ESSAIS DE THÉODICÉE
SUR
LA BONTÉ DE DIEU, LA LIBERTÉ DE L'HOMME ET L'ORIGINE DU MAL
rjI'Ivrr.SITTJi PRÉFACE. ^ii^S^
On a vu de tout temps que le commun des hommes a mis la dévotion dans les formalités : la solide piété, c'est-à-dire la lumière et la vertu, n'a jamais été le partage du grand nombre. Il ne faut point s'en étonner, rien n'est si conforme à la faiblesse humaine; nous sommes frappés par l'extérieur, et l'interne demande une discussion dont peu de gens se rendent capables. Gomme la véritable piété consiste dans les sentiments et dans la pratique, les formalités de dévotion l'imitent, et sont de deux sortes ; les unes reviennent aux cérémonies de la pratique, et les autres aux formulaires de la croyance. Les cérémonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme des ombres de la vérité , et approchent plus ou moins de la pure lumière. Toutes ces formalités seraient louables, si ceux qui les ont inventées les avaient rendues propres à maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent ; si les cérémonies religieuses , la discipline ecclésiastique, les règles des communautés, les lois humaines, étaient toujours comme une haie à la loi divine , pour nous éloigner des approches du vice, nous accoutumer au bien, et pour nous rendre la vertu familière. C'était le but de Moïse*
et d'autres bons législateurs, des sages fondateurs des ordres religieux, et surtout de Jésus-Christ, divin fondateur de la religion la plus pure et la plus éclairée. Il en est autant des formulaires de créance ; ils seraient passables , s'il n'y avait rien qui ne fût conforme à la vérité salutaire, quand même toute la vérité dont il s'agit n'y serait pas. Mais il n'arrive que trop souvent, que la dévotion est étouffée par des façons, et que la lumière divine est obscurcie par les opinions des hom«es.
Les payens , qui remplissaient la terre avant l'établissement du christianisme, n'avaient qu'une seule espèce de formalités ; ils avaient des cérémonies dans leur culte, mais ils ne connaissaient point d'articles de foi, et n'avaient jamais songé à dresser des formulaires de leur théologie dogmatique. Ils ne savaient point si leurs dieux étaient de vrais personnages, ou des symbolesdes puissances naturelles, comme du soleil, des planètes, des éléments. Leurs mystères ne consistaient point dans des dogmes difficiles, mais dans certaines pratiques secrètes, où les profanes* e' est-à-dure ceux qui n'étaient point initiés, ne-devaient jamaisjassister. Ces pratiques étaient bien souvent ridicules et absurdes-, et il fallait les cacher' pour les garantir du mépris. Les payens avaient leurs superstitions, ils se vantaient de miracles; tout était plein chez eux d'oracles,, d'augures, de présages, de divinations; lesprêtres inventaientdes marques de la colèreou delà bonté des dieux, dont ils prétendaient être les interprètes. Cela tendait à gouverner les- esprits par la crainte et par l'espérance des événements humains; mais le grand avenir d'une autre vie n'était guère eavisagé, on ne se mettait point en peine de donner aux hommes d& véritables sentiments de Dieu et cteTâme-.
De tous les- anciens peuples, oit ne conrarit que les Hébreux qui aient eu des dogn&es publics de^ leur religion. Abraham et Moïse ont établi la croyance d'un seul Dieu* source de tout bien, auteur de toutes choses. Les: Hébreux en parlent d'une manière très-digne- de la souverains substance, et an est surpris de voir des habitants d'un petit canton de la terre plus
éclairés que le reste du genre humain. Les sages d'autres uan tiwseuiofit peut-être dit auAant quelquefois, mais ils n'ont» pas oui le bonheur de.se faire suivre assez, et de faire passée i le (k>g»œ en 1<h* Cependant Moïse n'avait point fait entrer* dans» ses lois la doctrine de l'immortalité' des ànaes : elleétait conforme à ses sentiments, elles 'enseignait de main: en main?, mab-eUa n'était point autorisée d'une- manière populaire , jusqu'à ce queJé&ns-Ghrist leva le voife-, et sans avoir la.fooce en mail», enseigna, avec toute là force d'un. législateur; que les âmes immortelles passent dans une autre vie, où elles doivent recevoir le salaire.de leurs actions. Moïse avait déjà donna les belles idées de la grandeur et de la bonté de Dieu , dont beaucoupde nations civilisées conviennent aujourd'hui: mais Jésus-Christ «en établissait toutes les conséquences, et il faisait voir que la bonté et la justice divine éclatent pariaitement dans ce que Dieu prépare aux âmes. Je n'entre point i&idaas les autres points de la doctrine chrétienne, et jetais seulement voir comment Jésus-Christ acheva de faire passer la religion naturelle en loi, et de lui donner l'autorité d'un dogme public. IL fit lui seul ce que tant de philosophes avaient en vain tâché de faire : et les chrétiens ayant enfin eu le dessus dans l'Empire romain, maître de la meilleure partie de la terre» connue, la religion des sages devint celle des peuples. Mahomet depuis ne s'écarta point de ces grands dogpaes de la théologie naturelle: ses sectateurs les répandirent même parmi les nations les plus reculées de l'Asie» et de l'Afrique, où le christianisme n'avait point été porté; et ils abolirent en bien des pays les superstitions payennes, contraires à la véritable dootrine de. l'unité de Dieu, et de l'imn mortalité des âmes .
L'on voit que Jésus-Gbrist, achevant ce que* Moïse avait commencé, a voulu que la divinité fût l'objet, non-seulement de notre crainte et de notre vénération, mais encore de notre amour et de notre tendresse. C'était rendre les hommes bienheureux par avance, et leur donner ici-bas un avant-goût de U.félà&ité future. Car il n'y a rieu de si agréable que d'aimer ce qui est digne d amour. L'amour est cette affection qui nous
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fait trouver du plaisir dans les perfections de ce qu'on aime, et il n'y a rien de plus parfait que Dieu, ni rien déplus charmant. Pour l'aimer, il suffit d'en envisager les perfections ; ce qui est aisé, parce que nous trouvons en nous leurs idées. Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes : il est un océan, dont nous n'avons reçu que des gouttes : il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté ; mais elles sont toutes entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie nous enchantent, la peinture et la musique en sont des échantillons ; Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, il fait l'harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement de ses rayons.
Il s'ensuit manifestement que la véritable piété, et même la véritable félicité, consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit accompagnée de lumière. Cette espèce d'amour fait naître ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief à la vertu, et rapportant tout à Dieu, comme au centre, transporte l'humain au divin. Car en faisant son devoir, en obéissante la raison, on remplit les ordres de la suprême raison, on dirige toutes ses intentions au bien commun, qui n'est point différent de la gloire de Dieu ; l'on trouve qu'il n'y a point de plus grand intérêt particulier que d'épouser celui du général, et on se satisfait à soi-même en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. Qu'on réussisse ou qu'on ne réussisse pas, on est content de ce qui arrive, quand on est résigné à la volonté de Dieu, et quand on sait que ce qu'il veut est le meilleur : mais avant qu'il déclare sa volonté par l'événement, on tache de la rencontrer en faisant ce qui parait le plus conforme à ses ordres. Quand nous sommes dans cette situation d'esprit, nous ne sommes point rebutés par les mauvais succès, nous n'avons du regret que de nos fautçs; et les ingratitudes des hommes ne nous font point relâcher de l'exercice de notre humeur bienfaisante. Notre charité est humble et pleine de modération, elle n'affecte point de régenter : également attentifs à nos défauts, et aux talents d'autrui, nous sommes portés
à critiquer nos actions, et à excuser et redresser celles des autres; c'est pour nous perfectionner nous-mêmes et pour ne faire tort à personne. Il n'y a point de piété, où il n'y a point de charité ; et sans être officieux et bienfaisant, on ne saurait faire voir une dévotion sincère.
Le bon naturel, l'éducation avantageuse, la fréquentation de personnes pieuses et vertueuses, peuvent contribuer beaucoup à mettre les âmes dans cette belle assiette; mais ce qui les y attache le plus, ce sont les bons principes. Je l'ai déjà dit, il faut joindre la lumière à l'ardeur, il faut que les perfections de l'entendement donnent l'accomplissement à celles de la volonté. Les pratiques de la «vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent être l'effet d'une simple habitude ; on y peut prendre goût : mais quand la vertu est raisonnable, quand elle se rapporte à Dieu qui est la suprême raison des choses, elle est fondée en connaissance. On ne saurait aimer Dieu, sans en connaître les perfections, et cette connaissance renferme les principes de la véritable piété. Le but de la vraie religion doit être de les imprimer dans les âmes : mais je ne sais comment il est arrivé bien souvent que les hommes, que les docteurs de la religion se sont fort écartés de ce but. Contre l'intention de notre Divin Maître, la dévotion a été ramenée aux cérémonies, et la doctrine a été chargée de formules. Bien souvent ces cérémonies n'ont pasété bien propres à entretenir l'exercice de la vertu, et les formules quelquefois n'ont pas été bien lumineuses. Le croirait-on? des chrétiens se sont imaginés de pouvoir être dévots sans aimer leur prochain, et pieux sans aimer Dieu; ou bien on a cru pouvoir aimer son prochain sans le servir, et pouvoir aimer Dieu sans le connaître. Plusieurs siècles se sont écoulés, sans que le public se soit bien aperçu de ce défaut; et il y a encore de grands restes du règne des ténèbres. On voit quelquefois des gens qui parlent fort de la piété, de la dévotioh, de la religion, qui sont même occupés à les enseigner ; et on ne les trouve guère bien instruits sur les perfections divines. Ils conçoivent mal la bonté et la justice du Souverain de l'univers ; ils se figurent un Dieu, qui ne mérite point d'être imité,
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m d'être aimé. C'est cetfai m'a paru de dangereuse conséquence, puisqu'il importe extrêmement que la source même •■ëe la piété ne soit point infectée. Les anciennes erreurs de ceux qui ont accusé la divinité, ou qui en ont fait un principe mauvais, ont été renouvelées quelquefois de nos jours : <m a eu recours à la puissance irrésistible de Dieu, quand il s'agissait plutôt défaire voir sa .bonté suprême; et on a employé un pouvoir despotique, lorsqu'on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite sagesse. J'ai remarqué que ces sentiments, capables de faire du tort, étaient appuyés particulièrement sur des notions embarrassées, qu'on s'était formées touchant la liberté, la nécessité et le destin; et j'ai pris la plume plus d'une fois dans les occasions, pour doœner des éclaircissements sur ces matières importantes. Mais enfin j'ai été obligé de ramasser mes pensées sur tous ces sujets liés ensemble, et d'en faire part au public. C'est ce que j'ai entrepris dans les essais que je donne ici , sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal.
Il y a deux labyrinthes fameux, où notre raison s'égare bien sauvent : l'un regarde la grande question du libre et du nécessaire, surtout dans la production et dans l'origine du mal; l'autre consiste dans la discussion de la continuité et •des indivisibles, qui en paraissent les éléments, et où doit . entrer la considération de l'infini. Le premier embarrasse presque tout le genre humain, l'autre n'exerce que les philosophes. J'aurai peut-être une autre fois l'occasion de m'expiiquer sur le second, et de faire Temarquer que faute de bien concevoir la nature de la substance et de la matière, on a (fait de fausses positions qui mènent à des difficultés insurmontables, dont le véritable usage devrait être le renversement de ces positions mômes. Mais si la <5oonaissa«ce ide la continuité est importante pour la spéculation, celle de lané- -cessité ne Test pas moins poiar la pratique ; et ce «sera l'objet de ce traité, avec les points qui y sont liés, savoir Ja» liberté de l'homme et la justice de Dieu.
Les hommes presque de tout temps <<mt .été troublés par un sophisme, que lesianckn s appelaient la raison paresseuse,
«IfiFACE. 7
parce qtb'ilaUait à Aérien faire, ou du moiflsè uavoir-goin de rien, «ta ne sme que le penchant des pbôsins poéeents. Car, disait-on, si l'avenir est «éœsaaire, » ce qui doit arriver •arrivera, quoi quejetfHusse faire. Or l'avenir, disaiVam, eat nécessaire, soit parée que Ja divinité prévoit tout, fit le pré- €ÉaUit9ttéflfte9en.goiiveraaiit toutes «les choses de rumvei&; eeit parce qne tout arrive nécessairement, par recchaioement des causes ;• sott enfin par la nature même de la vérité, qui est déterminée dans les énonciations qu'on peut former sur les évéflefflwatfi futurs, comme elle l'est dans toutes tes autres énonciations, puisque renonciation doit toajjours'étre vraie ou fausse en elle-même,* quoique neu&ne connaissions pas toujours ce qui en est. Et toutes ces raisons de détermination, qui paraissent différentes, concourent enfin 'comme des lignes à- un. même centre : car il y.a une vérité dans l'évémentiutur, qui est prédéterminée par les causes, et Dieu Ta préétablie en établissant ces causes.
«L'idée mal entendue de la nécessité, étant employée dans la pratiquera fait naître ce q\œ'ya.ppe\\eFatw9iêfidwmetemum, le destin à la turque ; parce qu'on impute au& Ttiros de ne pas éviter les dangers, et de ne pas même quitter les lieux infectés de la peste, -sur des raisonnements aembLaîdesà ceux qu'on vient de rapporter.. Car ce qu'on .appelle /«tom iStoïaum n'était pas -si noir qu'on le JCait : il ne détournait-pas les tommes du soin de leurs affaires ; mais il tendait à àeur donner la tranquillité à l'égard des événements,* par Jaxsoasîdénatiôû de la nécessité, qui rend nos soucis et nos chériras inutiles : enquoi ces philosophes ne s'éloignaient pas enti&emeatide la doctrine de Notre-Seigneur, qui dissuade cesserais par rapport au lendemain, en les comparant avec les peines* inutiles que se donnerait un homme qui. travaillerait' à grandir sa taille.
11 est vrai que les enseignements desât&fcienfr jpt pevtrétne aussi de quelques philosophes célébras die rnolxe <Uwp$)->&e bornant à cette nécessité prétendue, ne ^peuvent donner qu'une patience .forcée;. au lieu que JNoti&fiaigan&r inspire des<jpenséespp]ns> sublimes, elnous éprend même 4e moyen
S TitâODICËE.
d'avoir du contentement, lorsqu'il nous assure que Dieu, parfaitement bon et sage, ayant soin de tout, jusqu'à ne point négliger un cheveu de notre tête, notre confiance en lui doit être entière : de sorte que nous verrions, si nous étions capables de le comprendre, qu'il n'y a pas même moyen de souhaiter rien de meilleur (tant absolument que pour nous) que ee qu'il fait. C'est comme si l'on disait aux hommes : faites votre devoir, et soyez contents de ce qui en arrivera, non-seulement parce que vous ne sauriez résister à la providence divine, ou à la nature des choses (ce qui peut suffire pour être tranquille, et non pas pour être content), mais encore parceque vous avez affaire à un bon maître. Et c'est ce qu'on peut appeler Fatum Christianum.
Cependant il se trouve que la plupart des hommes, et même des chrétiens, font entrer dans leur pratique quelque mélange du destin à la turque, quoiqu'ils ne le reconnaissent pas assez. Il est vrai qu'ils ne sont pas dans l'inaction et dans la Négligence, quand des périls évidents, ou des espérances manifestes et grandes se présentent ; car ils ne manqueront pas de sortir d'une maison quj^va tomber, et de se détourner d'un précipice qu'ils voient dans leur chemin ; et ils fouilleront dans la terre pour déterrer un trésor découvert à demi, sans attendre que le destin achève de le faire sortir. Mais quand le bien ou le mal est éloigné et douteux, et le remède pénible, ou peu à notre goût, la raison paresseuse nous parait bonne ; par exemple, quand il s'agit de conserver sa santé et même sa vie par un bon régime, les gens à qui on donne conseil là-dessus, répondent bien souvent que nos jours sont comptés, et qu'il ne sert de rien de vouloir lutter contre ce que Dieu nous destine. Mais ces mêmes personnes eourent aux remèdes même les plus ridicules, quand le ma] qu'ils avaient négligé approche. On raisonne à peu près de la même façon, quand la délibération est un peu épineuse, eomme par exemple quand on se demande, guodvitœ sectabor «Ver? quelle profession on doit choisir; quand il s'agit d'un mariage qui se traite, d'une guerre qu'on doit entreprendre, d'une bataille qui se doit donner ; car en ces cas plusieurs
seront portés à éviter la peine de la discussion et à s'abandonner au sort, ou au penchant, comme si la raison ne devait être employée que dans les cas faciles. On raisonnera alors à la turque bien souvent (quoiqu'on appelle cela malà-propos se remettre à la providence, ce qui a lieu proprement, quand on a satisfait à son devoir), et on employera la raison paresseuse, tirée du destin irrésistible, pour s'exempter de raisonner comme il faut ; sans considérer que si ce raisonnement contre l'usage de la raison était bon, il aurait toujours lieu, soit que la délibération fut facile ou non. C'est cette paresse qui est en partie la source des pratiques superstitieuses des devins, où les hommes donnent aussi facilement que dans la pierre philosophale ; parce qu'ils voudraient des chemins abrégés pour aller au bonheur sans peine.
Je ne parle pas ici de ceux qui s'abandonnent à la fortune, parce qu'ils ont été heureux auparavant, comme s'il y avait là-dedans quelque chose de fixe. Leur raisonnement du passé à l'avenir est aussi peu fondé que les. principes de l'astrologie et des autres divinations ; et ils ne considèrent pas qu'il y a ordinairement un flux et reflux dans la fortune, una marea, comme les Italiens jouant à la bassette ont coutume de l'appeler, et ils y font des observations particulières, auxquelles je ne conseillerais pourtant à personne de se trop fier. Cependant cette confiance qu'on a en sa fortune sert souvent à donner du courage aux hommes, et surtout aux soldats, et leur fait avoir effectivement cette bonne fortune qu'ils s'attribuent, comme les prédictions font souvent arriver ce qui a été prédit, et comme l'on dit que l'opinion que les mahométans ont du destin les rend déterminés. Ainsi les erreurs mêmes ont leur utilité quelquefois ; mais c'est ordinairement pour remédier à d'autres erreurs, et la vérité vaut mieux absolument.
Mais on abuse surtout de cette prétendue nécessité du destin, lorsqu'on s'en sert pour excuser nos vices et notre libertinage. J'ai souvent ouï dire à de jeunes gens éveillés, qui voulaient faire un peu les esprits forts, qu'il est inutile de prêcher la vertu, de blâmer le vice, de faire espérer des ré-
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.ooeipenses et de faire craindre des châtiments, puisqu'on .peut dire du livre des destinées, que-ce qui est écrit, est écrit, et que notre -conduite n'y saurait rien changer:; et qu'ainsi Je -meilleur est de suivre son penchant, et de* ne s'arrêter ^qu'àee qui peut nous contester, présentement. Ils ne faisaient point réflexion sur les conséquences étranges de cet argument, qui prouverait trop, puisqu'il prouverait (par exemple) qu'on doit prendre un breuvage agréable, quand on saurait qu'il est empoisonné. Gar par la même raison (si -elle était valable) je pourrais dire : s'il est écrit dans «les archives des Parques, que le poison me tuera à présent, ou me fera du >mal, cela arrivera, quand je ne prendrais point ce breuvage ; et si cela n'est point écrit, il n'arrivera poiat, quand mette je prendrais ce mème.breuvage ; et par conséquent je pour-' rai suivre impunément smon penehant à prendre ce qui est :agréable, quelque pernicieux qu'il soit : ce qui renferme une absurdité manifeste. Cette objection les arrêtait un peu, mais ils revenaient toujours à leur raisonnement, tourné en différentes manières, jusqu'à ce qu'on leur fit comprendre, en quoi consiste le défaut du sophisme. C'est qu'il est faux que l'événement arrive quoi qu'on fasse ; il arrivera, parce qu'on fait ce qui y mène ; et si l'événement est éerit, la cause .qui le fera arriver est écrite aussi. Ainsi la liaison des -effets et des causes, bien loin d'établir la doctrine <T une nécessité préjudiciable à la .pratique, sert à la détruire.
Mais sans avoir des intentions mauvaises et portées au libertinage, on peut envisager autrement les étranges suites d'une nécessité fatale; en considérant qu'elle détruirait Ja liberté de l'arbitre , si essentielle <à la moralité <àe l'action; puisque la justice et l'injustice, la louange et le blâme, la peine et la récompense ne sauraient avoir . Heu par rapport aux actions nécessaires , et que personne ae pourra 4kve obligé à faire l'impossible, ou à neipoint farre:ce qui mt nécessaire absolument. On n'aura pas l'intention d'abuser de cetteréfle&ion pour favoriser le ëérégtëmeoftt, mais on Délaissera pas de se trouver embarrassé quelquefois quand il s'agina de juger des actions d' autrui, ou .plutôt de répondre ;a«x
PRÉFACE- il
tjfcgections, parmi lesquelles ïl y en a qui regardent même des avions de Dieu, dont je parierai tantôt. Et comme une nécessité insurmontable ouvrirait la porte à l'impiété, soit par l'impunité qu'on en pourrait inférer, soit par l'inutilité qu'il y aurait de vouloir résister à un torrent qui entraîne tout; il est important de marquer les différents degrés de la nécessité, et de faire voir qu'il y en a qui ne sauraient nuire, comme il y en a d'autres qui ne sauraient être admis sans danser lieu à de mauvaises conséquences.
Quelques-uns vont encore plus loin : ne se contentant pas de se servir du prétexte de la nécessité pour prouver que la vertu et te véoe me font ni bien ni mal, ils ont la hardiesse de faire la divinité complice de leurs désordres, et ils imitent les anciens payons, qui attribuaient aux dieux la cause de leurs crimes, comme si -une divinité les poussait à mal faire. La philosophie des chrétiens, qui reconnaît mieux que celle des anciens Ja dépendance des choses du premier auteur, et son concours avec toutes les actions des créatures, a paru augmenter cet embarras. Quelques habiles gens de notre temps en Bout venus jusqu'à ôter teoite action aux créatures ; et M. fiayle, qui donnait un peu dans ce sentiment extraordinaire, s'en est servi pour relever le dogme tombé des deux principes, ou de deux dieux, l'un bon, l'autre mauvais, comme si ce dogme satisfaisait mieux aux difficulbés*ur l'origine du mal ; quoique d'ailleurs il reconnaisse que c'est un sentiment insoutenable, et que l'unité du principe est fondée incontestablement en raisons à priori; mais dl en veut inférer que notre raison se confond, et ne saurait satisfeàre aux objections, et qu'on ne doit pas laisser pour cela deee «tenir ferme «ux dogmes révélés, qui nous enseignent l'exis- 4encedrunseuiDieu, parfaitement bon, par&iteHfteatfWiissant, et parfaitement sage. Mais beaucoup de lecteurs qui seraient persnadés de l'insolubilité de ses abjections, et tûpui les croiraient pour le moins aussi fortes que les preuves de la vérité de la religion , en tireraient des conséquences pernicieuses.
Quand il n'y aurait point de concours de Dieu aux mauvaises actions, on ne laisserait pas de. trou ver de la difficulté
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en ce qu'il les prévoit, et qu'il les permet, les pouvant empêcher par sa toute-puissance. C'est ce qui fait que quelques philosophes, et même quelques théologiens, ont mieux aimé lui refuser la connaissance du détail des choses, et surtout des événements futurs, que d'accorder ce qu'ils croyaient choquer sa bonté. Les Sociniens et Conrad Vorstius (1) penchent de ce côté-là ; et Thomas Bonartes (2), jésuite anglais pseudonyme, mais fort savant, qui a écrit un livre de Concordia scientiœ cum fide, dont je parlerai plus bas, paraît l'insinuer aussi.
Us ont grand tort sans doute ; mais d'autres n'en ont pas moins, qui persuadés que rien ne se fait sans la volonté et sans la puissance de Dieu, lui attribuent des intentions et des actions si indignes du plus grand et du meilleur de tous les êtres, qu'on dirait que ces auteurs ont renoncé en effet au dogme qui reconnaît la justice et la bonté de Dieu. Ils ont cru qu'étant souverain maitre de l'univers, il pourrait sans aucun préjudice de sa sainteté faire commettre des péchés, seulement parce que cela lui plaît, ou pour avoir le plaisir de punir; et même qu'il pourrait prendre plaisir à affliger éternellement des innocents, sans faire aucune injustice, parce que personne n'a droit ou pouvoir de contrôler ses actions. Quelques-uns même sont allés jusqu'à dire que Dieu en use effectivement ainsi ; et sous prétexte que nous sommes comme un rien par rapport à lui, ils nous comparent avec les vers de terré, que les hommes ne se soucient point d'écraser en marchant ; ou en général avec les animaux qui ne sont pas de notre espèce, que nous ne nous faisons aucun scrupule de maltraiter.
Je crois que plusieurs personnes, d'ailleurs bien intentionnées, donnent dans ces pensées, parce qu'ils n'en connaissent pas assez les suites. Ils ne voient pas que c'est proprement détruire la justice de Dieu ; car quelle notion assigne-
(1) Vorst, ministre protestant, né en 1624 à Wesselbourg (Holstein), mort à Berlin en 1676. P. J.
'?) Barlon (Thomas), voir plus loin, p. . P. J.
rons-nous à une telle espèce de justice, qui n'a que la volonté pour règle; c'est-à-dire, où la volonté n'est pas dirigée par les règles du bien, et se porte même directement au mal ? à moins que ce ne soit la notion contenue dans cette définition tyrannique de Thrasimaque chez Platon, qui disait que juste n'est autre chose que ce qui plaît au plus puissant (1). A quoi reviennent, sans y penser, ceux qui fondent toute l'obligation sur la contrainte, et prennent par conséquent la puissance pour la mesure du droit. Mais on abandonnera bientôt des maximes si étranges, et si peu propres à rendre les hommes bons et charitables par l'imitation de Dieu lorsqu'on aura bien considéré qu'un Dieu qui se plairait au mal d'autrui, ne saurait être distingué du mauvais principe des Manichéens, supposé que ce principe fût devenu seul maître de l'univers ; et que par conséquent il faut attribuer au vrai Dieu des sentiments qui le rendent digne d'être appelé le bon principe.
Par bonheur cesdogrûes outrés ne subsistent presque plus parmi les théologiens : cependant quelques personnes d'esprit, qui se plaisent à faire des difficultés, les font revivre : ils cherchent à augmenter notre embarras, en joignant les controverses que la théologie chrétienne fait naître aux contestations de la philosophie. Les philosophes ont considéré les questions de la nécessité, de la liberté et de l'origine du mal; les théologiens y ont joint celle du péché originel, de la grâce et de la prédestination. La corruption originelle du genre humain , venue du premier péché, nous paraît avoir imposé une nécessité naturelle de pécher, sans le secoursde la grâce divine; mais la nécessité étant incompatible avec la punition, on inférera qu'une grâce suffisante devrait avoir été donnéeà tous les hommes; ce qui ne paraît pas trop conforme à l'expérience.
Mais la difficulté est grande, surtout par rapport à la destination de Dieu sur le salut des hommes. Il y en a peu de sauvés ou d'élus; Dieu n'a donc pas la volonté décrétoire d'en élire beaucoup. Et puisqu'on avoue que ceux qu'il a
(1) Voir la RéptM. de Platon, liv. T. • P. J.