Cependant tout le monde n'a pas besoin d'entrer dans des
discussions théologiques ; et des personnes, dont l'état est peu compatible avec les recherches exactes, doivent se contenter des enseignements de la foi, sans se mettre en peine des ohjections ; et sipar hasard quelque difficulté trés forte venait à les frapper, il leur est permis d'en détourner l'esprit, en faisant à Dieu un sacrifice de leur curiosité ; car lorsqu'on est assuré d'une vérité, on n'a pas méme besoin d'écouter les objections. Et comme il y a bien des sens dont la foi est assez petite et assez peu enracinée pour soutenirces sortes d'épreuves dangereuses, je crois qu'il ne leur faut point présenter ce qui pourrait être un poison pour eux ; ou si l'on ne peut leur cacher ce qui n'est trop publie, il faut y joindre l'anlidote, c'est-à-dire, il faut tácher de joindre la solution à l'objection, bien loin de l'écarter comme impossible.
41. Les passages des excellents théologiens qui parlent de ce triomphe de la foi peuvent et doivent recevoir un sens convenable aux principes que je viens d'établir. Il se rencontre dans quelques objets de la foi deux qualités capables de le faire triompher de la raison ; l'une est l'incompréhensibilité, l'autre est le peu d'apparence, Mais il faut se bien donner de garde d'y joindre la troisième qualité. dont M. Bayle parle. et de dire que ce qu'on croit est insoulenable ; ear ce serait faire triompher la raison à son tour, d'une maniere qui détruirait la foi. L'incompréhensibilité ne nous empéche pas de croire méme des vérités naturelles ; par exemple (comme j'ai déjà marqué; nous ne comprenons pas la nature des odeurs et des saveurs, et. cependant nous sommes persuadés, par une espèce de foi que nous devons aux témoignages des sens, que ces qualités sensibles sont fondées dans la nature des choses, et que ce ne sont pas des illusions.
12. Il y a aussi des choses contraires aux apparences que nous admettons, lorsqu'elles sont bien vérifiées. 1l v a un petit roman tiré de l'espagnol, dont le titre porte qu'il ne faut pas toujours croire ce qu'on voit. Qu'y avait-il de plus apparent que le mensonge du faax Martin Guerre, qui se fit reconnaitre par la femme et par les parents du véritable, et fit balancer longtemps les juges et les parents, mème après l'arrivée du dernier ? Cependant la vérité fut enfin reconnue. Il en est de méme de la foi. J'ai déjà remarqué que cé qu'on peut opposer à la bonté et à la justice de Dieu ne sont que des apparences, qui seraient fortes contre uu. homme, mais qui deviennent nulles quand on les applique à Dieu, et quand on les
met en balance avec les démonstrations qui nous assurent de la perfection infinie de ses attributs. Ainsi la foi triomphe des fausses raisons, par des raisons solides et supérieures, qui nous l'ont fait embrasser ; mais elle ne triompherait pas, si le sentiment contraire avait pour lui des raisons aussi fortes, ou méme plus fortes que celles qui font le fondement de la foi, c'est-à-dire s'il y avait des objections invincibles et démonstratives contre la foi.
43. Il est bon méme de remarquer ici, que ce que M. Bayle appelle triomphe de la foi est en partie un triomphe de la raison démonstrative contre des raisons apparentes et trompeuses, qu'on oppose mal à propos aux démonstrations. Car il faut considérer que les objections des manichéens ne sont guére moins contraires à la théologie naturelle qu'à la théologie révélée. Et quand on leur abandonnerait la sainte Écriture, le péché originel, la gráce de Dieu en Jésus-Christ, les peines de l'enfer et les autres articles de notre religion, on ne se délivrerait point par là de leurs objections ; car on ne saurait nier qu'il y a dans le monde du mal physique (c'est-à-dire des souffrances), et du mal moral ‘c’est-à-dire des crimes), et méme que le mal physique n'est pas toujours distribué ici-bas suivant la proportion du mal moral, comme il semble que la justice le demande. ]] reste donc cette question de la théologie naturelle, comment un principe unique, tout bon, tout sage et tout-puissant a pu admettre le mal, et surtout comment il a pu permettre le péché, et comment il a pu se résoudre à rendre souvent les méchants heureux et les bons malheureux.
14. Or nous n'avons point hesoin de la foi révélée, pour savoir qu'il y a un tel principe unique de toutes choses, parfaitement bon et sage. La raison nous l'apprend par démonstrations infaillibles ; et par conséquent toutes les objections prises du train des choses, où nous remarquons des imperfections, ne sont fondées que sur de fausses apparences. Car si nous étions capables d'entendre l'harmonie universelle, nous verrions que ce que nous sommes tentés de blàmer est lié avec le plan le plus digne d'être choisi ; en un mot, nous verrions. ct ne croirions pas seulement, que ce que Dieu a fait est le meilleur. J'appelle voir ici, ce qu'on connait à priori par les causes ; et croire, ce qu'on ne juge que par les effets, quoique l'un Soit aussi certainement connu que l'autre, Et l'on peut appliquer encore ici ce que dit saint Paul (H Cor. v, 7), que nous cheminons par foi et non par vue. Car la sagesse infinie de Dieu nous étant connue,
nous jugeons que les maux que nous expérimentons devaient être permis, et nous le jugeons par l'effet méme ou à postériori, c'est-àdire parce qu'ils existent. C'est ce que M. Bayle reconnait ; et il devait s'en contenter, sans prétendre qu'on doit faire cesser les fausses apparences qui y sont contraires. C'est comme si l'on demandait qu'il n'y eüt plus de songes ni de déceptions d'optique.
45. Et il ne faut point douter que cette foi et cette confiance en Dieu, qui nous fait envisager sa bonté infinie, et nous prépare à son amour, malgré les apparences de dureté qui nous peuvent rebuter, ne soient un exercice excellent des vertus de la théologie chrétienne, lorsque la divine gràce en Jésus-Christ excite ces mouvements en nous. C'est ce que Luther a bien remarqué contre Erasme, en disant que c'est le comble de l'amour d'aimer celui qui parait si peu aimable à la chair et au sang, si rigoureux contre les misérables, et si prompt à damner, et cela méme pour des maux, dont il parait étre la cause ou le complice à ceux qui se laissent éblouir par de fausses raisons. De sorte que l'on peut dire que le triomphe de la véritable raison éclairée par la gráce divine est en méme temps le triomphe de la foi et de l'amour.
i6. M. Bayle parait l'avoir pris tout autrement : il se déclare contre la raison, lorsqu'il se pouvait contenter d'en blámer l'abus. Il cite les paroles de Cotta chez Cicéron, qui va jusqu'à dire que si la raison était un présent des dieux, la Providence serait blámable de l'avoir donné, puisqu'il tourne à notre mal. M. Bayle aussi croit que la raison humaine est un principe de destruction et non pas d'édification ‘Diclion. p. 2026, col. 2), que c'est une coureuse qui ne sait où s'arrêter, et qui, comme une autre Pénélope, détruit elle-même son propre ouvrage,
Destruit, cedificat, mutat quadrata rotundis.
(Réponse au Provincial, t. HL. p. 725.; Mais il s'applique surtout à entasser beaucoup d'autorités les unes sur les autres, pour faire voir que les théologiens de tous les partis rejettent l'usage de la rai- Son aussi bien que lui, et n'en étalent les lueurs qui s'élévent contre la religion que pour les sacrifier à la foi par un simple désaveu, et en ne répondant qu'à la conclusion de l’argument qu'on leur oppose. ll commence par le Nouveau Testament. Jésus-Christ se contentait de dire : Suis-moi (Luc, v, 27 ; ix, 39. Les apôtres disaient : Crois, et lu seras sauvé ( Act. xvi, 3). Saint Paul reconnait que sa doctrine est
58 ESSAIS DE TIIÉODICÉE
obscure (1 Corinth. xur, 12), qu'on ny peut rien comprendre, à moins que Dieu ne communique un discernement spirituel, et sans cela elle ne passe que pour folie (I Cor. u, 11). Il exhorteles fidèles à se bien tenir en garde contre la philosophie 1 Cor. 1. 8 età éviter les contestations de cette science qui avait fait perdre la foi à quelques personnes. |
47. Quant aux Peres de l'Église, M. Bayle nous renvoie au recueil de leurs passages contre l'usage de la philosophie et de la. raison, que M. de Launoy (1! a fait {De varia Aristotrelis Fortuna, cap. W, et partieulierement aux passages de saint Augustin recueillis par M. Arnauld (contre Malleti, qui portent que les jugements de Dieu sont impenetrables ; qu'ils n'en sont pas moins justes, pour nous
"être inconnus ; que c'est un profond abime qu'on ne peut sonder sans se mettre au hasard de tomber dans le précipiee: qu'on ne peut sans témérité vouloirexpliquer ce que Dieu a voulu tenir cache ; que sa volonté ns saurait être que juste; que plusieurs. avant voulu rendre raison de cette profondeur incompréhensible, sont tombes en des imaginations vaines et en des opinions pleines d'erreur et d'égareiment.
48. Les scholastiques ont parlé de méme : M. Bayle rapporte un beau passige du cardinal Cajetan (2) :]I, part. Sum, qu. 22. art. 4j dans ce sens : « Notre esprit, dit-il, se repose non sur l'évidence. de « la vérité connue, mais sur la profondeur inaccessible de la. vérité « cachée. Et comme dit saint Grégoire, eelui qui ne croit touchant « la divinité que ce qu'il peut mesurer avec. son esprit appetisse « l'idee de Dieu. Cependant je ne soupconne pas quil faille nier « quelquune des choses que nous savons, ou que uous voyons « appartenir à l'immutabilité, à l'actualité, à la certitude, à l'univer- « salité, etc., de Dieu, mais je pense qu'il y a ici quelque secret, ou « à l'égard de la relation qui est entre Dieu et l'événement, ou par « rapport à ce qui lie l'événement méme avec sa prévision. Ainsi
(l; Lacoy ‘Jean de , docteur de Sorbonne, né à Valdérie (diocese de Cou. lances) en 1605, mort en 1673 ; auteur de nombreux écrits theologiques.. Son curieux ouvrages Ze Varia Aristotelis in Aealemid parisianda fortuna est de 1653.
:2) CAUETAN. cardinal). Hl y a eu deux cardinaux de ce noin. Le preinier, dont il est question ici, est le plus celebre comme théologien et fut l'adversaire de Luther. [est né à Gaete en 1469, et mort à Rome en 12524, Hl fut, comme Bellarmin, le défenseur des doctrines ultramontaines dans son Traite de Pantorité du Pape (tpuseules, Lyon, 1962, Ha fait un Commentaire sur lu Somme de saint Thomas, b. J.
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9. Mais toutes ees expressions et une intinite. de seinliahles ne prouvent pas linsoluhilito des ot jections contraires à la loi. que M. Bavle a en vue. Il t vrai que les conseils de Dieu sont impenetrables, mais il n'v # point d'uhjections invincibles qui puissent faire conclure qu'ils sont injuste-. Ge qui parait injustice du côte de Dieu et folie du cóte de la foi. le parait seulement. Le celebre passage de Tertullien «de carne Christe : inortius est Det Dilios, erc dibile est, quia ineptum est 2 et sepullus revizil, certes cst, quii impossibile. est une saillie qui ne peut ètre entendue que des apparences d'absurdite. ll v en a de semblables dans le livre de Luther du serf-arbitre, comme lorsqu'il dit (ch. ctxsiv : SNP placet tihi Deus indiqnos coronans, non dehet. displicere. (inmeritos dam: nans. Ce qui, étant réduit à des expressions plus moderees, vent dire: Si vous approuvez que Dieu donne la gloire éternelle à ceux qui ne sont pas meilleurs que les autres, vous ne devez point desap-
prouver qu'il abandonne ceux qui ne sont pas pires que les autres. Et pour juger qu'il ne parle que des apparences d'injustice, on n'a
qu'à peser ces paroles duméme auteur, tirées du même livre : « Dans « tout le reste, dit-il, nous reconnaissons en Dieu une majesté « supréme, il n'y a que la justice que nons osons contrecarrer : et « nous ne voulons pas croire par provision (fantisper) qu'il soit « juste, quoiqu'il nous ait promis que le temps viendra où sa gloire « étant révélée, tous les hommes verront clairement qu'il a été et « qu'il est juste. »
91. On trouvera aussi que lorsque les Pères sont rentrés en discussion, ils n'ont point rejeté simplement la raison. Et en disputant contre les paiens, ils s'attachent ordinairement à faire voir combien le paganisme est contraire à la raison, et combien la religion chrétienne a de l'avantage sur lui encore de ce cóté-là. Origéne (1) a montré à Celse (2) comment le christianisme est raisonnable, et pourquoi cependant la plupart des chrétiens doivent croire sans examen. Celse s'était moqué de la conduite des chrétiens, « qui ne voulant, « disait-il, ni écouter vos raisons, ni vous en donner de ce qu'ils « croient, se contentent de vous dire : N'examinez point, croyez seu- «lement ; ou bien, votre foi .vous sauvera; et ils tiennent pour « maxime, que la sagesse du monde est un mal. »
59. Origene y répond en habile homme (I. I, ch. n), et d'une manière conforme aux principes que nous avons établis ci-dessus. C'est que la raison, bien loin d’être contraire au christianisme, sert de fondement à cette religion, et la fera recevoir à ceux qui pourront venir à l'examen. Mais comme peu de gens en sont capables, le don céleste d'une foi toute nue qui porte au bien suffit pour le général. « S'il était possible, dit-il, que tous les hommes négligeant « les affaires de la vie s'attachassent à l'étude età la méditation.il ne « faudrait point chercher d'autre voie pour leur faire recevoir la « religion chrétienne. Car pour ne rien dire qui offense personne » (il insinue que la religion paienne est absurde, mais il ne veut point dire expressément), « on n'y trouvera pas moins d'exactitude
] OiicrNE. grand theologien d'Alexandrie, né dans cette ville en 185. mort en 2:3. non sans être suspect d'hérésie, La meilleure édition complète de ses œuvres est celle de Paris :1 vol. in-fol , 1729,. Origene occupe l'un des premiers rangs dan- l'histoire de la métaphysique ehrétieane, Il a défendu le christianisme contre Cel-e, Voir sur Origène l'ouvrage de Denis, 1894, P. J.
(2: CELE, philosophe du second siecle de l'ère chrétienne, connu surtout par sa polémique contre le christianisme, Nous n'avons plus son Discours véritable qui est le plus important de ses écrits polémiques, Mais Origene nousa conservé les passages les plus essentiels dans la réfatation qu'il en a donnée.
« qu'ailleurs, soit dans la discussion de ses dogmes, soit dansl'éclair- « cissement des expressions énigmatiques de ses prophètes, soit « dans l'explication des paraboles de ses évangiles, et d'une infinité « d'autres choses arrivées ou ordonnées symboliquement. Mais « puisque ni les nécessités de la vie, ni les infirmités des hommes « ne permettent qu’à un fort petitnombre de personnes de s'appliquer « à l'étude ; quel moyen pouvait-on trouver plus capable de profiter « àtout le reste du monde. que celui que Jésus-Christ a voulu « qu'on employát pour la conversion des peuples ? Et je vondrais « bien que l'on me dit sur le sujet du grand nombre de ceux qui : croient, et qui par là se sont retirés du bourbier des vices, oü ils « étaient auparavant enfoncés, lequel vautle mieux, d'avoir de la « sorte changé ses mœurs et corrigé sa vie, en croyant sans examen « quil y a des peines pour les péchés et des récompenses pour « les bonnes actions; ou d'avoir attendu à se convertir, lors- « qu'on ne croirait pas seulement, mais qu'on aurait examiné « àvec soin les fondements de ces dogmes ? ll est certain qu'à « suivre cette méthode, il y en aurait bien peu qui cn vien- « draient jusqu'oü leur foi toute simple et toute nue les conduit, « mais que la plupart demeureraient dans leur corruption. »
33. M. Bayle (dans son Éclaircissement concernant les objections des manichéens (1), mis à la fin de la seconde édition du dictionpaire; prend ces paroles, où Origéne marque que la religion est à l'épreuve de la discussion des dogmes, comme si cela ne s'ctendait point par rapport à la philosophie, mais seulement par rapport à l'exactitude avec laquelle on établit l'autorité et le veritable sens de la sainte Écriture. Mais il n'y a rien qui marque cette restriction. Origene écrivait contre un philosophe, qu'elle n'aurait point accommodé. Etil parait que ce Père a voulu marquer, que parmi les chrétiens on n'était pas moins exact que chez les stoiciens et chez quelques autres philosophes, qui établissaient leur doctrine, tant par la raison que par les autorités, comme faisait Chrysippe, qui trouvait sa philosophie encore dans les symboles de l'antiquité paienne.
24. Celse fait encore une autre objection aux chrétiens, au même
(41) MANICHÉENXS, hérésie qui consiste à admettre deux principes, le principe du bien et le principe du mal,:fondee par Manes ou Manichée, ne à Carcub, dans la Hazitide (Perse), en 240, et mort en 277. par l'ordre de Varasdes Ier,
roi de Perse. Manés avait combiné les idées chrétiennes avec les idées de Zoroastre. b. J.
al ESSAIS DE TIIÉODICÉE
svt o. Sls se renferment, dit-il, à l'ordinaire dans leur « n'exa- . iue? point. croyez seulement » ; il faut qu'ils me disent au moins « quelles sont les choses qu'ils veulent que je eroie ». En cela ila raison sans doute, et cela va contre ceux qui diraient que Dieu est bon et juste, et qui soutiendraient cependant que nous n'avons aucune 'notion de la bonté ou de la justice, quand nous lui attribuons ces perfections. Mais il ne faut pas demander toujours ce que j'appelle des notions adéquates, et qui n'enveloppent rien qui ne suit expliqué ; puisque méme les qualités sensibles, comme la chaleur, là lumiére, la douceur, ne nous sauraient donner de telles notions. Ainsi nous convenons que les mystéres recoivent une explication, mais cette explication est imparfaite. Il suffit que nous ayons quelque intelligence analogique d'un mystére, tel que la Trinité et que l'Incarnation, afin qu'enles recevant nous ne prononcions pas des paroles entièrement destituées de sens: mais il n'est point nécessaire que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire, qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment.
59. ll parait donc étrange que M. Bayle récuse le tribunal des notions communes dans le troisième tome de sa Réponse au Provincial, pages 1062 et 1140, comme si on ne devait point consulter l'idée de la bonté, quand on répond aux manichéens ;:au lieu que lui-méme s'était expliqué tout autrement dans son dictionnaire ; et il faut bien que ceux qui sont en dispute sur la question, s'il n'y a qu'un seul principe tout bon, ous'il v en a deux, l'un bon, l'autre mauvais, conviennent de ce que veut dire bon et mauvais. Nousentendons quelque chose par l'union, quand on nous parle de celle d'un corps avec un autre corps, ou d'une substance avec son accident, d'un sujet avec son adjoint, du lieu avec le mobile, de l'acte avec la puissance ; nous entendons aussi quelque chose, quand nous parlons de l'union de l'âme avec le corps, pour en faire une seule personne. Car quoique je ne tienne point que l'âme change les lois du corps, ni que le corps change les lois de l'âme, et que j'aie introduit l'harmonie préétablie pour éviter ce dérangement ; je ne laisse pas d'admettre une vraie union entre l'âme et le corps, qui en fait un suppót. Cette union va au métaphysique, au lieu qu'une union d'influence irait au physique. Mais quand nous parlons de l'union du Verbe de Dieu avec la nature humaine, nous devons nous contenter d'une connaissance analogique, telle que la comparaison de l'union de
l'âme avec le corps est capable de nous donner ; et nous devons au reste nous contenter de dire que l'Incarnation est l'union la plus étroite qui puisse exister entre le Créateur etla créature, sans qu'il soit besoin d'aller plus avant.
26. Il en est de méme des autres mysteres, où les esprits modérés trouveront toujours une explication suffisante pour croire, et jamais autant qu'il en faut pour comprendre. ll nous suffit d'un certain ce que c'est (7t ét) ; mais le comment (zéx) nous passe et ne nous est point nécessaire. On peut dire des explications des mystéres, qui se débitent par-ci par-là, ce que la reine de Suède disait dans une médaille sur la couronne qu'elle avait quittée, non mi bisogna, e non mi basta.
Nous n'avons pas besoin non plus (comme j'ai déjà remarqué; de prouver les mysteres à priori ou d'en rendre raison, il nous suffit que la chose est ainsi (zo x). sans savoir le pourquoi (zo 2t) que Dieu s'est réservé. Ces vers que Joseph Scaliger a faits là-dessus sont beaux et célebres :
Ne curiosus quiere causas omnium, Qu:ecumque libris vis prophetarum indidit Afllata ewlo, plena veraci Deo :
Nec operta sacri supparo silentii Irrumpere aude, sed pudenter pr:eteri.
Nescire velle, qu:e Magister optimus Docere non vult, erudita inscitia est.
vas
M. Bayle, qui les rapporte (Kép. au Provinc., t. lll, p. 1053), juge avec beaucoup d'apparence que Scaliger les a faits à l'occasion des disputes d'Arminius (1) et de Gomarus (2). Je crois que M. Bayle lesa récités de mémoire, car il met sacrata au lieu d'afflata. Mais C'est apparemment par la faute de l'imprimeur qu'il y a prudenter an lieu de pudenter (c'est-à-dire modestement) que le vers demande.
1j AnmINIUS (Jacques) ou HARMEXSEX, célebre theologien hollandais, fondateur de la secte des Arminieus, qui a joué un grand rôle dans l'histoire du Pays-Bas, ll est né en 1560 à Oude-Water (Sud-Hollaud). et mort à Levde en 1609, Sa doctrine iuclinait au pélagianisme, c'est-à-dire à la réhabilitation du libre arbitre Contre les supra-/apsaires, qui exagéraient le. dozme du péché originel. On truuse leg principaux points de sa doctrine dans les ÆRemontrancrx présentées en 1610 aux États de Hollande par ses disciples, d'où leur est venu le nom de "Remoutrnnts. Ses sermons et controverses théologiques ont été publiés à Leyde (in-4^, 1629). b. J.
.2: GowaR (Francois), adversaire d'Arminius et son collegue à l'Université de Leyde, 11 défendit le calvinisme contre celui-ci ; ses disciples furent appelés Conire-Remontrants. Ses œuvres ont été publiées à Amsterdam, 1015. P. J
57. Il n'y a rien de si juste que l'avis que ces vers contiennent, et M. Bayle a raison de dire (p. 729) « que ceux qui prétendent que la « conduite de Dieu à l'égard du péché, et des suites du péché, n'a « rien dont il ne leur soit possible de rendre raison, se livrent à la « merci de leur adversaire ». Mais il n'a point raison de conjoindre ici deux choses bien différentes, rendre raison d'une chose et la soutenir contre les objections; commeil fait lorsqu'il ajoute d'abord: « Ils sont obligés de le suivre partout (leur adversaire) où il les vou- « dra mener, et ils reculeraient honteusement et demanderaient « quartier, s'ils avouaient que notre esprit est trop faible pour « résoudre pleinement toutes les instances d'un philosophe. »
58. ll semble ici que, selon M. Bayle, rendre raison est moins que répondre aux instances, puisqu'il menace celui qui entreprendrait le premier, de l'obligation où il s'engagerait d'aller jusqu'au second, Mais c'est tout le contraire : un soutenant (respondens) n'est point obligé de rendre raison de sa thése, mais il est obligé de satisfaire aux instances d'un opposant. Un défendeur en justice n'est point obligé (pour l'ordinaire, de prouver son droit ou de mettreen avant le titre de sa possession ; mais il est obligé de répondre aux raisons du demandeur. Et je me suis étonné cent fois qu'un auteur aussi exact et aussi pénetrant que M. Bayle mélesi souvent ici des choses oü il y a autant de différence qu'il y en a entre ces trois actes de la raison : comprendre, prouver et répondre aux objections ; comme si, lorsqu'il s'agit de l'usage de la raison en théologie, l'un valait autant que l'autre. C'est ainsiqu'il dit dans ses Entretiens posthumes, page 73: « ll n’y a point de principe que M. Bayle ait plus souvent « inculqué que celui-ci, que l'icompréhensibilité d'un dogme et l'in- « solubilité des objections qui le combattent, n'est pas une raison « légitime de le rejeter. » Passe pour l'incompréhensibilité, mais il n'en est pas de méme de l'insolubilité. Et c'est tout autant, en eflet, que si l'on disait qu'une raison invincible contre une thèse n’est pas une raison légitime de la rejeter. Car quelle autre raison légitime pour rejeter un sentiment peut-on trouver, si un argument contraire invincible ne l'est pas ? Et quel moyen aura-t-on après cela de démontrer la fausseté et méme l'absurdité de quelque opinion ?
59. Il est bon aussi de remarquer que celui qui prouve une chose à priori en rend raison par la cause efficiente ; et quiconque peut rendre de telles raisons d'une manière exacte et suffisante est aussi en état de comprendre la chose. C'est pour cela que les théologiens
scholastiques avaient déjà blimé Raymond Lulle d'avoir entrepris de démontrer la Trinité par la philosophie. On trouve cette prétendue démonstration dans ses ouvrages, et Barthélemy Keckerman (1), auteur célébre parmi les réformés, ayant fait une tentative toute semblable sur le méme mystére, n'en a pas été moins blámé par quelques théologiens modernes. On blámera donc ceux qui voudront rendre raison de ce mystère et le rendre compréhensible, mais on louera ceux qui travailleront à le soutenir contre les objections des adversaires.
69, J'ai déjà dit que les théologiens distinguent ordinairement entre ce qui est au-dessus de la raison et ce qui est contre la raison. Îls mettent au-dessus dela raison ce qu'on ne saurait comprendre et dont on ne saurait rendre raison. Mais contre la raison sera tout sentiment qui est combattu par des raisonsinvincibles, ou bien dont le contradictoire peut être prouvé d'une manière exacte et solide. Ils avouent donc que les mystères sont au-dessus dela raison, mais ils n'accordent point qu'ils lui sont contraires. L'auteur anglaisd'unlivre ingénieux mais désapprouvé, dont le titre est: Christianity not mys. lerious, a voulu combattre cette distinction ; mais il ne me parait pas qu'il lui ait donné aucune atteinte. M. Dayle aussin'est pas tout à fait content de cette distinction reçue. Voici ce qu'il en dit (t. HA de la Réponse aux Questions d'un Provincial, ch. 158). Premierement p. 998; il distingue avec M. Saurin (2) entre ces deux thèses : june, «tous les dogmes du christianisme s accordentavec la raison : * l'autre, la raisonhumaine connait qu'ils s'accordent avec laraison ». ll admet la première et nie Ia seconde. Je suis du même sentiment, Si, en disant qu'un dogme s'accorde avec la raison, on entend qu'il est possible d'en rendre raison, ou d'en expliquer le comment pac la raison ; car Dieu le pourrait faire sans doute, et nous ne le pouvons pas. Mais je crois qu'il faut affirmer l'une et l'autre thèse, si, par connaitre qu'un dogme s'accorde avec la raison, on entend que
1; KeckEn MANN Barthélemy), professeur à Dantzig, mort en 1609. 11 a écrit sur toutes les parties de la philosophie, de la théologie et des sciences, sous ce titre: Systema systematum. Ses œuvres completes. ont été imprimées à Geneve {1614;. b. J.
2) SacRix i Elie). Il y a plusieurs Saurin, Nous conjecturons que celui que vite Leibniz n'est pas le célèbre prédicateur Jacques Saurin, 1677-1703:, mais le théologien, adversaire de Jurieu. 1l était né en 1639 dans le Dauphiné, et mort en 1703. On a de lui : Examen de la théologie de Jurieu, 2 vol, in-8, La Haye, 169 : — Defense de la véritable doctrine réformée, 2 vol. in-&, Utrecht, 1697 :
— lHeflerions sur les droils de Le couseience, Utrecht, 1697, ine3° ; — Traité de l'amour de Dieu, Utrecht, 17 1, in-5Nr. P. J.
Paci. Jar T. — Leibniz. II-5
bt ESSAIS DE TIIÉODICÉE
nous pouvons montrer au besoin qu'il n'y a point de contradiction entre ce dogme et la raison, en repoussant les objections de ceux qui prétendent que ce dogme est une absurdité.
61. M. Bayle s'explique ici d'une manière qui ne satisfait point. Il reconnait très bien que nos mystères sont conformes à la raison supréme et universelle qui est dans l'entendement divin, ou à la raison en général ; cependant il nie qu'ils paraissent conformes à cette portion de raison dont l'homme se sert pour juger des choses. Mais comme cette portion de raison que nous possédons est un don de Dieu, et consiste dans la lumiére naturelle qui nous est restée au milieu de la corruption ; cette portion est conforme avec le tout, et elle ne diffère de celle qui est en Dieu que comme une goutte d'eau diflere de l'Océan, ou plutôt comme le fini de l'infini. Ainsi les mystéres la peuvent passer, mais il ne sauraient v étre contraires. L'on ne saurait être contraire à une partie, sans l'étre en cela au tout. Ce qui contredit à une proposition d'Euclide est contraire aux Éléments d'Euclide. Ce qui en nous est contraire aux mystéres n'est pas la raison, ni la lumiére naturclle l'enchainement des vérités ; c'est corruption, c'est erreur ou préjugé, c'est ténèbres.
62. M. Bayle (p. 1002) n'est point content du sentiment de Josua Stegman et de M. Turretin (1), théologiens protestants, qui enseignent que les mystères ne sont contraires qu'à la raison corrompue. 1! demande en raillant, si par la droite raison on entend peut-être celle d'un tliéologien orthodoxe, et par la raison corrompue, celle d'un hérétique ; et il oppose que l'évidence du mystère de la Trinité n'était pas plus grande dans l'âme de Luther que dans l'âme de Socin (2). Mais, comme M. Descartes l'a fort bien remarqué, le bon sens est donné en partage à tous ; aiusi il faut croire que les ortho-
'; TenaErTINI. On compte plusieurs théologiens protestants de ce nom, tous d'une famille italienne fixée à Genève depuis la Réforme, Les plus célebres sont Turrettini {François;, né en 1623: on ne sait pas l'époque de sa mort, auteur des Znstititionex (hiéologiwe — ecclesiastice, Genève, 1079, 3 vol. in-8"; etl Turrettini (Jean-Alphonse), 1671-1737. P. 1.
:2; Socix. ll y a eu deux Socin, qui ont l'un et l'autre contribué à fonder la seete socinienue ou anlitrinitaire, qui interprétait là. reforme dans le sens rationaliste. — Le premier, Lélins Socin, né à Sienne en 1525, mort à Zurich en 1562. On ne connait rien de fui, sauf peut-être une Dissertalio de Sacramentis, dans une collection de traités théologiques (1651, in-16, Eleutheropoli), — Le second, Faustus Socin, neveu du précédent, développa et étendit la doctrine de son oncle. C'est. surtout en Pologne que les églises sociniennes ou antitrinitaires s'établirent, Les écrils ‘de Sacin forment les deux premiers volumes de la Hibliothera: fratrum. polonorum, Irenopoli | Amsterdam, 1656, iu-fol., 8 vol.) Voir le Dictionnaire de Bayle, P. J.
doxes et les hérétiques en sont doués. La droite raison est un enchainement de vérités, la raison corrompue est mêlée de préjugés et de passions. Et pour discerner l'une de l'autre, on n'a qu à procéder par ordre, n'admettre aucune thèse sans preuve, et n'admettre aucune preuve qui ne soit en bonne forme selon les régles les plus vulgaires de la logique. On n'a pas besoin d'autre eritérium ni d'autre juge des controverses en matières de raison. Et ce n'est que faute de cette modération qu'on a donné prise aux sceptiques, et que méme en théologie Francois Véron (1) et quelques autres, qui ont outré la dispute contre les protestants, jusqu à s'abandonner à la chicane, se sont jetés à corps perdu dans le scepticisme, pour prouver la nécessité qu'il y a de recevoir un juge extérieur infaillible ; en quoi ils n'ont point l'approbation des plus habiles geus, méme dans leur parti. Calixte et Daillé s'en sont moqués comme il faut, et Bellarmin a raisonné tout autrement.
63. Maintenant venons à ce que M. Bayle dit (p. 59: sur la dislinction dont il s'agit. « 11 me semble, dit-il, qu'il s'est glissé une * équivoque dans la fameuse distinction que l'on met entre les cho- " ses qui sont au-dessus de la raison et les choses qui sont contre - la raison. Les mystères de l'Évangile sont au-dessus de la raison, * dit-on ordinairement, mais ils ne sont pas contraires à la raison. - le crois qu'on ne donne pas le méme sens au mot raison dans la * premiere partie de cet axiome que dans la seconde; et qu'on * entend dans la première la raison de l'homme ou la raison in con- « rrelo, et dans la seconde la raison en général ou la raison ín * ahstracto. Car suppose que l'on entende toujours la raison en général ou la raison supréme, la raison universelle qui est eu " Dieu; il est également vrai que les mystères évangéliques ne sont « point au-dessus de la raison, et qu'ils ne sont point contre la rai- " son. Mais si l'on entend dans l'uneet danslVautre partie de l'axiome " la raison humaine, je ne vois pas trop Ia solidité de Ia distinction: « carles plus orthodoxes avouent que nous ne connaissons pas la * conformité de nos mystères aux maximes de la philosophie. Il nous " semble donc qu'ils ne sort point conformes à notre raison. Or ce
1: Vénox François, controversiste catholique, né à Paris vers 1573, mort curé de Charenton en 1619, 1] écrivit contre les protestants et les jansenistes, Ses principaux ouvrages sont : Traité de lu. puissunee du. Pape, Varis, 1626, in-N ; — De lu Primauté de CEglise; Maris, 1611. in-87 : — ctbrégé des. controrerars, Paris. 1630, in-2$: — Le mogen de La pir chrétienne, Paris, 1601, in &^ ; — Methode de traiter les controverses de religion, Paris, 1688 in fol. P. J,
68 ESSAIS DE TIHÉODICÉE
« qui nous parait n'étre pas conforme à notre raison nous parait « contraire à notre raison: tout de méme que ce qui ne nous parait « pas conforme à la vérité nous parait contraire à la vérité ; et ainsi « pourquoi ne dirait on pas également, et que les mystères sont « contre notre faible raison et qu'ils sont au-dessus de notre raison ? » Je réponds, comme j'ai déjà fait, que la raison ici est l'enchainement des vérités, que nous connaissons par la lumiére naturelle, et dans ce sens l'axiome reçu est vrai sans aucune équivoque. Les mystères surpassent notre raison, car ils contiennent des vérités qui ne sont pas comprises dans cet enchainement; mais ils ne sont point contraires à notre raison, et ne contredisent à aucune des vérités où cet enchainement nous peut mener. Il ne s'agit donc point ici de la raison universelle qui est en Dieu, mais de la nótre. Pour ce qui est de de la question, si nous connaissons la conformité des mystères avec notre raison, je réponds qu'au moins nous ne connaissons jamais qu'il y ait aucane difformité ni aucune opposition entre les myst^res et la raison ; et comme nous pouvons toujours lever la préic:due opposition, si l'on appelle cela concilier ou accorder la fui ::;ec la raison, ou en connaitre la conformité, il faut dire que Lous pouvons connaitre cette conformité et cet accord. Mais si la conformité consiste dans une explication raisonnable du comment, nous ne la saurions connaitre.
64. M. Dayle fait encore une objection ingénieuse, qu'il tire de l'exemple du sens de la vue. « Quand une tour carrée (dit-il;, « nous parait ronde de loin, non seulement nos yeux déposent trés « clairement qu'ils n'apercoivent rien de carré dans cette tour, mais « aussi qu'ils y découvrent une figure ronde, incompatible.avec la « figure carrée. On peut donc dire que la vérité, qui est la figure « carrée, est non seulement au-dessus, mais encore contre le témoi- « gnage de notre faible vue. » 1l faut avouer que cette remarque est véritable, et quoiqu'il soit vrai que l'apparence de la rondeur vient de la seule privation de l'apparence des angles que l'éloignement fait disparaitre, il ne laisse pas d'étre vrai que le rond et le carré sont des choses opposées. Je réponds donc à cette instance, que la représentation des sens, lors méme qu'ils font tout ce qui dépend d'eux, est souvent contraireà la vérité ; maisil n'en est pas de méme de la faculté de raisonner, lorsqu'elle fait son devoir, puisqu'un raisonnement exact n'est autre chose qu'un enchainement de vérités. Et quant au sens de la vue en particulier, il est bon de considérer
quil * à encore d'autres fausses apparitions qui ne viennent point de la faiblesse de nos veux ni de ce qui disparait par l'éloignement mais de là nature dela vision méme, quelque parfaite qu'elle soit. Cest ainsi, par exemple, que le cercle vu de côté est changé en clie espèce d'ovale qui est appelée ellipse chez les géomètres, et quelquefois méme en parabole ou en hyperbole, et jusqu'en ligne droite; témoin l'anneau de Saturne.
(5. Les sens extérieurs, à proprement parler, ne nous trompent point. C'est notre sens interne qui nous fait souvent aller trop vite; et cela se trouve aussi dans les bétes, comme lorsqu'un chien aboie contreson image dans le miroir: car les bétes ont des consécutions de perception qui imitent le raisonnement, et qui se trouvent aussi dans lesens interne des hommes lorsqu'ils n'agissent qu'en empiriques. Mais les bétes ne font rien qui nous oblige de croire qu'elles aient ce qui mérite d'étre appelé proprement un raisounement, comme j'ai montré ailleurs, Or, lorsque l'entendement emploie et suit la fausse détermination du sens interne (comme lorsque le célèbre Galilée a eru que Saturne avait deux anses), il se trompe par le jugement quil fait de l'effet les apparences, et il eu infère plus qu'elles ne porlent. Car les apparences des sens ne nous promettent pas absolument la vérité des choses, non plus que les songes. C'est nous qui nous trompons par l'usage que nous en faisons, c'est-à-dire par nos consécutions. C'est que nous nous laissons abuser par des arguments probables, et que nous sommes portés à croire que les phénomènes que nous avons trouvés liés souvent le sont toujours. Ainsi, comme llarrive ordinairement, que ce qui parait sans angles n'en a point, nous croyons aisément que c'est toujours ainsi. Une telle erreur est pardonnable, et quelquefois inévitable, lorsqu'il faut agir promptement et choisir le plus apparent ; mais lorsque nous avons le loisir etle temps de nous recueillir, nous faisons une faute, si nous pre- Dons pour certain ce qui ne l'est pas. Il est donc vrai que les apparences sont souvent contraires à la vérité; mais notre raisonnement ne l'est jamais, lorsqu'il est exactet conforme aux regles de l'art de raisonner. Si par la raison on entendait en général la faculté de raisonner bien ou mal, j'avoue qu'elle pourrait tromper, et nous trompe en effet, et que les apparences de notre entendement sont Souvent aussi trompeuses que celles des sens : mais il s'agit ici de l'enchainement des vérités et des objections en bonne forme, et dans
ce sens, il est impossible que la raison nous trompe.
66. L'on voit aussi par tout ce que je viens de dire, que M. Bayle porte trop loin l'étre au-dessus de la raison, comme s'il renfermait l'insolubilité des objections; car, selon lui (chap. cxxx. Rep. au Provincial t. III, p. 651), « dés qu'un dogme est au-dessus de la raison, « la philosophie ne saurait ni l'expliquer, ni le comprendre, ni ré- « pondre aux difficultés qui le combattent. » Je consens quant au comprendre, mais j'ai déjà fait voir que les mytéres recoivent une explication nécessaire des mots, afin que ce ne soient point sine mente soni des paroles qui ne signifient rien ; et j'ai montré aussi qu'il est nécessaire qu'on puisse répondre aux objections, et qu'autrement il faudrait rejeter la thése.
67. Il allégue les autorités des théologiens, qui paraissent reconnaitre l'insolubilité des objections contre les mystéres. Luther est un des principaux ; mais j'ai déjà répondu $ 12, à l'endroit où il parait dire que la philosophie contredit à la théologie. Il y a un autre passage (cap. CCXXXXVI, de servo arbitrio) où il dit que l'injustice apparente de Dieu est prouvée par des arguments pris de l'adversité des gens de bien et dela prospérité des méchants, à quoi aucune raison ni la lumière naturelle ne peuvent résister (Argumenlis (alibus traducta, quibus nulla ratio eut lumen naturæ potest resistere). Mais il fait voir un peu après, qu'il ne l'entend que de ceux qui ignorent l'autre vic, puisqu'il ajoute qu'un petit mot de l'Évangile dissipe cette difficulté, en nous apprenant qu'il y a une autre vie, où ce qui n'a pas été puni et récompensé dans celle-ci le sera. L'objection n'est donc rien moins qu'invincible, et méme, sans le secours de l'Évangile, on se pouvait aviser de cette réponse. On allégue aussi (Rép. au Provincial, t. HE, p. 652) un passage de Martin Chemnice, critiqué par Vedelius et défendu par Jean Mus:eus, où ce célèbre théologien parait dire nettement qu'il yades vérités dans la parole de Dieu qui sont non seulement audessus de la raison, mais aussi contre la raison ; mais ce passage ne doit étre entendu que des principes de la raison conforme à l'ordre de la nature, comme Musæus l'explique aussi.
68. Il est vrai pourtant que M. Bayle trouve quelques autorités qui lui sont. plus favorables. Celle de M. Descartes en est une des principales. Ce grand homme dit positivement (I. part. de ses Principes. art. 44) que nous n'avons point du tout de peine à nous délivrer de la difficulté (que l'on peut avoir à accorder la liberté de notre volonté avec l'ordre de la providence éternelle de
DE LA CONFORMITÉ DE LA FOI AVEC LA RAISON il
Dieu) « si nous remarquons que notre pensée est finie, et que la « science et la toute-puissance de Dieu, par laquelle il a non seu- « lement connu de toute éternité tout ce qui est ou qui peut-étre, « mais aussi il l'a voulu, est infinie : ce qui fait que nous avons « bien assez d'intelligence pour connaitre clairement et distincte- : ment que cette science et cette puissance sont en Dieu ; mais que ' nous n'en avons pas assez pour comprendre tellement leur étendue, « que nous puissions sa voir comment elles laissent les actions des « hommes entierement libres etindéterminées. Toutefois la puissance : et la science de Dieu ne nous doivent pas empêcher de croire que * nous avons une volonté libre, ear nous aurions tort de douter de . ce que nous apercevons intérieurement, et savons par expérience - être en nous, parce que nous ne comprenons pas autre chose (que nous savons incompréhensible de sa nature. »
69. Ce passage de M. Descartes suivi par ses sectateurs (qui savisent rarement de douter de ce qu’il avaucei m'a toujours paru étrange. Ne se contentant point de dire que pour lui il ne voit point le moyen de concilier les deux dogmes, il met tout le genre humain, el méme toutes les creatures raisonnables dans le méme cas. Cependant pouvait-il ignorer qu'il est impossible qu'il v ait une objecion invincible contre la vérité ? puisqu'une telle objection ne parait étre qu'un enchainement nécessaire d'autres vérités, dont le résulll serait contraire à la vérité qu'on soutient, et par conséquent il yaurait contradiction entre les vérités, ce qui est de la derniére absurdité. D'ailleurs, quoique notre esprit soit fini, et ne puisse comprendre l'infini, il ne laisse pas d'y voir des démonstrations sur l'infini, desquelles il comprend la force ou la faiblesse ; pourquoi donc ne comprendraitil pas celle des objections ? Et puisque la puissance et la sagesse de Dieu sont infinies et comprennent tout, il n'y a plus lieu de douter de leur étendue. De plus, M. Descartes demande une liberté dont on n'a point besoin, en voulant que les actions de la volonté des hommes soient entierement indéterminées, ce qui n'arrive jamais. Enfin M. Bayle veut lui-inéme que cette expérience ou ce sentiment intérieur de notre indépendance, sur lequel M. Descartes fonde la preuve de notre liberté, ne la prouve point puisque de ce que nous ne nous apercevons pas des causes dont
nous dépendons, il ne s'ensuit pas que nous soyons indépendants. Mais c'est de quoi nous parlerons en son lieu. 10. Il semble que M. Descartes avoue aussi dans un endroit de
19 ESSAIS DE TIIÉODICÉE
ses Principes, qu'il est impossible de répondre aux difficultés sur la division de la matière à l'infini, qu'il reconnait pourtant pour vérilable. Arriaga (1) et d'autres scholastiques font à peu près le même aveu ; mais s'ils prenaient la peine de donner aux objections la forme qu'elles doivent avoir, ils verraient qu'il y a des fautes dans la conséquence, et quelquefois de fausses suppositions qui embarrassent. En voici un exemple : Un habile homme me fit un jour cette objection : Soit coupée la ligne droite BA en deux parties égales par le point C, et la partie CA par le point D, et la partie DA parle point E, et ainsi à l'infini ; toutes les moitiés BC, CD, DE, etc. font ensemble le tout BA ; donc il faut qu'il y ait une dernière moitié, puisque la ligne droite BA finit en A. Mais cette dernière moitié est absurde : car puisqu'elle est une ligne, on l'a pourra encore couper en deux. Donc la division à l'infini ne saurait être admise. Mais je lui fis remarquer qu'on n'a pas droit d'inférer qu'il faille qu'il y ait une dernière moitié, quoiqu'il y ait un dernier point À, car ce dernier point convient à toutes les moitiés de son cóté. Et mon ami l'a reconnu lui-même, lorsqu'il a tàché de prouver cette illation par un argument en forme ; au contraire, par cela méme que la division va à l'infini, il n'y a aucune moitié dernière. Et quoique la ligne droite AB soit finie, il ne s'ensuit pas que la division qu'on en fait ait son dernier terme. On s'embarrasse de méme dans les séries des nombres qui vont à l'infini. On conçoit un dernier terme, un nombre infini ou infiniment petit ; mais tout cela ne sont que des fictions. Tout nombre est fini et assignable, toute ligne l'est de méme, et les infinis ou infiniment petits n'y signifient que des grandeurs qu'on peut prendre aussi grandes ou aussi petites que l'on voudra, pour montrer qu'une erreur est moindre que celle qu'on a assignée, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune erreur : ou bien on entend par l'infiniment petit, l'état de l'évanouissement ou du commencement d'une grandeur, concus à l'imitation des grandeurs déjà formées.
11. Il sera bon cependant de considérer la raison que M. Bayle allégue pour montrer qu'on ne saurait satisfaire aux objections que la raison oppose aux mystères. Elle se trouve dans son éclaircissement sur les manichéens (p. 3140 de la seconde édition de son Dic-
(1) ARRIAGA. (Rodéric de), jésuite espagnol, né en Castille en 1592, mort à
Prague en 1667. Ses ouvrages sont: Cours de philosophie, 1 vol, in-fol., 1632 ; un Cours de théologie, 8 vol. in-fol., 1613-1655. P. J.
tionnaire;. « Il me suffit, dit-il, qu'on reconnaisse unanimement que « les mystéres de l'Évangile sont au-dessus de la raison. Car il ré- « sulte de [à nécessairement qu'il est impossible de résoudre les « difficultés des philosophes, et par conséquent qu'une dispute oü « où l'on ne se servira que des lumières naturelles se terminera « toujours au désavantage des théologiens, et qu'ils se verront for- « cés de lâcher le pied, et de se réfugier sous le canon de la lumiere « surnaturelle. » Je m'étonne que M. Bayle parle si généralement: puisqu'il a reconnu lui-même que la lumière naturelle est pour l'unité du principe contre les manichéens, et que la bonté de Dieu est prouvée invinciblement par la raison. Cependant voici comme il poursuit :
12. « [I est évident que la raison ne saurait jamais atteindre à ce x qui est au-dessus d'elle. Or, si elle pouvait fournir des réponses t aux objections qui combattent le dogme de la Trinité et celui de * l'union hypostatique, elle atteindrait à ces deux mystères. elle se « les assujettirait et les plierait jusqu'aux dernieres confrontations « avec ses premiers principes, ou avec les aphorismes qui naissent « des notions communes : et jusqu'à ce qu'enfin elle eût conclu « quils s'accordent avec la lumière naturelle. Elle ferait donc ce * qui surpasse ses forces, elle monterait au-dessus de ses limites, ce * qui est formellement contradictoire. Il faut donc dire qu'elle ne " Saurait fournir des réponses à ses propres objections, et qu'ainsi ‘ elles demeurent victorieusement, pendant qu'on ne recourt pas à « l'autorité de Dieu et à la nécessité de captiver son entendement « sous l'obéissance de la foi. » Je ne trouve pas qu'il y ait aucune force dans ce raisonnement. Nous pouvons atteindre ce qui est audessus de nous, non pas en le pénétrant, mais en le soutenant ; comme nous pouvons atteindre le ciel par la vue, et non pas par l'atouchement. I] n'est pas nécessaire non plus que pour répondre aux objections qui se font contre les mystères, on s'assujettisse ces Mystères, et qu'on les soumette à la confrontation avec les premiers principes qui naissent des notions communes : car si celui qui répond aux objections devait aller si loin, il faudrait que celui qui propose l'objection le fit le premier ; car c'est à l'objection d'entamer la matiére, et il suffit à celui qui répond de dire oui ou non ; d'autant qu'au lieu de distinguer, il lui suffit à la rigueur de nier l'universalité de quelque proposition de l'objection ou d'en critiquer la forme ; et l'un aussi [bien que l'autre se peut faire sans pénétrer au delà
74 ESSAIS DE TIIÉODICÉE :
de l’objection. Quand quelqu'un me propose un argument qu'il prétend être invincible, je puis me taire en l'obligeant seulement de prouver en bonne forme toutes les énonciations qu'il avance, et qui me paraissent tant soit peu doutcuses ; et pour ne faire que douter, je n'ai point besoin de pénétrer dans l'intérieur de la chose : au contraire, plus je serai ignorant, plus je serai en droit de douter.) M. Bayle continue ainsi :
13. « Tächons de rendre cela plus clair ; si quelques doctrines « sont au-dessus de la raison, elles sont au delà de sa portée, elle « n’y saurai! atteindre ; si elle n'y peut atteindre, elle ne peut pas « les comprendre. (Il pouvait commencer ici par le comprendre, en disant que la raison ne peut pas comprendre ce qui est au-dessus d'elle.) « Si elle ne peut pas les comprendre, elle n'y saurait trouver « aucune idée » ; Von valet consequentia : car pour comprendre quelque chose, il ne suffit pas qu'on en ait quelques idées; il faut les avoir toutes de tout ce qui y entre, et il faut que toutes ces idées soient claires, distinctes, adéquates. Il y a mille objets dans la nature, dans lesquels nous entendons quelque chose, mais que nous ne comprenons pas pour cela. Nous avons quelques idées des rayons de la lumiére, nous faisons des démonstrations là-dessus jusqu'à un certain point; mais il reste toujours quelque chose qui nous fait avouer que nous ne comprenons pas encore toute la nature de la lumiére; « ni aucun principe qui soit une source de solution » (Pourquoi ne trouverait-on pas des principes évidents, mélés avec des connaissances obscures et confuses ?) « et par conséquent les objec- « tions que la raison aura faites demeureront sans réponse » /ftien moins que cela ; la difficulté est pluiót du côté de l'opposant. C'est à lui de chercher un principe évident, qui soit une source de quelque objection ; et il aura d'autant plus de pcine à trouver un tel principe, que la matière sera obscure ; et quand il l'aura trouvé, il aura encore plus de peine à montrer une opposition entre le principe et le mystère, car S'il se trouvait que le mystère fût évidemment contraire à un principe évident, ce ne serait pas un mystère obscur, ce serait « une « absurdité manifeste », ou ce qui est la méme chose, on y « répondra par quelque distinction aussi obscure que la thèse même « qui aura été attaquée. » (On peut se passer des distinctions à la rigueur, en niant ou quelque prémisse, ou quelque conséquence ; et lorsqu'on doute du sens de quelque terme employé par l'opposant on peut lui en demauder la définition. De sorte que le soutenant n'a
point besoin de se mettre en frais, lorsqu'il s'agit de répondre à un adversaire qui prétend nous opposer un arguinent invincible. Mais quand méme le soutenant, par quelque complaisance, ou pour abréger. ou parce qu'il se sent assez fort, voudrait bien se charger luiméme de faire voir l'équivoque cachée dans l'obscurité, et de la lever en faisant quelque distinction; il n'est nullement besoin que cette distinction mene à quelque chose de plus clair que la première thèse, puisque le soutenant n'est point obligé d'éclaircirle mystère méme.»
14. « Or il est certain (c'est M. Bayle qui poursuit) qu'une objec- « tion que l'on fonde sur des notions distinctes demeure également « victorieuse, soit que vous n'y répondiez rien, soit que vous y fas- « Siez une réponse où personne ne peut rien comprendre. La partie « peut-elle être égale entre un homme qui vous objecte ce que vous « et lui concevez trés nettement, et vous qui ne pouvez vous dé- « fendre que par des réponses, oü ni vous ni lui ne comprenez « rien? » Il ne suffit pas que l'objection soit fondée sur des notions bien distinctes. il faut aussi qu'on en fasse l'application contre la thése. Et quand je réponds à quelqu'un en lui niant quelque prémisse, pour l'obliger à la prouver, ou quelque conséquenee, pour l'obliger à la mettre en bonne forme, on ne peut pas dire que je ne réponds rien, ou que je ne réponds rien d'intelligible. Car, comme c'est la prémisse douteuse de l'adversaire que je nie, ma négation sera aussi intelligible que son affirmation. Enfin lorsque j'ai la complaisance de m'expliquer par quelque distinction. il suffit que les termes que j'emploie aient quelque sens, comme dans le mystere méme; ainsi on comprendra quelque chose dans ma réponse, mais il n'est point besoin que l'on comprenne tout ce qu'elle enveloppe, autrement on comprendrait encore le mystere.
75. M. Bayle continue ainsi : « Toute dispute philosophique sup- « pose que les parties disputantes conviennent de certaines definitions » ‘cela serait à souhaiter, mais ordinairement ce n'est que dans la dispute méme qu'on y vient au besoin), « et qu'elles admettent « les règles des syllogismes et les marques à quoi l'on connait les « mauvais raisonnements. Après cela, tout consiste à examiner si « une these est conforme médiatement ou immédiatement aux prin- « cipes dont on est convenu » /ce qui se fait par les syllogismes de celui qui fait des objections, « si les prémisses d'une preuve » :avancée par l'opposant; « sont véritables, si la conséquence est bien tirée : « si l'on s'est servi d'un syllogisme à quatre termes, si l'on na pas
« violé quelque aphorisme du chapitre » de oppositis ou de sophis- (ticis elenchis, etc. (il suffit, en peu de mots, de nier quelque prémisse ou quelque conséquence, ou enfin d'expliquer ou faire expliquer quelque terme équivoque) « on remporte la victoire, ou en « montrant que le sujet de la dispute n'aaucuneliaison avec les prin- « cipes dont on était convenu » (c'est-à-dire en montrant que l'objection ne prouve rien, et alors le défendeur gagne la causej « ou ez réduisant à l'absurde le défendeur » ‘lorsque toutes les prémisses et toutes les conséquences sont bien prouvées; : « or on l'y peut ré- « duire, soit qu'on lui montre que les conséquences de sa thèse sont « le oui et le non, soit qu'on le contraigne à ne répondre que des choses intelligibles. » (C'est ce dernier inconvénient qu'il peut toujours éviter, parce qu'il n'a point besoin d'avancer de nouvelles thèses.) « Le but de cette espèce de dispute est d'éclaireir les obscu- « rités et de parvenir à l'évidence » (c'est le but de l'opposant, car il veut rendre évident que le mystére est faux ; mais ce ne saurait être ici le but da défendeur, car, admettant le mystère, il convient qu'on ne le saurait rendre évident); « de là vient que l'on juge que « pendant le cours du procès, la victoire se déclare plus ou moins « pour le soutenant ou pour l'opposant, selon qu'il y a plus ou « moins de clarté dans les propositions de l'un que dans les propo- « Sitions de l'autre. » (C'est parler comme si le soutenant et l'opposant devaient être également à découvert : mais le soutenant est comme un commandant assiégé, couvert par ses ouvrages, et c'est à l'attaquant de les ruiner. Le soutenant n'a point besoin ici d'évidence, et il ne la cherehe pas, mais c'est à l'opposant d'en trouver contre lui, et de se faire jour par ses batteries, afin que le soutenant ne soit plus à couvert.)
16. « Enfin on juge que la victoire se déclare contre celui dont « les réponses sont telles qu'on n'y comprend rien » (c'est une marque bien équivoque de la victoire : il faudrait donc demander aux auditeurs s'ils comprennent quelque chose dans ce qu'on a dit, et souvent leurs sentiments seraient partagés. L'ordre des disputes formelles est de procéder par des arguments en bonne forme, ct d'y répondre en niant ou en distinguant), « et qui avoue qu'elles sont incompréhensibles. » (1l est permis à celui qui soutient la vérité d'un mystère d'avouer que ce mystère est incompréhensible; et si cet aveu suffisait pour le déclarer vaincu, on n'aurait pas besoin d'objection. Une vérité pourra être incompréhensible, mais elle ne le sera jamais
assez pour dire qu'on n'y comprend rien du tout. Elle serait en ce cas ce que les anciennes écoles appelaient Scindapsus ou Blityri (Clem. Alex. Strom. 8), c'est-à-dire des paroles vides de sens). « On « le condamne dés là par les regles de l'adjudication de la victoire ; : et lors méme quil ne peut pas être poursuivi dans le brouillard « dont il s'est couvert, et qui forme une espèce d'abime entre lui et « ses antagonistes, on le croit battu à plate couture, et on le compare « à une armée qui, ayant perdu la bataille, ne se dérobe qu'à la faveur « de la nuit à la poursuite du vainqueur. » {Pour payer allégorie par allégorie, je dirai que le soutenant n'est point vaincu, tant qu'il demeure couvert de ses retranehements ; et s'il hasarde quelque sortie au delà du besoin, il lui est permis de seretirer dans son fort, sans qu'on l'en puisse blimer.)
11. J'ai voulu prendre la peine de faire l'anatomie de ce long passage, où M. Bayle a mis ce qu'il pouvait dire de plus fort et de mieux raisonné pour son sentiment ; et j'espère d'avoir fait voir clairement comment cet excellent homme a pris le change. Ce qui arrive fort aisément aux personnes les plus spirituelles et les plus pénétrantes, lorsqu'on donne carrière à son esprit, sans se donner toute la patience nécessaire pour creuser jusqu'aux fondements de son système. Le détail où nous sommes entrés ici servira de réponse à quelques autres raisonnements sur ce sujet, qui se trouvent dispersés dans les ouvrages de M. Dayle: comme lorsqu'il dit dans sa Reponse aux Questions d'un. Provincial (ch. 133, t. Hl, p. 685) : « Pour prouver qu'on a imis d'accord la raison et la religion, il faut « montrer non seulement qu'on a des maximes philosophiques, qui « Sont favorables à notre foi ; mais aussi que les maximes parti- « culières, qui nous sont objectées comme non conformes à notre « catéchisme, y sont effectivement conformes d'une manière que l'on « concoit distinctement. » Je ne vois point qu'on ait besoin de tout cela, si ce n'est qu'on prétende pousser le raisonnement jusqu'au comment du mystére. Quand on se contente d'en soutenir la vérité, sans se méler de la vouloir faire comprendre, on n'a point besoin de recours aux maximes philosophiques, générales ou particuliéres, pour la preuve ; et lorsqu'un autre nous oppose quelques maximes philosophiques. ce n'est pas à nous de prouver d'une maniere claire et distincte que ces maximes sont conformes avec notre dogme, mais c'est à notre adversaire de prouver qu'elles y sont contraires.
148. M. Bayle poursuit ainsi au méme endroit: « Pour cet effet
18 ESSAIS DE TIIÉODICÉE
« nous avons besoin d'une réponse qui soit aussi évidente que l'ob- « jection. » J'ai déjà montré que cela arrive lorsqu'on nie des prémisses ; mais qu'au reste il n'est point nécessaire que celui qui soutient la vérité du mystére avance toujours des propositions évidentes,. puisque la thèse principale qui regarde le mystère méme n'est point évidente. Il ajoute encore : « S'il faut répliquer et dupliquer, nous « ne devons jamais demeurer en reste ni prétendre que nous soyons « venus à bout de notre dessein, peudant que notre adversaire nous « répliquera des choses aussi évidentes que le sauraient être nos « raisons. » Mais ce n'est pas au soutenant à alléguer des raisons ; il lui suffit de répondre à celles de son adversaire.
19. L'auteur conclut enfin : « Si l'on prétendait que faisant une « objection évidente, il se doit payer d'une réponse que nous ne « pouvons donner que comme une chose possible, et que nous ne com- « prenons pas, on serait injuste. » Il le répète dans les dialogues posthumes contre M. Jaquelot (1), page 69. Je ne suis point de ce sentiment. Si l'objection etait d'une parfaite évidence, elle serait victorieuse, et la thèse serait détruite. Mais quand l'objection n'est fondée que sur des apparences, ou sur des cas qui arrivent le plus souvent, et que celui qui la fait en veut tirer une conclusion universelle et certaine ; celui qui soutient le mystère peut répondre par l'instance d'une simple possibilité, puisqu'une telle instance suffit pour montrer que ce qu'on voulait inférer des prémisses n'est point certain ni général ; et il suffit à celui qui combat pour le Mystère de maintenir qu'il est possible, sans qu'il ait besoin de maintenir qu'il est vraisemblable. Car, comme j'ai dit souvent, on convient que les mystères sont contre les apparences. Celui qui soutient le mystère n'aurait pas méme besoin d'alléguer uue telle instance ; et s'il le fait, on peut dire que c'est une œuvre de surérogation, ou que c'est un moyen de mieux confondre l'adversaire.
80. Il y a des passages de M. Bayle, dans la réponse posthume qu'il a faite à M. Jaquelot, qui me paraissent encore dignes d'étre examines. M. Davle, dit-on (p. 36, 37, « établit constamment dans « son Dictionnaire, toutes les fois que le sujet le comporte, que « notre raison est plus capable de réfuter et de détruire que de
(1: JAQUEL or Isaac: théologien protestant, ne à V assy Champagne ', en 1617, mori à Berlin ‘après la révocation de l'Édit de Nantes en 1705;. Un a de lui une Dissertation sur l'existence de Dieu, la Waye, 1697, in- V ; 2e edltion, Paris, 3 vol. in-12 : ouvrage important, et encore interessant aujourd'hui. P. J.
« prouver et de bâtir; qu'il n'y a presque point de matière philoso- « phique ou théologique, sur quoi elle ne forme de très grandes dif. « ficultés ; de manière que si on voulait la suivre avec un esprit de « dispute, aussi loin qu'elle peut aller, on se trouverait souvent ré- « duit à de fücheux embarras ; enfiu qu'il y a des doctrines certai- « nement véritables, qu'elle combat par des objections insolubles. » Je crois que ce qu'on dit ici pour blämer la raison est à son avantage. Lorsqu'elle détruit quelque thèse, elle édifie la thèse opposée. Et lorsqu'il semble qu'elle detruit en mème temps les deux thèses opposées, c'est alors qu'elle nous promet quelque chose de profond, pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller, non pas avec un esprit de dispute, mais avec un désir ardent de rechercher et de déméler la vérité, qui sera toujours récompensé par quelque succes considérable.
81. M. Bayle poursuit : « Qu'il faut alors se moquer de ces objec- « tions, en reconnaissant les bornes étroites de l'esprit humain. » Et moi, je crois que bien loin de là, il y faut reconnaitre des marques de la force de l'esprit humain, qui le fait pénétrer dans lintérieur des choses. Ce sont des ouvertures nouvelles, et pour ainsi dire de, rayons de l'aube du jour, qui nous promet une lumière plus grande ; je l'entends dans les matières philosophiques ou de la théologie naturelle ; mais lorsque ces objections se font contre la foi revélée, c'est assez qu'on les puisse repousser, pourvu qu'on le fasse avec un esprit de soumission et de zèle, dans le dessein de maintenir et d'exalter la gloire de Dieu. Et quand on y réussira à l'égard de sa justice, on sera également frappé de sa grandeur et charmé de sa bonté, qui paraitrait à travers les nuages d'une raison apparente, abusée par ce qu'elle voit, à mesure que l'esprit s'élévera par la véritable raison à ce qui nous est invisible, et n'en est pas inoins certain.
82 « Ainsi, pour continuer avec M. Bayle, on obligera la raison + de mettre bas les armes, et à se captiver sous l'obéissance de la « foi: ce qu'elle peut et qu'elle doit faire, en vertu de quelques-unes « de ces maximes les plus incontestables : et ainsi en renoncant à * quelques-unes de ses autres maximes, elle ne laisse pas d'agir selon « ce qu'elle est, c'est-à-dire en raison. » Mais il faut savoir que « les « maximes de la raison, auxquelles il faut renoncer en ce cas, sont « seulement celles qui nous font juger sur les apparences, ou sui- « vant le cours ordinaire des choses » : ce que la raison nous or-
donne méme dans les matières philosophiques, lorsqu'il v a des preuves invincibles du contraire. C'est ainsi qu'étant assurés par des démonstrations de la bonté et de la justice de Dieu, nous méprisons les apparences de dureté et d'injustice, que nous voyons dans cette petite partie de son regne qui est exposée à nos yeux. Jusqu'ici nous sommes éclairés par la lumiere de la nature et par celle de la grâce, mais non pas encore par celle de la gloire. lci-bas nous voyons l'injustice apparente, et nous croyons et savons méme la vérité de la ustice cachée de Dieu ; mais nous la verrons, cette justice, quand le soleil de justice se fera voir tel qu'il est.
83. 11 est sür que M. Bayle ne peut étre entendu que de ces maximes d'apparence, qui doivent céder aux vérités éternelles ; car il reconnait que la raison n'est point véritablement contraire à la foi. Et dans ses Dialogues posthumes il se plaint (p. 73, contre M. Jaquelot) de ce qu'on l'aceuse de croire que nos mystères sont véritablement contre Ja raison, et p. 9. contre M. Le Clerc) de ce qu'on préteud que celui qui reconnait qu'une doctrine est exposée à des objections insolubles reconnait aussi par une conséquence nécessaire la fausseté de cette doctrine. Cependant on aurait raison de la prétendre, si l'insolubilité était plus qu'apparente.
Sí. Peut-être done qu'après avoir disputé longtemps contre M. Bavle, au sujet de l'usage de Ia raison, nous trouverons au bout du compte que ses sentiments n'étaient pas dans le fond aussi eloignés des nôtres. que ses expressions, qui ont donné sujet à nos réflexions, l'ont pu faire croire. Il est vrai que le plus souvent il parait nier absolument qu'on puisse jamais répondre aux objections de la raison contre la foi, qu'il prétend que pour le pouvoir faire. il faudrait comprendre comment le mystère arrive ou existe. Cependant il y a des endroits où il se radoucit et se contente de dire que les solutions de ces objections lui sont inconnues. En voici un passage bien précis, tiré de ce méme éclaircissement sur les manicheens, qui se trouve à la fin de la seconde édition de son Dictionnaire : « Pour « une plus ample satisfaction des lecteurs les plus scrupuleux, « je veux bien déclarer ici, dit-il ;p. 3148;, que partout où l'on « verra dans mon dictionnaire que tels ou tels arguments sont insolubles, je ne souhaite pas qu'on se persuade qu'ils le sont effecti- « vement. Je ne veux dire autre chose, sinon qu'ils me paraissent « insolubles. Cela ne tire point à conséquence: chacun se pourra imaginer, s'il lui plait, que j'en juge ainsi, à cause de mon peu de
« pénétration. » Ce n'est pas cela que je m'imagine, sa grande pénétation m'est trop connue : mais je crois qu'ayant tourné tout son esprit à renforcer les objections, il ne lui est pas resté assez d'attention pour ce qui sert à les résoudre.
8$). M. Bayle avoue d'ailleurs dans son ouvrage posthume contre M. Le Clerc, que les objections contre la foi n'ont point la force des démonstrations. C'est donc ad hominem seulement, ou bien ad homines, c'est-à-dire par rapport à l'état où le genre humain se trouve, qu'il juge ces objections insolubles et la matière inexplicable. ll y améme un endroit oü il donne à entendre qu'il ne désespere pas qu'on en puisse trouver la solution ou l'explication, et méme de nos jours. Car voici ce qu'il dit dans sa réponse posthume qu'il a faite à M. Le Clerc (p. 333 : « M. Bayle a pu espérer que son travail piquerait d'honneur quelques-uns de ces grands génies qui forment de nouveaux systèmes, et qu'ils pourraient inventer un dénoüment inconnu jusqu'ici. » Il semble que par ce dénoüment il entend une explication du mystére, qui irait jusqu'au comment : mais cela n'est point nécessaire pour répondre aux objections.
86. Plusieurs ont entrepris de faire comprendre ce comment, etde prouver la possibilité des mystères. Un certain auteur, qui s'appelle Thomas Bonartes .Yordianus Anglus, dans son Concordia Scientiæ cum Fide, y a prétendu. Cet ouvrage me parut ingénieux et savant, mais aigre et embarrassé, et il contient méme des sentiments insoutenables. J'ai appris par l'Apologia Cyriacorum du père Vincent Baron (1;, dominicain, que ce livre-là a été censuré à Rome, que l'auteur a été jésuite, et qu'il s'est mal trouvé de l'avoir publié. Le R.-P. des Bosses (2), qui enseigne maintenant la théologie dans le collège des jésuites de Hildesheim, et qui a joint une érudilion peu commune à une grande pénétration qu'il fait paraître en philosophie et en théologie, m'a appris que le vrai nom de Bonartes a. été Thomas Barton, et, qu'étant sorti de la compagnie, il se retira en Irlande, où il est mort d'une manière qui a fait juger favorablement deses derniers sentiments. Je plains les habiles gens qui s'attirent des affaires par leur travail et par leur zèle. Il est arrivé quelque
iE Banox ;P. Vincent, théologien catholique, né à Martres ‘diocèse de Reims), mort à Paris en 1671. On a delui, entre autres ouvrages, une Z'Aeologitt moralis, Paris, 1665 et 1667, 5 vol. in-8°, et une £Aica christituia, Paris, 1673, jo-y*, P. J.
i2) Voir plus loin la Correspondance de Leibniz avec le R.-P. des Uosses.
PaACL JaxET. — Leibniz. II-6
82 ESSAiS DE THÉODICÉE
chose de semblable autrefois à Pierre Abailard (1), à Gilbert de la Porrée, à Jean Wiclef et, de nos jours, à Thomas Albius, Anglais, et à quelques autres qui se sont trop enfoncés dans l'explication des mystères.
87. Cependant saint Augustin (aussi bien que M. Bayle) ne désespère pas qu'on puisse trouver ici-bas ledénouement qu'on souhaite : mais ce Pere le croit réservé à quelque saint homme éclairé par une grâce partieuliere : « Est aliqua causa fortassis occultior, quæ melioribus sanctioribusque reservatur, illius gratia potius quam meritis illorum » (in Genes. ad litteram, lib. XI, c. 1v). Luther réserve la connaissance du mystère de l'élection à l'académie céleste (lib. de Servo arbitrio, c. cLxx1v). « Illic (Deus) gratiam et misericordiam spargit in indignos, hic iram et severitatem spargit in immeritos ; utrobique nimius et iniquus apud homines, sed justus et verax apud seipsum. Nam quomodo hoc justum sit ut indignos coronet, incomprehensibile est modo, videbimus autem, cum illuc venerimus, ub jam non credetur, sed revelata facie videbitur. Ita quomodo hoc justum sit, utimmeritos damnet, incomprehensibile est modo, creditur tamen, donec revelabitur filius hominis. » Il est à espérer que M. Bayle se trouve maintenant environné de ces lumières qui nous manquent ici-bas, puisqu'il y a lieu de supposer qu'il n'a point manqué de bonne volonté.
Candidus insueti miratur limen Olympi, Sub pedibusque videt nubes et sidera Daphnis. (ViRGiLE.)
... Illic postquam se "Jumine vero
Implevit, stellasque vagas miratur et astra
Fixa polis, vidit quanta sub nocte jaceret
Nostra dies. (LucaiN.)
(1) AsaiLano, illustre philosophe et théologien du moyen âge, né à Palais, pres de Nantes, en 1072, mort en 1142, après une vie des plus romanesques, que tout le monde connait, et qu'il a lui-mème racontée dans son Æisloria calamitalum. On connait sa correspondance avec Héloïse : Petri Abælari et Heloisæ conjugis ejus opera, Paris, 1616, in-4*. Abailard fut un desréformateurs de la philosophie et de la logique au moyen âge. — Ses Œuvres complétes ont été publiées par M. Victor Cousin, 2 vol. in-1*. P. J.