Rien n'empêche aussi qu'il n'y ait de» animaux dans
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l'univers, semblables à celui que Cyrano de Bergerac rencontra dans le soleil ; le corps de cet animal étant une manière de fluide composé d'une infinité de petits animaux, capables de se ranger suivant les désirs du grand animal, qui par ce moyen se transformait en un moment, comme bon lui semblait, et la solution de la continuité lui nuisait aussi peu qu'un coup de rame est capable de nuire à la mer. Mais enfin ces animaux ne sont pas des hommes, ils ne sont pas dans notre globe, au siècle où nous sommes ; et le plan de Dieu ne l'a point laissé manquer ici-bas d'un animal raisonnable revêtu de chair et d'os, dont la structure porte qu'il soit susceptible de la douleur.
344. Mais M. Bayle s'y oppose encore par un autre principe : c'est celui que j'ai déjà touché. Il semble qu'il croit que les idées que l'âme conçoit par rapport aux sentiments du corps sont arbitraires. Ainsi Dieu pouvait faire que la solution de continuité nous donnât du plaisir. Il veut même que les lois du mouvement soient entièrement arbitraires. Je voudrais savoir, dit-il (chap. clxvi, t. III, p. 1080), « si Dieu a établi » par un acte de sa liberté d'indifférence les lois générales de » la communication des mouvements, et les lois particu- » lières de l'union de l'âme humaine avec un corps organisé? >» En ce cas, il pouvait établir de tout autres lois, et adopter » un système dont les suites n'enfermassent ni le mal moral, » ni le mal physique. Mais si l'on répond que Dieu a été » nécessité par la souveraine sagesse à établir les lois qu'il a » établies, voilà le fatum des stoïciens, à pur et à plein. La * sagesse aura marqué un chemin à Dieu, dont il lui aura » été aussi impossible de s'écarter que de se détruire soi- » même. » Cette objection a été assez détruite : ce n'est qu'une nécessité morale ; et c'est toujours une heureuse nécessité, d'être obligé d'agir suivant les règles de la parfaite sagesse.
345. D'ailleurs, il me parait que la raison qui fait croire à plusieurs que les lois du mouvement sont arbitraires, vient de ce que peu de gens les ont bien examinées. L'on sait à présent que M. Descartes s'est fort trompé en les établissant. J'ai fait voir d'une manière démonstrative, que la conserva-
tion de la même quantité de mouvement ne saurait avoir lieu ; mais je trouve qu'il se conserve la même quantité de la force, tant absolue que directive et que respective, totale et partielle. Mes principes, qui portent cette matière où elle peut aller, n'ont pas encore été publiés entièrement ; mais j'en ai fait part à des amis très-capables d'en juger, qui les ont fort goûtés, et ont converti quelques autres personnes d'un savoir et d'un mérite reconnu. J'ai découvert en même temps, que les lois du mouvement qui se trouvent effectivement dans la nature, et sont vérifiées par les expériences, ne sont pas à la vérité absolument démontrables, comme serait une proposition géométrique : mais il ne faut pas aussi qu'elles le soient. Elles ne naissent pas entièrement du principe de la nécessité, mais elles naissent du principe de la perfection et de l'ordre ; elles sont un effet du choix et de la sagesse de Dieu. Je puis démontrer ces lois de plusieurs manières, mais il faut toujours supposer quelque chose qui n'est pas d'une nécessité absolument géométrique. De sorte que ces belles lois sont une preuve merveilleuse d'un être intelligent et libre, contre le système de la nécessité absolue et brute de Straton ou de Spinosa.
346. J'ai trouvé qu'on peut rendre raison de ces lois, en supposant que l'effet est toujours égal en force à sa cause» ou, ce qui est la même chose, que la même force se conserve toujours : mais cet axiome d'une philosophie supérieure ne saurait être démontré géométriquement. On peut encore employer d'autres principes, de pareille nature: par exemple ce principe, que l'action est toujours égale à la réaction, lequel suppose dans les choses une répugnance au changement externe, et ne saurait être tiré ni de l'étendue, ni de l'impénétrabilité; et cet autre principe, qu'un mouvement simple a les mêmes propriétés que pourrait avoir un mouvement composé qui produirait les mêmes phénomènes de translation. Ces suppositions sont très-plausibles, et réussissent pour expliquer les lois du mouvement : il n'y a rien de si convenable, d'autant plus qu'elles se rencontrent ensemble; maison n'y trouve aucune nécessité absolue qui nous force
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de les admettre, comme on est forcé d'admettre les règles de la logique, de l'arithmétique et delà géométrie. -
347. Il semble, eu considérant l'indifférence de la matière au mouvement et au repos, que le plus grand corps en repos pourrait être emporté sans aucune résistance par le moindre corps qui serait en mouvement ; auquel cas il y aurait action sans réaction, et un effet plus grand que sa cause. Il a'y a aussi nulle nécessité de dire du mouvement d'une boule qui court librement sur un plan horizontal uni, avec un certain degré de vitesse appelé A, que ce mouvement doit avoir les propriétés de celui qu'elle aurait, si elle allait moins vite dans un bateau mû lui-même du même côté, avec le reste de la vitesse, pour faire que le globe regardé du rivage avançât avec le même degré A. Car quoique la même apparence de vitesse et de direction résulte par ce moyen du bateau, ce n'est pas que ce soit la même chose. Cependant il se trouve que les effets des concours des globes dans le bateau, dont le mouvement en chacun à part, joint à celui du bateau, donne l'apparence de ce qui se fait hors du bateau, donne aussi l'apparence des effets que ces mêmes globes concourants feraient hors du bateau. Ce qui est beau, maison ne voit point qu'il soit absolument nécessaire. Un mouvement dans les deux côtés du triangle rectangle compose un mouvement dans l'hypoténuse ; mais il ne s'ensuit point qu'un globe mû dans l'hypoténuse doit faire l'effet de deux globes de sa grandeur mus dans les deux côtés : cependant cela se trouve véritable. Il n'y a rien de si convenable que cet événement, et Dieu a choisi des lois qui le produisent : mais on n'y voit aucune nécessité géométrique. Cependant c'est -ce défaut même de la nécessité qui relève la beauté des lois que Dieu a choisies, où plusieurs beaux axiomes se trouvent réunis, sans qu'on puisse dire lequel y est le plus primitif.
348. J'ai encore fait voir qu'il s'y observe cette belle loi de la continuité, que j'ai peut-être mise le premier en avant, et qui est une espèce de pierre de touche, dont les règles de M. Descartes, du P. Fabry, du P. Pardies (1), du P. Male-
(1) Pardi* (le P.), géomètre du xm* siècle, né en 16*6 à P«a, œ«rt
branche et d'autres, ne sauraient soutenir l'épreuve ; comme j'ai fait voir en partie autrefois dans les nouvelles de la République des Lettres, de M. Bayle. En vertu de cette loi, il faut qu'on puisse considérer le repos comme un mouvement s'évanouissant après avoir été continuellement diminué ; et de même l'égalité, comme une inégalité qui s'évanouit aussi, comme il arriverait par la diminution continuelle du plus grand de deux corps inégaux, pendant que le moindre garde sa grandeur ; et il faut qu'ensuite de cette considération, la règle générale des corps inégaux, ou des corps en mouvement, soit applicable aux corps égaux, ou aux corps dont l'un e6t en repos, comme à un cas particulier de la règle ; ce qui réussit dans les véritables lois des mouvements, et ne réussit point dans certaines lois inventées par M. Descartes et par quelques autres habiles gens, qui se trouvent déjà par cela seul mal concertées ; de sorte qu'on peut prédire que l'expérience ne leur sera point favorable.
349, Ces considérations font bien voir que les lois de la nature qui .règlent les mouvements ne sont ni tout à fait nécessaires, ni entièrement arbitraires. Le milieu qu'il y a à prendre, est qu'elles sont un choix de la plus parfaite sagesse. Et ce grand exemple des lois du mouvement fait voir le plus clairement du monde, combien il y a de différence entre ces trois cas, savoir premièrement, une nécessité absolue, métaphysique ou géométrique, qu'on peut appeler aveugle, et qui ne dépend que des causes efficientes ; en second lieu, une nécessité morale, qui vient du choix libre de la sagesse par rapport aux causes finales ; et enfin en troisième lieu, quelque chose d'arbitraire absolument, dépendant d'une indifférence d'équilibre qu'on se figure, mais qui ne saurait exister, où il n'y a aucune raison suffisante ni dans la cause efficiente, ni dans la finale. Et par conséquent on a tort
en 1673, à l'âge de trente-sept ans. On a de lui : Dissertatio de motu et nature cometarum (Bordeaux, 1665, in-12); — Discours du mouvement social (Paris, 1670); — Discours de la connaissance des bêtes (1672, in-12); — Lettre d'un philosophe à un cartésien (Paris, 1672, in-12); — Statique ou la Science des forces mouvantes (1673, in-12). P. J.
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de confondre, ou ce qui est absolument nécessaire, awc ce qui est déterminé par la raison du meilleur ; ou la liberté qui se détermine par la raison, a\ec une indifférence vague.
350. C'est ce qui satisfait aussi justement à la. difficulté de M. Bayle, qui craint que si Dieu est toujours déterminera nature se pourrait passer de lui, et faire le même effet, qui lui est attribué, par la nécessité de l'ordre des choses. Gela serait vrai, si par exemple les lois du mouvement, et tout le reste, avait sa source dans une nécessité géométrique de causes efficientes; mais il se trouve que dans la dernière analyse, on est obligé de recourir à quelque chose qui dépend des causes finales, ou de la convenance. C'est aussi ce qui ruine le fondement le plus spécieux des naturalistes. Le docteur Jean-Joachim Becherus(l), médecin allemand, connu par des livres de chimie, avait fait une prière qui pensa lui faire des affaires. Elle commençait : O sancta mater Natura, œterne rerum ordo. Et elle aboutissait à dire, que cette nature lui devait pardonner ses défauts, puisqu'elle en était cause elle-même. Mais la nature des choses prise sans intelligence et sans choix, n'a rien d'assez déterminant. M. Bêcher ne considérait pas assez qu'il faut que l'auteur des choses [Natura naturans) soit bon et sage ; et que nous pouvons être mauvais, sans qu'il soit complice de nos méchancetés. Lorsqu'un méchant existe, il faut que Dieu ait trouvé dans la région des possibles l'idée d'un tel homme, entrant dans la suite des choses, de laquelle le choix était demandé par la plus grande perfection de l'univers, et où les défauts et les péchés ne sont pas seulement châtiés, mais encore réparés avec avantage, et contribuent au plus grand bien.
351. M. Bayle cependant a un peu trop étendu le choix libre de Dieu ; et parlant du péripatéticien Straton (Rép. au Provincial, ch. clxxx, p. 1239, tom. III) qui soutenait que
(1) Bêcheras (Jean-Joachim), médecin, né à Spire en 1635, professeur de médecine a Mayence en 1660, mort à Londres en 1682. — Il a écrit sur toutes sortes de sujets : Organon philologium; — QEdipus cWmictn; — Psychosophia ; — Physica subterranea, etc. P. «*•
tout avait été produit par la nécessité d'une nature destituée d'intelligence, il veut que ce philosophe étant interrogé, pourquoi un arbre n'a point la force de former des os et des veines, aurait dû demander à son tour, « pourquoi la matière » a précisément trois dimensions, pourquoi deux ne lui au- > raient point suffi, pourquoi elle n'en a pas quatre? Si l'on * avait répondu, qu'il ne peut y avoir ni plus ni moins de » trois dimensions, il eût demandé la cause de cette impossi- » bilité. » Ces paroles font juger que M. Bayle a soupçonné que le nombre des dimensions de la matière dépendait du choix de Dieu, comme il a dépendu de lui de faire ou de ne point faire que les arbres produisissent des animaux. En effet, que savons-nous, s'il n'y a point des globes planétaires, ou des terres placées dans quelque endroit plus éloigné de l'univers, où la fable des bernacles d'Ecosse (oiseaux qu'on disait naître des arbres) se trouve véritable, et s'il n'y a pas même des pays, où l'on pourrait dire :
Populos umbrosa creavit
Fraxinus, et fœta viridis puer excidit alno?
Mais il n'en est pas ainsi des dimensions de la matière ; le nombre ternaire est déterminé, non pas par la raison du meilleur, mais par une nécessité géométrique ; c'est parce que les géomètres ont pu démontrer qu'il n'y a que trois lignes droites perpendiculaires entre elles, qui se puissent couper dans un même point. On ne pouvait rien choisir de plus propre à montrer la différence qu'il y a entre la nécessité morale qui fait le choix du sage, et la nécessité brute de Straton et des spinosistes, qui refusent à Dieu l'entendement et la volonté, que de faire considérer la différence qu'il y a entre la raison des lois du mouvement, et la raison du nombre ternaire des dimensions ; la première consistant dans le choix du meilleur, et la seconde dans une nécessité géométrique et aveugle.
352. Après avoir parlé des lois des corps, c'est-à-dire des règles du mouvement, venons aux lois de l'union de l'âme et du corps ; ou M. Bayle pense encore trouver quelque indiffé-
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rence vague, quelque chose d'absolument arbitraire. Voici comme il en parle dans sa Réponse aux questions d'un Provincial (ch. lxxxiv, p. 163, tom. UT) : « C'est une question
* embarrassante, si les corps ont quelque vertu naturelle de » faire du mal ou du bien à l'âme de l'homme. Si l'on répond » que oui, l'on s'engage dans un furieux labyrinthe; car » puisque l'âme de l'homme est une substance immatérielle, il » faudra dire que le mouvement local de certains corps est une » cause efficiente des pensées d'un esprit, ce qui est contraire » aux notions les plus évidentes que la philosophie nous » donne. Si l'on répond que non, on sera contraint d'avouer » que l'influence de nos organes sur nos pensées ne dépend » ni des qualités intérieures de la matière, ni des lois du » mouvement, mais d'une institution arbitraire du créateur. » H faudra qu'on avoue qu'il a dépendu absolument de la U-
* berté de Dieu de lier telles pensées de notre âme à telles
* et à telles modifications de notre corps, après avoir même
* fixé toutes les lois de l'action des corps les uns sur les » autres. D'où il résulte qu'il n'y a dans l'univers aucune » portion de la matière, dont le voisinage nous puisse nuire, » qu'autant que Dieu le veut bien ; et par conséquent, que la
* terre est aussi capable qu'un autre lieu, d'être le séjour » de l'homme heureux-.. Enfin il est évident que pour em-
* pécher les mauvais choix de la liberté, il n'est point besoin » de transporter l'homme hors de la terre. Dieu pourrait » faire sur la terre à l'égard de tous les actes de la volonté, ce » qu'il fait quant aux bonnes œuvres des prédestinés, lors- » qu'il en fixe l'événement, soit par des grâces efficaces, soit » par des grâces suffisantes, qui sans faire nul préjudice à la » liberté sont toujours suivies du consentement de l'âme. Il » lui serait aussi aisé de produire sur la terre que dans le » ciel la détermination de nos âmes à un bon choix. »
353. Je demeure d'accord avec M. Bayle, que Dieu pouvait mettre un tel ordre aux corps et aux âmes sur ce globe de la terre, soit par des voies naturelles, soit par des grâces extraordinaires, qu'il aurait été un paradis perpétuel, et un avant-goût de l'état céleste des bienheureux ; et rien n'em-
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE fclEU, ETC. PART. III. 367
pêche même qu'il n'y ait des terres plus heureuses que la nôtre ; mais Dieu a eu de bonnes raisons pour vouloir «joe la nôtre soit telle qu'elle est. Cependant pour prouver qu'un meilleur état eût été possible ici, M. Bayle n'avait point besoin de recourir au système des causes occasionnelles, tout plein de miracles, et tout plein de suppositions, dont les auteurs Mêmes avouent qu'il n'y a aucune raison ; ce «ont deux déferais d'un système, qui l' éloignent le plus de la véritable philosophie. Il y a lieu de s'étonner d'abord, que M. Bayle ne s'est point souvenu du système tic l'harmonie préétablie, qu'il avait examiné autrefois, et qui venait si à propos ici. Mais comme dans ce système tout est Hé et harmonique, tout va par raisons, et rien n'est laissé en blanc ou à la téméraire discrétion de la pure et pleine indifférence, il semble que cela n'accommodait point M. Bayle, prévenu un peu ici de ces indifférences, qu'il combattait pourtant si bien en d'autres occasions. Car il passait aisément du blanc au noir, non pas dans une mauvaise intention, ou contre sa conscience, mais parce qu'il n'y avait encore rien d'arrêté dans son esprit sur la question dont il s'agissait. Il s'accommodait de ce qui lui convenait pour contre-carrer l'adversaire qu'il avait en tête ; son but n'étant que d'embarrasser les philosophes, et faire voir la faiblesse de notre raison ; et je crois que jamais Aroésilas, ni Garnéade n'ont soutenu le pour et le contre avec plus d'éloquence et plus d'esprit. Mais enfin il ne faut point douter pour douter, il faut que les doutes nous servent de planche pour parvenir^ la vérité. C'est ce que je disais souvent à feu l'abbé Foucher, dont quelques échantillons font voir qu'il avait dessein de faire en faveur des académiciens ce quç Lipse et Scioppius (1) avaient fait pour les stoïciens, et M. Gassendi pour Epicure, et ce que M. Dacier q si bien commencé de faire pour Platon. Il ne faut point qu'on puisse reprocher aux vrais philosophes, ce que le fameux
(1) Scioppius ou Schoppe (Gaspard), né à New-Marck, dans le haut Pala- Unat, en 1576. — On a de lui : Elemenla philosophie sloïcx moralis, in-8°, Mayence, 1606; — Fragmenta pxdagogix regix , in-4°, Milan, 1621.
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Casaubon répondit à ceux qui lui montrèrent la salle de la Sorbonne, et lui dirent qu'on y avait disputé durant quelques siècles : Qu'y a-t-on conclu ? leur dit-il.
384. M. Bayle poursuit (p. 166) : « Il est vrai que depuis » que les lois du mouvement ont été établies telles que nous » les voyons dans le monde, il faut de toute nécessité qu'un » marteau qui frappe une noix, la casse, et qu'une pierre » tombée sur le pied d'un homme, y cause quelque contu- » sion, ou quelque dérangement des parties. Mais voilà tout » ce qui peut suivre de l'action de cette pierre sur le corps » humain. Si vous voulez qu'outre cela elle excite un senti- » ment de douleur, il faut supposer l'établissement d'un autre » code, que celui qui règle l'action et la réaction des corps » les uns sur les autres ; il faut, dis-je, recourir au système
* particulier des lois de l'union de l'âme avec certains corps. » Or comme ce système n'est point nécessairement lié avec » l'autre, l'indifférence de Dieu ne cesse point par rapport à » l'un, depuis le choix qu'il a fait de l'autre. Il a donc com- » biné ces deux systèmes avec une pleine liberté, comme » deux choses qui ne s'entre-suivaient point naturellement. » C est donc par un établissement arbitraire, qu'il a ordonné » que les blessures du corps excitassent de la douleur dans
* l'âme, qui est unie à ce corps. Il n'a tenu donc qu'à lui de ï> choisir un autre système de l'union à l'âme et du corps. » Il a donc pu en choisir un, selon lequel les blessures n'exci- » tassent que l'idée du remède, et un désir vif, mais agréa- » ble, de l'appliquer. Il a pu établir, que tous les corps qui » seraient prêts à casser la tête d'un homme, ou à lui percer
* le cœur, excitassent une vive idée du péril, et que cette » idée fût cause que le corps se transportât promptement
* hors de la portée du coup. Tout cela se ferait sans mira- » cle, puisqu'il y aurait eu des lois générales sur ce sujet. Le » système que nous connaissons par expérience nous apprend » que la détermination du mouvement de certains corps » change en vertu de nos désirs. Il a donc été possible qu'il » se fît une combinaison entre nos désirs, et le mouvement » de certains corps, par laquelle les sucs nutritifs se modi-
» fiassent de telle sorte, que la bonne disposition de nos or- • ganes ne fût jamais altérée. »
" 355. L'on :voit que M. Bayle croit que tout ce qui se fait par des lois générales, se fait sans miracle. Mais j'ai assez montré, que si la loi n'est point fondée en raison, et ne sert pas à expliquer l'événement par la nature des choses, elle ne peut être exécutée que par miracle. Comme, par exemple, si Dieu avait ordonné que les corps dussent se mouvoir en ligne circulaire, il aurait eu besoin de miracles perpétuels, ou du ministère des anges, pour exécuter cet ordre; car il est contraire à la nature du mouvement, où le corps quitté naturellement la ligne circulaire, pour continuer dans la droite tangente, si rien ne le retient. Il ne suffit donc pas que Dieu ordonne simplement qu'une blessure excite un sentiment agréable, il faut trouver des moyens naturels pour cela. Le vrai moyen par lequel Dieu fait que l'âme a des sentiments de ce qui se passe dans le corps, vient de la nature de l'âme, qui est représentative des corps, et faite en sorte par avance, que les représentations qui naîtront en elle les unes des autres par une suite naturelle de pensées, répondent au changement des corps.
356. La représentation a un rapport naturel à ce qui doit être représenté. Si Dieu faisait représenter la figure ronde d'un corps par l'idée d'un carré, ce serait une représentation peu convenable ; car il y aurait des angles ou éminences dans la représentation, pendant que tout serait égal et uni dans l'original. La représentation supprime souvent quelque chose dans les objets, quand elle est imparfaite; mais elle ne saurait rien ajouter : cela la rendrait, non pas plus parfaite, mais fausse. Outre que la suppression n'est jamais entière dans nos perceptions, et qu'il y a dans la représentation, en tant que confuse, plus que nous n'y voyons. Ainsi il y a lieu déjuger que les idées de la chaleur, du froid, des couleurs etc., ne font aussi que représenter les petits mouvements excités dans les organes, lorsqu'on sent ces qualités, quoique la multitude et la petitesse de ces mouvements en empêche la représentation distincte. A peu près comme il n. 24
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arrive que nous ne discernons pas le bleu et le jaune qui entrent dans la représentation, aussi bien que dans la composition du vert, lorsque le microscope fait voir ce qui paraît vert est composé de parties jaunes et bleues.
357. Il est vrai que la même chose peut être représentée différemment ; mais il doit toujours y avoir un rapport exact entre la représentation et- la chose, et par conséquent entre les différentes représentations d'une même chose. Les projections de perspective, qui reviennent dans le cercle aux sections coniques, font voir qu'un même cercle peut être représenté par une ellipse, par une parabole, et par une hyperbole, et même par un autre cercle et par une ligne droite, et par un point. Rien ne paraît si différent, ni si dissemblable, que ces figures ; et cependant il y a un certain rapport exact de chaque point à chaque point. Aussi faut-il avouer que chaque âme se représente l'univers suivant son point'de vue, et par un rapport qui lui est propre; mais une parfaite harmonie y subsiste toujours. Et Dieu voulant faire représenter la solution de continuité du corps par un sentiment agréable dans l'âme, n'aurait point manqué de faire que cette solution même eût servi à quelque perfection dans le corps, en lui donnant quelque dégagement nouveau, comme lorsqu'on est déchargé de quelque fardeau, ou détaché de quelque lien. Mais ces sortes de corps organisés, quoique possibles, ne se trouvent point sur notre globe, qui manque sans doute d'une infinité d'inventions que Dieu peut avoir pratiquées ailleurs : cependant c'est assez qu'eu égard à la place que notre terre , tient dans l'univers, on ne peut rien faire de mieux pour elle que ce que Dieu y fait. 11 use le mieux qu'il est possible des lois de la nature qu'il a établies, et (comme M. Régis l'a reconnu aussi au même endroit) « les lois que Dieu a établies » dans la nature, sont les plus excellentes qu'il est possible » de concevoir. »
358 Joignons-y la remarque du Journal des Savants du 16 mars 1705, que* M. Bayle a insérée dans le chap. clxii de la Réponse àun Provincial, tom. III, p. 1038. Il s'agit de l'extrait d'un livre moderne très-ingénieux de l'Origine du mai, ctont
nous ayons parlé ci-dessus. L'on dit : « que la solution géné-
* raie à l'égard du mal physique, que ce livre donne, est, » qu'il faut regarder l'univers comme un ouvrage composé » de diverses pièces, qui font un tout : que suivant les lois » établies dans la nature, quelques parties ne sauraient être » mieux, que d'autres ne fussent plus mal, et qu'il n'en résul- » tât un système entier moins parfait. Ce principe, dit-on, » est bon : mais si l'on n'y ajoute rien, il ne paraît pas suffi- » sant. Pourquoi Dieu a-t-il établi des lois, d'où naissent » tant d'inconvénients? diront des philosophes un peu diffi-
* ciles. N'en a-t-il point pu établir d'autres, qui ne fussent » sujettes à aucuns défauts? Et pour trancher plus net, d'où » vient qu'il s'est prescrit des lois? que n'agit-il sans lois » générales, selon toute sa puissance et toute sa bonté? L'au- » teur n'a pas poussé la difficulté jusque-là : ce n'est pas » qu'en démêlant ses idées on n'y trouvât peut-être de quoi » la résoudre; mais il n'y a rien là-dessus de développé chez » lui. »
359. Je m'imagine que l'habile auteur de cet extrait lorsqu'il a cru qu'on pourrait résoudre la difficulté, a eu dans l'esprit quelque chose d'approchant en cela de mes principes; et s'il avait voulu s'expliquer dans cet endroit, il aurait répondu apparemment comme M. Régis, que les lois que Dieu a établies étaient les plus excellentes qu'on pouvait établir ; et il aurait reconnu en même temps, que Dieu ne pouvait manquer d'établir des lois, et de suivre des règles, parce que les lois et les règles sont ce qui fait l'ordre et la beauté; qu'agir sans règles, serait agir sans raison; et que c'est parce qui Dieu a fait agir toute sa bonté, que l'exercice de- sa toutepuissance a été conforme aux lois de la sagesse, pour obtenir le plus de bien qu'il était possible d'atteindre : enfin, que l'existence de certains inconvénients particuliers qui nous frappent, est une marque certaine que le meilleur plan ne permettait pas qu'on les évitât, «et qu'ils servent à l'accomplissement du bien total ; raisonnement dont M. Bayle demeure d'accord lui-même en plus d'un endroit.