PRÉFACE
On a vu de tout temps que le commun des hommes a mis la dévoion dans les formalités : la solide piété, c'est-à-dire la. lumiere ct la vertu. n'a jamais été le partage du grand nombre. Il ne faut point s'en étonner, rien n'est si conforme à la faiblesse humaine; nous sommes frappés par l'extérieur, et l'interne demande une discussion dont peu de gens se rendent capables. Comme la véritable piété consiste dans les sentiments et dans la pratique, les formalités de dévotion l'imitent, et sont de deux sortes : les unes reviennent aux cerémonies de la pratique, et les autres aux formulaires de la croyance. Les cérémonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme les ombres de la vérité ct approchent plus ou moins de la pure lumière. Toutes ces formalités seraient
louables, si ceux qui les ont inventées les avaient rendu^s propres à
Pauz JANET — Leibniz. t4
maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent; si les cérémonies religieuses, la discipline ecclésiastique, les regles des communautés, les lois humaines, étaient toujours comme une haie à la loi divine, pour nous éloigner des approches du vice, nous accoutumer au bien, et pour nous rendre la vertu familière. C'était le hut de Moïse, et d'autres bons législateurs, des sages fondateurs des ordres religieux, et surtout de Jésus-Christ, divin fondateur de la religion la plus pure et la plus éclairée. I] en est autant des formulaires de créance ; ils seraient passables, s'il n'v avait rien qui ne füt conforme à la vérité salutaire, quand méme toute la vérité dont il s'agit n'y serait pas. Mais il n'arrive que trop souvent que la dévotion est étouflée par des facons, et que la lumière divine est obscurcie par les opinions des hommes.
Les paiens, qui remplissaient la terre avant l'établissement du christianisme, n'avaient qu'une seule espéce de formalités : ils avaient des cérémonies dans leur culte, mais ils ne connaissaient poiat d'articles de foi, et n'avaient jamais songé à dresser des formulaires de leur théologie dogmatique. Ils ne savaient point si leurs dieux etaient de vrais personnages ou des symboles des puissances naturelles, comme du soleil, des planétes, des éléments. Leurs mystéres ne consistaient point dans des dogmes difficiles. mais dans certaines pratiques secrètes où les profanes, c'est-à-dire ceux qui n'étaient point initiés, ne devaient jamais assister. Ces pratiques étaient hien souvent ridicules et absurdes, et il fallait les cacher pour les garantir du mépris. Les paiens avaient leurs superstitions, ils se vantaient de miracles; tout était plein chez eux d'oracles, d'augures, de présages, de divinations; les prétres inventaient des marques de la colère ou de la bonté des dicux, dont ils prétendaient être les interprètes. Cela tendait à gouverner les esprits par la crainte et par l'espérance des événements humains ; mais le grand avenir d'une autre vie n'était guére envisagé, on ne se mettait point en peine de donner aux hommes de véritables sentiments de Dieu et de l'âme.
De tous les anciens peuples, on ne connait que les Hébreux qui aient eu des dogmes publics de leur religion. Abraham et Moïse ont établi la eroyanee d'un seul Dieu, source de tout bien, auteur de toutes choses. Les Hébreux en parlent d'une manière trés digne de la souveraine substance, et on est surpris de voir des habitants d'un petit canton de la terre plus éclairés que le reste du genre humain.
Les sages d'autres nations en ont peut-être dit autant quelquefois, mais ils n'ont pas eu le bonheur de se faire suivre assez, et de faire passer le dogme en loi. Cependant Moise n'avait point fait entrer dans ses lois la doctrine de l'immortalité des âmes : elle était conforme à ses sentiments, clle s'enseignait de main en main, mais elle n'était point autorisée d'une manière populaire, jusqu'à ce que Jésus- Christ leva le voile, et, sans avoir la foree en main, enseigna avec toute la force d'un législateur, que les âmes immortelles passent dans une autre vie, où elles doivent recevoir le salaire de leurs actions. Moise avait déjà donné les belles idées de la grandeur et de la bonté de Dieu, dont beaucoup de nations civilisées conviennent aujourd'hui ; mais Jésus-Christ en établissait toutes les conséquences, et il faisait voir que la bonté ct la justice divine éclatent parfaitement dans ce que Dieu prépare aux ‘mes. Je n'entre point ici dans les autres points de la doctrine chrétienne, ct je fais seulement voir comment Jésus-Christ acheva de faire passer la religion naturelle en loi, et de lui donner l'autorité d'un dogme public. Il fit lui scul ce que tant de philosoplies avaient en vain tâché de faire : et les chrétiens ayant enfin eu le dessus dans l'Empire romain, maitre de la meilleure partie de la terre connue, la religion des sages devint celle des peuples. Mahomet depuis ne s'écarta point de ces grands dogines de la théologie naturelle : ses sectateurs les répandirent même parmi les nations les plus reculées de l'Asie et de l'Afrique, oü le christianisme n'avait point été porté ; et ils abolirent en bien des pays les superstitions paiennes, contraires à la véritable doctrine de l'unité de Dieu et de l'immortalité des imes.
L'ou voit que Jésus-Christ, achevant ce que Moise avait commencé, a voulu que la divinité füt l'objet, non seulement de notre crainte et de notre vénération, mais encore de notre amour et de notre tendresse. C'était rendre les hommes hien heureux par avance, et leur donner ici-bas un avant-goüt de la félicité future. Car il n'y à rien de si agréable que d'aimer ce qui est digne d'amour. L'amour est cette affection qui nous fait trouver du plaisir dans les perfeetions de ce qu'on aime, et il n'y a rien de plus parfait que Dieu ni rien de plus charmant. Pour l'aimer, il suffit d'en envisager les perfections ; ce qui est aisé, parce que nous trouvons en nous leurs idées. Les perfections de Dieu sont celles de nos àmes, mais il les possède sans bornes : il est un océan, dont nous n'avons recu que des gouttes : il Y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque
bonté; mais elles sont toutes entieres en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie nous enchantent, la peinture et la musique en sont des échantillons, Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, il fait l'harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement de ses rayons.
Il s'ensuit manifestement que la véritable piété, et méme la véritable félicité, consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit accompagnée de lumiére. Cette espéce d'amour fait naitre ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief à la vertu, et, rapportant tout à Dieu, comme au centre, transporte l'humain au divin. Car, en faisant son devoir, en obéissant à la raison, on remplit les ordres de la supréme raison, on dirige toutes ses intentions au bien commun, qui n'est point différent de la gloire de Dieu ; l'on trouve qu'il u'y a point de plus grand intérét particulier que d'épouser celui du général, et on se satisfait à soi- méme en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. Qu'on réussisse ou qu'on ne réussisse pas, on est content de ce qui arrive, quand on est résigné à la volonté de Dieu, et quand on sait que ce qu'il veut est le meilleur : mais avant qu'il déclare sa volonté par l'événement, on tâche de la rencontrer en faisant ce qui paraît le plus conforme à ses ordres. Quand nous sommes dans cette situation d'esprit, nous ne sommes point rebutés par les mauvais succés, nous n'avons du regret que de nos fautes; et les ingratitudes des hommes ne nous font point relàcher de l'exercice de notre humeur bienfaisante. Notre charité est humble et pleine de modération, elle n'affecte point de régenter : également attentifs à nos défauts, et aux talents d'autrui, nous sommes portés à critiquer nos actions, et à excuser et redresser celles des autres : c'est pour nous perfectionner nous-mêmes et pour ne faire tort à personne. ll n'y a point de piété, où il n'y a point de charité; et sans ètre oflicieux et bienfaisant, on ne saurait faire voir une dévotion sincere.
Le bon naturel, l'éducation avantageuse, la fréquentation des personnes pieuses et vertueuses, peuvent contribuer beaucoup à mettre les âmes dans cette belle assiette; mais ce qui les y attache le plus, ce sont les bons principes. Je l'ai déjà dit, il faut joindre la lumière à l'ardeur, il faut que les perfectiuns de l'entendement donnent l'accomplissement à celles de la volonté. Les pratiques de la vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent étre l'effet d'une simple habitude ; on y peut prendre goût; mais quand la vertu est raisonnable, quand elle
se rapporte à Dieu qui est la suprême raison des choses, elle est fondéc en connaissance. On ne saurait aimer Dieu, sans en connaitre les perfections, et cette connaissance renferme les principes dela véritable piété. Le but de la religion doit étre de les imprimer dans les âmes : mais je ne sais comment il est arrivé bien souvent que les hommes, que les docteurs de la religion se sont fort écartés de ce but. Contre l'intention de notre Divin Maitre, la dévotion a été ramenée aux cérémonies, et la doctrine a été chargée de formules. Bien souvent ces cérémonies n'ont pas été bien propres à entretenir l'exercice de la vertu, et les formules quelquefois n'ont pas été bien lumineuses. Le croirait-on? des chrétiens se sont imaginés de pouvoir étre dévots sans aimer leur prochain, et pieux sans aimer Dieu ; ou bien on a cru de pouvoir aimer son prochain sansle servir, et pouvoir aimer Dieu sans le connaitre. Plusieurs siècles se sont écoulés, sans que le public se soit aperçu de ce défaut; et il y a encore de grands restes du règne des ténèbres. On voit quelquefois des gens qui parlent fort de la piété, de la dévotion, de la religion, qui sont même occupés à les enseigner; et on ne les trouve guére bien instruits sur les perfections divines. [ls concoivent mal la bonté et la justice du Souverain de l'univers; ils se figurent un Dieu, qui ne mérite point d'être imité, ni d'être aimé. C'est ce qui m'a paru de dangereuses conséquence, puisqu'il importe extrêmement que la source même de la piété ne soit point infectée. Les anciennes erreurs de ceux qui ont accusé la divinité, ou qui en ont fait un principe mauvais, ont été renouvelées quelquefois de nos jours ; on a eu recours à la puissance irrésistible de Dieu, quand il s'agissait plutôt de faire voir sa bonté suprême; et on a employé un pouvoir despotique, lorsqu'on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite sagesse. J'ai remarqué que ces sentiments, capables de faire du tort, étaient appuyés particulièrement sur des notions embarrassées, qu'on s'était formées touchant la liberté, la nécessité et le destin; et j'ai pris la plume plus d'une fois dans les occasions, pour donner des éclaircissements sur ces matières importantes. Mais enfin j'ai été obligé de ramasser mes pensées sur tous ces sujets liés ensemble, et d'en faire part au public. C'est ce que j'ai entrepris dans les Essais que je donne ici, sur la Bonté de Dieu, la Liberté de l'homme et l'Origine du mal.
Il y a deux labyrinthes fameux, où notre raison s'égare bien souvent : l'un regarde la grande question du libre et du nécessaire, sur-
tout dans la production et dans l'origine du mal; l'autre consiste dans la discussion de la continuité et des indivisibles, qui én paraissent les éléments, et où doit entrer la considération de l'infini. Le premier embrasse presque tout le genre humain, l'autre n'exerce que les philosophes. J'aurai peut-être une autre fois l'occasion de m'expliquer sur le second, et de faire remarquer que faute de bien concevoir la nature de la substance et de la matiére, on a fait de fausses positions qui mènent à des difficultés insurmontables, don, le véritable usage devrait étre le renversement de ces positions mémes. Mais si la connaissance de la continuité est importante pour la spéculation, celle de la nécessité ne l'est pas moins pour la pratique ; et ce sera l'objet de ce traité, avec les points qui y sont liés, savoir la liberté de l'homme et la justice de Dieu.
Les hommes presque de tout temps ont été troublés par un 80phisme, que les anciens appelaient la raison paresseuse, parce qu'il allait à ne rien faire, ou du moins à n'avoir soin de rien, et à ne suivre que le penchant des plaisirs présents. Car, disait-on, si l'avenir est nécessaire, ce qui doit arriver arrivera. quoi que je puisse faire. Or l'avenir, disait-on, est nécessaire, soit parce que la divinité prévoit tout, et le préétablit méme, en gouvernant toutes les choses de l'univers; soit parce que tout arrive nécessairemeut, par l'enchainement des causes; soit enfin par la nature méme de la vérité, qui est déterminée dans les énonciations qu'on peut former sur les événements futurs comme elle l'est dans toutes les autres énonciations, puisque l'énonciation doit toujours étre vraie ou fausse en elle-méme, quoique nous ne connaissions pas toujours ce qui en cst. Et toutes ces raisons de détermination, qui paraissent différentes, concourent enfin comme des lignes à un méme centre : car il y a une vérité dans l'événement futur, qui est prédéterminée par les causes, et Dieu la préé” tablit en établissant les causes.
L'idée mal entendue de la nécessité, étant employée dans la pratique, a fait naître ce que j'appelle Fatum Mahometanum, le destin àla turque ; parce qu'on impute aux Turcs de ne paséviter les dangers, et de ne pas méme quitter les lieux infectés de la peste, sur des raisonnements semblables à ceux qu'on vient de rapporter. Car ce qu'on appelle Fatum Stoicum n'était pas si noir qu'on le fait : i ne détournait pas les hommes du soin de leurs affaires ; mais il tendait à leur donner la tranquilité à l'égard des événements, par la considération de la nécessité, qui rend nos soucis et nos chagrins
inutiles : en qnoi ces philosophes ne s'éloignaient pas entièrement de la doctrine de Notre-Seigneur, qui dissuade ces soucis par rapport au lendemain, en les comparant avec les peines inutiles que se donnerait un homme qui travaillerait à agrandir sa taille.
Il est vrai que les enseignements des stoiciens (et peut-être aussi de quelques philosophes célébres de notre temps) se bornant à cette nécessité pretendue, ne peuvent donner qu'une patience forcée ; au lieu que Notre-Seigneur inspire des pensées plus sublimes, et nous apprend méme le moyen d'avoir du contentement, lorsqu'il nous assure que Dieu, parfaitement bon et sage, ayant soin de tout, jusquà ne point négliger un cheveu de notre téte, notre confiance en lui doit étre entiéere: desorte que nous verrions, si nous étions capables de le comprendre, qu'il n'y a pas méme moyen de souhaiter rien de meilleur (tant absolument que pour nous) que ce qu'il fait. C'est comme si l'on disait aux hommes: faites votre devoir, et soyez contents de ce qui en arrivera, non seulement parce que vous ne sauriez résister à la providence divine, ou à la nature des choses (ce qui peut suffire pour être tranquille, et non pas pour être content, mais encore parce que vous avez affaire à un bon maitre. Et c'est ce qu'on peut appeler Fatum Christianum.
Cependant il se trouve que la plupart des hommes, et méme des chrétiens, font entrer dans leur pratique quelque mélange du destin à la turque, quoiqu'ils ne le reconnaissent pas assez. Il est vrai qu'ils ne sont pas dans l'inaction et dans la négligence, quand des périls évidents, ou des espérances manifestes et grandes se présentent ; car ils ne manqueront pas de sortir d'une maison qui va tomber, et de se detourner d'un précipice qu'ils voient dans leur chemin ; et ils fouilleront dans la terre pour déterrer un trésor découvert à demi, sans attendre que le destin achève de lc faire sortir. Mais quand le bien ou le mal est éloigné et douteux, et le remède pénible, ou peu à notre goüt, la raison paresseuse nous parait bonne ; par exemple, quand il s'agit de conserver sa santé et méme sa vie par un bon régime, les gens à qui on donne conseil là-dessus, répondent bien souvent que nos jours sont comptés, et qu'il ne sert de rien de vou-
loir lutter contre ce que Dieu nous destine. Mais ces mémes per-
sonnes eourent aux remédes méme les plus ridicules, quand le mal qu'ils avaient négligé approche. On raisonne à peu prés de la méme facon, quand la délibération est un peu épineuse, comme par exemple quand on se demande, quod vite sectabor iter ? quelle
profession on doit choisir; quand il s'agit d'un mariage qui se traite, d'une guerre qu'on doit entreprendre, d'une bataille qui se doit donner ; car en ces cas plusieurs seront portés à éviter la peine de la discussion et à s'abandonner au sort, ou au penchant, comme si la raison ne devait étre employée que dans les cas faciles. On raisonnera alors à la turque bien souvent (quoiqu'on appelle cela mal àpropos se remettre à la providence, ce qui a lieu proprement, quand on a satisfait à son devoir), et on emploiera la raison paresseuse, tirée du destin irrésistible, pour s'exempter de raisonner comme il faut; saus considérer quesi ce raisonnement contre l'usage de la raison était bon, il aurait toujours lieu, soit que la délibération füt facile ou non. C'est cette paresse qui est en partie la source des pratiques superstitieuses des devins, où les hommes donnent aussi facilement que dans la pierre philosophale ; parce qu'ils voudraient des chemins abrégés pour aller au bonheur sans peine.
Je ne parle pas ici de ceux qui s'abandonnent à la fortune, parce qu'ils ont été heureux auparavant, comme s'il y avait là-dedans quelque chose de fixe. Leur raisonnement du passé à l'avenir est aussi peu fondé que les principes de l'astrologie et des autres divinations ; et ils ne considèrent pas qu'il v a ordinairement un flux et reflux dans Ja fortune, una merea, comme les Italiens jouant à la bassette ont coutume de l'appeler, et ils y font des observations partieulieres, auxquelles je ne conseillerais pourtant à personne de se wop fier. Cependant cette confiance qu'on a en sa fortune sert souvent à donner du courage aux hommes, et surtout aux soldats, et leur fait avoir effectivement cette. bonne fortune qu'ils s'attribuent, comme les prédictions font souvent arriver ce qui a. été prédit, et comme l'on dit quc l'opinion que les mahoinétans ont du destin les rend déterminés. Aiusi les erreurs. mémes ont leur utilité quelquefois ; mais c'est ordinairement pour remédier à d'autres erreurs, et la vérité vaut micux absolument.
Mais on abuse surtout de cette prétendue nécessité du destin, lorsqu'on s'en sert pour excuser nos vices et notre libertinage. J'ai Souvent oui dire à des jeunes gens éveilles, qui voulaient faire un peu les esprits forts, qu'il est inutile de précher la vertu, de blàmer le vice, de faire espérer des récompenses et de faire craindre des chátiments, puisqu'on peut dire du livre des destinées, que ce qui est écrit. est écrit, et que notre conduite n'y saurait rien changer ; et qu ainsi le meilleur est de suivre son penchant, et de ne s'arréter
qu'à ce qui peut nous contenter présentement. Ils ne faisaient point réflexion sur les conséquences étranges de cet arguinent, qui prouverait trop, puisqu'il prouverait (par exemple) qu'on doit prendre un breuvage agréable, quand on saurait qu'il est empoisonné. Car par la méme raison (si elle était valable) je pourrais dire: s'il est écrit dans les archives des Parques, que le poison me tuera à présent, ou me fera du mal, cela arrivera, quand je ne preudrais point ce breuvage ; et si cela n'est point écrit, il n'arrivera point, quand méme je prendrais ce même breuvage ; et par conséquent je pourrai suivre impunément mon penchant à prendre ce qui est agréable, quelque pernicieux qu'il soit : ce qui renferme une absurdité manifeste. Cette objection les arrétait un peu, mais ils revenaient toujours à leur raisonnement, tourné en différentes maniéres, jusqu'à ce qu'on leur fit comprendre, en quoi consiste le defaut du sophisme. C'est qu'il est faux que l'événement arrive quoi qu'on fasse : il arrivera, parce qu'on fait ce qui y mène; et si l'évènement est écrit, la cause qui le fera arriver est écrite aussi. Ainsi laliaison des effets et des causes, bien loin d'établir la doctrine d'une nécessité préjudiciable à la pratique, sert à la détruire.
Mais sansavoir des intentions mauvaises et portées au libertinage, on peut envisager autrement les étranges suites d'une nécessité faiale; en considérant qu'elle détruirait la liberté de l'arbitre, si essentielle à la moralité de l'action ; puisque la justice et l'injustice, la louange ct le blàme, la peine et la récompense ne sauraient avoir lieu par rapport aux actions nécessaires, et que personne ne pourra etre obligé à faire l'impossible, ou à ne point faire ce qui est nécessaire absolument. On n'aura pas l'intention d'abuser de cette réflexion pour favoriser le déréglement, mais on ne laissera pas de se trouver embarrassé quelquefois quand il s'agira de juger des actions d'autrui, ou plutôt de répundre aux objections, parmi lesquelles il v en a qui regardent méme les actions de Dieu, dont je parlerai tantót. Et comme une nécessité insurmontable ouvrirait ja porte à l'impiété, soit par l'impunité qu'on en pourrait inférer, soit par l'inutilité qu'il yaurait de vouloir résister à un torrent qui entraine tout ; il est important de marquer les differents degrés de la nécessité, et de fare voir qu'il y en a qui ne sauraient nuire, comme il y en a d'autres qui ne sauraient étre admis sans donner lieu à de mauvaises consequences.
Quelques-uns vont encore plus loin : ne se contentant pas de se
servir du prétexte de ]a nécessité pour prouver que la vertu et le vice ne font ni bien ni mal, ils ont la hardiesse de faire la divinité complice de leurs désordres, et ils imitent les anciens paiens, qui attribuaient aux dieux la cause de leurs crimes, comme si une divinité les poussait à mal faire. La philosophie des chrétiens, qui reconnait mieux que celle des anciens la dépendance des choses du premier auteur ct son coneours avec toutes les actions des créatures, 3 paru augmenter cet embarras. Quelques habiles gens de notre: temps en sont venus jusqu'à óter toute action aux créatures ; et M. Bayle, qui donnait un peu dans ce sentiment extraordinaire, s'en est servi pour relever le dogme tombé des deux principes, ou de deux dieux, l'un bon, l'autre mauvais, comme si ce dogme satisfaisait mieux aux difficultés sur l'origine du mal; quoique d'ailleurs il reconnaisse que c'estun sentiment insoutenable, et que l'unité du principe est fondée incontestablement en raisons à priori ; mais il en veut inférer que notre raison se confond, et ne saurait satisfaire aux objections, et qu'on ne doit pas laisser pour cela de se tenir ferme aux dogmes révélés, qui nous enseignent l'existence d'un seul Dieu, parfaitement bon, parfaitement puissant, et parfaitement sage. Mais beaucoup de lecteurs qui seraient persuadés de l'insolubilité de ses objections, et qui les croiraient pour le moins aussi fortes que les preuves de la vérité de la religion, en tireraient des conséquences pernicieuses.
Quand il n'y aurait point de concours de Dieu aux mauvaises actions, on ne laisserait pas de trouver de la difficulté en ce qu'il les prévoit, et qu'il les permet, les pouvant empécher par sa toutepuissance. C'est ce qui fait que quelques philosophes, et méme quelques théologiens, ont mieux aimé lui refuser la connaissance du détail des choses, et surtout des événements futurs, que d'accorder ce qu'ils croyaient choquer sa bonté. Les Sociniens et Conrad Vorstius (1) penchent de ce cóté-là ; et Thomas Bonartes (2), jésuite anglais pseudonyme, mais fort savant, qui a écrit un livre de Concordia scientie cum fide, dont je parlerai plus bas, parait l'insinuer aussi.
Is ont grand tort sans doute ; mais d'autres n'en ont pas moins, qui, persuadés que rien ne se fait sans la volonté et sans la puissance
(1) Vorst, ministre protestant, né en 1621 à Wesselbourg :'Holstein?, mort à
Berlin en 1676. P. J.
(2) Barton (Thomas), voir plus loin, p. 86. P.J.
LA BONTÉ DE DIEU, LA LIBERTÉ DE L'HOMME, ETC. t1
de Dieu, lui attribuent des intentions et des actions si indignes du plus grand et du meilleur de tous les étres, qu'on dirait que ces auteurs ont renoncé en effet au dogme qui reconnait la justice et la bonté de Dieu. Ils ont cru qu'étant souverain maitre de l'univers, il pourrait sans aucun préjudice de sa sainteté faire commettre des péchés, seulement parce que cela lui plait, ou pour avoir le plaisir de punir ; et méme qu'il pourrait prendre plaisir à affliger éternellement des innocents, sans faire aucune injustice, parce que personne n'a droit ou pouvoir de contróler ses actions. Quelques-uns méme sont allés jusqu'à dire que Dieu en use effectivement ainsi ; et sous prétexte que noussommes comme un rien par rapport à lui, ils nous comparent avec les vers de terre, que les hommes ne se soucient point d'écraser en marchant ; ou en général avec les animaux qu ne sont pas de notre espéce, que nous ne nous faisons aucun serupule de maltraiter.
Je crois que plusieurs personnes, d'ailleurs bien intentionnées, donnent dans ces pensées, parce qu'ils n'en connaissent pas assez les suites. Ils ne voient pas que c'est proprement détruire la justice de Dieu; car quelle notion assignerons-nous à une telle espéce de justice, qui n'a que la volonté pour régle ; c'est-à-dire, oü la volonté n'est pas dirigée par les règles du bien, et se porte méme directement au mal ? À moins que ce ne soit la notion contenue dans cette définition tyrannique de Thrasimaque chez Platon, qui disait que le juste n'est autre chose que ce qui plait au plus puissant (1;. À quoi reviennent, sans y penser, ceux qui fondent toute l'objection sur la contrainte, et prennent par conséquent la puissance pour la mesure du droit. Mais on abandonnera bientót des maximes si étranges, et si peu propres à rendre les hommes bons et charitables par l'imitation de Dieu lorsqu'on aura bien considéré qu'un Dieu, qui se plai rait au mal d'autrui, ne saurait étre distingué du mauvais principe des Manichéens, supposé que ce principe füt devenu seul maitre de l'univers ; et que par conséquent il faut attribuer au vrai Dieu, des sentiments qui le rendent digne d'étre appelé le bon principe.
Par bonheur ces dogmes outrés ne subsistent presque plus parmi les théologiens ; cependant quelques personnes d'esprit, qui se plaisent à faire des difficultés, les font revivre : ils cherchent à augmenter notre embarras, en joignant les controverses que la théologie
(4) Voir la Republ. de Platon, I. I. P. J.
12 ESSAIS DE TIIÉODICÉE
chrétieune fait naitre aux contestations de la philosophie. Les philosophes ont considéré les questions dela nécessité, dela liberté et de l'origine du mal ; les théologiens y ont joint celles du péché originel, de la grâce et de la prédestination. La corruption originelle du genre humain, venue du premier péché, nous parait avoir imposé une nécessité naturelle de pécher, sans le secours de la gràce divine ; mais la nécessité étant incompatible avec la punition, on inférera qu'une gráce suffisante devrait avoir été donnée à tous les hommes ; ce qui ne parait pas trop conforme à l'expérience.
Mais la difficulté est grande, surtout par rapport à la destination de Dieu sur le salut des hommes. Il y en a peu de sauvés ou d'élus ; Dieu n'a donc pas la volonté décrétoire, d'en élire beaucoup. Et, puisqu'on avoue que ceux qu'il a choisis ne le méritent pas plus que les autres, et ne sont pas méme moins mauvais dans le fond, ce qu'ils ont de bonne venant que du donde Dieu, la difficulté en estaugmentée. Où est donc sa justice (dira-t-on), ou du moins où est sa bonté? La partialité ou l'acception des personnes va contre la justice ; et celui qui borne sa bonté sans sujet n'en doit pas avoir assez. Il est vrai que ceux qui ne sont point élus sont perdus par leur propre faute, ils manquent de bonne volonté ou de la foi vive; mais il ne tenait qu'à Dieu dela leur donner. L'on sait qu'outre la grâce interne, ce sont ordinairement les occasions externes qui distinguent les homines, et que l'éducation, la conversation, l'exemple corrigent souvent ou corrompent le naturel. Or, Dieu faisant naitre des circonstances favorables aux uns, et abandonnant les autres à des rencontres qui contribuent à leur malheur, n'aura-t-on pas sujet d'en être étonné ? Et il ne suffit pas (ce semble) de dire avec quelques-uns que la grâce interne est universelle et égale pour tous, puisque ces mêmes auteurs sont obligés de recourir aux exclamations de saint Paul, et de dire : ó profondeur: quand ils considèrent combien les hommes sont distingués par les grâces externes, pour ainsi dire, c'est-à-dire, qui paraissent dans la diversité des circonstances que Dieu fait naitre, dont les hommes ne sont point les maitres, et qui ont pourtant une si grande influence sur ce qui se rapporte à leur salut.
On ne sera pas plus avancé pour dire avec saint Augustin que les hommes étant tous compris sous la damnation par le péché d'Adam, Dieu les pouvait tous laisser dansleur misére, et qu'ainsi c'est par une pure bonté qu'il en retire quelques-uns. Car, outre
qu'il est étrange que le péché d'autrui doive damner quelqu'un, la question demeure toujours, pourquoi Dieu ne les retire pas tous, pourquoi il en retire la moindre partie, et pourquoi les uns préférablement aux autres. Il est leur maitre, il est vrai; mais il est un maitre bon et juste : son pouvoir est absolu, mais sa sagesse ne permet pas qu'il l'exerce d'une maniére arbitraire et despotique, qui serait tyrannique en effet.
De plus, la chute du premier homme n'étant arrivée qu'avec permission de Dieu, et Dieu n'ayant résolu de la permettre qu'aprés en avoir envisagé les suites, qui sont la corruption de la masse du genre humain, et le choix d'un petit nombre d'élus, avec l'abandon de tous les autres;il est inutile de dissimuler la difficulté, en se bornant à la masse déjà corrompue puisqu'il faut remonter, malgré qu'on en ait, à la connaissance des suites du premier péché, antérieure au décret, par lequel Dieu l'a permis, et par lequel il a permis enméme temps que les réprouvés scraient enveloppes dans la masse de perdition et n'en seraient point retirés : car Dieuet le sage ne résolvent rien, sans en considérer les conséquences.
On espère de lever toutes ces difficultés. On fera voir que la nécessité absolue, qu'on appelle aussi logique et métaphysique, et quelquefois géométrique, et qui serait seule à craindre, ne se trouve point dans les actions libres. Et qu'ainsi la liberté est exempte, non seulement de la contrainte, mais encore de la vraie nécessité. On fera voir que Dieu méme, quoiqu'il choisisse toujours le meilleur, n'agit point par une nécessité absolue; et que les lois de la nature que Dieu lui a prescrites, sur la convenance, tiennent le milieu entre les vérités géométriques, absolument nécessaires, et les décrets arbitraires ; ce que M. Bavyle et d'autres nouveaux philosophes n'ont pas assez compris. On fera voir aussi qu'il y a une indifférence dans la liberté, parce qu'il n'y a point de nécessité absolne pour l'une ou pour l'autre part; mais qu'il n'y a pourtant jamais une indillérence de parfait équilibre. L'on montrera aussi qu'il y a dans les actions libres une parfaite spontanéité, au delà de tout ce qu'on en a concu jusqu'ici. Enfin l'on fera juger que la nécessité hypothétique et la nécessité morale, qui restent dans les actions libres, n'ont point d'inegnvénient ; et que la raison paresseuse est un vrai sophisme.
Et quant à l'origine du mal, par rapport à Dieu, on fait une apoldgie de ses perfections, qui ne relève pas moins sa sainteté, sa justice et sa bonté, que sa grandeur, sa puissance et son indépen-
14 ESSAIS DE TILÉODICÉE
dance. L'on fait voir comment il est possible que tout dépende de lui, qu'il concoure à toutes les actions des créatures, qu'il crée méme continuellement les créatures, si vous le voulez, et que néanmoins il ne soit point l'auteur du péché ; où l'on montre aussi comment on doit concevoir la nature privative du mal. On fait bien . plus; on montre comment le mal a une autre source que la volonté de Dieu, et qu'on a raison pour cela de dire du mal de coulpe, que Dieu ne le veut point, et qu'il le permet seulement. Mais ce qui est le plus important, l'on montre que Dieu a pu permettre le péché et Ja misère, et y concourir méme et y contribuer, sans préjudice de sa sainteté et de sa bonté suprémes : quoique, absolument parlant, il aurait pu évitertous ces maux.
Et quant à la matière de la grâce ct de la prédestination, on justifie les expressions les plus revenantes, par exemple: que nous ne sommes convertis que par la gráce prévenante de Dieu. et que nous ne saurions faire le bien que par son assistance ; que Dieu veut le salut de tous les hommes, et qu'il ne damne que ceux qui ont mauvaise volonté ; qu'il donne à tous une grâce suffisante, pourvu qu'ils en veuillent user ; que Jésus-Christ étant le principe et le centre de l'élection, Dieu a destiné les élus au salut, parce qu'il a prévu qu'ils s'attacheraient à la doctrine de Jésus-Christ par la foi vive ; quoiqu'il soit vrai que cette raison de l'élection n'est pas la dernière raison, et que cette prévision méme est encore une suite de son décret antérieur; d'autant que la foi est un don de Dieu, et qu'il lesa prédestinés à avoir la foi, par des raisons d'un décret supérieur, qui dipense les gráces et les circonstances suivant la profondeur de sa suprôme sagesse.
Or, eomme un des plus habiles hommes de notre temps, dont l'éloquence était aussi grande que la pénétration, et qui a donné de grandes preuves d'une érudition trés vaste, s'était attaché par je ne sais quel penchant à relever merveilleusement toutes les difficultés sur cette matière que nous venons de toucher en gros, on a trouvé un heau champ pour s'exercer en entrant avec lui dans le détail. Ou reconnait que M. Bayle (car il est aisé de voir que c'est de lui qu'on parle) a de son cóté tous les avantages, hormis celui du fond de la chose : mais on espère que la vérité ‘qu'il reconnait lui-même se trouver de notre côté) l'emportera toute nue sur tous les ornements de l'éloquence et de l'érudition, pourvu qu'on la développe comme il faut ; et on espère d'y réussir d'autant plus que c'est la
cause de Dieu qu'on plaide, et qu'une des maximes que nous soutenons ici porte que l'assistance de Dieu ne manque pas à ceux qui ne manquent point de bonne volonté. L'auteur de ce discours croit en avoir donné des preuves ici par l'application qu'il a apportée à cette matière. Il l'a méditée dés sa jeunesse, il a conféré là-dessus avec quelques-uns des premiers hommes du temps et il s'est instruit encore par la lecture des bons auteurs. Et le succès que Dieu lui a donné (au sentiment de plusieurs juges compétents) dans quelques autres méditations profondes, et dont il y en a qui ont beaucoup d'influence sur cette matière, lui donne peut-être quelque droit de se flatter de l'attention des lecteurs qui aiment la vérité, et qui sont propres à la chercher. e
Il a encore eu des raisons particulières assez considérables, qui l'ont invité à mettre la main à la plume sur ce sujet. Des entretiens qu'il a eus là-dessus avec quelques personnes de lettres et de cour, en Allemagne et en France, et surtout avec une princesse des plus grandes et des plus accomplies (1), l'y ont déterminé plus d'une fois. Il avait eu l'honneur de dire ses sentiments à cette princesse sur plusieurs endroits du dictionnaire merveilleux de M. Bayle, où la religion et la raison paraissent en combattantes, et où M. Bayle veut faire taire la raison, aprés l'avoir fait trop parler ; ce qu'il appelle le triomphe de la foi. L'auteur fit connaitre dès lors qu'il était d'un autre sentiment, mais qu'il ne laissait pas d'étre bien aise qu'un si beau génie eût donné occasion d'approfondir ces matières aussi importantes que difficiles. Il avoua de les avoir examinées aussi depuis fort longtemps, et qu'il avait délibéré quelquefois de publier sur ce sujet des pensées, dont le but principal devait étre la connaissance de Dieu, telle qu'il la faut pour exciter la piété, et pour nourrir la vertu. Cette princesse l'exhorta fort d'exécuter son ancien dessein, quelques amis s'y joignirent, et il était d'antant plus tenté de faire ce qu'ils demandaient, qu'il avait sujet d'espérer que dans la suite de l'examen les lumiéres de M. Bayle l'aideraient beaucoup à mettre la matière dans le jour qu'elle pourrait recevoir par leurs soins. Mais plusieurs empéchements vinrent à la traverse, et la mort de l'incomparable reine ne fut pas le moindre. Il arriva cependant que M. Bayle fut attaqué par d'excellents hommes qui se mirent à examiner le méme sujet ; il leur répondit amplement et
f! Sophie-Charlotte, reine de Prusse, sœur de Georges Ier. P. J.
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toujours ingénieusement. On fut attentif à leur dispute, et sur le point méme d'y être mêlé. Voici comment :
J'avais publié un systéme nouveau. qui paraissait propre à expliquer l'union de l'âme et du corps: il fut assez applaudi par ceux mémes qui n'en demeurérent pas d'accord, et il y eut d'habiles gens qui me témoignérent d'avoir déjà été dans mon sentiment, sans être venus à une explication si distincte, avant que d'avoir vu ce que j'en avais écrit. M. Bayle l'examina dans son dictionnaire historique et critique, article Rorarius (1). Il crut que les ouvertures que j'avais données méritaient d'étre cultivées, il en fit valoir l'utilité à certains égards, et il représenta aussi ce qui pouvait encore faire de la peine. Je ne pouvais manquer de répondre comme il faut à des expressions aussi obligeantes et à des considérations aussi instructives que les siennes, et pour en profiter davantage, je fis paraitre quelques éclaircissements dans l'/istoire des Ouvrages. des Savants, juillet 1690. M. Bayle y répliqua dans la seconde édition de son dictionpaire. Je lui envoyai une duplique, qui n'a pas encore vu le jour; et je ne sais s'il a tripliqué.
Cependant il arriva que M. Le Clerc (2), ayant mis dans sa Bibliothèque choisie un extrait du Système intellectuel de feu M. Cudworth, et y ayant expliqué certaines natures plastiques, que cet excellent auteur employait à la formation des animaux ; M. Bayle crut ivoy. la Continuation des Pensées diverses, ch. xxi, art. 11) que ces natures manquant de connaissance, on affaiblissait, en les établissant, l'argument qui prouve par la merveilleuse formation des choses qu'il faut que l'univers ait une cause intelligente. M. Le Clerc répliqua :art. & du t. V de sa Biblioth. choisie: que ces natures avaient besoin d'être dirigées par la sagesse divine. M. Bayle insista (art. 7 de l'Hist. des Our. des Savants, août 1701: qu'une simple direction ne suffisait pas à une cause dépourvue de connaissance, à moins qu'on ne la prit pour un pur instrument de Dieu, auquel cas
(4j Ronanro (Jéróme , né à Pordenone en 1455, mort en 1556, Il n'est celebre que par l'article que Bayle lui à consacré. Son opuscule (uod. animalia bruta sepe ratione utantur. melius homine, publié par Gab. Naudé, avec une dissertation de celui-ci, De anim brutorum, est son seul ouvrage authentique, — P. J.
'2) LECLERC /Jean), célèbre critique, né à Geneve en 1657. 1]. se fixa en Hol. lande en 1683, et mourut en 1736. Le nombre de ses ouvrages est considérable. Nous citerons surtout ses Entretiens sur diverses malitres de théologie, Amsterdam, 1685, et sa Zébliothéque universelle et. historique 11631-1693), à laquelle fait suite la Pibliothèque choisie :1703-1713;. formant ensemble 51 vol. in-12. C'est une mine bibliographique inépuisable sur le xvn° siecle. P. J.
elle serait inutile. Mon système y fut touché en passant ; et cela me donna occasion d'envoyer un petit mémoire au célèbre auteur de l'Histoire des Ouvrages des Savants, qu'il mit dans le mois de mai 1705, article 9, où je tâchai de faire voir qu'à la vérité le mécanisme suffit pour produire les corps organiques des animaux, sans qu'on ait besoin d'autres natures plastiques, pourvu qu'on y ajoute la préformation déjà tout organique dans les semences des corps qui naissent, contenues dans celles des corps dont ils sont nés, jusqu'aux semences premières ; ce qui ne pouvait venir que de l'auteur des choses, infiniment puissant et infiniment sage, lequel faisant tout d'abord avec ordre, y avait préétabli tout ordre et tout artifice futur. Il] n'v a point de chaos dans l'intérieur des choses, et l'organisme est partout dans une matiere dont la disposition vient de Dieu. Il s'y découvrirait méme d'autant plus qu'on irait plus loin dans l'anatomie des corps; et on continuerait de le remarquer quand méme on pourrait aller à l'infini, comme la nature, et continuer la subdivision par notre connaissance, comme elle l'a continuée en eflet.
Comme, pour expliquer cette merveille de la formation des animaux, je me servis d'une harmonie préétablie, c'est-à-dire du méme moyen dont je m'étais servi pour expliquer une autre merveille, qui est la correspondance de l'âme avec le corps, en quoi je faisais voir l'uniformité et la fécondité des principes que j'avais employés, il semble que cela fit ressouvenir M. Bayle de mon système, qui rend raison de cette correspondance, et qu'il avait examiné autrefois. Il déclara (au ch. cuxxx de sa Rép. aux Questions d'un Provincial, p. 1953, t. IIT), qu'il ne lui paraissait pas que Dieu pit donner à la matiere ou à quelque autre cause la’ faculté d'organiser, sans lui communiquer l'idée et la connaissance de l'organisation ; et qu'il n'était pas encore disposé à croire que Dieu, avec toute sa puissance sur la nature et avec toute la prescience qu'il a des accidents qui peuvent arriver, eût pu disposer les choses, en sorte que par les seules lois de la mécanique, un vaisseau (par exemple) allát au port où il est destiné, sans être pendant sa route gouverné par quelque directeur intelligent. Je fus surpris de voir qu'on mit des bornes à la puissance de Dieu, sans en alléguer aucune preuve, et sans marquer quil y eüt aucune contradiction à craindre du côté de l'objet ni aucune imperfection du côté de Dieu, quoique j'eusse montre auparavant dans ma duplique, que méme tes hommes font souvent par des automates quelque chose de semblable aux mouvements qui
Pacz JaNET. — Leibniz. ]I-3
viennent de la raison ; et qu'un Esprit fini (mais fort au-dessus du nótre) pourrait méme exécuter ce que M. Bayle croit impossible à la divinité : outre que Dieu réglant par avance toutes les choses à la fois, la justesse du chemin de ce vaisseau ne serait pas plus étrange que celle d'une fusée qui irait le long d'une corde dans un feu d'artifice, tous les réglements de toutes choses ayant une parfaite harmonie entre eux et se déterminant mutuellement.
Cette. déclaration de M. Bayle m'engageait à une réponse, et j'avais dessein de lui représenter, qu'à moins de dire que Dieu forme lui-même les corps organiques par un miracle continue], ou qu'il a donné ce soin à des intelligenees dont la puissance et la science soient presque divines, il faut juger que Dieu a préformé les choses, en sorte que les organisations nouvelles ne soient qu'une suite mécanique d'une constitution organique précédente ; comme lorsque les papillons viennent des vers à soie, où M. Swammerdam (1) a montré qu'il n'y a que du développement. Et j'aurais ajouté que rien n'est plus capable que la préformation des plantes et des animaux. de confirmer mon système de l'harmonie préétablie entre l'Àme et le corps ; où le corps est porté par sa constitution originale à exécuter, à l'aide des choses externes, tout ce qu'il fait suivant la volonté de l’âme; comme les semences par leur constitution originale exécutent naturellement les intentions de Dieu par un artifice plus grand encore que celui qui fait que dans notre corps tout s'exécute conformément aux résolutions de notre volonté. Et puisque M. Bayle lui-même juge avec raison qu'il y a plus d'artifice dans l'organisation des animaux que dans le plus beau poème du monde, ou dans la plus belle invention dont l'esprit humain soit capable; il s'ensuit que mon système du commeree de l'âme et du corps est aussi facile que le sentiment commun de la formation des animaux ; car ce sentiment (qui me parait véritable) porte en cffet que la sagesse de Dieu a fait Ja nature, en sorte qu'elle est capable en vertu de ses lois de former les animaux ; et je l'éclaircis, et en fais mieux
i1: SWAMMERDAN (Jean. célèbre anatoiniste hollandais, né en 1657, à Amsterdam, mort dans cette ville en 1630. célèbre surtout par ses travaux sur les insectes. Ses principaux ouvrages sont : Miraculum nature, seu uteri mulieris fabrica, où il expose tout le système de la génération (Leyde. 1672, in-1°). — Histoire générale des insectes, en hollandais ‘Utrecht, 1669, in 4*;, traduction francaise :Utreeht, 1071, in-d). — Histoire de l'éphéméire, qui passe pour son chet-d'euvre ‘en hollandais, Amsterdam, 1676, in-8), trad. en latin' iLondres, 1681, in-l- ; entin sa Biblia nature. ouvrage posthume Leyde, 1727). trad. en français dans les tomes IV et V de la Collection. académique de Dijon. P. J.
voir la possibilité par le moyen de la préformation. Aprés quoi on n'aura pas sujet de trouver étrange que Dieu ait fait le corps, en sorte qu'en vertu de ses propres lois il puisse exécuter les desseins de l'âme raisonnable, puisque tout ce que l'âme raisonnable peut commander au corps est moins difficile que l'organisation que Dieu a commandée aux semences. M. Bayle dit (Réponse aux Questions d'un Provincial ch. cuxxxii, p. 1294). que ee n'est que depuis peu de temps qu'il y a eu des personnes qui ont compris que la formation des corps vivants ne saurait être un ouvrage naturel: ce qu'il pourrait dire aussi suivant ses principes de la correspondance de l'âme et du corps, puisque Dieu en fait tout le commerce dans le systéme des causes occasionnelles, adopté par cet auteur. Mais je n'admets le surnaturel ici que dans le commencement des choses, à l'égard de la première formation des animaux ou à l'égard de la constitution originaire de l'harmonie préétablie entre l'àme et le corps; après quoi je tiens que la formation des animaux et le rapport entre l'áme et le corps sont quelque chose d'aussi naturel à présent, que les autres opérations les plus ordinaires de la nature. (est à peu prés comme on raisonne communément sur l'instinct et sur les opérations merveilleuses des bétes. On y reconnait de la raison, non pas dans les bétes, mais dans celui qui les a formées. Je suis donc du sentiment commun à cet égard ; mais j'espére que mon application lui aura donné plus de relief et de clarté, et méme plus d'étendue.
Or, devant justifier mon systéme contre les nouvelles difficultés de M. Bavle, j'avais dessein en méme temps de lui communiquer les pensées que j'avais eues depuis longtemps sur les difficultés qu'il avait fait valoir contre ceux qui tâchent d'accorder la raison avec la foi à l'égard de l'existence du mal. En effet, il y a peut-étre peu de personnes qui v aient travaillé plus que moi. À peine avais-je appris à entendre passablement les livres latins, que j'eus la commodité de feuilleter dans une bibliothèque : j'y voltigeais de livre en livre, et comme les matières de méditation me plaisaient autant que les histoires et les fables, je fus charmé de l'ouvrage de Laurent Valla contre Boéce (1), et de celui de Luther contre Erasme, quoique je (1) Boëce, l'un des derniers grands hommes de l'antiquité, né à Rome en 470. ministre de Théodoric, empoisonné par ce prinee et niis à mort en 526. Son ouvrage le plus connu est sa Consolulion de la philosophie (Levde, 1656, in-8";.
La plus ancienne édition de ses œuvres est celle de Venise. 1191, in-fol. ; la meilieure est celle de Bàle, 1570. in-fol. P. J.
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visse bien qu'ils avaient besoin d’adoucissement. Je ne m'abstenais pas des livres de controverse, et entres autre écrits de cette nature, les Actes du Colloque, de Montbéliard, qui avaient ranimé la dispute, me parurent instructifs. Je ne négligeais point les enseignement de nos théologiens; et la lecture de leurs adversaires, bien loin de me troubler, servait à me confirmer dans les sentiments modérés de, Églises de la Confession d'Augsbourg. J'eus occasion dans mes voyages de conférer avec quelques excellents hommes de différents partis, comme M. Pierre de Wallenbourg (1), suffragant de Mayence, M. Jean-Louis Fabrice, premier théologien de Heidelberg, et enfin avec le célèbre M. Arnauld, à qui je communiquai méme un dialogue latin de ma facon sur cette matiére, environ l'an 1673, où je mettais déjà en fait que Dieu, ayant choisi le plus parfait de tous les mondes possibles, avait été porté par sa sagesse à permettre le mal qui y était annexé, mais qui n'empéchait pas que, tout compté et rabattu, ce monde ne füt le meilleur qui püt être choisi. J'ai encore depuis lu toute sorte de bons auteurs sur ces matières, et j'ai tàché d'avancer dans les connaissances qui me paraissent propres à écarter tout ce qui pouvait obscurcir l'idée de la souveraine perfection qu'il faut connaitre en Dieu. Je n'ai point négligé d'examiner les auteurs les plus rigides, et qui ont poussé le plus loin la nécessité des choses ; tels que Hobbes et Spinosa, dont le premier a soutenu cette nécessité absolue, non seulement dans ses Éléments physiques et ailleurs, mais encore dans un livre exprés contre l'évéque Bramhall (2). Et Spinosa veut à peu prés, comme un ancien péripatéticien nommé Straton (3), que tout soit venu de la première cause ou de la nature primitive, par une nécessité aveugle et toute géométrique, sans que ce premier principe des choses soit capable de choix, de bonté et d'entendement.
J'ai trouvéle moyen, ce me semble, de montrer le contraire, d'une
(11 WarLENBOURG Où VALLENBURAH (Pierre de}, et son frère Adrien, illustres théologiens catholiques du xvii? siécle, sont inséparables l’un de l'autre. Nés à Rotterdam, ils se consaererent l'un et l'autre à la théologie et à la défense du catholicisme. Adrien mourut à Cologne en 1659. Pierre, suffragant de Mayence, mourut en 1675. Leurs œuvres complètes ont été réunies par enx-mêmes en 2 vol. in-fol. Cologne, 1669-71,. P. J.
(2) BRAwmaLL, théologien anglican et metropolitain d'Irlande, né dans le comté d'York en 1593, mort en 1063. Ses œuvres ont été publiées à Dublin.
(3; SrharoN. DE LawrsaQrE. philosophe péripatéticien, successeur de Théophraste surnommé le pAysicien, dans le n° siecle de notre tre. On n'a de lui que des fragments. p. J.
manière qui éclaire, et qui fait qu'on entre en méme temps dans l'intérieur des choses. Car ayant fait de nouvelles découvertes sur la nature de la force active, et sur les lois du mouvement, j'ai fait voir qu'elles ne sont pas d'une nécessité absolument géométrique, comme Spinosa parait l'avoir cru ; et qu'elles ne sont pas purement arbitraires non plus, quoique que ce soit l'opinion de M. Bayle et de quelques philosophes modernes ; mais qu'elles dépendent de la convenance, comme je l'ai déjà marqué ci-dessus, ou de ce que j'appelle le principe du meilleur ; et qu'on reconnait en cela, comme en toute auire chose, les caracteres de la première substance, dont les productions marquent une sagesse souveraine et font la plus parfaite des harmonies. J'ai fait voir aussi que c'est cette harmonie qui fait encore la liaison, tant de l'avenir avec le passé, que du présent avec ce qui est absent. La première espèce de liaison unit les temps, et l'autre les lieux. Cette seconde liaison se montre dans l'union de l'âme avec le corps, et généralement dans le commerce des véritables substances entre elles et avec les phénoménes matériels. Mais la premiere a lieu dans la préformation des corps organiques, ou plutót de tous les corps, puisqu'il y a de l'organisme partout, quoique toutes les masses ne composent point des corps organiques : comme un étang peut fort bien étre plein de poissons ou autres corps organiques, quoiqu'il ne soit point lui-même un animal ou corps orga- Bique, mais seulement une masse qui les contient. Et puisque J'avais tâché de bâtir sur de tels fondements, établis d'une. manière démonstrative, un corps entier des connaissances principales que la raison toute pure nous peut apprendre, un corps, dis-je, dont toutes les parties fussent bien liées, et qui pût satisfaire aux difficultés les plus considerables des anciens et des modernes ; je m'étais formé aussi par conséquent un certain système sur la liberté de l'homme et sur le concours de Dieu. Ce systéme me paraissait éloigné de tout ce qui peut choquer la raison et la foi, et j'avais envie de le faire passer sous les yeux de M. Bayle, aussi bien que de ceux qui sont en dispute avec lui. Il vient de nous quitter, et ce n'est pas une petite perte que celle d'un auteur, dont la doctrine et la pénétration avaient peu d'egales; mais, comme la matiere est sur le tapis, que d' habiles gens y travaillent encore, et que le publie v est attentif, j'ai cru quil fallait se servir de l'occasion pour faire paraître un échantillon de mes pensées.
ll sera peut-être bon de remarquer encore avant que de finir
cette préface, qu'en niant l'influence physique de l'áme sur le corps ou du corps sur l'áme, c'est-à-dire une influence qui fasse que l'un trouble les lois de l'autre, je ne nie point l'union de l'un avec l'autre qui en fait un suppót ; mais cette union est quelque chose de métaphysique, qui ne change rien dans les phénoménes. C'est ce que j'ai déjà dit en répondant à ce que le R. P. de Tournemine (1), dont l'esprit et le savoir ne sont point ordinaires, m'avait objecté dans les Mémoires de: Trévoux. Et par cette raison, on peut dire aussi, dans un sens métaphysique, que l’âme agit sur le corps, et le corps sur l'âme. Aussi est-il vrai que l’âme est l'enteléchie ou le principe actif, au lieu que le corporel tout seul ou le simple matériel ne contient que le passif, et que par conséquent le principe de l'action est dans les âmes, comme je l'ai expliqué plus d'une fois dans le journal de Leipsik, mais plus particuliérement en répondant à feu M. Sturm (2), philosophe et mathématicien d'Altorf ; où jai méme démontré que s'il n'y avait rien que de passif dans les corps, leurs différents états seraient indiscernables. Je dirai aussi à cette occasion, qu'ayant appris que l'habile auteur du livre de la Connaissance de soi-méme (3) avait fait quelques objections dans ce livre contre mon système de l'harmonie préétablie, j'avais envoyé une réponse à Paris, qui fait voir qu'il m'a attribué des sentiments dont je suis bien éloigné ; comme a fait aussi depuis peu un docteur de Sorbonne anonyme sur un autre sujet. Et ces mésentendus auraient paru d'abord aux yeux du lecteur, si l'on avait rapporté mes propres paroles, sur lesquelles on à cru se pouvoir fonder.
Cette disposition des hommes à se méprendre, en représentant les sentiments d'autrui, fait aussi que je trouve à propos de remarquer que lorsque j'ai dit quelque part que l'homme s'aide du secours de
(1) TounNEMINE (P.j, savant jésuite, né à Rennes en 1661, mort à París en 1739. IL inséra de nombreuses dissertations dans les Mémoires de T'revour de 1702 à 1736. On a de lui des /?efle.cions sur l'uthéisme, et une Lettre sur l'âme adressée à Voltaire. P. d.
(2) Sruru (Jean Christophe), savant illustre, né en 1635 à Hilpostein (comté de Neubourg). professeur à l'Académie de Altdorf, mort en 1703. Ou a de lui une Philosophia eclectica, Nuremberg, 1686, in-8*, et une /’hysica hypothetica ibid., 1697, in-{°. 2 vol. P.J.
(3) Do« Law: (Dom Francois), bénédictin. qu'il ne faut pas confondre avec le P. Lami de l'oratoire, né à Montreau, prés de Chartres, en 1636. On a de lui un traité de la Connaissunce de soi-même, 6 vol. in-12 ; Paris. 1621-1696, 8" édition en 1710, fort compléte. Le Nouvel athéisme renversé ou réfulation de Spinoza: Paris, 1696, in-12.
la gráce dans la conversion, j'entends seulement qu'il en profite par la cessation de la résistance surmontée, mais sans aucune coopération de sa part: tout comme il n'y a point de coopération dans la glace, lorsqu'elle est rompue. Car la conversion est le pur ouvrage de la grâce de Dieu, où l'homme ne concourt qu'en résistant ; mais sa résistance est plus ou moins grande, selon les personnes et les occasions. Les circonstances aussi contribuent plus ou moins à notre attention et aux mouvements qui naissent dans l'àme ; et le concours de toutes ces choses jointes à la mesure de l'impression, et à l'état de la volonté, détermine l'effet de la grâce, mais sans le rendre nécessaire. Je me suis assez expliqué ailleurs, que, par rapport aux choses salutaires, l'homme non régénéré doit étre considéré comme mort ; et j'approuve fort la maniere dont les théologiens de la confession d’Augsbourg s'expliquent sur ces sujets. Cependant cette corruption de l'homme non régénére ne l'empéche point d'ailleurs d'avoir des vertus morales véritables, et de faire quelquefois de bonnes actions dans la vie civile, qui viennent d'un bon principe, sans aucune mauvaise intention, et sans mélange de péché actuel. En quoi j'espere qu'on me le pardonnera, si j'ai osé m'éloigner du sentiment de Saint Augustin (1), grand homme sans doute, et d'un merveilleux esprit, mais qui semble porté quelquefois à outrer les choses, surtout dans la chaleur de ses engagements. J'estime fort quelques personnes qui font profession d'être disciples de Saint Augustin, et entre autres le R. P. Quesnel (2), digne successeur du grand Arnauld, dans la poursuite des controverses qui les ont commis avec la plus célèbre des compagnies. Mais j'ai trouvé qu'ordinairement dans les combats entre les gens d'un mérite insigne (dont il y en a sans doute ici des deux cótés),
‘4; SAINT AUGUSTIX, illustre Père de l'Eglise latine, né à Tagaste, en Afrique, en 354. — Tout le monde connait l'histoire de sa conversion, racontée dans ses Confessions : il fut évèque d'Hippone en 395. Il combattit énergiquement les Manicheens, les Donatistes et les Pélagiens. Son nom est resté attaché à la question de la grâce. Ses (Æuvres complètes ont été donnees par les Bénédictins en 11 tomes in-fol., 1671 et suiv. P. J.
‘21 QcESxEL (P.5, célèbre janséniste, né à Paris en 1634, mort à Amsterdam en 1:19. On connait ses /téf/lezxions morules, publiées en 1694, qui furent l'origine de la seconde guerre janséuiste, et l'oceasion de la fameuse bulle //4igenitus. Ses ouvrages théologiques sont trés nombreux. P. J.
:3: ProLew& où Toroxei, cardinal, quoique jésuite, né à Florence en 1653, mort en 1726. On a de lui une Z’hilosophie mentis. el sensuum, Rome, 1614, in-fol, Son Supplément aux controverses de Bellurmin est demeuré inédit.
24 ESSAIS DE THÉODICEE
la raison est de part et d'autre, mais en differents points, et qu'elle est plutót pour les défenses que pour les attaques, quoique la malignité naturelle du cœur humain rende ordinairement les attaques plus agréables aux lecteurs que les défenses. J'espére que le R. P. Ptolémei (3), ornement de sa compagnie, occupé à remplir les vuides du célébre Bellarmin (1), nous donnera sur tout cela des éclaircissements dignes de sa pénétration et de son savoir, et j'ose méme ajouter, de samodération. Et il faut croire que parmi les théologiens de la confession d'Augsbourg, il s'élévera quelque nouveau Chemnice, ou quelque nouveau Calixte (2) ; comme il y a lieu de juger que des Usserius (3) ou des Daillé (4) revivront parmi les réformés, et que tous travailleront de plus en plus à lever les mésentendus dont cette matière est chargée. Au reste, je serai bien aise que ceux qui voudront l'éplucher lisent les objections mises en forme avec les Réponses que j'y ai données, dans le petit écrit que j'ai mis à la fin de l'ouvrage, pour en faire comme le sommaire. J'y ai tàché de prévenir quelques nouvelles objections ; ayant expliqué, par exemple, pourquoi j'ai pris la volonté antécédente et conséquente pour préalable et finale, à l'exemple de Thomas, de Scot (5* et d'autres ; comment il est possible qu'il y ait incomparablement plus de bien dans la gloire de tous les sauvés, qu'il n’y à de mal dans la misère de tous les damnés, quoiqu'il y en ait plus des derniers ; comment en disant que le mal a été permis comme une condition sine qu« non du bien, je l'entends non
(1: BELLARMN, célèbre controversiste du xvi, siecle, arcehevéque de Capoue, ne en Toseaue en 1542, mort en 1621, connu par ses Controverses (Ingolstadt, 1587. 1 vol. in. fol.), parmi lesquelles on remarque le De Romano pontifice, inanuel des Doctrines ultramontaines. P. J.
(2; CaLix TE, pape en 218, mort en 222. On trouve des détails curieux sur son pontlfieat, dans l'ouvrage de saint Hippolyte, récemment retrouvé et publié en 18531 par M. Miller sous ce titre /"hilosophuwnena. P. J.
(3j Ussenits ou USHER (Jacques, théologien anglican, archevèque d'Armag, né à Dublin en 1550, mort en 1656. Il écrivit à la fois contre les catholiques et contre les Arminiens. I! publia un grand nombre d'ouvrages théologiques, et entre autres. sur l'ordre de Charles 1°", un ouvrage sur le Pouvoir du souverain où il defend la doctrine de l'obéissance passive (10651). P. J.
(1) DaiLLE, controversiste protestant, né à Chatellerault en 1591, mort à Charenton en 1670. ]l fut estimé méme des catholiques. On n'a de lui que des traites théologiques, sans aucun rapport à la philosophie. P. J.
‘5, Des Jean) ou Duxs Scor, illustre scholastique de l'ordre des Cordeliers, né en Ecosse dans la petite ville de Duns, à une date qui n’est pas connue. On sait qu'il mourut en 1308 à Cologne. I fut, comme on sait, le chef de l'école Srotiste opposée aux T'homistes dans ta question de la grace et dans la question des Universaux. — Ses œuvres completes, données par le P, Wadding fyon, 165, comprennent 12 vol. in-fol. b. J.
pas suivant le principe du nécessaire, mais suivant le principe du convenable ; comment la prédétermination que j'admets est toujours inclinante, et jamais nécessitante ; comment Dicu ne refusera pas les lumières nécessaires nouvelles à ceux qui ont bien usé de celles qu'ils avaient ; sans parler d'autres éclaircissements que j'ai táché de donner sur quelques difficultes qui m'ont été faites depuis peu. Et j'ai suivi encore le conseil de quelques amis, qui ont cru à propos que j'ajoutasse deux appendices : l'un sur la controverse agitée entre M. Hobbes et l'évéque Bramball, touchant le libre et le nécessaire, l'autre sur le savant ouvrage de l'Origine du mal, publié depuis peu en Angleterre.
Enfin j'ai tâché de tout rapporter à l'édification; et si j'ai donné quelque chose à la curiosité, c'est que j'ai cru qu'il fallait égayer une matière, dont le sérieux peut rebuter. C'est dans celte vue que j'ai fait entrer dans ce discours la ehimere plaisante d'une certaine théologie astronomique n'ayant point sujet d'appréhender qu'elle séduise personne, et jugeant que la réciter et la réfuter cst la même chose. Fiction pour fiction, au lieu de s'imaginer que les planètes unt été des soleils, on pourrait concevoir qu'elles ont été des masses fondues dans le soleil. et jetées dehors, ce qui détruirait le fondement de cette théologie hypothétique. L'ancienne erreur des deux principes, que les Orientaux distinguaient par les noms d'Oromasdes et d'Armanius, m'a fait éclaircir une conjecture sur l'histoire reculée des peuples; y avant de l'apparence que c'étaient les noms de deux grands princes contemporains, l'un monarque d'une partie de la haute Asie, où il v en a eu depuis d'autres de ce nom; l'autre roi des Celto-Seythes, faisant irruption dans les États du premier, et connu d'ailleurs parmi les divinités de la Germanie. Il semble en effet que Zoroastre :1) a employé les noms de ces princes comme des symboles des puissances invisibles, auxquelles leurs exploits les faisaient ressembler dans l'opinion des Asiatiques. Quoique d'ailleurs
i1) ZoxoAsTRE, fondateur du Mugisme où Mazdéisie, religion des anciens Perses, qui s'est conservée jusqu'à nos jours sous le nom de L’arsisme. On ne sait absolument rien sur ce personnage mystérieux. Le livre sacré, qui lui est attribué, est le Zend-.{vesta, dont le texte Zeid. a éte rapporté en Europe par Anquetil Du Perron, et publié avec une traduction francaise, aujourd'hui trésdépassée, Paris, 1771, 2 vol. en 3 tomes. Klenker en à donué une traduction allemande en 3 vol. in-{°, Riga, 1761; Eugene Burnouf, dans son Commentaire sur FYaecna, en a traduit et expliqué une partie. Ou sait que cet illustre savant est arrivé à restituer la langue zend, que personne ne compreuait avant lui, les traductions d'Anquetil Duperron ayant été faites sur des intermédiaires.
il paraisse par les rapports des auteurs arabes, qui pourraient étre mieux informés que les Grecs de quelques particularités de l'ancienne histoire orientale, que ce Zerdust ou Zoroastre, qu'ils font contemporain du grand Darius, n'a point considéré ces deux principes comme tout à fait primitifs et indépendants, mais comme dépendant d'un principe unique supréme; et qu'il a cru conformément à la cosmogonie de Moise, que Dieu, qui est sans pair, a créé tout et a séparé la lumière des ténèbres ; que la lumière a été conforme à son dessein original, mais que les ténébres sont venues par conséquence, comme l'ombre suit le corps, et que ce n'est autre chose que la privation. Ce qui exempterait cet ancien auteur des erreurs que les Grecs lui attribuent. Son grand savoir a fait que les Orientaux l'ont comparé avec le Mercure ou Hermès des Égyptiens et des Grecs ; tout comme les Septentrionaux ont comparé leur Wodan ou Odin avec ce méme Mercure. C'est pourquoi le mercredi, ou le jour de Mercure, a été appelé JWodans-gad par les Septentrionaux, mais jour de zerdust par les Asiatiques, puisqu'il est nommé z«rschamba ou dsearschambe par les Turcs et par les Persans, zerda parles Hongrois venus de l'Orient septentrional, et sreda par les Esclavons depuis le fond de la grande Russie, jusqu'aux Wendes du pays de Lunehourg ; les Esclavons l'ayant appris aussi des Oricntaux. Ces remarques ne déplairont peut-étre pas aux curieux ; et jeme flatte que le petit dialogue, qui finit les Essais opposés à M. Bayle, donnera quelque contentement à ceux qui sont bien aises de voir des vérités difficiles, mais importantes, exposées d'une manière aisée et familière. On a écrit dans une langue étrangère, au hasard d'y faire bien des fautes, parce que cette matiere y a été traitée depuis peu par d'autres, et y est lue davantage par ceux à qui on voudrait étre utile par ce petit travail. On espére que les fautes de langage qui viennent non seulement de l'impression et du copiste, mais aussi de la précipitation de l'auteur, qui a été assez distrait, seront pardonnées : et si quelque erreur s'est glissée dans les sentiments, l'auteur sera le premier à les corriger, aprés avoir été mieux informé : ayant donné ailleurs de telles marques de son amour de la vérité, qu'il espére qu'on ne prendra pas cette declaration pour un compliment.