DISCOURS
I. Je commence par la question préliminaire de la conformité de la foi avec la raison, et de l'usage dela philosophie dans la théologie, parce qu'elle a beaucoup d'influence sur la matière principale que nous allons traiter, et parce que M. Bayle l'y fait entrer partout. Je suppose que deux vérités ne sauraient se contredire; que l'objet de la foi est la vérité que Dieu a révélée d'une manière extraordinaire, et que Ia raison est l'enchainement des vérités, mais particulièrement (lorsqu'elle est comparée avec la foi! de celles oü l'esprit humain peut atteindre naturellement, sans être aidé des lumières de la foi. Cette définition de la raison (c'est-à-dire de la droite et véritable raison) a surpris quelques personnes, accoutumées à déclamer contre la raison prise dans un sens vague. Ils m'ont répondu qu'ils n'avaient jamais entendu qu'on lui eüt donné cette signification : c'est qu'ils n'avaient jamais conféré avec des gens qui s'expliquaient distinctement sur ces matières. Hs m'ont avoué cependant qu'on ne pouvait point blámer la raison, prise dans le sens que je lui .donnais. C'est dans le méme sens qu'on oppose quelquefois la raison à l'expérience. La raison, consistant dans l'enchainement des vérités, a droit de lier encore celles que l'expérience lui a fournies, pour en tirer des conclusions mixtes : mais la raison pure et nue, distinguée de l'expérience, n'a àfaire qu'à des vérités indépendantes des sens. Et l'on peut comparer la foi avec l'expérience, puisque la foi (quant aux motifs qui la vérifient) dépend de l'expérience de ceux qui ont vu les miracles, sur lesquels la révélation est fondée, et de la tradition
digue de croyance, qui les a fait passer jusqu'à nous, soit par les Écritures, soit par le rapport de ceux quiles ont conservées : à peu prés comme nous nous fondons sur l'expérience de ceux qui ont vu la Chine, et sur la crédibilité de leur rapport, lorsque nous ajoutons foi aux merveilles qu'on nous raconte de ce pays éloigné. Sauf à parler ailleurs du mouvement intérieur du Saint-Esprit, qui s'empare des âmes, et les persuade et les porte au bien, c'est-à-dire à la foi et à la charité, sans avoir toujours besoin de motifs.
2, Or les vérités de la raison sont de deux sortes. Les unes sont ce qu'on appelle les vérités éternelles, qui sont absolument nécessaires, en sorte que l'opposé implique contradiction; et telles sont les vérités, dont la nécessité est logique, métaphysique ou géométrique, qu'on ne saurait nier sans pouvoir être mené à des absurdités. Il y en a d'autres qu'on peut appeler positives, parce qu'elles sont des lois qu'il a plu à Dieu de donner à la nature, ou parce qu'elles en dépendent. Nous les apprenons, ou par l'expérience, c'est-à-dire à posteriori ; ou parla raison, et à priori, c'est-à-dire par des considérations de la convenance qui les ont fait choisir. Cette convenance a aussi ses règles et raisons ; mais c'est le choix libre de Dieu, et non pas une nécessité géométrique, qui fait préferer le convenable, et le porte à l'existence. Ainsi on peut dire que la nécessité physique cst fondée sur la nécessité morale. c'est-à-dire sur le choix du sage, digne de sa sagesse ; et que l'une aussi bien. que l'autre doit être distinguée de la nécessité géométrique. Cette nécessité physique est ce qui fait l'ordre de la nature et consiste dansles règles du mouvement, et dans quelques autres fois génénérales, qu'il a plu à Dieu de donner aux choses en leur donnant l'étre. Il est donc vrai que ce n'est pas sans raison que Dieu les a données ; car il ne choisit rien par caprice, et comme au sort, ou par une indifférence toute pure: mais les raisons générales du bien et de l'ordre, qui l'Y ont porté, peuvent être vaincues dans quelques cas, par des raisons plus grandes d'un ordre supérieur.
3. Cela fait voir que Dieu peut dispenser les créatures des lois qu'il leur a prescrites, et y produire ce que leur naturene porte pas, en faisant un miracle ; et lorsqu'elles sont élevées à des perfections et à des facultés plus nobles que celles où elles peuvent arriver par leur naturc, les scholastiques appellent cette. faculté une puissance obedientielle, c'est-à-dire que la chose acquiert en obcissant au commandement de celui qui peut donner ce qu'elle n'a pas : quoique
ces scholastiques donnent ordinairement des exemples de cette puissance, que je tiens impossibles, comme lorsqu'ils prétendent que Dieu peut donner à la créature la faculter de créer. Il se peut qu'il y ait des miracles que Dieu ait faits par le ministère des anges, où les lois de la nature ne sont point violées, non plus que lorsque les hommes aident la nature par l'art, l'artifice des anges ne différant du nótre que par le degré de perfection ; cependant il demeure toujours vrai que les lois de la nature sont sujettes à la dispensation du législateur ; au lieu que les vérités éternelles, comme celles de la géométrie, sont tout à fait indispensables, et la foi n'y saurait étre contraire. C'est pourquoi il ne se peut faire qu'il y ait une objection invincible contre la vérité. Car si c’estune démonstration fondée sur des principes ou sur des faits incontestables, formée par un enchainement des vérités éternelles, la conclusion est certaine et indispensable, et ce qui y est opposé doit étre faux ; autrement deux contradictoires pourraient étre vraies en méme temps. Que si l'objection n'est point démonstrative, elle ne peut former qu'un argument vraisemblable, qui n'a point de force contre la foi, puisqu'on convient que les mystéres de la religion sont contraires aux apparences. Or M. Bayle déclare, dans sa réponse posthume à M. Le Clerc, qu'il ne prétend point qu'il y ait des démonstrations contre les vérités de la foi ; et par conséquent toute ces difficultés invincibles, ces combats prétendus de la raison contre la foi s'évanouissent.
Hi motus animorum atque h:ec. diserimina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.
4. Les théologiens protestants, aussi bien que ceux du parti de Rome, conviennent des maximes que je viens de poser, lorsqu'ils traitent la matiére avec soin ; et tout ce qu'on dit contrela raison ne porte coup que contre une prétendue raison, corrompue et abusée par de fausses apparences. Il en est de méme des notions de la justice et de la bonté de Dieu. On en parle quelquefois, comme si nous n'en avions aucune idée ni aucune définition. Mais en ce cas nous n'aurions point de fondement de lui attribuer ces attributs, ou de l'en louer. Sa bonté et sa justice, aussi bien que sa sagesse, ne different des nôtres que parce qu'elles sont infiniment plus parfaites. Ainsi les notions simples, les vérités nécessaires, et les conséquences démonstratives de la philosophie ne sauraient ètre contraires à la révélation. Et lorsque quelques maximes philosophiques
sont rejetées en théologie, c’est qu'on tient qu'elles ne sont que d'une nécessité physique ou morale, qui ne parle que de ce qui a lieu ordinairement, et se fonde par conséquent sur les apparences, mai s qui peut manquer si Dieu le trouve bon.
5. Il parait par ce que je viens de dire, qu'il y a souvent un peu de confusion dans les expressions de ceux qui commettent ensemble la philosophie et la théologie, ou la foi et la raison : ils confondent expliquer, comprendre, prouver, soutenir. Et je trouve que M. Bayle, tout pénétrant qu'il est, n'est pas toujours exempt de cette confusion. Les mystéres se peuvent expliquer autant qu'il faut pour les croire; mais on ne les saurait comprendre, ni faire entendre comment ils arrivent : c’est ainsi que méme en physique nous expliquons jusqu'à un certain point plusieurs qualités sensibles, mais d'une manière imparfaite, car nous ne les comprenons pas. ll nenous est pas possible non plus de prouver les mystéres par la raison : car tout ce qui se peut prouver à priori, ou par la raison pure. se peut comprendre. Tout ce qui nous reste donc, après avoir ajouté foi aux mvstéres sur les preuves de la vérité de la religion (qu'on appelle motifs de crédibilité), c'est de les pouvoir soutenir contre les objections ; sans quoi nous ne serions point fondés à les croire, tout ce qui peut être réfuté d'une manière solide et démonstrative, ne pouvant manquer d'étre faux ; et les preuves de la vérité dela religion, qui ne peuvent donner qu'une certitude morale, seraient balancées et méme surmontées par des objections qui donneraient une certitude absolue, si elles étaient convaincantes et tout à fait démonstratives. Ce peu nous pourrait suffire pour lever les difficultés sur l'usage de la raison et de la philosophie par rapport à la religion, sion n'avait pas à faire bien souvent à des personnes prévenues. Mais comme la matiere est importante, et qu'elle a été fort embrouillée, il sera à propos d'entrer dans un plus grand detail.
6.La question de la conformité de la foi avec la raison a toujours été un grand probléme. Dans la primitive Église, les plus habiles auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens, qui leur revenaient le plus, et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prit la place de Platon (1:, lorsque le goût des systèmes
(1) ARISTOTE et PLATON, philosophes illustres de l'antiquité que nous n'avons pas encore nommés. Platon, le plus ancien des deux, né dans l'ile d'Egine, 427 av. J.-C., mort en 347. Il fut disciple de Socrate, fonda l'Académie, dont il laissa la direction à son neveu, Speusippe. Tous ses ouvrages nous sont parve-
commença à régner, et lorsque Ia théologie méme devint plus systématique par les decisions des conciles généraux, qui fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin, Boûce et Cassiodore (1) dans l'Occident, et saint Jean de Damas (2) dans l'Orient, ont contribué le plus à réduire la théologie en forme de science ; sans parler de Bède (3:, Alcuin (4), saint Anselme, et quelques autres théologiens versés dans la philosophie; jusqu'à ce qu'enfin les scholastiques survinrent, et que le loisir des cloitres donnant carriére aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et de philosophie,dans lequel la plu-
nus. Ce sont les Dialogues, dont le principal personnage est toujours Socrate. Les plus célebres sont le PAedon, le PAédre, le Banquet, le Gorgias, le Timée etla République. Nous avons aussi sous son nom des Lettres que la plupart des critiques regardent comme apocryphes. Il y a eu un nombre consisérable d'éditions de Platon, dont les plus célèbres sont celles d'Henri Etienne en 1578, et parmi les modernes celles de Becker, d'Ast, de Stallbaum, et tout récemment de Steinbart. Parmi les traductions, nous citerons la traduction latine de Marcile Ficin, allemande de Schleiermacher, et française de M. Victor Cousin. Quant aux Commentaires sur Platon, ils sont innombrables. Un ouvrage important sur Platon a été publié à Londres par M. Grote, l'historien de la Grece, 3 vol. in-8°, Londres, 1864.
ARISTOTE, disciple de Platon et fondateur de l'école péripatéticienne, ou du Lycée, né à Stagyre en 381, mort à Chalcis dans l'Eubée en 322. 11 fut le précepteur d'Alexandre. C'est le plus illustre encyclopédiste de l'antiquité : il n'est guère de sciences auxquelles il n'ait travaillé. Ses principaux ouvrages sont l'Organon (composé de six ouvrages), ou Logique, la Physique, le Traité de léme. la Métaphysique, la Morale à Nicomaque,la Politique, Y Histoire des animaur. — La premiere édition complète de ses œuvres est celle de Venise, 5 vol in-fol., 1495-1493. On estime aussi celle de Duval, Paris, 1617-1644, 4 vol. in-fol.. avec une traduction latine. La plus complète et la plus récente est celle de Boek, Berlin. 5 vol. in-8'. M. Barthélemy Saint-Hilaire a donné une traduction complète d'Aristote en francais. |
4: CASSIODORE, écrivain latin de la décadence ministre de Théodoric, né à Squillau en 470, mort vers 570. On a de lui un Traité de l’Ame, et desouvrages d'histoire, de grammaire et de théologie. Ses œuvres complètes ont été publiées à Rouen, 16,9 (2 vol. in fol.i.
(2; JEAN DE Damas ou DawascENE, ne à Damas en 676, sous le regne. des Khalifes, dont il fut ministre, mort en 754 ou 730. On à. de lui un grand nombre d'ouvrages théologiques, dont le plus curieux est la Dispule contre un Sarrazin, dans lequel il discute les objections des mulsumans contre le christianisme ; ses «œuvres complètes ‘grec-latin) ont été publiees par le P. Lequien, Paris, 1712, 2 vol. in-fol. P. J.
'3) BEpE, surnommé /e Vénérable, né en 672 en Angleterre, dans le diocèse de Durham, mort en 735. Son principal ouvrage est son /Zisloire ecclésiastique, ouvrage étonnant pour le temps. IL écrivit aussi sur beaucoup de matieres philosophiques et religieuses. — On a plusieurs éditions de ses œuvres complètes, entre autres celles de Paris. 1:44, 3 vol. in-fol.; celle de Cologne, 1621-1088,
4 ALCUIx, savant du viri? sièele, né en Yorkshire, attaché par Charlemagne à son palais, et fondateur de l'Ecole palatine, mort en 804. Ses œuvres complètes ont été publiées à Paris par Duchesne, 1617, in-fol. P. J.
part des questions venaient du soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison. Mais ce n'était pas avec tout le succès qui aurait été à souhaiter, parce que la théologie avait été fort corrompue par le malheur des temps, par l'ignorance et par lentétement ; et parce que la philosophie, outre ses propres défauts, qui étaient très grands, se trouvait chargée de ceux de la théologie, qui se ressentait à son tour de l'association d'une philosophie trés obscure et très imparfaite. Cependant il faut avouer avec l'incomparable Grotius, qu'il y a quelquefois de l'or caché sous les ordures du latin barbare des moines : ce qui m'a fait souhaiter plus d'une fois qu'un habile homme, que sa fonction eüt oblige d'apprendre le langage de l'École, eût voulu en tirer ce qu'il y a de meilleur, et qu'un autre Petave (1) ou Thomassin (2) eussent fait à l'égard des scholastiques, ce quecees deux savants hommes ont fait à l'égard des Pères. Ceserait un ouvrage très curieux et très important pour l’histoire ecclésiastique, et qui continuerait celle des dogmes jusqu'au temps du rétablissement des belles-lettres (par le moyen desquelles les choses ont changé de face) et méme au delà. Car plusieurs dogmes, comme ceux de la prédétermination physique, de la science moyenne, du péché philosophique, des précisions objectives, et beaucoup d'autres dans la théologie spéculative, et même dans la théologie pratique les cas de conscience ont été mis en vogue, méme aprés le Concile de Trente. Un peu avant ce changement à la grande scission de l'Occident qui dure encore, il y avait en ltalie une secte de philosophes qui combattait eette conformité de la foi avec la raison que nous soutenons. On les nommait Averroistes (3), parce qu'ils s'attachaient à un auteur arabe eclébre, qu'on appelait le Commentateur par excellence, et qui paraissait être le mieux entré dans le sens d'Aristote, parmi ceux de sa nation. Ce Commentateur, pous-
(1; PETAYE (Petavius) ou Perau .le P^, célébre jésuite du xvu” siècle, né à Orléans en 1583, mort à Paris en 1652. C'estun érudit etunthéologien. Ses principaux ouvrages sont : Doctrina temporum, Paris, 1627, 2 vol. in-fol., ouvrage de chrouolozie : et ses TAeologica dogmata, ibid ,, 1641-1620, 9 vol in-fol. — P.J.
:2: Tuow ssi ile Pere), célèbre oratorien, né à Aix en 1619, mort en 169». Son ouvrage le plus considérable est l{neienne et nouvelle discipline de l'Eglise 3 vol. in-fol.. 1673-1679. — On cite encore ses Dogmes théologiques. 3 vol. in-fol. 1680-89, pour faire suite à ceux du P. Pétau, P.J.
13, AVERROÏSTES. Secte philosophique ainsi nommée de son chef Acerroës : Dbn- Rosch:, célebre philosophe arabe, né à Cordoue dans le xu° Siècle, mort en 1195. Son Commentaire sur Aristote, où il l'interprète dans un sens. panthéiste et naturaliste, a paru a Venise en 1195, in-fol , et à été réimprimé plusieurs fois. M. lieuan lui à consacré un savant et intéressant ouvrage. b. J.
sant ce que des interprètes grecs avaient dejà enseigné, prétendait que suivant Aristote, et méme suivant la raison (ce qu'on prenait presque alors pour la méme chose), l'immorialité de l'âme ne pouvait subsister. Voici son raisonnement. Le genre humain est éternel, selon Aristote ; donc, si les âmes particulières ne périssent pas, il faut venir à la métempsycose rejetée par ce philosophe ; ou, s'il y a toujours des âmes nouvelles, il faut admettre l'infinité de ces âmes conservées de toute éternité : mais l'infinité actuelle est impossible, selon la doctrine du mème Aristote ; donc il faut conclure que lesámes, c'est-à-dire les formes des corps organiques, doivent périr avec ces corps ; ou du moins l'éntendement passif appartenant en propre à un chacun. De sorte qu'il ne restera que l'entendement actif, commun à tous les hommes, qu'Aristote disait venir de dehors, et qui doit travailler partout où les organes y sont disposés, comme le vent produit une espéce de musique, lorsqu'il est poussé dans des tuyaux d'orgue bien ajustés.
8. 11 n'y avait rien de plus faible que cette prétendue démonstration ; il ne se trouve point qu'Aristote ait bien réfuté la métempsycose, ni qu'il ait prouvé l'éternité du genre humain; et après tout, il est tres faux qu'un intini actuel soit impossible. Cependant cette démonstration passait pour invincible chez les aristotélicicens, et leur faisait croire qu'il y avait une certaine intelligence sublunaire, dont la participation faisait notre entendement actif. Mais d'autres moins attachés à Aristote allaient jusqu'à une âme universelle qui füt l'océan de toutes les âmes particulières, ct croyaient cette âme universelle seule capable de subsister, pendant que les âmes partieulieres naissent et périssent. Suivant ce sentiment, les âmes des animaux naissent en se détachant comme des gouttes de leur océan, lorsquelles trouvent un corps qu'elles peuvent animer ; et elles périssent en se rejoignant à l'océan des âmes quand le corps est défait, comme les ruisseaux se perdent dans la mer. Et plusieurs allaient à croire que Dieu est cette àme universelle, quoique d'autres aient cru qu'elle était subordonnée et eréee. Cette mauvaise doctrine est fort ancienne, et fort capable d'eblouir le vulgaire. Elle est exprimée dans ces beaux vers de Virgile (£n., vi, v. 724.
Principio ca:lum ac terram camposque liquentes, Lucentemque globum Lun:e, Titaniaque astra, Spiritus intus alit, totamque infusa per artus Mens agitat molem, et magno se corpore miscet. Pace JANET. — Leibniz. 13
Et encore ailleurs (Géorg. 1v. v. 221:
Deum namque ire per omnes Terrasque tractusque maris cœlumque profundum : Hinc pecudes, armenta, viros, genus omue ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas ; Scilicet huc reddi deiude hac resoluta referri.
9. L'àme du monde de Platon a été prise dans ce sens par quelques-uns ; mais il y a plus d'apparence que les stoiciens donnaient dans cette áme commune qui absorbe toutes les autres. Ceux qui sont de ce sentiment pourraient être appelés monopsychites, puisque selon eux il n'y a véritablement qu'une seule áme qui subsiste. M. Bernier remarque que c'est une opinion presque universellement recue chez les savants, dans la Perse et dans les États du Grand-Mogol ; il parait méme qu'elle a trouvé entrée chez les cabbalistes (1) et chez les mystiques. Un certain. Allemand natif de la Suabe, devenu juif il y a quelques années, et dogmatisant sous le nom de Moses Germanus, s'étant attaché aux dogmes de Spinosa, a cru que Spinosa renouvelle l'ancienne kabbala des Hébreux ; et un savant homme (2), qui a réfuté ce prosélyte juif, parait être du méme sentiment. L'on sait que Spinosa ne reconnait qu'une seule substance dans le monde, dont les âmes individuelles ne sont que des modifications passagéres. Valentin Weigel (3), pasteur de Tschopa en Misnie, homme d'esprit, et qui en avait méme trop, quoiqu'on l'ait voulu faire passer pour un enthousiaste, en tenait peutêtre quelque chose ; aussi bien que celui qui se nomme Jean Angelus (4), Silésien, auteur de certains petits vers de dévotion allemands assez jolis, en forme d'épigrammes, qu'on vient de réimprimer. Et généralement, la déification des mystiques pouvait recevoir ce mau-
(1) CanpaLisTES, secte hébraïque, trés ancienne, dont les doctrines mystiques sont exposées dans deux livres curieux : le Zohar et le Sepher ietzirah. Voir, sur cette école, le savant ouvrage de M. Franck, /a Cabhbale, Paris, 1843, un vol. in-8, .
(2) Ce savant homme est Wacuter (Georges:, théologien protestant, auteur du livre intitulé : Le Spinosisme dans le judaïsme (Amsterd., 1699, in-12 All.), et d'un autre: Concordia rationis et fidei (Amsterd., 1682, in-$°). — Quant à Moses germanus, son vrai nom est Jean-Pierre Speeth. P. J.
(3) WEicEL (Valentin), théologien du xvr siecle, né en 1531, mort en 1588. On a de lui un grand nombre d'ouvrages théologiques, entre autres : Dialogus de christianismo ; De vitd beatá ; De vità wterná; Theologia astrologizata, etc.
(4) Ce Jean Angelus nous est inconnu. P. J.
vais sens. Gerson (1) a déjà écrit contre Rusbrock (2), auteur mystique, dont l'intention était bonne apparemment, et dont les expressions sont excusables ; mais il vaut mieux écrire d'une manière qui n'ait point besoin d'étre excusée. Quoique j'avoue aussi que souvent les expressions outrées, et pour ainsi dire poétiques, ont plus de force pour toucher et pour persuader que ce qui se dit avec régularité. 10. L'anéantissement de ce qui nous appartient en propre, porté fort loin par les quiétistes, pourrait bien être aussi une impiété déguisée chez quelques-uns : comme ce qu'on raconte du quiétisme de Foë (37, auteur d'une grande secte de la Chine, lequel, aprés avoir préché sa religion pendant quarante ans, se sentant proche de la mort, déclara à ses disciples qu'il leur avait caché la vérité sous le voile des métaphores, et que tout se réduisait au néant (41), qu'il disait étre le premier principe de toutes choses. C'était encore pis, ce semble, que l'opinion des averroistes. L'une et l'autre doctrine est insoutenable, et méme extravagante : cependant quelques modernes n'ont point fait difficulté d'adopter cctte áme universeHe et unique qui engloutit les autres. Elle n'a trouvé que trop d'applaudissements parmi les prétendus esprits forts, et le sieur de Preissae, soldat et homme d'esprit, qui se mélait de philosophie, l'a étalée autrefois publiquement dans ses discours. Le systéme de l'harmonie préétablie est le plus capable de guérir ce mal. Car il fait voir qu'il y a nécessairement des substances simples et sans étendue, répandues par toute la nature; que ces substances doivent toujours subsister indépendamment de tout autre que de Dieu, et qu'elles ne sont jamais séparées de tout corps organisé. Ceux qui croient que des àmes capables de sentiment, mais incapables de raison, sont mortelles, ou qui soutiennent qu'il n'y a que les ámes raisonnables qui
(1; GErsox :Jean de), chancelier de l'Université de Paris et illustre théologien du xve siècle, né à Gerson, pres de lthétel. en 1363, mort à Lyon en 1429, 1l est surtout célebre par sa participation au concile de Constance, Ses œuvres complètes ont été publiées à Cologne, 1483, 4 vol. in-fol. Plus tard, Richer en donna une édition plus complete en 1606. On y remarque sa 7/eo/ogia mnyslicit, sa Lettre contre Russbroeck, et toute l'affaire relative au cordelier Jean Petit. P. J.
2; Resgnock. (Jean), célèbre mystique, né prés de Bruxelles en 1291, mort en 1381, — Ses ouvrages, écrits en flamand, ont été. traduits en latin par Surius (Cologne, 1552, 1609, 1692). On cite le Liber de vil contemplatica, critiqué par Gerson. et le de Nuptiis, en trois livres. P. J.
(3: Fo en chinois est le nom du ZouddÁa, fondateur de la religion bouddhique,
ii Nirvana. On dispute encore sur le sens de ce mot. — Voir le Bouddhz el sa doctrine, par M. B. Saiut-Hilaire, et le Nirvana bouddhique, par M. Obry.
puissent avoir du sentiment, donnent beaucoup de prise aux monopsychites ; car il sera toujours difficile de persuader aux hommes que les bêtes ne sentent rien ; et quand on accorde une fois que ce qui est capable de sentiment peut périr, il est difficile de maintenir par la raison l'immortalité de nos âmes.
41. J'ai fait cette petite digression, parce qu'elle m'a paru de saison, dans un temps oü l'on n'a que trop de disposition à renverser jusqu'aux fondements la religion naturelle; et je reviens aux averroistes, qui se persuadaient que leur dogme était démontré suivant la raison ; ce qui leur faisait avancer que l'âme de l'homme est mortelle selon la philosophie, pendant qu'ils protestaient de se soumettre à la théologie chrétienne, qui la déclare immortelle. Mais cette distinction passa pour suspecte, et ce divorce de la foi et de la raison fut rejeté hautement par les prélats et par les docteurs de ce tempslà,et condamné dans le dernier concile de Latran sous Léon X, où les savants furent exhortés à travailler pour lever les difficultés qui semblaient commettre ensemble la théologie et la philosophie. La doctrine de leur incompatibilité ne laissa pas de se maintenir incogenito : Pomponace en fut soupçonné, quoiqu'il s'expliquát autrement ; et la secte méme des averroistes se conserva par tradition. On croit que César Crémonin (1', philosophe fameux en son temps en a été un des ares-boutants. André Césalpin /2), médecin, auteur de inérite, et qui a le plus approché de la circulation du sang, apres Michel Servet (3), a été accusé par Nicolas Tauvel (4 , dans un livre intitulé Alpes Cæsæ, d'être de ces péripatéticiens contraires à la
!/1) CRÉMONINE (César;, célebre commentateur d'Aristote au xvi* siècle, né à Ceuto (duché de Modeue; en 15250, mort à Padoue en 1631. Ses principaux ouvrages Sont: De Pedia Aristotelis : Dialypoxis universe naturalis. Aristotelicæ philosophie : Illustres. contemplutiones de anima : Tractatus. de sensibus, ete, P. J.
(31 CESALPINO Andrea, commentateur d'Aristote, mais tres opposé à la scholastique, né en 1519 à Avezzo. mort en 1603. Ses principaux ouvrages philosophiques, tres rares d'ailleurs, sont : Givstiones prripateticæe in-fol., Venise, 1571; Irmonum investigatio peripatetica, in-49, i0/H4,, 1593.
(3, SeRvET Michel; ou Micaël SEnvETO, philosophe et théologien celébre du xvi? siecle, né en 1500 à Villanueva Aragon, mis à mort à Geneve en 1553, par l'ordre de Calvin, comme coupable d'hérésie. Ses ouvrages sont : De Trinitatis erroribus, Haguenau, 1532 : Dialogorum de Trinitate libri duo, ibid. 1233.
45 Tacnez Nicolas, philosophe et théologien, né à Montbéliard en 1517, mort à Altdorf en 166. Ses principaux ouvrages sont : /’hélosophie trinmphus, in-N, Dale, 1572 : Synopsis Arislotelis Mettphysieiw. in-N'. Hanov., 1598; {pes Cwse (contra. Cesalpim. in-8'.. Francfort-sur-Mein, 12597 : Cosmologin, in-89 Austerd., 1603 ; De rerum ælernitale, in-5, Strasbourg, 1694. P. J.
religion. On trouve aussi des traces de cette doctrine dans le Circulus Pisanus Claudii Berigardi (1), qui fut un auteur francais de nation, transplanté en ltalie, et enseignant la philosophie à Pise : mais surtout les écrits et les lettres de Gabriel Naudé, aussi bien que les Vaudæana, font voir que l'averroisme subsistaitencore quand ce savant médecin était en [talie. La philosophie corpusculaire, introduite un peu aprés, parait avoir éteint cette secte trop péripatéticienne, ou peut-étre y a été mélée ; et il se peut qu'il y ait des atomistes, qui seraient d'humeur à dogmatiser comme ces averroistes, siles conjectures le permettaient : mais cet abus ne saurait faire tort à ce qu'il y a de bon dans la philosophie corpusculaire, qu'on peu! fort bien combiner avec ce qu'il y a de solide dans Platon et dans Aristote, et accorder l'un et l'autre avec la véritable théologie. 12. Les réformateurs, et Luther surtout, comme j'ai déjà remarqué, ont parlé quelquefois, comme s'ils rejetaient la philosophie, et comme s'ils la jugeaient ennemie de la foi. Mais à le bien prendre, on voit que Luther n'entendait par la philosophie que ce qui est conforme au cours ordinaire de la nature, ou peut-étre méme ce qui senseignait dans les écoles; comme lorsqu'il dit qu'il est impossible en philosophie, c'est-à-dire dans l'ordre de la nature, que le verbe se fasse chair ; et lorsqu'il va jusqu'à soutenir que ce qui est vrai en physique pourrait être faux en morale. Aristote fut l'objet de sa colere, et il avait dessein de purger Ja philosophie dés l'an 1516, lorsqu'il ne pensait peutétre pas encore à réformer l'Église. Mais enfin il se radoucit, et souffrit que, dans l'apologie de la confession d'Augsbourg. on parlát avantageusement d'Aristote et de sa morale. Mélanchton, esprit solide et modéré, fit de petits systémes des parties de la philosophie accommodées aux vérités de la révélation, et utiles dans la vie civile, qui méritent encore présentement d'être lus. Apres lui, Pierre de la Ramée se mit sur les rangs : sa philosophie fut fort en vogue, la sectes des ramistes fut puissante en Allemagne, et fort suivie parmi les protestants, et employée méme en théologie, jusqu'à ce que la philosophie corpusculaire fut ressuscitée, qui fit oublier celle de ltamus, et affaiblit le crédit des péripatéticiens.
(I: Béricanocs {Claude} ou Glaude GeiLtERuoT. DE PavnEGanp, philosophe, né à Moulins en 1273, mort professeur de philosophie ä Padoue en 1655. auteur da Circulus Pisanus, seu opus de veteri el peripatelic& philosophit ‘Padoue, 1561, in-89^, c'est un commentaire sur la physique d'Aristote. Il publia en outre Dubitationes in diulogos Galilei, pro terre immobilitate, 1632, in.
38 ESSAIS BE TiHÉODICÉE
13. Cependant plusieurs théologiens protestants, s'eloignant le plus qu'ils pouvaient de la philosophie de l'école, Gui régnait dans le parti opposé, allaient jusqu'au mépris de la pl: losophie méme, qui leur était suspecte ; et la contestation éclata enfin à Helmstadt parlanimosité de Daniel Hofman, théologien habile d'ailleurs, et qui avait acquis autrefois de la réputation à la conférence de Quedlinbourg, oü Tilemann Heshusius (1) et lui avaient été de la part du duc Jules de Brunswick, lorsqu'il refusa de recevoir là Formule de concorde. Je ne sais comment le docteur Hofman s'emporta contre la philosophie, au lieu de se contenter de blámer les abus que les philosophes en font ; mais il eut en téte Jean Caselius(2), homme celebre, estimé des princes et des savants de son temps ;et le duc de Brunswick, Henri-Jules, fils de Jules, fondateur de l'université, avant pris la peine lui-même d'examiner la matière, condamna le théologien. ll y a eu quelques petites disputes semblables depuis, mais on a toujours trouvé que c'étaient des malentendus. Paul Slevogt (3), professeur célèbre à Jena, en Thuringue, et dont les dissertations qui nous restent. marquent encore combien il était versé dans la philosophie scholastique ct dans la littérature hébraïque, avait publié dans sa jeunesse, sous le titre de Pervigilium, un petit livre de Dissidio Theologi et Philosophi in utriusque principiis fundato, au sujet de la question si Dieu est cause par accidentdu péché. Mais on voyait bien que son but était de montrer que les théologiens abusent quelquefois des termes philosophiques.
14. Pour venir à ec qui est arrivé de mon temps, je me souviens qu'en 1666, lorsque Louis Meyer (1), médecin d'Amsterdam, publia sans se nommer le livre intitulé Philosophia Scripture inlerpres (que plusieurs ont donné mal à propos à Spinosa son ami, les théologiens de Hollande se remutrent, et leurs écrits contre ce livre
. lirent naitre de grandes contestations entre eux ; plusieurs jugeant
D; HEsuesies (Tilemann), théologien luthérien, né à Wesel en 1527, mort à Helmstadt en 1533, auteur de nombreux ouvrages de théologie. P. 3.
8; OASELIUS OÙ CukssELIUS. (Jean, célebre humaniste, né à Guættingue en 1533, mort à Hemlstadt en 1631, auteur de nombreux ouvrages de littérature critique et d'érudition. P. J.
(3, SLEVOGT (Paub, né à Passendorf en 1596. mort en 16255, philosophe, qu'il faut distinguer de Jean-Philippe Slevogt (1619-1727), jurisconsulte, et de Jean- Adrien Slevoght ,1653-1720,, medecin. — Le nôtre a écrit l’ervigilium de dissidio theologi et philosophi. Je remarque aussi parmi ses écrils un Le principio syllogicandi in divinis, et un De Metempsychosi Judieorum. P. J.
(1; MEYER iLouis*, ami et disciple de Spinosa, fut l'éditeur de ses (Œuvres posthumes. P. J.
que les cartésiens, en réfutant le philosophe anonyme, avaient trop accordé à la philosophie. Jean de Labadie (1) (avant qu'il se füt séparé des Églises réformées, sous prétexte de quelques abus qu'il disait s'étre glissés dans la pratique publique, et qu'il jugeait insupportables) attaqua le livre de M. de Wolzogue (2) et le traita de pernicieux ; et d'un autre cóté, M. Vagelsang, M. Van der Weye (3), et quelques autres anticoccéiens (4), combattirent aussi le méme livre avec beaucoup d'aigreur ; mais l'accusé gagna sa cause dans un synode. On parla depuis en Hollande de théologiens rationaux et non rationaux, distinction de parti dont M. Bayle fait souvent mention, se déclarant enfin contre les premiers ; mais il ne parait pas quon ait encore bien donné les regles précises, dont les uns et les autres conviennent ou ne conviennent pas à l'égard de l'usage de la raison, dans l'explication de la sainte Écriture.
15. Une dispute semblable a pensé troubler encore depuis peu les Églises de la confession d'Augsbourg. Quelques maitres es arts, dans l'université de Leipzig, faisant des lecons particulières chez eux aux étudiants qui les allaient trouver pour apprendre ce qu'on appelle la philologie sacrée suivant l'usage de cette université, et de quelques autres ou ce genre d'étude n'est point réservé à la Faculté de théologie; ces maitres, dis-je, pressèrent l'étude des saintes Écritures et l'exercice de la piété, plus que leurs pareils n'avaient coutume de faire. Et l'on prétend qu'ils avaient outré certaines choses, et donné des soupcons de quelque nouveauté dans la doctrine; ce qui leur fit donner le nom de piétistes, comme d'une secte nouvelle; nom qui depuis a fait tant de bruit en Allemagne, et a été appliqué bien ou
ii LaBaApiE (Jean de), mystique célèbre du xvi? siècle, né en 1510 à Bourg en Guienne, se;convertit au protestantisme, et, aprés une vietrés agitee, mourut
à Altona en 1674. Ses ouvrages ont tout à fait le caractere. de l'illuminisme fen voir les titres dans les Mémoires de Nicéron, t. XVIII et XX). P. J.
i23 WoLzoGEx, né à Amersford en 1632, mort à Amsterdam en 1620, répondit au livre de L, Meyer, par son De scripturarum interprete, Utrecht, 1308, in-12.
i3; On peut voir dans le Zrajeclum eruditum de Burmann (in-A', p. 457 et suiv.*, la notice des ouvrages publiés contre Wolzogne. — Vagelsung. pasteur et professeur à Depenter, mort en 1079. — Van der Weyen, professeur à Mid. delbourg, né en 1676, mort en 1116. P.J.
(4; Cocc£ivs Jean, celebre tliéoiogien au xvii? siècle, dont la doctrine inclinait au rationalisme, et s'unit au cartésianisme dans la querelle que le theologien Voetius, chef des anticoccéiens, dirigea contre celui-ci. Coceéius, né à Breme en 1603, fut professeur à Leyde, où il mourut en 1659, Ses œuvres com-
bas Futius. P. J.
mal à ceux qu'on soupconnait, ou qu'on faisait semblant de soupconner de fanatisme, ou méme d'hypocrisie, cachée sous quelque apparence de réforme. Or quelques-uns des auditeurs de ces maitres s'étant trop distingués par des maniéres qu'on trouva choquantes, et entre autres par le mépris de la philosophie, dont on disait qu'ils avaient brülé les cahiers de lecons, on crut que leurs maitres rejetaient la philosophie : mais ils s'en justifiérent fort bien, et on ne put les convaincre, ni de cette erreur, ni des hérésies qu'on leur imputait.
16. La question de l'usage de la philosophie dans la théologie a été fort agitée parmi les chrétiens et l'on a eu de la peine à convenir des bornes de cet usage, quand on est entré dans le détail. Les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la sainte Céne donnérent le plus d'occasion à la dispute. Les photiniens nouveaux, combattant les deux premiers systémes, se servaient de certaines maximes philosophiques, dont André Kesler (1), théologien de la confession d'Augsbourg, a donné le précis dans les traités divers qu'il a publiés sur les parties de la philosophie socinienne. Mais quant à leur métaphysique, on s'en pourrait instruire davantage par la lecture de celle de Christophe Stegnan, socinien, qui n'est pas encore imprimée, que j'avais vue dans ma jeunesse, et qui m'a encore été communiquée depuis peu.
47. Calovius et Scherzerus (2), auteurs bien versés dans la philosophie de l'École, et plusieurs autres théologiens habiles ont amplement répondu aux sociciens, et souvent avec succès, ne s'étant point contentés des réponses générales, un peu cavaliéres, dont on se servait ordinairement contre eux, et qui revenaient à dire que leurs maximes étaient bonnes en philosophie et non pas en théologie ; que c'était le défaut de l’hétérogénéité qui, s'appelle &sza6xot; ei #00 yéws, Si quelqu'un les employait quand il s'agit de ce qui passe la aison ; et que la philosophie devait être traitée en servante. et non pas en maitresse, par rapport à la théologie, suivant le titre du livre de Robert Baronius (3), Écossais, intitulé : Philosophia Theologie
4). Krsier / André), théologien, né à Cobourg en 1:95. mort en 1613, Il a écrit Eranen physiew, metaphysica el logic sociniane, el d'autres ouvrages théologiques. P J.
(2; CALov Abraham}, théologien protestant, né en Prusse en 1617, mort à Wittemberg en 1686. On a de lui, entre autres ouvrages de théologie, un Socinismum profliqutum. — SCuEvzER iJean-Adzm', théologien protestant, né à Egra en Bobème en 1623, mort en 1695, auteur du Colfegium antisocianiunm, et de beaucoup d'autres ouvrages théologiques. P. J.
(3 Banowivs. Leibniz en donne plus bas le véritable nom. P. J.
ancillans : enfin que c'était une Agar auprès de Sara, qu'il fallait chasser de la maison avec son Ismael, quand elle faisait la mutine. llyaquelque chose de bon dans ces réponses : mais comme on en pourrait abuser, et commettre mal à propos les vérités naturelles et les vérités révélées, les savants se sont attachés à distinguer ce qu'il y à de nécessaire et d'indispensable dans les vérités naturelles ou philosophiques d'avec ce qui ne l'est point.
18. Les deux partis protestants sont assez d'accord entre eux, quand il s'agit de faire la guerre aux sociniens ; et comme la philosophie de ces sectaires n'est pas des plus exactes, on a réussi le plus souvent à la battre en ruine. Mais les mêmes protestants se sont brouillés entre eux à l'occasion du sacrement del'Eucharistie, lorsqu'une parle de ceux qui s'appelle réformés (c'est-à-dire ceux qui suivent en cela plutôt Zwingle que Calvin), a paru réduire la participation du corps de Jésus-Christ dans la sainte Cène, à une simple représentation de figure, en se servant de la maxime des philosophes, qui porte qu'un corps ne peut étre qu'en un seul lieu à la fois, au lieu que les évangéliques (qui s'appellent ainsi dans un sens particulier, pour se distinguer des réformés) étant plus attachés au sens littéral, ont jugé avec Luther, que cette participation était réelle, et qu'il y avait là un mystère surnaturel. Ils rejettent, à la vérité, le dogme de la transsubtantiation, qu'ils croient peu fondé dans le texte, et ils napprouvent point non plus celui de là consubstantiation ou de l'impanation, qu'on ne peut leur imputer que faute d'étre bien informé de leur sentiment, puisqu'ils n'admettent point l'inclusion du eorps de Jésus-Christ dans le pain, et ne demandent méme aucune union de l'un avec l'autre ; mais ils demandent au moins une concomitance, en sorte que ces deux substances soient recues toutes deux en méme temps. Ils croient que la signification ordinaire des paroles de Jésus-Christ dans une occasion aussi importante que celle où il s'agissait d'exprimer ses dernières volontés. doit être conservée: et pour maintenir que ce sens est exempt de toute absurdité qui nous en pourrait éloigner, ils soutiennent que la maxime philosophique, qui borne l'existence et la participation des corps à un seul lieu, n'est qu'une suite du cours ordinaire de la nature. Ils ne détruisent pas pour cela la présence ordinaire du corps de notre Sauveur, telle qu'elle peut convenir au corps le plus glorifié. Ils nont point recours à je ne sais quelle diffusion d'ubiquité, qui le dissiperait et ne le laisserait trouver nulle part : et ils n'admettent
pas non plus la réduplication multipliée de quelques scholastiques, comme si un méme corps était en même temps assis ici, et debout ailleurs. Enfin ils s'expliquent de telle sorte, qu'il semble à plusieurs que le sentiment de Calvin, autorisé par plusieurs confessions de foi des Églises qui ont recu la doctrine de cet auteur, lorsqu'il établit une participation de la substance, n'est pas si éloigné de la confession d'Augsbourg, qu'on pourrait penser, et ne diffère peut-être qu'en ce que pour cette participation il demande la véritable foi, outre la réception orale des symboles, et exclut par conséquent les indignes.
19. On voit par là que le dogme de la participation réelle et substantielle se peut soutenir (sans recourir aux opinions étranges de quelques scholastiques: par une analogie bien entendue entre l'opération immédiate et la présence. Et comme plusieurs philosophes ont jugé que, méme dans l'ordre de la nature, un corps peut opérer immédiatement en distance sur plusieurs corps éloignés tout à la fois; ils croient, à plus forte raison, que rien ne peut empécher la toutepuissance divine de faire qu'un corps soit présent à plusieurs corps ensemble ; n'v ayant pas un grand trajet de l'opération immédiate à la présence, et peut-être l'une dépendant de l'autre. Il est vrai que, depuis quelque temps, les philosophes modernes ont rejeté l'opération naturelle immédiate d'un corps sur un autre corps éloigné : et j'avoue que je suis de leur sentiment. Cependant l'opération en distance vient d'étre réhabilitée en Angleterre par l'excellent M. Newton, qui soutient qu'il est de la nature des corps de s'attirer et de peser les uns sur les autres, à pro»ortion de la masse d'un chacun et des rayons d'attraction qu'il recoit : sur quoi le célèbre M. Locke (1: a déclaré en répondant à M. l'évêque Stillingfleet (27, qu'après avoir vu le livre de M. Newton, il rétracte ce qu'il avait dit lui-même, suivant l'opinion des modernes, dans son Essai sur l'entendement, savoir qu'un corps ne peut opérer immédiatement sur un autre, qu'en le
(J) Locke (John) est né à Wrington ‘comté de Bristal: en 1632, mort en 1761. ]] fut exilé à la Restauration, et revint en Angleterre à la Révolution en 1688. Ses principaux ouvrages sont : C Essai sur l'entendement humain Londres, 1690, in-fol.) en anglais: traduit en francais par Coste ^4 vol. in-12, 1542. — L'Education des enfants Londres, in-8, 16.3,. — Lettre sur la toléranre, en latin, 16NU, traduite en francais en 1710. — Le Christianisme raisonnable Londres, 1695, in-S), trad. par Coste. — JZssni sur [e gouvernement civi! Londres, 16901, P. J.
(2) SriLLINGFLEET. (Ed.;, controversiste anglican, né à Craubourg (comté de Dorset) en 1635, évéque de Worcester, el celebre par sa discussion contre Locke, sur la question de l'àinmatérialité de l'âme, mort à Westminster en 1619. Ses œuvres ont été reimprimées en 1711, en 6 vol. in-fol. P. J.
touchant par sa superficie, ct en le poussant par son mouvement : el il reconnait que Dieu peut mettre telles propriétés dans la matière, quilafassent opérer dans l'éloignement. C'est ainsi que les théologiens de la confession d'Augsbourg soutiennent qu'il dépend de Dieu non seulement qu'un corps opere immédiatement sur plusieurs autres éloignés entre eux, mais qu'il existe méme auprès d'eux, et en soit reu dune manière dans laquelle les intervalles des lieux et les dimensions des espaces n'aient point de part. Et quoique cet effet surpasse les forces de la nature, ils ne croient point qu'on puisse faire voir qu'il surpasse la puissance de l'auteur de la nature, à qui il est aisé d'abroger les lois qu'il a données, ou d'en dispenser comme bon lui semble; de la méme manière qu'il a pu faire nager le fer sur l'eau, et suspendre l'opération du feu sur le corps humain.
20, J'ai trouvé en conférant le Rationale Theologicum de Nicolaus
Vedelius avec la réfutation de Joannes Musaeus, que ces deux auteurs, dont l'un est mort professeur à Francker, apres avoir enseigné à Genève, et l'autre a été fait enfin premier théologien à léna, s'accordent assez sur les régles principales de l'usage de la raison, mais que c'est dans l'application des régles qu'ils ne conviennent pas. Car ils sont d'accord que la révélation ne saurait être contraire aux vérités dont la nécessité est appelée par les philosophes logique ou métaphysique, Cest-à-dire, dont l'opposé implique contradietion ; et ils admettent encore tous deux que la révélation pourra combattre des maximes dont la nécessité est appelée physique, qui n'est fondée que sur les lois que la volonté de Dieu a prescrites à la nature. Ainsi la question, sila presence d'un méme corps en plusieurs lieux est possible dans l'ordre surnaturel, ne regarde que l'application de la régle : et pour décider cette question démonstrativement par la raison, il faudrait expliquer exactement en quoi consiste l'essence du corps. Les réformés mémes ne conviennent pas entre eux là-dessus ; les cartésiens la réduisent à l'étendue, mais leurs adversaires s'y opposent; et je crois méme avoir remarqué que Gisbertus Voetius, célebre théologien d'Utrecht, doutait de la prétendue impossibilité de la pluralité des lieux.
21. D'ailleurs, quoique les deux partis protestants conviennent qu'il faut distinguer ces deux nécessités que je viens de remarquer, c'est-à-dire la nécessité métaphysique et la nécessité physique; et que la premiére est indispensable, même dans les mystères, ils ne
sont pas encore assez convenus des règles d'interprétation qui peuvent servir à déterminer en quel cas il est permis d'abandonner la lettre, lorsqu'on n'est pas assuré qu'elle est contraire aux vérités indispensables, car on convient qu'il y a des cas oü il faut rejeter l'interprétation littérale, qui n'est pas absolument impossible, lorsqu'elle est peu convenable d'ailleurs. Par exemple, tous les interprétes conviennent que lorsque Notre-Seigneur dit qu'Hérode était un renard, il l'entendait métaphoriquement ; et il en faut venir là, à moins de s'imaginer, avec quelques fanatiques, que, pour le temps que durérent les paroles de Notre-Seigneur, Hérode fut changé effectivement en renard. Mais il n'en est pas de méme des textes fondamentaux des mystères, où les théologiens de la confession d'Augsbourg jugent qu'il faut se tenir au sens littéral ; ct cette discussion appartenant à l'art d'interpréter, et non pas à ce qui est proprement de la logique, nous n'y entrerons point ici, d'autant qu'elle n'a rien de commun avec les disputes qui se sont élevées depuis peu sur la conformité de la foi avec la raison.
22. Les théologiens de tous les partis, comme je pense /les seuls fanatiques exceptés), conviennent au moins qu'aucun article de foi ne saurait impliquer contradiction, ni contrevenir aux démonstrations aussi exactes que celles des mathématiques, où le contraire de la conclusion peut être réduit ad absurdum, c'est-à-dire à la contradiction ; et saint Athanase (1) s'est moqué avec raison du galimatias de quelques auteurs de son temps, qui avaient souteuu que Dieu avait p?ti sans passion. Passus est impassibiliter. O ludicram doctrinam, adificantem simulet demolientem ! ll s'ensuit de là que certains auteurs ont été trop faciles à accorder que la sainte Trinité est contraire à ce grand principe, qui porte que deux choses, qui sont les mêmes avec une troisième, sont aussi les mêmes entre elles ; c'est-à-dire, si À est le méme avec B, et si € est le méme avec B, qu'il faut qu'A et C soient aussi les mêmes entre eux. Car ce principe est une suite immédiate de celui de la contradiction, et fait le fondement de toute la logique ; et s'il cesse, il n'y a pas moyen de raisonner avec certitude. Ainsi lorsqu'on dit que le Père est Dieu, que le fils est Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant
(1) AruaxAsE saint), l'un des illustres Pères de l'Église, né à Alexandrie en 295, adversaire d'Arius au Concile de Nicée, mort patriarche d'Alexandrie en 373. — La meilleure édition grecque-latine de saint Athanase est celle de D. Montfaucon, 1698. Paris, 3 vol. in-fol, P. J.
il n'y a qu'un Dieu, quoique ces trois personnes diffèrent entre elles ; il faut juger que ce mot Dieu n'a pas la même signification au commencement et à la fin de cette expression. En ellet, il signifie tantót la subtance divine, tantót une personne de la divinité. Et l'on peut dire généralement qu'il faut prendre garde de ne jamais abanner les vérités nécessaires et éternelles pour soutenir les mystères, de peur que les ennemis de la religion ne prennent droit là-dessus de décrier et la religion et les mystères.
33. La distinction qu'on a coutume de faire entre ce qui est audessus de la raison, et ce qui est contre la raison, s'aecorde assez avec la distinction qu'on vient de fairc entre les deux espéces de la nécessité. Car ce qui est contre la raison est contre les vérités absolument certaines et indispensables ; et ce qui est au-dessus de la raison est contraire seulement à ce qu'on a coutume d'expérimenter ou de comprendre. C'est pourquoi je m'étonne qu'il y ait des gens d'esprit qui combattent cette distinction, et que M. Dayle soit de ce nombre. Elle est assurément trés bien fondée. Une vérité est au-dessus de la raison, quand notre esprit (ou méme tout esprit créé), ne la saurait comprendre : et telle est, à mon avis, la sainte Trinité ; tels sont les miracles réservés à Dieu seul, comme par exemple, la création ; tel est le choix de l'ordre de l'univers, qui dépend de l'harmonie universelle et de la connaissance distincte d'une infinité de choses à la fois. Mais une vérité ne saurait jamais étre contre la raison ; et bien loin qu'un dogme combattu et convaincu par la raison soit incompréhensible, l'on peut dire que rien n'est plus aisé à comprendre ni plus manifeste que son absurdité. Car j'ai remarqué d'abord que par la raison on n'entend pas ici les opinions et les discours des hommes, ni méme l'habitude qu'ils ont prise de juger des choses suivant le cours ordinaire de la nature, mais l'enchainement inviolable des vérités.
24. 11 faut venir maintenant à la grande question que M. Bayle a mise sur le tapis depuis peu, savoir, si une vérité, et surtout une vérité de foi, pourra étre sujette à des objections insolubles. Cet excellent auteur semble soutenir hautement l'affirmative de cette question : il cite des théologiens graves de son parti, et méme de celui de Rome, qui paraissent dire ce qu'il prétend; ct il allégue des philosophes qui ont cru qu'il v a méme des vérités philosophiques, dont les défenseurs ne sauraient répondre aux objections qu'on leur fait. 1l croit que la doctrine de la prédestination est de cette nature
dans la théologie, et celle de la composition du continuum dans la philosophie. Ce sont en effet les deux labyrinthes, qui ont exercé de tous temps les théologiens et les philosophes. Libertus Fromondus, théologien de Louvain (grand ami de Jansénius, dont il a méme publié le livre posthume intitulé Augustinus), qui a fort travaillé sur la grâce, et qui a aussi fait un livre exprès intitulé: LabyrintAus de compositione continui, a bien exprimé les difficultés de l'un et de l'autre ; etle fameux Ochin (1) a fort bien représenté ce qu'il appelle les labyrinthes de la prédestination.
95. Mais ces auteurs n'ont point nié qu'il soit possible de trouver un fil dans ce labyrinthe, et ils auront reconnu la difficulté, mais ils ne seront point allés du difficile jusqu'à l'impossible. Pour moi, j'avoue que je ne saurais étre du sentiment de ceux qui soutiennent qu'une vérité peut souffrir des objections invincibles : car une objection est-elle autre chose qu'un argument dont la conclusion contredit à notre thèse ? Et un argument invincible n'est-il pas une démonstration ? Et comment peut-on connaitre la certitude des démonstrations, qu'en examinant l'argument en détail, la forme et la matière, afin de voir si la forme est bonne, et puis si chaque prémisse est ou reconnue, ou prouvée par un autre argument de pareille force jusqu'à ce qu'on n'ait besoin que de prémisses reconnues ? Or s'il y a une telle objection contre notre thèse, il faut dire que la fausseté de cette thése est démontrée, et qu'il est impossible que nous puissions avoir des raisons suffisantes pour la prouver ; autrement deux contradictoires seraient véritables tout à la fois. 1l faut toujours céder aux démonstrations, soit qu'elles soient proposées pour affirmer, soit qu'on les avance en forme d'objections. Etil est injuste et inutile de vouloir affaiblir les preuves des adversaires, sous prétexte que ce ne sont que des objections ; puisque l'adversäire a le méme droit. et peut renverser les dénominations, en honorant ses arguments du nom de preuves, et abaissant les nótres par le nom flétrissant d'objections.
26. C'est une autre question si nous sommes toujours obligés d'examiner les objections qu'on nous peut faire, et de conserver quelque doute sur notre sentiment, ou ce qu'on appelle formidinem
(1) Ocui ‘Bernardin}, moine catholique, converti à la réforme, né à Sienne en 1437, mort en 1551 en Moravie. Son livre Luberinthi del libero à vero servo arbitrio est très curieux. On en trouvera une analyse dans le 7railé des facultés de l'üme de M. Ad. Garnier, 1, V, ch. I, $ 0. P. J
oppositi, jusqu'à ce qu'on ait fait cet examen. J'oserais dire que non, car autrement on ne viendrait jamais à la certitude, et notre conclusion serait toujours provisionnelle : et je crois que les habiles géomètres ne se mettront guére en peine des objections de Joseph Scaliger (1) contre Archimede, ou de celles de M. Hobbes contre Euclide ; mais c'est parce qu'ils sont bien sürs des démonstrations qu'ils ont comprises. Cependant il est bon quelquefois d'avoir la complaisance d'examiner certaines objections, car, outre que cela peut servir à tirer les gens de leur erreur, il peut arriver que nous en profitions nousmémes ; car les paralogismes spécieux renferment souvent quelque ouverture utile, et donnent lieu à résoudre quelques difficultés considérables. C'est pourquoi j'ai toujours aimé des objections ingénieuses contre mes propres sentiments, et je ne les ai jamais examinées sans fruit : témoin celles que M. Bayle a faites autrefois contre mon systéme de l'harmonie préétablie, sans parler ici de celles que M. Arnauld, M. l'abbé Foucher et le père Lami (2), bénédictin, m'ont faites sur le méme sujet. Mais pour revenir à la question principale, je conclus, par les raisons que je viens de rapporter, que lorsqu'on propose une objection contre quelque vérité, il est toujours possible d'y répondre comme il faut.
27. Peut-être aussi que M. Bayle ne prend pas les objections insolubles dans le sens que je viens d'exposer ; et je remarque qu'il varie, au moins dans ses expressions, car, dans sa réponse posthume à M. Le Clerc, il n'accorde point qu'on puisse opposer des démonstrations aux vérités de la foi. Il semble donc qu'il ne prend les objections pour invincibles, que par rapport à nos lumières présentes, et il ne désespére pas méme dans cette réponse, page 35, que quelqu'un ne puisse un jour trouver un dénouement peu connu jusqu'ici. On en parlera encore plus bas. Cependant je suis d'une opinion qui surprendra peut-étre: c'est que je crois que ce dénouement est tout trouvé, et n'est pas méme des plus difficiles, et qu'un
‘1; Scauicer Joseph), fils de Jules César Scaliger l'illustre savant du xvie sicele), et lui-méme philologue éminent, est né à Agen en 1510, mort à Leyde en 1600, On peut dire qu'il a fondé la chronologie dans son célebre ouvrage De emendalione temporum. Nous ne savons dans lequel de ses innombrables ouvrages se trouvent ses objections contre Archimede, P, J.
3| Lawr {Dom Francois, bénédictin ‘qu'il ne faut pas confondre avec le P. Lami de l'Oratoire:, né à Montreau, près de Chartres, en 1636. — On a de lui un Trailé de la Connaissance de soi-méme, 6. vol. in-12, Paris, 1694-98 ; 2e édit., 1700, plus complète ; le Nouvel athéisme renversé où Aéfulation de Spinosa, Paris, 1696, in-12. P. J.
48 ESSAIS DE TIIÉODICÉE
génie médiocre, capable d'assez d'attention, et se servant exactement des règles de la logique vulgaire, est en état de répondre à l'objection la plus embarrassante contre la vérité, lorsque l'objection n'est prise que de la raison, et lorsqu'on prétend que c'est une démonstration. Et quelque mépris que le vulgaire des modernes ait aujourd'hui pour la logique d'Aristote, il faut reconnaitre qu'elle enseigne des moyens infaillibles de résister à l'erreur dans ces occasions. Car on n'a qu'à examiner l'argument suivant les regles, et il y aura toujours moyen de voir s'il manque dans la forme, ou s'il y a des prémisses qui ne soient pas encore prouvées par un bon argument.
98. C'est tout autre chose, quand il ne s'agit. que des vraisemblances; car l'art de juger des raisons vraisemblables n'est pas encore bien établi; desorte que notre logique à cet égard est encore très imparfaite, et que nous n'en avons presque jusqu'ici que l'art dejuger des démonstrations. Mais cet art suffit ici : car, quand il s'agit d'opposer la raison à un article de notre foi, on ne se met point en peine des objections qui n'aboutissent qu'à la vraisemblance, puisque tout le monde convient que les mystéres sont contre les apparences, et n'ont rien de vraisemblable, quand on ne les regarde que du côté de la raison : mais il suffit qu'il n'y ait rien d'absurde. Ainsi il faut des démonstrations pour les réfuter.
39. Et c'est ainsi sans doute qu'on le doit entendre, quand la sainte Écriture nous avertit que la sagesse de Dieu est une folie devant les hommes, et quand saint Paul a remarqué que l'Évangile de Jésus-Christ est une folie aux Grecs, aussi bien qu'un scandale aux Juifs ; car, au fond, une vérité ne saurait contredire à l'autre ; et la lumiere de la raison n'est pas moins un don de Dieu que celle de la révélation. Aussi est-ce une chose sans difliculté parini les théologiens qui entendent leur métier, que les motifs de crédibilité justifient, une fois pour toutes, l'autorité de la sainte Écriture devant le tribunal de Ia raison ; afin que la raison lui cède dans la suite comme à une nouvelle lumiere, et lui sacrifie toutes ses vraisemblances. C'est à peu prés comme un nouveau chef envoye par le prince doit faire voir ses lettres patentes dans l'assemblée où il doit présider par aprés. C'est à quoi tendent plusieurs bonus livres que nous avons de la vérité de la religion, tels que ceux d'Augustinus Steuchus (17, de Du Plessis-Mornay 2:, ou de Grotius : ear il faut
] Srevco ‘Augustin’, théologien catholique. né dans l'Ombrie en 1491, mort à Venise en 1519. On à de lui, entre autres ouvrages, une Cosmopeia, commen-
bien qu'elle ait des caractères que les fausses religions n'ont pas ; autrement Zoroastre, Brama, Somonacodom et Mahomet seraient aussi croyables que Moïse et Jésus-Christ. Cependant la foi divine elle-même, quand elle est allumée dans l’âme, est quelque chose de plus qu'une opinion, et ne dépend pas des occasions ou des motifs qui l'ont fait naître ; elle va au delà de l'entendement, et s'empare de la volonté et du cœur, pour nous faire agir avec chaleur et avec plaisir, comme la loi de Dieu le commande, sans qu'on ait plus besoin de penser aux raisons ni de s'arréter aux difficultés de raisonnement que l'esprit peut envisager.
30. Ainsi ce que nous venons de dire sur la raison humaine, qu'on exalte et qu'on dégrade tour à tour, et souvent sans règle et sans mesure, peut faire voir notre peu d'exactitude et combien nous sommes complices de nos erreurs. lI n'y aurait rien de si aisé à terminer que ces disputes sur les droits de la foi et de la raison, si les hommes voulaient se servir des règles les plus vulgaires de la logique et raisonner avec tant soit peu d'attention. Au lieu de cela, ilss'embrouillent par des expressions obliques et ambiguës, qui leur donnent un beau champ de déclamer, pour faire valoir leur esprit et leur doctrine ; de sorte qu'il semble qu'ils n'ont point d'envie de voir là verité toute nue, peut-être parce qu'ils craignent qu'elle ne soit ylus désagréable que l'erreur, faute de connaitre la beauté de l'auteur de toutes choses, qui est la source de la vérité.
31. Cette négligence est un défaut géneral de l'humanité, qu'on ne doit reprocher à aucun en particulier. Abundamus dulcibus vitiis, comme Quintilien :1: le disait du style de Sénèque (2); et nous nous plaisons à nous égarer. L'exactitude nous gêne, et les règles nous paraissent des puérilités. C'est pourquoi la logique vulgaire (laquelle
lire sur la création d'apres la Genèse ; et un traité De perenni philosophia, où il pretend retrouver dans les philosophes parens toutes les idées chrétiennes. P. J.
2: Morxay :Du Plessis), personnage illustre dans la politique et dans la muerre, ami de Henri IV. On a de lui, entre autres ouvrages, un Zreité de in rérile de la religion chrétienne, Anvers, 1680, in-8* ; ainsi que des Memoires 1 vul, in-£; et des Lettres ,1624; d’un haut interét. P. J.
'l QuisrILIESN, critique célèbre du premier siècle de notre ère. — On a de lui les Institutiones oratori dont la. premiere édition est de 1470, in-lol. — Geduyn en a donné une traduction francaise Paris, 1713, in-1v, P. J.
2 SENXEQUE iLurius Annœus Senece, philosophe romain de l'école stoicienne et ministre de Néron, naquit à Cordoue vers l'an 1I de l'ère chrétienne, mort en lan 06, par ordre de l'empereur. — Ses principaux ouvrages sont les Lettres a Lucilius; le De Providentia; le De Deneficis ; les. (aeestiones. naturales,
Pace JANET. — Leibniz. II-4
suffit pourtant à peu prés pour l'examen des raisonnements qui tendent à lacertitude) est renvoyée aux écoliers ; et l'on ne s'est pas méme avisé de celle qui doit régler le poids des vraisemblances, et qui serait si nécessaire dans les délibérations d'importance. Tant il est vrai que nos fautes, pour la plupart, viennent du mépris ou du défaut de l'art de penser; car il n'y a rien de plus imparfait que notre logique, lorsqu'on va au delà des arguments nécessaires ; et les plus excellents philosophes de notre temps, tels que les auteurs de l'Ar£ de penser, de la Recherche de la Vérité, et de l'Essat sur l'entendement, ont été fort éloignés de nous marquer les vrais moyens propres à aider cette faculté qui nous doit faire peser les apparences du vrai et du faux : sans parler de l'art d'inventer, où il est encore plus dilficile d'atteindre, et dont on n'a que des échantil- Jons fort imparfaits dans les mathématiques.
32.Une des choses qui pourrait avoir contribué le plus à faire croire à M. Bayle qu'on ne saurait satisfaire aux difficultés de la raison contre la foi, c'est qu'il semble demander que Dieu soit justifié d'une manière pareille à celle dont on se sert ordinairement pour plaider la eause d'un homme accusé devant son juge. Mais il ne s'est point souvenu que dans les tribunaux des hommes, qui ne sauraient toujours pénétrer jusqu'à la vérité, on est souvent obligé de se régler sur les indices et sur les vraisemblances. et surtout sur les présomptions ou préjugés ; au lieu qu'on convient, comme nous l'avons dejà remarqué, que les mystères ne sont point vraisemblables. 'ar exemple, M. Bayle ne veut point qu'on puisse justifier la bonté de Dieu dans la permission du péché, parce que la vraisemblance serait contre un homme qui se trouverait dans un cas qui nous paraitrait semblable à cette permission. Dieu prévoit qu'Eve sera trompée par le serpent, s'il la met dans les circonstances où elle s'est trouvée depuis ; et cependant il l'y a mise. Or si un père ou un tuteur en faisait autant à l'égard de son enfant ou de son pupille, un ami à l'egard d'une jeune personne dont la conduite le regarde, le juge ne se payerait pas des excuses d'un avocat qui dirait qu'on a seulement permis le mal, sans le faire ni le vouloir : il prendrait cette permission même pour une marque de mauvaise volonté, et il la considèrerait comme un péché d'omission, qui rendrait celui qui en serait convaincu complice du péché de commission d'un autre. 33. Mais il faut considérer que lorsqu'on a prévu le mal, qu'on ne l'a point empèché, quoiqu'il paraisse qu'on ait pu le faire aisé-
ment, et qu'on a méme fait des choses qui l'ont facilité, il ne s'ensuit point pour cela nécessairement qu'on en soit le complice ; ce n'est qu'une présomption très forte, qui tient ordinairement lieu de vérité dans les choses humaines, mais qui serait détruite par une discussion exacte du fait si nous en étions capables par rapport à Dieu ; car on appelle présomption chez les jurisconsultes, ce qui doit passer pour vérité par provision, en cas que le contraire ne se prouve point : et il dit plus que conjecture, quoique le dictionnaire de l'Académie n'en ait point épluché la différence. Or il y a lieu de juger indubitablement qu'on apprendrait par:cette discussion, si l'on y pouvait arriver, que des raisons trés justes, et plus fortes que celles qui y paraissent contraires, ont obligé le plus sage de permettre le mal, et de faire méme des choses qui l'ont facilité. On en donnera quelques instances ci-dessous.
34. I] n'est pas fort aisé, je l'avoue, qu'un père, qu'un tuteur, quun ami puisse avoir de telles raisons dans le cas dont il s'agit. Cependant la chose n'est pas absolument impossible, et un habile faiseur de romans pourrait peut-être trouver un cas extraordinaire, qui justifierait méme un homme, dans les circonstances que je viens de marquer : mais à l'égard de Dieu, l'on n'a point besoin de s'imaginer ou de vérifier des raisons particuliéres, qui l'aient pu porter à permettre le mal ; les raisons générales suffisent. L'on sait qu'il a soin de tout l'univers, dont toutes les parties sont liées ; et l'on en doit inférer qu'il a eu une infinité d'égards, dont le résultat lui a fait juger qu'il n'était pas à propos d'empêcher certains maux.
39. On doit méme dire qu'il faut nécessairement qu'il y ait eu de ces grandes, ou plutôt d'invincibles raisons, qui aient porté la divine Sagesse à la permission du mal qui nous étonne, par cela méme que cette permission est arrivée ; car rien ne peut venir de Dieu, qui ne soit parfaitement conforme à la bonté, à la justice et à la sainteté. Xinsi nous pouvons juger par l'événement (ou a postériori) que cette permission était indispensable, quoiqu'il ne nous soit pas possible dele montrer (a priori) par le détail des raisons que Dieu peut avoir eues pour cela ; comme il n'est pas nécessaire non plus que nous le montrions pour le justifier. M. Bayle lui-méme dit fort bien là-dessus (Rep. au Provinc., ch. cLxv, t. HI, p. 1067) : le péché s'est introduit dans le monde, Dieu donc a pu le permettre sans déroger à ses perfections ; ab actu «d. potentiam valet consequentia. En Dieu cette conséquence est bonne : il l'a fait, donc il
l'a bien fait. Ce n'est donc pas que nous n'ayons aucune notion de la justice en général qui puisse convenir aussi à celle de Dieu : et ce n'est pas non plus que la justice de Dieu ait d'autres règles que la justice connue des hommes ; mais c'est que le cas dont il s'agit est tout différent de ceux qui sont ordinaires parmi les hommes. Le droit universel est le méme pour Dieu et pour les hommes ; mais le fait est tout différent dans le cas dont il s'agit.
36. Nous pouvons méme supposer ou feindre, comme j'ai déjà remarqué, qu'il y ait quelque chose de semblable parmi les hommes à ce cas qui a lieu en Dieu. Un homme pourrait donner de si grandes et de si fortes preuves de sa vertu et de sa sainteté, que toutes les raisons les plus apparentes que l'on pourrait faire valoir contre lui pour le charger d'un prétendu crime, par exemple, d'un larcin, d'un assassinat, mériteraient d'étre rejetées comme des calomnies de quelques faux témoins, ou comme un jeu extraordinaire du hasard, qui fait soupconner quelquefois les plus innocents. De sorte que dans un cas oü tout autre serait en danger d'étre condamné. ou d'étre mis à la question, selon les droits des lieux, cet homme serait absous par ses juges d'une commune voix. Or, dans ce cas, qui est rare en eflet, mais qui n'est pas impossible, on pourrait dire en quelque facon (sano sensu; qu'il v a un combat entre la raison et la foi ; et que les règles du droit sont autres par rapport à ce personnage, que par rapport au reste des hommes. Mais cela bien expliqué signifiera seulement que des apparences de raison cedent ici à la foi qu'on doit à la parole et à la probité de ce grand et saint homme : et qu'il est privilégié par-dessus les autres hommes ; non pas comme s'il y avait une autre jurisprudence pour lui, ou comme si l'on n'entendait pas ce que c'est que la justice par rapport à lui ; mais parce que les règles de la justice universelle ne trouvent point ici l'application qu'elles reçoivent ailleurs, ou plutôt parce qu'elles le favorisent, bien loin dele charger; puisqu'il y a des qualités si admirables dans ce personnage, qu'en vertu d'une bonne logique des vraisemblances, on doit ajouter plus de foi à sa parole qu'à celle de plusieurs autres.
31. Puisqu'il est permis ici de faire des fictions possibles, ne peut-on pas s'imaginer que cet homme incomparable soit l'adepte ou le possesseur
De la béuite pierre Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre,
et qu'il fasse tous les jours des dépenses prodigieuses pour nourrir et pour tirer de la misère une infinité de pauvres ? Or, s'il y avait je ne sais combien de témoins, ou je ne sais quelles apparences, qui tendissent à prouver que ce grand bienfaiteur du genre humain vient de commettre quelque larcin, n'est-il pas vrai que toute la terre se moquerait de l'accusation, quelque spécieuse qu'elle püt être ? Or Dieu est infiniment au-dessus de la bonté et de la puissance de cet homme ; et par conséquent il n'y a point de raisons, quelque apparentes qu'elles soient, qui puissent tenir contre la foi, c'est-à-dire contre l'assurance ou contre la confiance en Dieu, avec laquelle nous pouvons et devons dire que Dieu a tout fait comme il faut. Les objections ne sont donc point insolubles. Elles ne contiennent que des préjugés et des vraisemblances, mais qu sont détruites par des raisons incomparablement plus fortes. Il ne faut pas dire non plus que ce que nous appelons justice n'est rien par rapport à Dieu ; qu'il est le maitre absolu de toutes choses, jusqu'à pouvoir condamner les innocents, sans violer sa justice ; ou enfin que la justice est quelque chose d'arbitraire à son égard ; expressions hardies et dangereuses, oü quelques-uns se sont laissé entrainer au préjudice des attributs de Dieu : puisqu'en ce cas il n'y aurait point de quoi louer sa bonté et sa justice ; et tout serait de méme que si le plus méchant esprit, le prince des mauvais génies, le mauvais principe des manichéens, était le seul maitre de l'univers, comme on l'a déjà remarqué ci-dessus. Car quel moyen y aurait-il de discerner le véritable Dieu d'avec le faux Dieu de loroastre, si toutes les choses dépendaient du caprice d'un pouvoir arbitraire, sans qu'il y eût ni règle, ni égard pour quoi que ce füt ?
38. Il est done plus que visible que rien ne nous oblige à nous engager dans une si étrange doctrine ; puisqu'il suffit de dire que nous ne connaissons pas assez le fait, quand il s'agit de répondre aux vraisemblances qui paraissent mettre en doute la justice et là bonté de Dieu, et qui s'évanouiraient si le fait nous était bien connu. Nous n'avons pas besoin non plus de renoncer à la raison pour écouter la foi, ni de nous crever les veux pour voir clair, comme disait la reine Christine : il suffit de rejeter les apparences ordinaires, quand elles sont contraires aux mystères ; ce qui n'est point contraire àla raison puisque, méme dans les choses naturelles, nous sommes bien souvent désabusés des apparences par l'expe-
rience, ou par des raisons supérieures. Mais tout cela n'a été mis ici par avance que pour mieux faire entendre en quoi consiste le défaut des objections, et l'abus de la raison, dans le cas présent, où l'on prétend qu'elle combat Ia foi avec le plus de force : nous viendrons ensuite à une plus exacte discussion de ce qui regarde l'origine du mal et la permission du péché avec ses suites.
39. Pour à présent, il sera bon de continuer à examiner l'importante question. de l'usage de la raison dans la théologie, et de faire des réflexions sur ce que M. Bayle a dit là-dessus en divers lieux de ses ouvrages. Comme il s'était attaché dans son dictionuaire historique et critique à mettre les objections des manichéens et celles des pyrrhoniens dans leur jour, et comme ce dessein avait été censuré par quelques personnes zélées pour la religion, il mit une dissertation à la fin de la seconde édition de ce dictionnaire, qui tendait à faire voir, par des exemples, par des autorités et par des raisons, l'innocence et l'utilité de son procédé. Je suis persuadé (comme j'ai dit ci-dessus: que les objections spécieuses qu'on peut opposer à la vérité sont très utiles : et qu'elles servent à la confirmer et à l'éclaircir, en donnant occasion aux personnes intelligentes de trouver de nouvelles ouvertures, ou de faire mieux valoir les anciennes. M. Bayle v. cherche une utilité tout opposée qui serait de faire voir là puissance de la foi, en montrant que les vérités qu'elle enseigne ne sauraient soutenir les attaques de la raison, et qu'elle ne laisse pas de se maintenir dans le cœur des fideles. M. Nicole semble appeler cela le triomphe de l'autorité de Dieu sur la raison humaine, dans les paroles que M. Bayle rapporte de lui, dans le troisióme tome de sa Æéponse unc Questions d'un Provincial ich. ctuxxvr, p. 120). Mais comme la raison est un don de Dieu, aussi bien que la foi, leur combat ferait combattre Dieu contre Dieu ; et si les objections dela raison contre quelque article de foi sont insolubles, il faudra dire que ce prétendu article sera faux et non révélé : ce sera une chimère de l'esprit humain, et le triomphe de cette foi pourra étre comparé aux feux de joie que l'on fait après avoir été battu. Telle est la doctrine de la damnation des enfants non baptisés, que M. Nicole veut faire passer pour une suite du péché originel ; telle serait là condamnation éternelle des adultes qui auraient manqué des lumieres nécessaires pour obtenir le salut.