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Ce qu il faut apprendre aux enfants.
V ous vous étonnerez peut-être que je mette le savoir au dernier rang des choses nécessaires à un enfant bien élevé, sur-tout si je vous dis que, selon moi, c'est effectivement la chose (i)
(i) Montaigae est précisément da même avis. Il* le dit et le redit , et toujours avec une nouvelle grâce. « H me « semble , dit-il , que les premiers discours de quoi on loi «doit abreuver Tentendement , ce doivent être ceax qui « règlent ses mœurs et son sens , qui lui apprendront à se « connoitre et à savoir bien mourir c\ bien vivre. Entre les c( arts libéraux , commençons .par l'art qui nous fait libres. « Ils servent tous voirement en quelque manière à riastruc- « tion de nostre vie et à son usage , comme toutes autres « choses y servent en quelque manière aussi. Mais choisis- « sons celui qui y sert directement et professoirement. — « Après qu'on lui aura appriç ce qui sert à le faire plus « sage et meilleur ^ on l'entretiendra que c'est que logique ,
la moins importante. Ceci paraîtra étrange dans la bouche d'un homme dç lettres. Comme le*savoir est d'ordinaire le point capital , pour ne pas dire. le seul dont on^ait une affaire aux enfants ( car on ne pense presque à autre chose lorsqu'on parle de leur éducation ) , ce que je viens de dire ne peut qu'être fort contraire aux idées communes. Quand je considère combien on prend de peine pour enseigner un peu de latin et de grec aux enfants, combien on em-r ploie d'années à cela, et combien ce soin entraîne après soi de bruit et d'embarras sans pro-» duire aucun fruit , je suis tenté de croire que leurs parents regardent encore avec une espèce de frayeur respectueuse la verge des maîtres d'école , qu'ils considèrent comme l'unique moyen qu'on puisse employer pour bien élever des enfants, comme si toute leur éducation ne consistait qu'à apprendre une ou deux langues; et le moyen que sans cela l'on pût permettre qu'un enfant fût assujetti à un esclavage de galérien pendant les huit ou dix plus belles années de sa vie, pour attraper une ou deux langues qu'on peut apprendre, si je ne me trompe, avecbeâu-
« physique, gcomélrie, rhétorique; et la science qu'il choin sira , ayant desja le jugement formé , il en Tiendra bien- « test à boat. » Essais^ Ht. I, ch. XXY.
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coup moÎBS de peine ejt de temps, et presque en .badinant.
Cela étant, pardonnez- moi si je dis que je lie saurais penser sans émotion que , pour former et polir l'esprit d'un jeune homme de bonne maison, il faille le mettre dans un collège avec une troupe d'autres enfants , et le faire travailler à coups de fouet, comme s'il devait faire ses classes en passant ^ pour ainsi d^re , par les hor guettes. Quoi donc! me cUrez-vous , ne youlezvous pas que mon ep^amt apprenne à lire et à écrire? Faut-il qu'il soit plus ignorant que le djerc ^ jiotre paroisse; qui p^end Chapelain et Corras (i) pour les meilleurs poètes du xuonde , et .dont il rend les ouvrages encore plus inauvais qu'ils ne sonit, par la manière désagréable dont U les jii^ ? If'aUez pas 91 vite , je vous j>rie: savoir tire et écrire, avoir de l'érudition, toùit cela e^ nécessaire , j'en conyienis , niais ce n'ies^ ppurt^^ pas là ce qujl nou3 impc^ le plus : et leu efiCet, iie convîepdrez-vous pas avec moi jqu'U faudrait être tout-à-fait déraisonnable pour Ae pas iestimer in^niiuent f^lus un ho^o^e vertueux ou babils dans les affsgi^es de la vie qu'un homme simplement savant? Ce nest pas qu'à
(1) U 7 a danf l'angl^ Hqpkeins et Slemhpld, deux méchants poètes anglais.
Hioa ayis le savoir ne eonttibtie beaucoup à la production dé ces deux qualités dans des esprits bien di^pdàé^. Mais il faut avouefi^ aussi que, dans d'autres personnes qui n'aut'ont pas c.es boùnes dispositions, la science ne sert qu'à les rendre plus sots, ou plus méchants (i). Je vous dis ceci afin que , lorsque vous viendrez à penser à Tédu* cation de votre enfant, et que vous jetterez les yeux sur un maître ou sur un gouverneur pour lui en confier le soin, vous n'examiniez pas uniquement , comme c'est l'ordinaire , s'il sait bien le latin et toutes les finesses de la logique. La science doit être recherchée, non pm directçmentit pour elle-même , mais simplement comme un moyen pour acquérir quelque chose de plus excellent. Pour cet effet 9 cherchez quelque personne qui ait (a) toute la prudence nécessaire pour bien former les moeurs de votre enfant. MettCE^^le en part où vous puissiez , autant qu'il
(i) Ce»t ainsi que, l^s instructions de Sénèque, bien loin d'adoncir le tempérament de Néron , ne servirent qu'à don-r ner de nouvelles forces à sa férocité naturelle , comme a très-bien ^eniarq[ué Jïtsone âStnê son yethei^iment à Gratien. Seneca arguetur^ dit-il, non eruihisse indoietH'Neroms ^ sed amuuse sœvitiam. Page a4o 9 ^<^ît« Scaligeri, '^a) « Je Voudivii atissî, dit Mohtaigtie, qu'on fittt sol- «gneux die lui choisir uii cohdiicteur qui ctiÀt plutost la « teste bieh faite , que bien pleine , et qu'on y Irequist tous « les deux, nais pluii l6s nïœtirs et rentéhdeitrtot qtié la
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est possible, mettre.son innocence à couvert, le porter au bien, corriger et vaincre par des voies douces les mauvaises inclinations auxquelles il peut être sujet, et lui faire prendre de bonnes habitudes. C'est là le point capital de Téducation des enfants; et lorsqu'on y a pourvu, k science peut s'acquérir comme par surcroit, et fort facilement , à mon avis , en suivant certaines méthodes.,
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Un enfant doit commencer d'apprendre à lire
lorsquil "^ait parler.
Lorsqu'un enfant sait parler,, il est temps qu'il commence d'apprendre à lire. Mais ici permettez-moi de vous répéter une chose qu'on peut oublier fort aisément, c'est qu'il faut n'épargner aucun soin pour faire en sorte que la lecture ne soit pas une occupation à son égard, et qu'il ne la considère point comme une tâche à four* nîr nécessairement. Naturellement nous aimons la liberté : cette passion naît avec nous, comme je l'ai déjà remarqué ; c'est pourquoi nous avons
« science. — Qu'il ne lui demande pas seulement compte des n mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il a juge du profit qu'il* aura fait , non par le témoignage de « sa mémoire , mais de sa vie. » Essais , liv. i , chap. XXV*
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de l'aversion pour plusieurs choses , par la seule raison qu'elles i¥>us sont commandées. Pour moi, j'ai toujours cru qu'on pourrait engager les enfants à se faire un plaisir et un divertissement d'apprendre tout ce qu'on voudrait leur enseigner, et à souhaiter detre instruits, si on leur proposait l'étude comme une chose honorable, agréable et divertissante par ellé-mérae, ou bien comme une récompense qui leur serait accordée pour avoir fait quelque autre chosç, et qu'on eût soin de ne les jamais quereller pu châtier pour avoir négligé de s'y appliquer. Ce qui me confirme dans cette pensée , c'est que parmi les Portugais les enfants sont si fort accoutumés à apprendre, comme à l'envi, à lire et à écrire, qu'on ne saurait les en détourner ; ils s'empress&it à l'apprendre les uns des autres et avec au^ tant d'ardeur que si on le leur défendait; sur quoi il me souvient qu'étant dans la maison d'un de mes amis, dont le plus jeune de ses enfants, qui portait encore la robe, et auquel sa mère mon* trait à lire , n aimait pas à .dire sa leçon , et ne s'y résolvait qu'avec peine, je m'avisai de l'y oblige^ autrement que par devoir. Pour cet effet, ce^mmençant à discourir entre nous, en sa présence (de sorte qu'il pût nous entendre), sans pourtant faire semblant de prendre garde à lui, nous dîmes a que c'était le privilège des hé-
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« ritiers et des aines de la maison d'être satranis, «que par*- là ils paraissaient avec édat dans le et monde, et étaient aimés de tous ceux qoi les «connaissaient: mais que, pour les cadets, on « leur faisait grâce de leur donner qnelqoe édu- <c cation ; que de leur apprendre à lire et à a écrire , c'était faire pour eux plus qu'il ne leur <e était dû, et que, s'ils voulaient, ils pouvaient <c être ignorants et grossiers comme des paysans. » Cela fit une si profonde impression sur Fesprit de ce jeune enfant, que* depuis il eut envie d'ap prendre. Il allait de lui-même auprès de sa mère pour lire , et il ne IsBSsait point en repos sa gouvernante , qu'elle ne lui èàt entendu dite sa leçon. Je ne doute point qu'on ne pàt se servir de quelque etpédienC pareil à celui-là avec tfauf très enfants, et qu'après avoir connu leur tran meut* , on ne pût leur insinuer quelques pensées qui leur fissent naître du désir pour la science, et les engageassent à la rechercher comme une espèce de jeu ou de divertissement Mats en ce ^ cas-là il faut pretïdre soin, comme j'ai déjà dit, de lie lèinr fmposer aucune deis choses qa'ob veut leur apprendre , cotiime tiiïe tâche à fournir nécessairement, ni de leur en faif« uùf sujet de chagrin. Pbur faire apprendre l'alphabet aux enfants eâ sel jouant, on petit se servir de dés et d'autres semblahies choses, où les lettres fassent
tie du jieu, et inventer dans celte vue vingt autres moyens qui conviennent à leur humeur particulière.
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Ainsi , à la faveur de quelque innocente ruse^ on peut faire que les enfants apprennent à connaître les lettres âfi l'alphabet et à lil*e , sans regarder cette occupation que comme un vëritable^jeu, et par ce moyen se divertir elïectivement à une chose pour laquelle d'autres sont fouettés. On ne doit charger les petits enfants de rien qui sente le travail ou qui soit fort sérieux ; c'est un joug que leur esprit ni leur corps ne peuvent point porter. Il, est préjudiciable à leur santé ; et je suis certain que ce n'est que pour avoir été forcés de s'attacher à leurs livres dans un âge ennemi de toute contrainte, que la plupart des enfants haïssent les^ Uvres et la science durant tout le reste de leur vie. II en est de cela comoie de l'indigestion qui laisse après soi une aversion invincible poiu* la viande dont l'estomac a été surchargé. __