Ceux qui ont confondu cette détermination avec la
nécessité, ont forgé des monstres pour les combattre. Pour éviter une chose raisonnable qu'ils avaient masquée d'une figure hideuse, ils sont tombés dans de grandes absurdités. Crainte d'être obligés d'admettre une nécessité imaginaire, ou du moins autre que celle dont il s'agit , ils ont admis quelque chose qui arrive sans qu'il y en ait aucune cause, ni aucune raison ; ce qui est équivalent à la déclinaison ridicule des atomes, qu'Épicure faisait arriver sans aucun sujet. Cicéron, dans son livre de la Divination, a fort bien vu que si la cause pouvait produire un effet pour lequel elle fôt entièrement indifférente, il y aurait un vrai hasard, une fortune réelle, un cas fortuit effectif; c'est-à-dire qui le serait non-seulement par rapport à nous et à notre ignorance, suivant laquelle on peut dire :
Sed te Nos facimus, fortunam, Deam, cœloque lo camus,
mais même par rapport à Dieu et à la nature des choses ; et par conséquent il serait impossible de prévoir les événements, en jugeant de l'avenir par le passé. Il dit encore fort bien au même endroit : « Qui potest provideri, quicquam » futurum esse , quod neque causam habet ullam , neque » notam,cur futurum sit? » Et un peu après : « Nihil est tam » contrarium rationi et consiantiae, quam fortuna ; ut mihi » ne in Deum quidem cadere videatur, ut sciât quid casu » et fortuito futurum sit. Si enim scit, certe illud eveniet : * sin certe eveniet, nulla fortuna est : * Si le futur est certain, il n'y a point de fortune. Mais il ajoute fort mal : « Est » autem fortuna; rerum igitur fortuitarum nulla praesensio » est. » Il [y a une fortune, donc les événements futurs ne sauraient être prévus. Il devait conclure plutôt, que les événements étant prédéterminés et prévus, il n'y a point de fortune. Mais il parlait alors contre les stoïciens, sous la personne d'un académicien.
363, Les stoïciens tiraient déjà des décrets de Dieu la prévision des événements. Car, comme Cicéron dit dans le même livre : « Sequitur porro nihil Deos ignorare , quod
» omnia ab iis sint constituta. » Et suivant mon système, Dieu ayant vu le monde possible qu'il a résolu de créer y a tout prévu : de sorte qu'on peut dire que la science divine de vision ne diffère point de la science de simple intelligence, qu'en ce qu'elle ajoute à la première la connaissance du décret effectif de choisir cette suite des choses que la simple intelligence faisait déjà connaître, mais seulement comme possible; et ce décret fait maintenant l'univers actuel.
364. Ainsi les sociniens ne sauraient être excusables de refuser à Dieu la science certaine des choses futures, et surtout des résolutions futures d'une créature libre. Car quand même ils se seraient imaginés qu'il y a une liberté de pleine indifférence, en sorte que la volonté puisse choisir sans sujet, et qu'ainsi cet effet ne pourrait point être vu dans sa cause (ce qui est une grande absurdité), il§ devaient toujours considérer que Dieu avait pu prévoir cet événement dans l'idée du monde possible qu'il a résolu de créer. Mais l'idée qu'ils ont de Dieu, est indigne de l'auteur des choses, et répond peu à l'habileté et à l'esprit que les écrivains de ce parti font souvent paraître en quelques discussions particulières. L'auteur du tableau du socinianisme n'a pas tout à fait tort de dire que le dieu des sociniens serait ignorant, impuissant, comme le dieu d'Épicure, démonté chaque jour par les événements, vivant au jour la journée, s'il ne sait que par conjecture ce que les hommes voudront.
365. Toute la difficulté n'est donc venue ici que d'une fausse idée de la contingence et de la liberté, qu'on croyait avoir besoin d'une indifférence pleine ou d'équilibre : chose imaginaire, dont il n'y a ni idée ni exemple , et il n'y en saurait jamais avoir. Apparemment M. Descartes en avait été imbu dans sa jeunesse dans le collège de la Flèche : c'est ce qui lui a fait dire (Ire part, de ses Principes, art. 44) : « Notre pensée est finie, et la science et toute-puissance de * Dieu, par laquelle il a non-seulement connu de toute éter- » nité tout ce qui est, ou qui peut être, mais aussi l'a voulu, » est infinie ; ce qui fait que nous avons bien assez d'intelli-
Digiti
zedby GoOglC
» gence pour connaître clairement et distinctement que » cette puissance et cette science est en Dieu ; mais que nous * n'en avons pas assez pour comprendre tellement leur éten- » due, que nous puissions savoir comment elles laissent les » actions des hommes entièrement libres et indéterminées.» La suite a déjà été rapportée ci-dessus. Entièrement libres, cela va bien ; mais on gâte tout, en ajoutant , entièrement indéterminées. On n'a point besoin de science infinie, pour voir que la prescience et la providence de Dieu laissent la liberté à nos actions, puisque Dieu les a prévues dans ses idées, telles qu'elles sont, c'est-à-dire libres. Et quoique Laurent Valle, dans son Dialogue contre Boéce (dont nous rapporterons tantôt le précis), qui entreprend fort bien de concilier la liberté avec la prescience, n'ose espérer de la concilier avec la providence ; il n'y a pourtant pas plus de difficulté, parce que le décret de faire exister cette action n'en change pas plus la nature, que la simple connaissance qu'on en a. Mais il n'y a point de science, quelque infinie qu'elle soit, qui puisse concilier la science et la providence de Dieu avec des actions d'une cause indéterminée, c'està-dire avec un être chimérique et impossible. Celles de la volonté se trouvent déterminées de deux manières, par la prescience ou providence de Dieu, et aussi par les dispositions de la cause particulière prochaine, qui consistent dans les inclinations de l'âme. M. Descartes était pour les thomistes sur ce point ; mais il écrivait avec ses ménagements ordinaires, pour ne se point brouiller avec quelques autres théologiens.
366. M. Bayle rapporte (Rép. auProvi?ic. ,ch.cj>xLii,i>. 804, tom. ni), que le P. Gibieuf de l'Oratoire publia un traité latin De la Liberté de Dieu et de la créature, l'an 1639; qu'on se récria contre lui , et qu'on lui fit voir un recueil de soixante-dix contradictions tirées du premier livre de son ouvrage; et que vingt ans après, le P. Ànnat, confesseur du roi de France, lui reprocha dans son livre De Incoacta libertate (éd. Rom. 1654, in-4°), le silence qu'il gardait encore. Qui ne croirait, ajoute M. Bayle, après le fracas des congre-
376 THÉODICÊE.
gâtions De Auxiliisy que les thomistes enseignent des choses touchant la nature du franc arbitre, entièrement opposées au sentiment des jésuites? Et néanmoins quand on considère les passages que le P. Annat (1) a extraits des ouvrages des thomistes (dans un livre intitulé : Jansenius à Thomùtis, gratiœ per se ipsam e/jîcacis defensoribus, condemnatus, imprimé à Paris, l'an 1654, in-4°), on ne saurait voir au fond que des disputes de mots entre les deux sectes. La grâce efficace par elle-même des uns laisse au franc arbitre tout autant de force de résister, que les grâces congrues des autres. M. Bayle croit qu'on en peut dire > presque autant de Jansenius lui-même. C'était, dit-il , un habile homme, d'un esprit systématique, et fort laborieux. Il a travaillé vingt-deux ans à son Augustinus. L'une de ses vues a été de réfuter les jésuites sur le dogme du franc arbitre ; cependant on n'a pu encore décider s'il rejette, ou s'il adopte la liberté d'indifférence. On tire de son ouvrage une infinité d'endroits pour et contre ce sentiment, comme le Père Annat a fait voir lui-même dans l'ouvrage qu'on vient de citer, De Incoacta libertate. Tant il est aisé de répandre des ténèbres sur cet article, comme M. Bayle le dit en finissant ce discours. Quant au Père Gibieuf (2), il faut avouer qu'il change souvent la signification des termes, et que par conséquent il ne satisfait point à la question en tout, quoiqu'il dise souvent de bonnes choses.
367. En effet, la confusion ne vient le plus souvent que de l'équivoque des termes, et du peu de soin qu'on prend de s'en faire des notions distinctes. Cela fait naître ces contestations éternelles, et le plus souvent mal entendues, sur
(1) Annat (le P.), jtsuite célèbre, né a Rhodez en 1607, confesseur de Louis XIV en 1654, mort en 1670. Il fut le plus grand adversaire du jansénisme. — Ses œuvres latines et françaises ont été publiées en 1666 (Parisr 3 vol. in-4°). Le plus singulier de ses écrits est le Rabat- Joie des Jansi* nistes. — Pascal lui a adressé la 17e et la 18e Provinciale. P. J-
(2) Gibieuf (le P.), docteur en Sorbonne, prêtre de l'Oratoire, né à Bourges, mort en 1650. Il était ami de Descartes et du P. Mersenne. On a de lui : De Libertate Dei et creaturx (in-4°, Paris, 1 630). P. J.
la nécessité et sur la contingence, sur le possible et sur l'impossible. Mais pourvu qu'on conçoive que la nécessité et la possibilité, prises métaphysiquement et à la rigueur, dépendent uniquement de cette question, si l'objet en luimême, ou ce qui lui est opposé, implique contradiction ou non ; et qu'on considère que la contingence s'accorde fort bien avec les inclinations, ou raisons qui contribuent à faire que la volonté se détermine; pourvu encore qu'on sache bien distinguer entre la nécessité, et entre la détermination ou certitude; entre la nécessité métaphysique, qui ne laisse lieu à aucun choix, ne présentant qu'un seul objet possible, et entre la nécessité morale, qui oblige le plus sage à choisir le meilleur; enfin, pourvu qu'on se défasse de la chimère de la pleine indifférence, qui ne se saurait trouver que dans les livres des philosophes, et sur le papier (car ils n'en sauraient pas même concevoir la notion dans leur tête, ni en faire voir la réalité par aucun exemple dans les choses), on sortira aisément d'un labyrinthe, dont l'esprit humain a été le dédale malheureux, et qui a causé une infinité de désordres, tant chez les anciens que chez les modernes, jusqu'à porter les hommes à la ridicule erreur du sophisme paresseux, qui ne diffère guère du destin à la Turque. Je ne m'étonne pas, si dans le fond les thomistes et les jésuites, et même les molinistes et les jansénistes, conviennent entre eux sur ce sujet plus qu'on ne croit. Un thomiste et même un janséniste sage se contentera de la détermination certaine, sans aller à la nécessité : et si quelqu'un y va, l'erreur peut-être ne sera que dans le mot. Un moliniste sage se contentera d'une indifférence opposée à la nécessité, mais qui n'exclura point les inclinations prévalentes.
368. Ces difficultés cependant ont fort frappé M. Bayle, plus porté à les faire valoir, qu'à les résoudre, quoiqu'il y eût peut-être pu réussir autant que personne, s'il avait voulu tourner son esprit de ce côté-là. Voici ce qu'il en dit dans son Dictionnaire, art. Jansénius, lett. G, p. 4626 : « Quel- » qu'un a dit que les matières de la grâce sont un Océan, » qui n'a ni • rive ni fond. Peut-être aurait-il parlé plus
» juste, s'il les avait comparées au phare de Messine, où Ton » est toujours en danger de tomber dans unécueil,quaûdon » tâche d'en éviter un autre. »
Dextrum Scylla lattis, laevum implacata Gharybdis Obsidet.
< Tout se réduit enfin à ceci : Adam a-t-il péché librement? » Si vous répondez que oui ; donc, vous dira-t-on, sa chute
* n'a pas été prévue. Si vous répondez que non ; donc, vous » dira-t-on, il n'est point coupable. Vous écrirez cent vo-
* lûmes contre l'une ou l'autre de ces conséquences, et néan-
* moins vous avouerez, ou que la prévision infaillible d'un » événement contingent est un mystère qu'il est impossible
* de concevoir ; ou que la manière dont une créature, qui » agit sans liberté, pèche pourtant, est tout à fait incompré- > hensible. »
369. Je me trompe fort, ou ces deux prétendues incompréhensibilités cessent entièrement par nos solutions. Plût à Dieu qu'il fût aussi aisé de répondre à la question, comment il faut bien guérir les fièvres, et comment il faut éviter les écueils de deux maladies chroniques qui peuvent naître, l'une en ne guérissant pas la fièvre, l'autre en la guérissant mal. Lorsqu'on prétend qu'un événement libre ne saurait être prévu, on confond la liberté avec l'indétermination, ou avec l'indifférence pleine et d'équilibre ; et lorsqu'on veut que le défaut de la liberté empêcherait l'homme d'être coupable, l'on entend une liberté exempte, non pas de la détermination, ou de la certitude, mais de la nécessité et de la contrainte. Ce qui fait voir que le dilemme n'est pas bien pris, et qu'il y a un passage large entre les deux écueils. On répondra donc qu'Adam a péché librement, et que Dieu Ta vu péchant dans l'état d'Adam possible, qui est devenu actuel, suivant le décret de la permission divine. D est vrai qu'Adam s'est déterminé à pécher ensuite de certaines inclinations prévalentes ; mais cette détermination ne détruit point la contingence, ni la liberté ; et la détermination certaine qu'il y a dajos l'homme à pécher, ne l'empêche point de
pouvoir ne point pécher (absolument parlant), et puisqu'il pèche, d'être coupable et de mériter la punition ; d'autant que cette punition peut servir à lui ou à d'autres, pour contribuer à les déterminer une autre fois à ne point pécher. Pour ne point parler de la justice vindicative, qui va au delà du dédommagement et de l'amendement, et dans laquelle il n'y a rien aussi qui soit choqué par la détermination certaine des résolutions contingentes de la volonté. L'on peut dire au contraire que les peines et les récompenses seraient en partie inutiles, et manqueraient l'un de leurs buts, qui est l'amendement, si elles ne pouvaient point contribuer à déterminer la volonté à mieux faire une autre fois.
370. M. Bayle continue : « Sur la matière de la liberté il » n'y a que deux partis à prendre : l'un est de dire que
* toutes les causes distinctes de l'âme qui concourent avec
* elle, lui laissent la force d'agir ou de n'agir pas ; l'autre est
* de dire, qu'elles la déterminent de telle sorte à agir, qu'elle » ne saurait s'en défendre. Le premier parti est celui des mo- » linistes, l'autre est celui des thomistes et des jansénistes et > des protestants de la Confession de Genève. Cependant les » thomistes ont soutenu à cor et à cri, qu'ils n'étaient point
* jansénistes ; et ceux-ci ont soutenu avec la même chaleur, » que sur la matière de la liberté ils n'étaient point calvi- » nistes. D'autre côté, les molinistes ont prétendu que saint » Augustin n'a point enseigné le jansénisme. Ainsi les uns
* ne voulant point avouer qu'ils fussent conformes à des gens » qui passaient pour hérétiques, et les autres ne voulant point » avouer qu'ils fussent contraires à un saint docteur, dont » les sentiments ont toujours passé pour orthodoxes, ont
* joué cent tours de souplesse, etc. »
371. Les deux partis que M. Bayle distingue ici, n'excluent point un tiers parti, qui dira que la détermination de l'âme ne vient pas uniquement du concours de toutes les causes distinctes de l'âme, mais encore de l'état de l'âme même et de ses inclinations qui se mêlent avec les impressions des sens, et les augmentent ou les affaiblissent. Or toutes les causes internes et externes prises ensemble font que l'âme se
détermine certainement, mais non pas qu'elle se détermine nécessairement , car il n'impliquerait point de contradiction, qu'elle se déterminât autrement ; la volonté pouvant être inclinée, et ne pouvant pas être nécessitée. Je n'entre point dans la discussion de la différence qu'il y a entre les jansénistes et les réformés sur cette matière. Ils ne sont pas peut-être toujours bien d'accord avec eux-mêmes, quant aux choses, ou quant aux expressions, sur une matière où l'on se perd souvent dans des subtilités embarrassées. Le P. Théophile Raynaud (1) dans son livre intitulé : Calvinismus religio bestiarum, a voulu piquer les dominicains, sans les]nommer. De l'autre côté, ceux qui se disaient sectateurs de saint Augustin reprochaient aux molinistes le pélagianisme, ou du moins le sémipélagianisme ; et l'on outrait les choses quelquefois des deux côtés, soit en défendant une indifférence vague, et donnant trop à l'homme, soit en enseignant determinativnem ad unnm secundum qualitatem actus licet, non quoad ejus substantiam, c'est-à-dire, une détermination au mal dans les nonrégénérés, comme s'ils ne faisaient que pécher. Au fond, je crois qu'il ne faut reprocher qu'aux sectateurs de Hobbes et de Spinosa, qu'ils détruisent la liberté et la contingence; car ils croientque ce qui arriveestseul possible, et doit arriverpar une nécessité brute et géométrique. Hobbes rendait tout matériel, et le soumettait aux seules lois mathématiques; Spinosa aussi ôtait à Dieu l'intelligence et le choix, lui laissait une puissance aveugle, de laquelle tout émane nécessairement. Les théologiens des deux partis protestants sont également zélés pour réfuter une nécessité insupportable ; et quoique ceux qui sont attachés au Synode de Dordrecht, enseignent quelquefois qu'il suffit que la liberté soit exempte de la contrainte ; il semble que la nécessité qu'ils lui laissent
(1) Le P. Raynaud (Théophile), jésuite, né à Sospello (comté de Nice) en 1583, mort à Lyon en 1663, après une vie assez agitée. — On a publié ses Œuvres complètes en 20 vol. in-fol. (Lyon, 1665-1669). On y trouve quelques écrits singuliers : De Orlu infantium contra nalurampersectionem cwsaream ; — Heleroclita spiritualia ; — Erolemala de bonis et bonis libris, livre curieux et plein d'érudition. P. J.
ESSAIS SUR Là BONTÉ DE DIEU» ETC. PART. III. 381
n'est qu'hypothétique, ou bien ce qu'on appelle plus proprement certitude et infaillibilité ; de sorte qu'il se trouve que bien souvent les difficultés ne consistent que dans les termes. J'en dis autant des Jansénistes, quoique je ne veuille point excuser tous ces gens-là en tout.
372. Chez les cabbalistes hébreux, Malcuth ou le règne, la dernière des Séphiroth, signifiait que Dieu gouverne tout irrésistiblement, mais doucement et sans violence, en sorte que l'homme croit suivre sa volonté, pendant qu'il exécute celle de Dieu. Ils disaient que le péché d'Adam avait été truncatio Malcuth a cœteris plantis; c'est-à-dire qu'Adam avait retranché la dernière des Séphires, en se faisant un empire dans l'empire de Dieu, et en s'attribuant une liberté indépendante de Dieu ; mais que sa chute lui avait appris qu'il ne pouvait point subsister par lui-même, et que les hommes avaient besoin d'être relevés par le Messie. Cette doctrine peut recevoir un bon sens. Mais Spinosa, qui était versé dans la cabale des auteurs de sa nation, et qui dit [Tr. polit, c. h, n. 6) que les hommes concevant la liberté comme ils font, établissent un empire dans l'empire de Dieu, a outré les choses. L'empire de Dieu n'est autre chose, chez Spinosa, que l'empire de la nécessité, et d'une nécessité aveugle (comme chez Straton), par laquelle tout émane de la nature divine, sans qu'il y ait aucun choix en Dieu, et sans que le choix de l'homme l'exempte delà nécessité. Il ajoute que les hommes, pour établir ce qu'on appelle imperium in imperio, s'imaginaient que leur âme était une production immédiate de Dieu, sans pouvoir être produite par des causes naturelles; et qu'elle avait un pouvoir absolu de se déterminer, ce qui est contraire à l'expérience. Spinosa a raison d'être contre un pouvoir absolu de se déterminer, c'est-à-dire, sans aucun sujet ; il ne convient pas même à Dieu. Mais il a tort de croire qu'une âme, qu'une substance simple, puisse être produite naturellement. Il parait bien que l'âme ne lui était qu'une modification passagère ; et lorsqu'il fait semblant de la faire durable, et même perpétuelle, il y substitue l'idée du
corps, qui est une simple notion, et non pas une chose réelle et actuelle.
373. Ce que M. Bayle raconte du sieur Jean Bredenbourg (4), bourgeois de Rotterdam [Dictionn. art. Spinosa, lett. H ,pag. 2774), est curieux. Il publia un livre contre Spinosa, intitulé : « Enervatio Tractatus Theologico-politici, » una cum demonstratione Geometrico ordine disposita, Na- » turam non esse Deum, cujus effati contrario praedictus * Tractatus unice innititur. » On fut surpris de voir qu'un homme qui ne faisait point profession des lettres, et qui n'avait que fort peu d'étude (ayant fait son livre en flamand, et l'ayant fait traduire en latin), eût pu pénétrer si subtilement tous les principes de Spinosa, et les renverser heureusement, après les avoir réduits par une analyse de bonne foi dans un état où ils pouvaient paraître avec toutes leurs forces. On m'a raconté, ajoute M. Bayle, que cet auteur ayant réfléchi une infinité de fois sur sa réponse, et sur le principe de son adversaire, trouva enfin qu'on pouvait réduire ce principe en démonstration. Il entreprit donc de prouver qu'il n'y a point d'autre cause de toutes choses, qu'une nature qui existe nécessairement, et qui agit par une nécessité immuable, inévitable et irrévocable. Il observa toute la méthode des géomètres, et après avoir bâti sa démonstration, il l'examina de tous les côtés imaginables, il tâcha d'en trouver le faible, et ne put jamais inventer aucun moyen de la détruire, ni même de l'affaiblir. Cela lui causa un véritable chagrin ; il en gémit, et il priait les plus habiles de ses amis de le secourir dans la recherche des défauts de cette démonstration. Néanmoins il n'était pas bien aise qu'on en tirât des copies. François Cuper (2), Socinien (qui avait écrit Arcana
(1) De Brédenbourg (Jean), de Rotterdam, a d'abord combattu Spinosa dans son Enervatio tractatus theologico-politici (in-4°, Rotterdam, 1675). — Puis, converti aux idées qu'il avait combattues, il se réfuta lui-même dans un second ouvrage en flamand. p. J.
(2) Cuper (François), philosophe hollandais, partisan "timide de Spinosa. — lia écrit : Arcana allieismi revelata, in-4°, Rotterdam, 1676. Il a été combattu par Henri Morus {QEuv. phU., 1679, t. Ier, p. 596). P. J.
Atheismi revelata contre Spinosa, Roterodami, d676, in-4), en ayant eu une, la publia telle qu'elle était, c'est-à-dire en flamand, avec quelques réflexions, et accusa l'auteur d'être athée. L'accusé se défendit en la même langue. Orobio (1)* médecin juif fort habile (celui qui a été réfuté par M. de Limborch (2), et qui a répondu, à ce que j'ai ouï dire, dans un ouvrage posthume non imprimé), publia un livre contre la démonstration de M. Bredenbourg, intitulé : « Gertamen » philosophicum propugnatae veritatis divinae ac naturalis, » adversus J. B. principia,» Amsterdam, 1684. Et M. Aubert de Versé écrivit aussi contre lui la même année, sous le nom de Latinus Serbattus SartensisÇb). M. Bredenbourg protesta qu'il était persuadé du franc arbitre et de la religion, et qu'il souhaitait qu'on lui fournît un moyen de répondre à sa démonstration.
374. Je souhaiterais de voir cette prétendue démonstration, et de savoir si elle tendait à prouver que la nature primitive, qui produit tout, agit sans choix et sans connaissance. En ce cas, j'avoue que la démonstration était spinosistique et dangereuse. Mais s'il entendait peut-être que là nature divine est déterminée à ce qu'elle produit, par son choix et par la raison du meilleur, il n'avait point besoin de s'affliger de cette prétendue nécessité immuable, inévitable, irrévocable. Elle n'est que morale, c'est une nécessité heureuse; et bien loin de détruire la religion, elle met la perfection divine dans son plus grand lustre.