‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 112 sur 144 · CLXVIII · texte numérisé non relu

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jdbus qvLon commet en voulant faire apprendre le latin à toutes sortes d^enfçmts.

U regarde le latin comme absolument nécessaire à un en£atnt de bonne maison ; et la coutume, à qui rien ne peut résister, en a si bien fait une partie de l'éducation , qu'on le fait apprendre, à force de coups ^ à des enfants qui, dès qu'ils ^nt sortis du ooUége , n'en font plui^ aucun usage pendant tout le reste de leur vie, ces pauvres malheureux employant ainsi avec beaucoup de désagrément une bonne partie de leur temps le plus précieux , à une étude en-* tièrement infructueuse. Mais, franchanent , cette conduite est tout-à-fait absurde ; car , n'est-ce pas une chose bien ridicule qu'un père dissipe son argent, et consume les plus beaux jours de son fils pour lui faire apprendre le langage des anciens Romains , quoiqu'il le destine à une

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profession où, ne faisant aucun usage du latin, il ne manque pas d'oublier bientôt le peu qu'il a apporté du collège , et cela d'autant plus aisément que de dix enfants à peine en voit» on un qui n'ait de l'aversion pour cette langue, à cauise des mauvais traitements où elle les expose? Pourrait-on le croire, si nous n'en voyions à tous moments des exemples parmi nous? powrait-on, dis -je, se persuader qu'on forçat un enfant à apprendre les principes d'une langue dont il n'aura jamais occasion de se servir dans le genre de vie qu'on a résolu de lui faire embrasser, et qu'on négligeât durant tout ce tempslà de lui apprendre à bien écrire, et à faire bien un compte , deux choses très-utiles en toute sorte d'état, et absolument nécessaires à la plupart des professions? Mais quoique ces choses, qui sont d'un si grand usage dans les métiers, dans lé négoce , et dans les affaiires de cette vie , ne s'apprennent que rarement ou jamais, dans les écoles où l'on enseigne le latin , cependant , non-seulement lès personnes de, qualité j envoient leurs plus jeunes enfants (i), qu'ils des-

(i) En Angleterre on peut négocier sans déroger; de sorte qu'on y voit quelquefois le cadet d'une famille noble devenir comte ou baron par la mort de son aîné, après avoit donné plusieurs années au négoce.

tinent au négoce ; mais les marchands eux-mêmes et les fermiers ne manquent pas d'y envoyer les leurs , quoiqu'ils n'aient ni le dessein ni les moyens d'en faire des hommes de lettres. Que si vous leur demandez pourquoi ils font cela , cette question 'ïeur paraîtra aussi étrange que si vous leur demandiez, pourquoi ils vont à l'église. La coutume tient lieu de raison : et elle a si bien consacré cette méthode dans l'esprit de ceux qui la croient raisonnable , qu'ils l'observent avec une espèce de religion, comme si leurs enfants ne pouvaient qu'à peine avoir une éducation orthodoxe , à moins qu'ils n'apprennent la grammaire de Lilius.

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Moyen facile d'apprendre le latin aux enfants^

Mais, que le latin soit nécessaire à certains enfants , et qu'on le croie nécessaire à d'autres auxquels il n'est d'aucune utilité , il est certain que la méthode dont on se sert ordinairement dans les écoles pour l'enseigner est telle , qu'après l'avoir examinée, je ne saurais me résoudre à en conseiller la pratique. lies raisons qu'on peut apporter contre cette méthode sont si claires et si pressantes, que plusieurs personnes de bon sens , en ayant été frappées , ont effectivement abandoDfié la route ordinaire; ce

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mats il avancer^ dans la connaissance de la langue latine. Comme cette méthode d'enseigner le latin à un enfant est plus imparfaite que celle qui consiste à le lui enseigner par l'usage, en lui parlant simplement cette langue , il est bon que d'abord votte enfant apprenne bien par cœur les conjugaisons des Terbes, et ensuite les déclinaisons des noms et des prononas, CBTcéat pourra servir à lui faire connaître le génie et le tour de la langue latine, ou la signification des verbes et des noms variés, non pas comme dans les langues modernes (i) , par des particules qui les précèdent, mais par le moyen de la di^ férente terminaison des dernières syllabes. Votre

(i) M. Locke a jugé, sans y penser, des autres lances par la sienne. II est vrai qu'en anglais différentes personnes dés verbes n'ont en chaqne temps que pev de teminaiaoQs «différentes; mais il s'en esi pas dé même de^ laitues française, italienne, e^agiiole, etc.; car dans les verbes de ces langues les diverses personnes des temp^ sont presque toujours distinguées par des terminaisons différentes : en français , /az , tu tu y it^, nous Mions, *vous avez y iis ont; en italiiea, io amo, tu ami y e^Uéunay noi amiamo, voi amate, coloro amano; et en espagnol , hablo, hablas, habla; hablamosy hablais , hablan, J*ai oui dire que c'est la même chose en allemand.

La remarque de Vi\ Loeke est. nt^soloment. vérîtalllf i l'égard des noms qui dans nos langues modernes n'ont pas leurs cas distingués par différentes terminaisons comme 4ans les langues grecque et latine.

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enfant n'a pas besoin , à mon avis , d'apprendre autre chose de la grammaire latine, jusqu'à ce qu'il puisse lire de lui -même la grammaire de Sanctius(i), avec les notes de Scioppius et de Perizonius.

Une autre chose qui , je pense , mérite bien d'être observée lorsqu'on instruit des enÊtnts, c'est que s'ils viennent à être arrêtés par quelque difficulté, il ne faut pas les embarrasser >da vantage en exigeant qu'ils s'en tirent d'eux-mêmes.; en leur demandant, par exemple, quel est le nominatif de la phrase qu'ils doivent construire, ou ce que veut dire auferoy pour leur en faire conclure ce que signifie abstulere, elc, , lorsqu'ils ne peuvent pas répondre promptement à ces sortes de questions. On ne fait par-là que perdre du temps à les distraire; car, lorsqu'ils ont l'esprit attentif à ce qu'ils font , on doit les tenir en bonne humeur, et leur rendre les choses aussi aisées et aussi agréables qu'il est possible. C'est pourquoi, s'ils sont arrêtés par quelque difficulté , et qu'ils aient envie de passer outre , aidez'les promptement à la surmonter sans les mesurer ou les quereller, vous ressouvenant qu'en cette occasion des manières rudes et sévères ne viennent que d'orgueil, ou d'un esprit cha-.

Ct) Intitulée FrancUci Sanctii Mine/va,

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gria dans le inaitre qui attend que dé simples enfants comprennent d'abord les choses aussi bien que lui; au lieu de considérer qu^il est de son devoir de leur donner de bonnes habitudes^ et non pas de leur inculquer des régîtes qui sont de peu d'usage pour la conduite de notre vie, ou du moins tout-à-£siit inutiles à des enfants qui ne les ont pas plus tôt entendues qu'ils les oit blient. raYOue que, dans les sciences destinées à exercer leur raison y cette méthode peut être variée quelquefois, et qu'il est bon de leur proposer des difficultés de temps en temps, afin d'exciter leur attention, et d'accoutumer leur esprit à faire usage de ses propres forces et.de sa sagacité en fait de raisonnement. Avec tout cela , je ne crois point qu'il soit nécessaire de mettre des enfants à cette épreuve, quand ils sont fort jeunes, pu qu'ils commencent d'apprendre telle science que ce soit ; car alors tout est difficile par soi-même , et le grand art d'un maître consiste à leur rendre les choses aussi aisées qu'il peut. Du reste, on n'a jamais moins d'occasion de les embarrasser que lorsqu'on leur enseigne des langues. Car comme les langues s'apprennent par usage et par mémoire, on ne les parle parfaitenxent bien qu'après avoir entièrement oublié les règles de la gramdiaire. Je conviens pourtant que quelquefois la grammaire

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d'une langue. doit être étudiée avec beaucoup de soin, mais c'est seulement pap un homme fait qui veut entendre cette langue en critique, ce qui n'appartient qu'à un savant; de profession. *Car, pour un gentilhomme, S'il doit étudier quelque langue , tout le monde conviendra , je pense, que o'est celle de. son pays qu'il doit étudier, afiii de pouvoir entendre, avec la dernière exactitude , un langage dont il a incessamment be* soin.

Voici encore une autre raison pour laquelle les maîtres , au lieu de faire de nouvelles difficultés à leurs écbliers , devraient leur aplanir le chemiii , et les aider au plus tôt à passer plus avant, dès qu'ils voient que quelque chose les arrête , ef qu'ils ne sauraient marcher d'euxmêmes. L'esprit des enfants est faible, et d'une capacité si bornée, que pour l'ordinaire ils ne peuvent recevoir qu'une seule pensée à la fois. Tout ce qui'un enfant a dans la tête l'occupe alors tout entier, principalement si ce sont des pensées auxquelles il est entraîné par quelque passion. Ainsi , lorsqu'un maître donne leçon à ses écoliers , il devrait trouver moyen de leur fixer l'esprit aux choses qu'il leur enseigne , et les détourner adroitement de toute autre pensée , afin que ce qu'il veut leur mettre dans la 'tête puisse y entrer plus aisément et être reçu avec atten* I a5

lion , sans quoi il échappe tout aussitôt. Le X^Wr pérament 4es en&0t9 leur reqd l'esprit distrait et volage, Ils ne sout arrêtés que par la nouveauté. Ils se passioaneut d'abord pour tout ce qui se préseute à eux pour la première fois, et eu aussi peu de temps ils s'en dégoûtent. Une même chose ne leur pbî.t pas long-temps; de sorte que pi^sque tout leur plaisir consiste dans le changement et datfô la variété. La disposition contraire est directement opposée à l'état natur rel de leur, esprit qui voltige sans cesse dépensée en pensée> $oit que cela vîisnne du tempérament de leur cerveau, ou dé la vivacité et de TinstabiUté des esprits anii^aux, sur lesquels l'aipe n:a pas .encore acquis un empire absolu, il est visible que les enfants ont de la peine à tenir leur esprit attaché à quoi que ce soit. Une. longue attention e&t une des .p).ui$ rudes tâches qu'on puisse leur imposer; et par conséquent qui veut les engager à s'appliquer , devrait tâcher de leur rendre ce qu'il leur propose aussi agréable qu'il est pos* §ible, du moins il devrait prendre soin de ne l'accompagner d'aucune jidéé choquante , où capable de leur ini^pirer de la frayeur. Si les enfants ne vont prendre leçon avec une espèce de goût et de plaisir , ce n'^t pas merveille qu'à tout mo^ ment leur^ pensées s'élqîgnent de c^ qui leur déplsgit I pour chercher à se répandre sur des ob^

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jets plus agréables, après lesquels ils courront m&iltiblement.

« Je sais qu'ordiiiaiFeinent les précepteurs ont recours . atnt chÂtiments et aux censures, pour engager leurs écoliers à être attentifs ^ et pour fixer leur esprit à ce' qu'ils leur enseignent dès qu'ils les surprennent dam la uiokidre distraction. Mais cette méthode ne peut que produire un effet tout contraire^ Car des coups ou des paroles passionnées, de la part d'un précepteur^ remplissent àuss^^tôt d'épouvante l'esprit de l'écolier^ à tel point qu'il n'est susceptible d'aucune autre impression. Et il i^'y a, je crois ^ personne qui, en lisant ceci, ne puisse se ressouvenir de l'effet qu'un tel traitement a produit en lui ; comme, par des paroles emportées ou impérieuses, son père , sa mèi^ ou son précepteur lui ont troublé l'esprit à tel point, que durant un certaiii temps il ne savait presque ce qu'on lui disait ni ce qu'il disait lui-même, perdant tout d'an coup ridée du sujet qiu l'occupait alors, et devenant tout -à- fait incapable de donner son attention à quelque a^re chose.

A la v^té il fkut que leS parents et les précepteurs inspirent aux enfants qui sont sous leur direction une crainte respectueuse , qui soit le foiKlement d« Valxtorité qu'ils doivent precklre snr eux : c'est par là qu'ils doiveiU; les goctverner.

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Mais après avoir pris cet ascendant , Us devraient s'en servir avec beaucoup de modération, et ne pas se rendre ci redôu^tables à ces faibles créatures, qu'elles neipms&eat les. voir sans pâlir. Un gouvernement sévère sera peut-être moins pénible, pour le .maître , mais* il sera de fort peu d'usage à l'écolier. Des enfants ne sauraieqt apprendre quoi que ce soit, tandis qu'ils 4Sont troublés par, quelque passioii et sur -tout par. la crainte, qui fait, plus d'impression qu'aucune -antre sur leurs esprits encore faibles et délicats. Ayez donc soin de leur maintenir l'esprit dans un doux calme, si vous voulez qu'ils profitent de vos instructions. Il est aussi impossible de graver des caractères réguliers daas une ame agitée de frayeur, qju.e.d^ bien écrire sur un papier tremblant.

Le grand art d'un maître consiste à cendre l'esprit de son écolier atteqtif. Ce point une £çÂs gagné, il est assuiré d'ayauce^r autant que la capacité de celui qu'il enseigue peut le permettre : et s^ns. cela- il a. beau se tpurmenter , toute sa peine ne produira que très-peu, ou point du tout de fruit *bur en venir là, il devrait faire comprendre à son disciple, autant qu'il est possible , l'utilité de ce qu'il enseigne , et lai laire voir, par ce qu'il a déjà appris» qu'il peut faire quelque chose qui lui donne un avantage réel

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sur ceux qui Tignorent. * Il faudrait , outre cela , qu'il accompagnât toutes ses instructions de beaucoup de douceur, et que, par une certaine tendresse qui éclatât dans toute sa conduite, il lur fit sentir. qu*il l'ainie sincèrement >^ qu'il n'a autre chose en vue que son bien ; car c'est par là seulement que l'enfant de 3on côté concevra de l'amour pour son maître, et sera porté à écouter ses leçons et à goûter ce qu'il lui enseigne.

Le seul vice qui mérite «n traitement sévère, c'est l'opiniâtreté. Pour'les autres fautes il faudrait 'en corriger les enfants par la douceur : et sans doute rien n'est plus propre à foire impression sur un esprit bien intentionné que àm paroles affables et encourageantes , qui même préviendront en grande partie cette obstination qu'un traitement rude et impérieux produit souvent sur des âmes bien faites et. gértéreuses. Il est vrai que l'obstination et là négligence volontaires doivent être réprimées à quelque prix que ce soit , même à force de coups , si Ton n'en peut venir à bout autrement. Mais je suis fort porté à croire que l'opiniâtreté de l'écolier est souvent un effet de la mauvaise humeur dii maître, et que la plupart des enfants auraient rarement mévîté d'être battus, si urft^ sévérité mal entendue ne les eût rendus méchants, et

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ne leur eût inspiré de Pavérsion potir l^ur mmtre et poHr tout te qui vient de sa part.

Les enfants sont naturellement imprudents » oublieux , inconstants et ' volages ; c'est pourquoi , lorsqu'on ne remarque pas cpi'ik tombent volontairement dans ces sortes de défauts, il faut leur en parler avec douceur, et les engager peuà- peu,* et avec le temps, à s'en corriger. Si chaque méprisé de cette espèce, qu'ils viendront à commettre , leur attire des censures aigres et des reproches pleins 'd'emportements , ils seront si souvent exposés à cette bourrasque, que le maître deviendra tm sujet continuel de terreur et d'inquiétude à ses disdples ;'ce qui seul suffit pour ^pécher qu'ils ne profitent de ses ieçans, et pour rompre toutes ses mesures.

• Il est donc à propos que l'empire qu'il a pvis sur eux soit si fort tempéré par des témoignages constants de tekidresse et de bonne volonté, que l'affection qu'ils concevront pour loi les anime à faire leur devoir, et leur fasse trouver de la satisfaction à exécuter ses ordres. Par ce moyen ils approcheront de leur précepteur avec plaisir, ils l'écoiiteront comme un ami qui les chérit , et qui se donne de la peine pour leur bien; et pendant tout le temps qu'ils seront avec lui , Ils auront par cela même Tesprit libre et aisé , qui est l'unique disposition où leur ame

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soit Capable de recevoir de nouTelles instructions, de goûter et de retenir ce qu'on lui propose, sans quoi tout ce qu'ils font avec leur maître n'est que de la peine pwdue, qu'un travail fri*. voie, qui produit bien de f inquiétude et très* peu de profit.

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