouve plus Ja justesse étrange, quand on sait comment tout est conduit ; il est vrai qu'on transporte l'admiration de l'ouvrage à l'inventeur, tout comme lorsqu'on voit maintenant que les planétes n'ont point besoin d'étre menées par des intelligences.
Jusqu'ici nous n'avons presque parlé que des objections qui regardent le corps ou la matière, et il n'y a point non plus d'autre difticulté qu'on ait apportée, que celle du merveilleux (mais beau et réglé, et universel) qui se doit trouver dans les corps, afin qu'ils S'accordent entre eux et avec les ámes ; ce qui, à mon avis. doit être pris plutôt pour une preuve que pour une objection, auprès des personnes qui jugent comme il faut de la puissance et de l'intelligence de l'art divin, pour parler avec M. Bayle, qui avoue aussi qu'il ne se peut rien imaginer qui donne une si haute idée de l'intelligence et de la puissance de l'auteur de toutes choses. Maintenant il faut venir à l'âme, où M. Bayle trouve encore des difficultés, après ce que j'avais dit pour résoudre les premières. ll commence par la comparaison de cette âme toute seule, et prise à part, sans recevoir rien au dehors, avec un atome d'Épicure, environné de vide; et, en effet, je considére les àmes, ou plutót les monades, comme des atomes de substance, puisqu'à mon avis il n'y a point d'atomes de matière dans la nature, la moindre parcelle de la matière ayant encore des parties, Or l'atomo tel qu'Epicure l'a imaginé, dyant de la force mou:
vante, qui lui donne une certaine direction, l'exécutera sans empéchement et uniformément, supposé qu'il ne rencontre aucun autre atome. L'áme de méme, posée dans cet état, où rien de dehors ne la change, ayant recu d'abord un sentiment de plaisir, il. semble, selon M. Bayle, qu'elle se doit toujours tenir à ce sentiment. Car, lorsque la cause totale demeure, l'effet doit toujours demeurer. Que si j'ohjecte que l’âme doit être considérée comme dans un état de changement, et qu'ainsi la cause totale ne demeure point, M. Bayle répond que ce changement doit être semblable au changement d'un atome, qui se meut continuellement sur la même ligne droite et d'une vitesse uniforme. Et quand il accorderait, dit-il, là métamorphose des pensées, pour le moins faudrait-il que le passage que j'établis d'une pensée à l'autre renfermát quelque raison d'affinité. Je demeure d'accord des fondements de ces objections, et je les emploie moiméme, pour expliquer mon système. L'état de l'âme, comme de l'atome, est un état de changement, une tendance: l'atome tend à changer de lieu, l'âme à changer de pensée; l'un et l'autre de soi change de la manière la plus simple et la plus uniforme, que son état permet. D'où vientil donc, me dira-t-on, qu'il y a tant de simplicité dans le changement de l'atome, et tant de variété dans les changements de l'âme? C'est que l'atome (tel qu'on le suppose, quoiqu'il n'y ait rien de tel dans la nature), bien qu'il ait des parties, n'a rien qui cause de la variété dans sa tendance, parce qu'on suppose que ces parties ne changent point leurs rapports ; au lieu que l'àme, tout indivisible qu'elle est, renferme une tendance composée, c'està-dire une multitude de pensées présentes, dont chacune tend à un changement particulier, suivant ce qu'elle renferme, ct qui se trouvent en elle tout à la fois, en vertu de son rapport essentiel à toutes les autres choses du monde. Aussi est-ce le défaut de ce rapport qui bannit les atomes d'Epieure de la nature. Car il my a point de chose individuelle qui ne doive exprimer toutes les autres; de sorte que l'âme, à l'égard de la variété de ses modifications, doit être comparée avec l'univers, qu'elle représente, selon son point de vue, et méme en quelque facon avec Dieu, dont elle représente finiment l'infinité, à cause de sa perception confuse et imparfaite de l'infini, plutôt qu'avec un atome materiel. Et la raison du changement des. pensées dans l'âme est la même que celle du changement des choses dans l'univers qu'elle représente. Car les raisons de mécanique, qui sont développées dans les corps, sont réunies, et pour ainsi dire con
centrées dans les âmes ou entéléchies, et y trouvent méme leur source. Il est vrai que toutes les entéléchies ne sont pas, comme notre âme, des images de Dieu, n'étant pas toutes faites pour être membres d'une société ou d'un état dont il soit le chef; mais celles «ont toujours des images de l'univers. Ce sont des mondes en raccourci, à leur mode: des simplicités fécondes ; des unités de substances, mais virtuellement infinies, par la multitude de leurs modifications ; des centres, qui expriment une circonférence infinie. Et il est nécessaire qu'elles Je soient, comme je l'ai expliqué autrefois daus des lettres échangées avee M. Arnaud. Et leur durée ne doit embarrasser personne, non plus que celle des atomes des gassendistes. Au reste, comme Socrate a remarqué dans le Phédon de Platon, parlant d'un homme qui se gratte, souvent du plaisir à la douleur il n'v a qu'un pas, erlrema gaudii luctus occupat. De sorte qu'il ne faut point s'étonner de ce passage ; il semble quelquefois que le plaisir n'est qu'un composé de petites perceptions, dont chacune serait une douleur, si elle était grande.
M. Bayle reconnait déjà que j'ai tîché de répondre à une bonne partie de ses objections : il considere aussi que, dans le système des causes occasionnelles, il faut que Dieu soit l'exécuteur de ses propres lois, au lieu que dans le nôtre c'est l'âme ; mais il objecte que lime n'a point d'instruments pour une semblable exécution. Je réponds, et j'ai répondu, qu'elle en a : ce sont ses pensées présentes, dont naissent les suivantes ; et on peut dire qu'en elle, comme partout ailleurs, le présent est gros de l'avenir.
Je crois que M. Bayle demeurera d'accord, et tous les philosophes avec lui, que nos pensées ne sont jamais simples ; et qu'à l'égard de certaines pensées l'àme a le pouvoir de passer d'elle-méme de l'une à l'autre : comme lorsqu elle va des prémisses à la conclusion, ou de la fin aux moyens. Le R. P. Malebranche méme demeure d'accord que l'âme a des actions internes volontaires. Or quelle raison y a-t-il, pour empécher que cela n'ait lieu en toutes ses pensées ? C'est peut-être qu'on a cru que les pensées confuses diffèrent lolo genere des distinctes, au lieu qu'elles sont seulement moins distinguées, et moins. développées à cause de leur multiplicité. Cela a fait qu'on a tellement attribué au corps certains mouvements, qu'on a raison d'appeler involontaires, qu'on a cru qu'il n'y a rien dans l'âme qui y réponde ; et on a cru, réciproquement, que certaines pensées abstraites ne sont point représentées dans le corps.
Mais il y a erreur dans l'un et dans l’autre, comme il arrive ordinairement dans ces sortes de distinctions, parce qu'on n'a pris garde qu'à ce qui parait le plus. Les plus abstraites pensées ont besoin de quelque imagination: et quand on considere ce que c'est que les pensées confuses, qui ne manquent jamais d'accompagner les plus distinctes que nous puissions avoir, on reconnait qu'elles enveloppent toujours l'infini. et non seulement ce qui se passe en notre corps, mais encore par son moyen, ce qui arrive ailleurs ; et servent ainsi bien plus ici à notre but, que cette légion de substances dont parle M. Bayle, comme d'un instrument qui semblait nécessaire aux fonctions que je donne à l'àme. Il est vrai qu'elle a ces légions à son service, mais non pas au dedans d'elle-méme. C'est donc des perceptions présentes avec la tendance réglée au changement, que se forme cette tablature de musique qui fait sa lecon. Mais, dit M. Bayle, ne faudrait-il pas qu'elle connût (distinctement) la suite des notes, et y pensát (ainsi) actuellement ? Je réponds que non: il lui suffit de les avoir enveloppées dans ses pensées confuses; autrement toute entéléchie serait Dieu. Car Dieu exprime tout distinetement et parfaitement à la fois, possible et existant, passé, présent et futur: il est la source universelle de tout, et les monades créées l'imitent autant qu'il est possible que les créatures le fassent ; il les a faites sources de leurs phénomènes, qui contiennent des rapports à tout, mais plus ou moins distincts, selon les degrés de perfection de chacune de ces substances. Où en est l'impossibilité ? Je voudrais voir quelque argument positif, qui menát à quelque contradictiou, ou à l'opposition de quelque vérité prouvée. De dire que cela est surprenant, ce ne serait pas une objection. Àu contraire, tous ceux qui reconnaissent des substances immatérielles indivisibles leur accordent une multitude de perceptions à la fois, et une spontanéité dans leurs raisonnements et actes volontaires. De sorte que je ne fais qu'étendre la spontanéité aux pensées confuses et involontaires, et montrer que leur nature est d'envelopper des rapports à tout ce qui est au dehors. Comment prouver que cela ne se peut, ou quil faut nécessairement que tout ce qui est en nous, nous soit connu distinctement ? N'est-il pas vrai que nous ne saurions nous souvenir toujours, méme de ce que nous savons, et où nous rentrons tout d'un coup. par une petite occasion de réminiscence? Et combien de variétés ne pouvons-nous pas avoir encore dans l'àme, oü il ne nous eit point permis d'entrer si vite? Autrement l'âme serait un Dieu,
au lieu qu'il lui suffit d'être un petit monde, qu'on trouve aussi imperturbable que le grand, lorsqu'on considére qu'il y a de la spontanéité dans le confus, comme dans le distinct. Mais on. a raison dans un autre sens d'appeler perturbations, avec les anciens, ou passions, ce qui consiste dans les pensées confuses, oü il y a de l'involontaire et de l'inconnu ; et c'est ce que, dans le langage commun, on n'attribue pas mal au combat du corps et de l'esprit, puisque nos pensées confuses représentent le corps ou la chair, et font notre imperfection.
Comme j'avais déjà donné cette réponse en substance, que les perceptions confuses enveloppent tout ce qui est au dehors, et renferment des rapports infinis, M. Bayle, aprés l'avoir rapportée, ne la réfute pas. Il dit plutót que cette supposition, quand elle sera bien développée, est le vrai moyen de résoudre toutes les difficultés ; et il me fait l'honneur de dire qu'il espère que je résoudrai solidement jes siennes. Quand il ne l'aurait dit que par honnéteté, je n'aurais pas laissé de faire des efforts pour cela, et je crois n'en avoir passé aucune : et si j'ai laissé quelque chose, sans tâcher d'y satisfaire, il faudra que je n'aie point pu voir en quoi consistait la difficulté qu'on me voulait opposer ; ce qui me donne quelquefois le plus de peine en répondant. J'aurais souhaité de voir pourquoi l'on croit que cette multitude de perceptions, que je suppose dans une substance ndivisible, n'y saurait avoir lieu ; car je crois que, quand méme l'expérience et le sentiment commun ne nous feraient point reconnaitre une grande variété dans notre âme, il serait permis de la. supposer. Ce ne sera pas une preuve d'impossibilité de dire seulement qu'on ne saurait concevoir une telle ou telle chose, quand on ne marque pas en quoi elle choque la raison; et quand la difficulté n'est que dans l'imagination, sans qu'il y en ait dans l'entendement.
ll y a du plaisir d'avoir affaire à un opposant aussi équitable, et aussi profond en méme temps que M. Bayle, qui rend tellement justice, qu'il prévient souvent les réponses, comme il a fait en remarquant que, selon moi, la constitution primitive de chaque esprit étant différente de celle de tout autre, cela ne doit pas paraître plus extraordinaire que ce que disent les Thomistes, aprés leur maitre, de la diversité spécifique de toutes les intelligences séparées. Je suis bien aise de me rencontrer encore en cela avec lui, ar jai allégué quelque part cette méme autorité. 1l est vrai que, suivant ma définition de l'espéce, je n'appelle pas cette différence
spécifique ; car comme, selon moi, jamais deux individus ne se ressemblent parfaitement, il faudrait dire que jamais deux individus ne sont d'une méme espèce ; ce qui ne serait point parler juste. Je suis fiché de n'avoir pas encore pu voir les objections de Dom François Lami, contenues, à ce que M. Bayle m'apprend, dans son second traité de la Connaissance de soi-méme (édit. 4699) ; autrement j'y aurais encore dirigé mes réponses. M. Bayle m'a voulu épargner exprès les objections communes à d'autres systèmes, et c'est encore une obligation que je lui ai. Je dirai seulement qu'à l'égard de la force donnée aux créatures je crois avoir répondu, dans le mois de septembre du Journal de Leipsig (4698), à toutes les objections du mémoire d'un savant homme, contenues dans le méme Journal (1697), que M. Bayle cite à la marge: et d'avoir démontré méme que, sans la force active dans lés corps, il n'y aurait point de variété dans les phénomènes; ce qui vaudrait autant que s'il n'y avait rien du tout. Il est vrai que ce savant adversaire a répliqué (mai 1699), mais c'est proprement en expliquant son sentiment, et sans toucher assez à mes raisons contraires: ce qui a fait qu'il ne s'est point. souvenu de répondre à cette démonstration, d'autant qu'il regardait la matière comme inutile à persuader et à éclaircir davantage, et même comme capable d’altérer la bonne intelligence. J'avoue que c’est le destin ordinaire des contestations, mais il ya de l'exception ; et ce qui s'est passé entre M. Bayle et moi parait d'une autre nature. Je tâche toujours de mon côté de prendre des mesures propres à eonserver la modération, et à pousser l'éclaircissement de la chose, afin que ja dispute non seulement ne soit pas nuisible, mais puisse méme devenir utile. Je ne sais si j'ai obtenu maintenant ce dernier point; mais, quoique je ne puisse me flatter de donner une entière satisfaction à un esprit aussi pénétrant que celui de M. Bayle, dans une matière aussi difficile que celle dont il s'agit, je serai toujours content, s'il trouve que j'ai fait quelque progrès dans une si importante recherche.
Je n'ai pu m'empécher de renouveler le plaisir, que j'avais eu autrefois, de lire avec une attention particuliere plusieurs articles de son excellent et riche Dictionnaire; et entre autres ceux qui regardent la philosophie, comme les articles des Pauliciens, Origene, Pereira, Rorarius, Spinosa, Zenon. J'ai été surpris, tout de nouveau, de la fécondité, de la force et du brillant des pensées. Jamais acade-
udi sans excepler Carnéade, n'aura mieux fait sentir les diffi-
eultés. M. Foucher, quoique trés habile dans ses méditations, n'y approchait pas ; et moi je trouve querien au monde n'est plus utile pour surmonter ces mêmes difficultés. Cest ce qui fait que je me plais extrémement aux objections des personnes habiles et modérées, car je sens que cela me donne de’ nouvelles forces, comme dans la fable d'Antée terrassé. Et ce qui me fait parler avec un peu de confiance, c'est que, ne m'étant fixé qu'aprés avoir regardé de tous côtés et bien balancé, je puis peut-être dire sans vanité : Omnia percepi, atque animo mecum ante peregi. Mais les objections me remettent dans les voies et m'épargnent bien dela peine : car il n'y en a pas peu de vouloir repasser par tous les écarts, pour deviner et prévenir ce que d'autres peuvent trouver à redire; puisque les préventions et les inclinations sont si différentes, qu'il v a eu des personnes fort pénétrautes, qui ont donné d'abord dans mon hypothèse, et ont pris méme la peine de la recommander à d'autres. [1 y en a eu encore de tres habiles, qui m'ont marque l'avoir déjà eue en effet, et méme quelques autres ont dit qu'ils entendaient ainsi l'hypotliése des causes occasionnelles, et ne la distinguaient point de la mienne, dont je suis bien aise. Mais je ne lesuis pas moins, lorsque je vois qu'on se met à l'examiner comme il faut.
l'our dire quelque chose sur les articles de M. Bayle, dont je viens de parler, et dont le sujet a beaucoup de connexion avec cette matière, il semble que la raison de la permission du mal vient des possibilités éternelles, suivant lesquelles cette maniére d'univers qui l'admet, et qui a été admise à l'existence actuelle, se trouve la plus parfaite en somme parmi toutes les façons possibles. Mais on s'égare en voulant montrer en détail, avec les stoiciens, cette utilité du mal qui reléve du bien, que saint Augustin a bien reconnue en général, et qui, pour ainsi dire, fait reculer pour mieux sauter ; ear peut-on entrer dans les particularités infinies de l'harmonie universelle ? Cependant, s'il fallait choisir entre deux, suivant la raison, je serais plutôt pour l'origéniste, et jamais pour le manichliéen. Il ne me parait pas qu'il faille ôter l'action ou la force aux créatures, sous prétexte qu'elles crécraient si elles produisaient des modalités. Car c'est Dieu qui conserve et erée continuellement leurs forces, c'est-à-dire une source de modifications, qui est dans la créature, ou bien un état par lequel on peut juger qu'il v aura ehangemeut de modifications ; parce que, sans cela, je trouve, comme j'ai dit ci-dessus l'avoir montré ailleurs, que Dieu ne produirait rien, et
qu'il n'y aurait point de substances hormis la sienne; ce qui nous raménerait toutes les absurdités du Dieu de Spinosa. Aussi parait-il que l'erreur de cet auteur ne vient que de ce qu'il a poussé les suites de la doctrine, qui óte la force et l'action aux créatures.
Je reconnais que le temps, l'étendue, le mouvement et lc continu en général, de la maniére qu'on les prend en mathématique, ne sont que des choses idéales, c'est-à-dire qui expriment les possibilités, tout comme font les nombres. Hobbes méme a défini l'espace par Phantasma existentis. Mais, pour parler plus juste, l'étendue est l'ordre des coexistences possibles, comme le temps est l'ordre des possibilités inconstantes, mais qui ont pourtant de la connexion ; de sorte que ces ordres quadrent non seulement à ce qui est actuellement, mais encore à ce qui pourrait tre mis à la place, commeles nombres sont indifférents à tout ce qui peut être res numerata. Et quoique dans la nature il ne se trouve jamais de changements parfaitement uniformes, tels que demande l'idée que les mathématiques nous donnent du mouvement, non plus que des figures actuelles, à la rigueur, de la nature de celles que la géométrie nous enseigne ; néanmoins les phénoménes actuels de la nature sont ménagés et doivent l'étre de telle sorte, qu'il ne se rencontre jamais rien où la loi de la continuité (que j'ai introduite, et dont j'ai fait l'a première mention dans les Vouvelles de la République des Lettres de M. Baylei et toutes les autres règles les plus exactes des mathématiques soient violées. Et bien loin de cela, les choses ne sauraient être rendues intelligibles que par ees regles, seules capables, avec celles de l'harmonie, ou de la perfection que la véritable métaphysique fournit, de nous faire entrer dans les raisons et vues de l'auteur des choses. La trop grande multitude des compositions infinies fait à la vérité que nous nous perdons enfin, et sommes obligés de nous arréter dans l'application des régles de la métaphysique, aussi bien que des mathématiques à la physique ; cependant jamais ces applications ne trompent, et quand il y a du mécompte après un raisonnement exact, c'est qu'op ne saurait assez éplucher le fait, et qu'il y a imperfection dans la supposition. On est méme d'autant plus capable d'aller loin dans cette application qu'on est plus capable de ménager la considération de l'infini, comme nos dernières méthodes l'ont fait voir. Ainsi, quoique les méditalions mathématiques soient ideales, cela ne diminue rien de leur utilité, parce que les choses actuelles ne sauraient s'écarter de leurs
règles ; et on peut dire, en effet, que c'est en cela que consiste la réalité des phénomènes, qui les distingue des songes. Les mathématiciens, cependant, n'ont point besoin du tout des discussions métaphysiques, et de s'embarrasser de l'existence réelle des points, des indivisibles, des infiniment petits, et des infinis à la rigueur. Je l'ai marqué dans ma réponse à l'endroit des Mémoires de Trévoux, mai et juin 1701, que M. Bayle a cité dans l'article de Zénon; et j'ai donné à considérer la méme année, qu'il suffit aux mathématiciens, pour la rigueur de leurs démonstrations, de prendre, au lieu des grandeurs infiniment petites, d'aussi petites qu'il en faut, pour montrer que l'erreur est moindre que celle qu'un adversaire voulait assigner, et par conséquent qu'on n'en saurait assigner aucune; de sorte que, quand les infiniment petits exacts, qui terminent la diminution desassignations, neseraient que comme les racines imaginaires, cela ne nuirait point au calcul infinitésimal, ou des différences et des sommes, que j'ai proposé, que des excellents mathématiciens ont cultivé si utilement, etoù l'on ne saurait s'égarer, que faute de l'entendre ou faute d'application, car il porte sa démonstration avec soi. Aussi a-t-on reconnu depuis dans le Journal de Trévoux, au méme endroit, que ce qu'on y avait dit auparavant n'allait pas contre mon explication. ll est vrai quon y prétend encore que cela va contre celle de M. le marquis de l'Hópital ; mais je crois qu'il ne voudra pas, non plus que moi, charger la géométrie des questions métaphysiques. J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal, que M. Bayle rapporte au méme article. Mais je vois que le chevalier savait que ce grand géaie avait ses inégalités, qui le rendaient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés, et le dégoütaient méme par intervalle des connaissances solides ; ce qu'on a vu arriver depuis, mais sans retour, à MM. Stenonis et Swammerdam, faute d'avoir joint la métaphysique véritable à la physique et aux mathématiques. M. de Méré en profitait pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde, qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudraient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est peu de chose; il aurait fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai cependant que le chevalier avait quelque génie extraordinaire, méme pour les mathématiques ; et j'ai appris de M. des Billettes, ami de M. Pascal, excel-
lent dans les mécaniques, ce que c'est que cette découverte, dont ce PAUL JAxET. — Leibniz. 1-45
chevalier se vante ici dans sa lettre. C'est, qu'étant grand joueur, iledonna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naitre les belles pensées De Alea, de MM. Fermat, Pascal et Huygens. où M. Roberval ne pouvait ou ne voulait rien comprendre. M. le pensionnaire de Witt a poussé cela encore davantage, et l'applique à d'autres usages plus considérables par rapport aux rentes de vie : et M. Huygens m'a dit que M. Hudde a encore eu d'excellentes méditations là-dessus, et que c'est dommage qu'il les ait supprimées avec tant d'autres. Ainsi les jeux mémes mériteraient d'étre examinés, et si quelque mathématicien pénétrant méditait là-dessus, il y trouverait beaucoup d'importantes considérations; car les hommes n'ont jamais montré plus d'esprit que lorsqu'ils ont badiné. Je veux ajouter, en passant, que non seulement Cavallieri et Torricelli, dont parle Gassendi dans le passage cité ici par M. Bayle, mais encore moi-méme et beaucoup d'autres, ont trouvé les figures d'une longueur infinie, égales à des espaces finis. Il n'y a rien de plus extraordinaire en cela que dans les séries infinies, où l’on fait voir qu’, mu LT Ll ER etc., est égal à l'unité, Il se peut cependant que ce chevalier ait encore eu quelque bon enthousiasme, qui l'ait transporté dans ce monde invisible, et dans cette étendue infinie dont il parle, et que je crois étre celle des idées ou des formes, dont ont parlé encore quelques scholastiques en mettant en question utrum detur vacuum formarum. Car il dit « qu'on y « peut découvrir les raisons et les principes des choses, les vérités « les plus cachées, les convenances, les justesses, les proportions, « les vrais originaux et les parfaites idées de tout ce qu'on cherche. : Ce monde intellectuel, dont les anciens ont fort parlé, est en Dieu, et en quelque facon en nous aussi. Mais ce que la lettre dit contre la division à l'infini fait bien voir que celui qui l'a écrite était encore trop étranger dans ce monde supérieur, et que les agréments du monde visible, dont il a écrit, ne lui laissaient pas le temps qu'il faut pour acquérir le droit de bourgeoisie dans l'autre. M. Bayle a raison de dire, avec les anciens, que Dieu exerce la géométrie, et que les mathématiques font une partie du monde intellectuel, et sont les plus propres pour y donner entrée. Mais je crois moi-méme que son intérieur est quelque chose de plus. J'ai insinué ailleurs qu'il y a un calcul plus important que ceux de l'arithmétique et de la géométr ie, et qui dépend de l'analyse des idées. Ce serait une catique universelle, dont la formation me paraît une des plus tes choses qu'on pourrait entreprendre.